Il s'agissait des articles de Balzac sur Sainte-Beuve
2. Sainte-Beuve répond, dans cette lettre, à une appréciation q'Hippolyte Rigault, dans le Journal des Débats.^ sur les troubles dui avaient empoché, tout récemment (le 9 mars), la première leçon de poésie latine d'avoir lieu au Collège de France*
Mais il m'est bien évident que l'auteur de l'article n'assistait pas à cette leçon. J'avais espéré que les journaux se tairaient jusqu'à une leçon nouvelle ; puisque le Journal des Débats parlait, il le devait faire avec sérieux et sur un autre ton.
Quoi! je suis personnellement insulté, apostrophé; on jette des sous (comme dans les cours de Lerminier); — je me trompe, on lance un seul sou, il est vrai (peut-être n'est-ce pas assez?), lequel est allé tomber sur une dame! et l'on vient dire que je me suis mépris et regretter presque l'énergie que j'ai déployée! — J'ai parodié le Quos ego! — Ces mêmes hommes qui veulent des cours à la Michelet, ce sont, dit- on, des abeilles! Le joli badinage en eflfet!
Mon cher monsieur, je vous dirais, si je me laissais aller, des choses qui pourraient vous déplaire. 11 peut convenir à la tactique que suivent vos amis, et dont TAcadémie me permet de suivre de plus près que je ne voudrais les ressorts et le jeu, de ne pas voir le danger de notre société là où il est toujours. Sous la Restauration (mais on avait alors pour excuse l'inexpérience), on ne faisait pas autrement. Comment, quand on est honnêtes gens, approuver le désordre flagrant? comment ne pas le blâmer? Mais il y avait un moyen plus commode, on le révoquait en doute, on ne le voyait pas. Je mets en fait que, si quelqu'un d'entre vous avait été dans l'auditoire et avait reçu l'impression vraie, il auran vu ce qui a été, — ce qui n'a été en effet que dans les extrémités de la salle et sur quelques points; mais est-ce qu'on fait la part au feu, aux interrupteurs?
En un mot, j'avais espéré du Journal des Débats^ non pas des éloges, je ne lui en ai jamais démandé, mais du silence,
— OU bien d'attendre, et d'avoir au moins sous les yeux le discours, pour en parler avec une entière précision.
Tout cela, mon cher monsieur, ne saurait altérer Testîme personnelle que j'ai pour vous et que je vous ai toujours témoignée ; j'ajouterai cependant que tout ceci me laisse de plus en plus libre de penser bien haut que qui dit un parti dit sacrifice, à quelque degré, de la vérité et de la justesse de jugement, comme aussi de la parfaite équité.
Dans ces termes, croyez-moi tout à vous.
P,'S. — J'oubliais, tant je deviens ingrat, de vous remercier d'une très-belle édition de saint François de Sales que je reçois de votre part : celui-là, tout doux qu'il était d'apparence, savait le mal et le voyait où il était.
A M. FORTOUL, MINISTRE DE l'INSTRUCTION
PUBLIQUE
Ce 20 mars 1838.
Mo 1 cher ministre.
Quoique j'eusse beaucoup réfléchi déjà (hier, quand je vous oi vu) à Taffaire en question, j'ai voulu, après vous avoir entendu et avoir recueilli vos paroles, qui étaient bion en effet celles d'un ministre et d'un ami, remettre tout dans Il balance et me former derechef un jugement.
Le soir, j'ai vu deux de mes. amis intimes, présents aux deux séances et assez jeunes pour être informés de Tesprit
de la jeunesse et de celui des écoles. Je les ai interrogés dans tous les sens. Ils sont d'accord pour me dire que Tirritation en ce qui me concerne personnellement n'a pas diminué, et qu'elle s*est plutôt accrue par suite de Tattilude que j'ai prise dans la seconde leçon. Il paraît qu'il est d'usage, en pareil cas, quand on est en face de l'outrage, de répondre peu, avec mollesse ou avec gaieté si l'on peut. C'est là ce qui apaise quelquefois l'auditoire et qui le ramène quand il voit un acteur devant lui et non un professeur.
En résumé, il y a ici deux questions, deux inimitiés : l'inimitié contre la critique littéraire, et celle qui s'adresse à l'homme nommé par le gouvernement.
La première de ces inimitiés aggrave et envenime singulièrement l'autre.
11 n'y a pas de meilleure solution que de les diviser et de les dédoubler.
A vous, si lettré, je parlerai vivement, à la faveur de deux exemples et de deux noms connus: La Harpe et M. Etienne.
En 1778, après la mort de Voltaire son grand patron et son soutien, La Harpe, qui, par sa critique active et courageuse, avait irrité tous les amours-propres des petits poètes et auteurs de son temps, fut l'objet, et, un moment, la victime d'une espèce de sédition littéraire; il dut y céder. La calomnie s'en mêla; on l'accusa d'être ingrat envers Voltaire depuis sa mort, et de bien d'autres choses. Bref, La Harpe fut forcé de se retirer du Mercure^ où il était rédacteur en chef, et de se tenir à l'écart quelque temps, quelques années.
