‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 50 sur 139 · REYNAUD · texte numérisé non relu

REYNAUD

Ce 31 mars 1848.

Voici une note qui précise encore mieux certains faits dont il a été question dans notre conversation d'hier.

Je vous Tai dit tout d'abord, mon cher Reynaud, l'explication officieuse et tout amicale que vous avez essayée dès le début, et à laquelle j'ai coupé court en vous en remerciant, était déjà injurieuse au prix de l'exacte vérité.

Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de société et même d'amitié avec bien des ministres et personnages considérables du dernier régime ; ils savent tous quelle a été à leur égard mon attitude constante de délicatesse et de discrétion, et si j'ai jamais rien demandé à aucun d'eux.

De 1830 à 1840, j'ai vécu dans une chambre d'étudiant (cour du Commerce, n® 2), au quatrième étage et au prix de vingt-trois francs par mois, y compris les déjeuners^.

Durant ces dix années (1830-1840), il ne m'est survenu qu'un incident qui, vers 1835 environ, et pour un an à peu près, m'a rapproché du ministre de l'instruction publique d'alors (M. Guizot). Ampère laissait vacante la place de maître de conférences à l'École normale; il me proposa pour le

1. Il me vient pourtant un petit doute, et il se pourrait bion que ce fût vingt-trois francs sans les déjeuners, et vingt-sept francs en les comptant. {Note de S.-B.)

remplacer. Le ministre ne voulut pas; mais, pour me dédommager, disait-il, il me nomma secrétaire (ou quelque chose d'approchant) d'un comité historique qu'il instituait. A ce titre, je fis quelques travaux, notamment une grande circulaire qui servit comme de programme aux travaux que dirigeait le comité*. Au bout d'un an environ, voyant que la place tournait à la sinécure, je donnai respectueusement ma démission, malgré les instances de M. Guizot, et depuis je l'ai graduellement perdu de vue.

En 1837, sous le ministère de M. Mole et de M. de Salvandy, dès lors très-bienveillants pour moi par suite de rapports de société, je refusai la croix, et j'allai vivre un an en Suisse, faisant le métier, très-rude pour moi, de professeur.

En 1840 seulement, sous le ministère de MM. Thiers, Rémusat et Cousin, j'acceptai la place de conservateur à la Mazarine, et je quittai ma chambre d'étudiant (cour du Commerce) pour venir loger à l'Institut.

Dès lors, je me trouvai riche ou très à l'aise pour la première fois de ma vie. Je me remis à l'étude, je rappris le grec; mes travaux se sont ressentis de ce loisir et du choix que j'y pouvais mettre.

L'Académie s'y joignit vers 1843 ; je devins membre de la Commission du Dictionnaire, et vraiment j'eus peine à dépenser mon revenu. Il me fallut pour cela acheter des livres rares dont le goût m'est venu peu à peu.

Vers 1843, M. Villemain, ministre, voulut, à cause de ma

1. Cette circulaire a été recueillie dans les Premiers Lundis^ t. III, sous ce titre : Instruction sur les recherches littéraires conrcernant le moyen âge.

réception à TAcadémie, me forcer à recevoir et à porter la croix. Je refusai et lui envoyai ma démission de fonctionnaire, qu'il n'accepta point. Personne n'a jamais rien su de ce second refus, dans lequel je ne voulais pas démentir le premier.

Maintenant, quelques raisons générales d'impossibilité à ce que cet odieux soupçon ait l'ombre de bon sens.

Depuis que j'ai quitté le National vers 1833 ou 1834, je n'ai jamais écrit nulle part une ligne de politique.

Je n'ai jamais trempé dans ces chroniques politiques finales de la Revue des Deux Mondes j en aucun temps, depuis 1834, c'est-à-dire depuis qu'elle a pu commencer à avoir des relations avec le pouvoir et avec Ja liste civile.

Les registres de la Revue, très-bien tenus par le commis très-honnête homme, Gerdès, peuvent en faire foL — Tous les articles qui sont de moi, et qui entraient en compte, y sont notés.

Jamais je n'ai, de loin ni de près, fait dans mes écrits l'éloge le plus légernide ce régime, ni du roi, princes ou princesses.

Jamais je n'ai vu de mes yeux ni visité aucun d'eux, sauf une seule fois le roi, lorsque, après ma réception à l'Académie, je fus, selon l'usage, présenté par M. Villemain, secrétaire perpétuel, et par le directeur (Hugo). Louis-Philippe ne m'adressa pas la parole, et, moi, je ne desserrai pas les dents. J'en fus quitte pour des saluts.

Jamais je n'ai mis les pieds aux Tuileries, chez le roi, hors cette fois unique, et, lorsqu'il m'arriva en deux ou trois circonstances de ces invitations de concerts ou de spectacle (comme on en adresse aux membres de l'Institut), je m'abstins rigoureusement.

Jamais je n'ai eu aucun rapport avec M. de Montai ivet, directeur de la liste civile, ni ne l'ai visité.

Jamais je n'ai eu dans ma vie aucune dette : ce qui est bien à considérer moralement.

Mon cher Reynaud, on m'altaque là par mon côté fort. — J'ai mes faiblesses, je vous l'ai dit : ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vi«. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverti mon cœur.

Après cela, que des courtiers d'intrigues se soient donné auprès des gens crédules pour distributeurs de fonds dont ils voulaient être les détenteurs : je m'arrête au seuil de ces ténèbres, et je laisse à ceux qui doutent le soin d'expliquer.

Non, je ne suis pas (comme vous me le disiez d'abord) tombé dans quelque guet-apens. Un homme assis et qui se tient immobile, à l'écart, n'y tombe pas. J'ose dire que ce sont les membres du gouvernement qui y tomberaient en ajoutant foi à une chose absurde.

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