‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 47 sur 139 · A M. LE MARQUIS DE GAILLON · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE GAILLON

Ce 13 juillet 1847

Monsieur,

Je suis fort reconnaissant de votre gracieux souvenir et de tout ce que vous y mêlez d'obligeant et de flatteur pour moi. Je suis en ce moment à la campagne et je prendrai votre volume à mon prochain retour à Paris. Vous me demandez, monsieur, de faire l'arbitre entre les deux voix qui parlent en vous; c'est un rôle que je n'assumerai certainement pas, malgré votre aimable instance. Non, le temps est passé où je tranchais ainsi de l'aristarque. Vos vers, quand ils ne seraient que gracieu^ naturels, sentis, mériteraient encore de trouver indulgence auprès de vous et ne devraient pas être condamnés de ce juge intérieur plus exigeant et plus sévère. Ces qualités-là (bien que Téloge en ait été souvent prodigué) ne sont pas déjà si vulgaires, et, si elles ne suffisent pas à remuer le public, elles font leur chemin auprès des lecteurs de goût. Ma pensée, monsieur, c'est qu'en ce moment, au point où en sont venues les dispositions du public et les diverses expériences tentées par les poètes, il n'y a qu'une très-grande originalité qui puisse couper court à une fin d'école qui décidément est à bout et se traîne; il faudrait quelque chose d^aussi neuf que l'a été en son I. »

temps l'apparition des Méditations et dans un tout autre genre, — de Timprévu enfin. La veine poétique ouverte par Lamartine, Hugo et leurs successeurs est arrivée à sa dernière période d'épuisement ou de raffinement. On en est à imiter Musset et Théophile Gautier, à remettre en couleur le XVIII® siècle. De charmants et spirituels rîmeurs ne font pas autre chose que broder là-dessus. Revenir, comme vous me semblez Tavoir dû faire, monsieur, à des sources de poésie plus naturelles et plus courantes, c*est faire preuve de goût, c'est rompre un moment par de la fraîcheur de sentiment toute cette monotonie des nouveaux Watteau et des Boucher; mais, je le crois, pour enlever le public, pour marquer et fixer du premier coup son rang, il faudrait je ne sais quoi d'un ordre qui ne s'est pas encore présenté et qui pourra se faire longtemps attendre. 11 est bien possible que je me trompe, monsieur, et que mon impatience et mon ennui de ce qui est s'exagèrent la nature et la portée de ce qui doit être. Je vous lirai du moins, comme on lit aux champs, pour mon seul plaisir et sans aucune théorie.

Agréez, monsieur, l'expression ds mes sentiments aussi distingués que dévoués.

cm.

AU MÊME

Ce 7 novembre iShl.

Mon cher monsieur.

Vous me rappelez ma faute, que je suis loin de m'ôtre pirdonnée^ La vérité est que je n'ai pas du tout oublié

de vous écrire, mais qu'il m'a été impossible de savoir un peu à Tavance ce que je ferais de mon temps ; j*ai moimême fait de nouveau un petit voyage à la campagne, et, au milieu de ces retards, vous avez dû croire à une négli. gence qui n'était pas dans mon intention. — Vous avc^ parfaitement raison, monsieur, sur ce que vous sentez dt3 la poésie en général et de la vôtre en particulier. Les pièces que vous m'indiquez et dont j'avais relu quelquesunes, ont un caractère qui n'est pas ordinaire aux poésies de ce temps-ci, et en d'autres moments il y aurait eu pour elles chance d'être remarquées. Si, il y a dix-sept ou vingt ans, ces poésies avaient paru, elles auraient attiré l'attention des amis du vrai par leur nuance. Vous me direz : « Mais, aujourd'hui qu'on s'est écarté de ce ton, elles n'en sont que plus à remarquer. » — Oui, monsieur, en ce sens qu'elles honorent davantage votre esprit et votre cœur; mais le publie ne revient pas ainsi en arrière, même quand il a fait fausse roule. Pour l'en tirer, il faut quelque chose de puissant, de neuf, d'original, même en son naturel et en sa douceur. Vous rentrez dans des nuances de poésie qui succédaient naturellement aux Méditations et à d'autres' recueils de ce lemps-là; mais les Méditations elles-mêmes, un tome second des Méditations paraissant aujourd'hui, ne produiraient plus guère d'effet. Cet elBFet est produit, il en faut un autre. Lequel? je l'ignore. C'est au poète futur à trouver sa veine. Les critiques ne peuvent ici (tout en réservant la part d'estime due à l'auteur) que faire un peu comme le public, et, sans toutefois sanctionner ses écarts, reconnaître qu'on ne peut revenir que moyennant quelque grand coup. Vous allez me trouver, monsieur, bien fataliste

