‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 49 sur 139 · A M. JEAN REYNAUD · texte numérisé non relu

A M. JEAN REYNAUD

Ce 30 mars 1848.

Mon cher Reynaud,

J'ai tout pesé : il est des circonstances où il ne faut prendre conseil que de ce qu'on sent. Vous lirez une lettre de moi dans les journaux. J'envoie en même temps au ministre ma démission de conservateur de la Mazarine.

Si le gouvernement croit me devoir une réparation, il mettra une note au Moniteur.

11 m'est impossible de conserver le plus léger lien d'obligation immédiate envers un gouvernement dont un seul membre garderait à mon égard l'ombre et le nuage d'un soupçon. Si le gouvernement, qui fait tant de choses grandes et petites, croit qu'il y a lieu de s'occuper un seul instant de l'honneur d'un homme de lettres qui ne fait lui-même qu'honorer, à ce qu'il pense, la littérature de son pays, il pourra faire insérer une note au Moniteur, Ce sera une espèce de réparation due à la justice.

Pour vous, mon cher Reynaud, soyez remercié bien sincèrement pour l'avis que vous m'avez donné et qui était si urgent.

A vous de cœur.

P. 'S. — Je joins ici une note plus détaillée; vous me devez, malgré vos occupations, de la lire jusqu'au bout. J'y joins une note confidentielle.

NOTE AU MINISTRE POUR QU'iL Y DONNE SUITE AUPRÈS DE SON COLLÈGUE DE LA JUSTICE.

Ce 31 mars 1848.

L'honneur d'un homme de lettres connu pouvant être considéré comme intéressant la littérature elle-même, et par conséquent comme n'étant pas indifférent au gouvernement d'un pays libre, M. Sainte-Beuve, membre de l'Institut, se croit en droit de réclamer de l'autorité compétente une enquête ou instruction qui éclaircisse l'odieux mystère où son nom se trouve compromis.

Sans prétendre tracer à l'autorité supérieure éclairée les voies et moyens d'atteindre le plus sûrement et le plus promptement à la vérité, M. Sainte-Beuve est persuadé, d'après ses propres éléments moraux de œnviction, que, si Ton adoptait la marche suivante, on obtiendrait une solution prompte et une lumière :

— Interroger M. de Montalivet, intendant général de l'ancienne liste civile;

— Interroger aussi (ceci, je crois, est important) M. Edmond Blanc, agent et entremetteur habituel :

« Connaissex-vous M. Sainte-Beuve?

fi A-t-il jamais été mis en rapport direct et personnel avec vous?

» Vous ne pouvez ignorer comment et à quelle époque

a eu lieu Tintroduction de son nom sur la liste? — Par qui a-t-elle été négociée? sous quel prétexte? etc. »

Comme contre-partie immédiate, vouloir bien interroger le commis et caissier de la Revue des Deitx Mondes (rue Saint-Benoît, 18), M. Gerdès, très-honnête homme, qui depuis plus de seize ans tient les registres et les comptes de ladite, Revue (seul recueil où M. Sainte-Beuve ait écrit, et qui puisse rattacher son nom à quelque prétendu service rendu), et vouloir bien poser à M. Gerdès quelques questions dans ce sens :

« Depuis quand connaissez- vous M. Sainte-Beuve?

y» Quelles ont été constamment, à votre connaissance, ses relations financières avec la Revue?

» A-t-il jamais élevé des prétentions exorbitantes ou irrégulières?

» Avez-vous inscrit sur vos registres tous les articles qu'il a écrits?

» A-t-il jamais écrit, depuis seize ans, de ces articles politiques anonymes intitulés chronique politique?

» Quand il a écrit quelques articles non signés, n'était-ce pas des articles purement littéraires?

» Dans le cas où il y aurait dans les comptes et finances de la Revue une partie secrète, à vous inconnue et qui nn figurerait pas sur vos registres, y a-t-il dans les articles inscrits par vous au nom de M. Sainte-Beuve rien qui puisse raisonnablement les rattacher à cette partie?... »

Et, au besoin, se faire produire les registres.

— M. Sainte-Beuve est persuadé que, si Ton réalisait ce triple interrogatoire, on aurait déjà acquis une lumière suffisante et qu'on toucherait le nœud de l'intrigue.

154 CORRESPaNDANCE

GVIII.

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