La révolution de Lausanne, arrivée en
XGVIII.
A MADAME DASCANS *.
Ce 25 décembre 1846.
Chère madame,
Je suis dans une grande contrariété depuis quelque temps, et j*ai besoin de m'en ouvrir à vous. Il m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment, à rengagement que j'ai pris de concert avec vous. Je suis brouillé avec la Revue des Deux Mondes^ par suite de mauvais procédés qui ne me laissent aucune voie honorable de raccommodement. Une action, que j'y avais prise, et qui devait m'être remboursée, si on m'avait tenu parole, est retenue par le directeur de cette Revue; j'en avais payé la moitié, et, loin de rentrer dans ces fonds, je me vois à la veille d'être obligé de payer le restant qui n'est pas de moins de trois mille francs.
Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tête; mais la partie la plus sensible pour moi, est l'impossibilité où cela me réduit, pour le moment, de faire face à une dette, la plus sacrée pour moi et la plus douce.
Je voulais vous dire ces choses verbalement, mais je ne
1. Madame Bascans, maîtresse de pension à Chaillot. — Dans les articles de Sainte-Beuve sur Madame Desbordes-Valmore, il est question du pensionnat de madame Bascans. (Nouveaux Lundis f t. XII, p. 169.)
vous ai pas vue seule, les dernières fois que je suis allé chez vous, et j'ai été trop souffrant pour y retourner depuis quinze jours. Je n'ai pourtant pas voulu tarder plus longtemps à confier à votre amitié mon grave sujet d'ennui. J'irai vers vous, chère madame, le premier jour que je me trouverai de loisir et en bon état.
Agréez mes respectueuses amitiés, et offrez-en une part, s'il vous plait, à monsieur... [son mari].
A LA MÊME
Janvier 1847.
... Non, non, mille fois non, et, quoique vous vouliez bien me la conseiller, je ne ferai pas cette démarche. Ce n'est pas moi qui dois aller à la Revue^ c'est elle qui doit venir à moi. La rupture n'est point, à le bien prendre, de mon fait : elle tient à une autre cause que je vous ai déjà expliquée et sur laquelle je préfère ne plus revenir. Il y a là une question d'honneur et de dignité qui doit passer avant la question vitale... vitale! le mot est dit. Oui, cette rupture gêne ma vie, quant aux ressources habituelles et à peu près régulières qu'elle me supprime. Mais je prendrai le dessus, croyez-le bien. J'ai déjà en vue des arrangements nouveaux qui me permettront peut-être de renoncer à tout jamais à un rapatriement quelconque avec l'ingrate . . .
A M. WILLIAM ESPÉRANDIEU
Paris, 9 mai 1847.
Cher monsieur,
Vous avez bien pensé de moi et de mes sentiments en cette triste mort (de Vinet) * ; je dis avec vous et avec ce cher canton dont je suis, moi aussi, un des exilés 2 : « La couronne de notre tête est tombée. » J'avais reçu jeudi une lettre de M. Chavannes qui me disait qu'on n'avait plus d'espérance, et Olivier m'avait donné le lendemain la fatale nouvelle. Votre lettre m'a donc trouvé dans un sentiment d'entière sympathie avec vous. Ce que vous me dites, je me le disais, et il m'a été doux que votre amitié ait songé d'abord à moi dans mon affliction. C'est à vous que j'ai dû tout d'abord de franchir le pas difficile lorsqu'il s'agissait d'être admis à cette chaire dans le canton alors si heureux et florissant. Depuis lors, j'y habitais en idée, j'y retournais en espérance, j'y plaçais en rêve mon avenir. Lorsque tout est tombé, j'ai été frappé avec vous, et, si quelqu'un- voyait ma vie telle qu'elle est faite depuis des années, il jugerait bien que je ne me suis rattaché à rien, et que je suis véritablement sans patrie — sans patrie du cœur et de l'intelligence.
i. M. Vinet mourut le 4 mai 1847 à Clarens. Sainte-Beuve écrivit un article sur sa mort. (Portraits littéraires^ t. lïl.)
2. M. Ëspérandieu avait dû quitter le canton de Vaud après la révolution de IS'io.
J'ai écrit quelques lignes sur M. Vinel pour être insérées aux Débats; elles paraîtront un de ces matins, bien faible et incomplet hommage! Mais, cher monsieur, si vous saviez ce que coûte de pénible au cœur cette insertion, comme il faut expliquer à ces indifférents et à ces étrangers ce que c'est que Thomme éminent qu'on pleure, comme il faut leur épeler le nom si connu, essuyer le sourire du dédain et n'accepter que de la complaisance ce qui semblerait devoir être pour tous un devoir et une satisfaction dernière — une piété! Quoi! tous ensemble, unis de cœur et d'esprit, capables de sacrifices, ne pourrons-nous faire une feuille à nous, un journal qui soit notre organe? Allez, soyez sûr de ceci : il n'y a pas jour à l'expression d'une pensée vraie et sincère en France dans l'état actuel de la presse.
La mort de M. Vinet m'a confirmé douloureusement dans cette pensée ; et, si j'avais été un peu plus fier, j'aurais retiré ce que j'avais écrit sur lui et j'aurais gardé le silence.
Cela est triste et c'est une mort aussi. — Tout ceci entre nous.
Merci encore et à vous de cœur.
A M. L£ PASTEUR GHAVANNES.
Ce i9 mai 1847.
Monsieur,
Je n'avais eu garde de laisser passer dans la Revue suisse les intéressants articles que vous avez consacrés à notre
ancienne poésie*; les témoignagas si bienveillants que j'y recevais de vous au passage m'avaient vivement touché, en même temps que je m'instruisais d'une quantité de détails et de rapprochements que votre érudition a recueillis. il m'est très-doux aujourd'hui de vous devoir directement un exemplaire de ce travail; les paroles que vous y ajoutez y donnent un* nouveau prix. Il en a été pour moi de mon livre sur la poésie du xvi« siècle comme il en est en général des premiers ouvrages pour ceux qui les entreprennent : je n'étais bien réellement en état de commencer mon travail que lorsque je le terminais. Par malheur, on sent cela et pourtant on ne recommence pas ce qui est une fois écrit. Je me suis borné depuis lors à tâcher de compléter les lacunes par des articles subsidiaires. Si jamais je refais une édition nouvelle, j'aurai encore à ajouter beaucoup, et votre Essai, monsieur, me lournira plus d'une indication utile.
Le malheur 2 que votre lettre me faisait pressentir, monsieur, a suivi de bien près. Voilà une perte qui ne se réparera pas. Je l'ai positivement sentie, comme étant Pun des vôtres et comme lié à l'homme si rare que vous pleurez par les sentiments de la plus rospcctuense et de la plus tondre vénération.
Agréez, monsieur, les expressions de mes remercîments et de mon dévouement.
P.S, — Dans le prochain numéro du Journal des SavantSy je
1. M. le pasteur Chavannes avait publié dans la Revue suisse un Essai sur l'histoire de la versification française au xvi* siècle.