En 1811, M. Etienne connu par son attachement au gou-
vernement impérial et fonctionnaire lettré de ce gouvernement, fut en butte, à Toccasion de sa comédie les Deux Gendres^ à une sédition qui est inimaginable quand on n'en a pas eu les preuves et les pièces sous les yeux i, et qui se traduisit par des centaines de brochures, de caricatures, de parodies. Rien, pas même le pouvoir tout-puissant d'alors, ne put Fen garantir. Ce fut une fronde politique à son sujet, une revanche qu'on voulut prendre* sur lui de ce que Ton ne pouvait se permettre ailleurs.
11 y aurait pour moi danger de cumuler et de réunir plus longtemps le double rôle de La Harpe et de M. Etienne. Ma constitution n*est pas assez forte pour tenir contre ce choc combiné. Encore une fois, dédoublons à temps les inimitiés; il n'y a pas de meilleure solution, de plus douce ni même de plus digne, les choses étant ce qu'elles sont.
Demain, tout autre professeur ou chargé de cours, nommé au Collège de France pour la poésie latine, sera accueilli sans qu'on y fasse attention, et rien ne s'opposera à son succès, s'il a du talent.
Mon cher ministre, agréez donc bien décidément ma démission : elle n'étonnera personne parmi ceux qui me connaissent. Veuillez seulement, dans votre amitié, faire en sorte, s'il se peut, qu'elle coïncide par la date avec la fin du présent mois. Je rentre dans ma chambre, dans ma vie d'études, avec le printemps. Ma santé, peu faite pour les luttes qui durent, a besoin de calme. Je ne réponds à rien du dehors, bien entendu ; je laisse dire ; je laisse passer
H. On peut lire à ce sujet l'article même de Sainte-Beuve, intitulé M. Etienne ou une Emeute littéraire sous VEmpire [Causeries du Lundi, t. Yl).
cer orage encore plus ridicule qu'odieux, et mon prochain volume intitulé Virgile^ paraissant le i^^ octobre prochain, sera ma meilleure justification, j'espère, et aussi, permettez-moi de le dire, la vôtre pour avoir auguré favorablement de ce que j'aurais pu, si Ton m'avait accueilli.
Je vous prie d'offrir à l'empereur l'expression de mon respectueux regret et de ma reconnaissance pour l'attention qu'il a bien voulu donner à ce qui me concerne dans celte affaire. Symptôme toujours assez grave, elle est plus simple en elle-même désormais.
Et vous, mon cher ministre, recevez l'assurance de ma gratitude et de mon amitié redoublée pour tout ce que vous m'avez donné de bons et de solides témoignages à tous les degrés de cet essai infructueux et à tous les instants
AU MÊME
Ce 23 mars 185S
Mon cher ministre,
Le retard que j'ai mis à vous répondre vous est une preuve de l'eflfort que j'ai continué de faire sur moi-même et de tout ce qu'il y a de pénible pour moi à ne pouvoir entrer dans votre dernier sentiment.
Certes, une lettre comme la vôtre, avec des encouragements venus de si haut, eût éfé laite pour me décider à obéir, mais à une seule condition: c'est que je le pourrais.
Or, de quoi s'agit-il ici? d'être encore, comme je l'ai été,
do ma personne, directement exposé à l'injure, à la molestalion, ce qui est le plus intolérable à certaines natures, — ou de n'en être protégé que par une force qui ne serait latente pour personne : — et cela pour un cours dont l'objet est tout de bonne grâce, de culture délicate et de goût.
Cette détermination à poursuivre dans de pareils termes réclamerait de moi des qualités que je n'ai jamais pensé à posséder et dont je suis incapable par nature; — je veux dire les ressources que trouve en elle-même une organisation trempée pour la vie militante.
Pour une organisation comme la mienne, au contraire, le charme que promettait cet enseignement et que l'on aurait pu en tirer est à l'avance flétri. Les gracieuses leçons de modération, de justice, de douceur, toutes ces sources, les seules faites pour fertiliser un sujet si vieux et le rajeunir 1 — en présence de tels êtres — sont stérilisées.
C'est donc devant ces conditions extraordinaires, toutes nouvelles et peu prévues, que je me sens obligé de décliner le fardeau et de m'effacer!
Je n'ignore pas ce qui va en résulter pour moi-même et pour mon propre rôle tout littéraire de moins simple et d'assez difficile à l'avenir : ce sera à moi, en me repliant sur moi-même, de retrouver des forces et des ressources là où, déjà dans les difficultés de la vie et les échecs, j'en ai su trouver.
Voilà, mon cher ministre, ce que j'abrège parce que, vous (lui me connaissez, vous le comprenez très-bien ; mais rien