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mais, que voulez-vous I chaque école poétique a ses phases, son cours, sa croissance, sa décadence. A part quelques notes immortelles qui survivent et qui sont jeunes toujours, les œuvres subissent cette loi du temps. 11 y a beau jour que récole de 1819 ou de 1828 (à quelque date que vous la vouliez commencer) a eu son printemps. Ses feuilles d'automne même sont déjà tombées depuis bien des soirs. Vous revenez, vous, poëte des Oiseaux et des Fleurs ^, nous rendre quelques sons et quelques couleurs du printemps. Mais est-ce un nouveau printemps que vous apportez? nouveau du moins à quelques égards? Non pas, c'est une reprise de la couleur et du ton de Tancien printemps, de la manière qui a eu sa floraison et qui n*esl plus assez neuve pour réveiller. Je ne sais si dans la nature les oiseaux redisent tous les ans les mêmes chansons, mais dans Tart il faut absolument changer d'air.

Voilà mon jugement sur Tensemble et sur la portée.

Maintenant, encore une fois, le poète qui a su se préserver

à ce degré de la contagion, et n'écouter que la voix pure

et innocente de la nature champêtre, mérite sympathie et

'amitié.

Excusez, mon cher monsieur, tout ce discours où vous m'avez induit, et croyez à mes sentiments très-distingués et dévoués.

i. M. le marquis de Gaiiion avait publié un volume de Poésies intitulé OiseatAxet Fleurs (Paris, Garnier, au Palais-Royal, 1847).

Ce jeudi, six heures du soir (18A7)

Monsieur,

Votre résistance à l'œuvre que je croyais si possible et qui a paru telle à presque tous nos confrères à qui j'en ai parlé en particulier, me pousse vraimeni à bout; vous êtes toujours le même, monsieur; vous affectez en vain une bienveillance personnelle que vous n*avez jamais eue. Lise/ la lettre ci-jointe, que j'ai en mains depuis deux mois. Voyez-y votre résistance ancienne à la bonne œuvre à laquelle j'aurais voulu vous ramener aujourd'hui. Lisez et appréciez; puis détruisez cette lettre et répétez-moi encore que vous désirez personnellement tout le bien que vous repoussez et que vous déjouez. . .

Pour moi, je renonce à vous convaincre et à vous convertir, et je vais m'adresser directement au ministre.

1. On a vu, par une lettre du 15 août 1837, quel intérêt M. Auguste Sauvage portait à tout ce qui tenait au nom de Delille. Mademoiselle Vaudecbamp, déjà nommée dans une lettre du 9 mars 1840, était la belle-sœur du poète des Jardins : « Elle lui avait consacré ses vingt plus belles années (de seize à trente-six ans)... A la mort de madame Delille (6 novembre 1831), toute sa préoccupation fut le paiement des dettes de cet honorable hért tage; les charges acquittées, il ne lui resta rien. » Elle était septuagénaire en 18i7. Tous les efforts de M. Sauvage tendaient à lui faire avoir une petite pension. C'est à quoi travaillait aussi Sainte-Beuve ; mais il y rencontrait bien des obstacles. Celte note était nécessaire pour expliquer la lettre ci-dessus.

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