À M. G. S. TRÉBUTIEN
Ce is octobre i858.
Je ne me suis acquitté qu*à demi, monsieur, ea remerciant M. l'abbé d'Aurevilly de son gracieux envoi. Je vous dois, à vous, l'aimable clerc et secrétaire, des remercîments pour des attentions si délicates et qui, en s'adressant au cœur de l'ancien poëte, que je croyais mort en moi, l'ont chatouillé si agréablement et réveillé à demi. Je vous envie d'avoir su, en ce siècle si agité et si tourbillonnant, vous créer et vous conserver un coin si inviolable d'amitié, d'étude, de poésie, et où toutes les bonnes religions ont leur chapelle et leur oratoire. Vous êtes là quelques-uns qui vivez de la vraie vie et laissez s'agiter au loin les hommes du torrent. — Pour moi qui cherche depuis des années à sauver par- ci par-là du naufrage quelques lambeaux de ma vie, j'ai longtemps aspiré à la cellule, j'ai fini par désespérer. Je vais comme je puis, arrachant des heures, mais n'y trouvant pas le charme qu'elles tirent du calme parfait et de la première innocence. Me voilà depuis quelques mois occupé de faire un cours à l'École normale et obligé de m'appliquer aux origines de notre langue et de notre littérature; je vous y retrouve. Vous avez été un des vaillants déchiifreurs de notre moyen âge. Dans les publications que vous avez faites chez l'estimable M. Silvestre, il en est une qui m'a paru particulièrement piquante, parce qu'on y voif
poindre un esprit qui se développera plus tard et s^épanouira chez TArioste et chez Cervantes: c*est le Dit d^ Aventures, Y aurait-il moyen de s'en procurer un esemplaire? Celui que j'ai entre les mains ne m'appartient pas et e*est une de ces pièces qui ont leur prix parce qu'elles donnent l'aperçu d'un genre, la parodie. C'en est un des premiers signes dans notre littérature. Dites-moi si je me trompe^ — Mais, même en m'occupant de ces vieux âges, je n'y puis élire domicile; je ne puis, comme vous, y choisir mon coin et dire : « Je suis là chez moi. » II me faut passer outre, ne pas séjourner, mais traverser et brûler le pays. AiUeurs ! toujoun ailleurs! Ohl mon Dieu! quand donc nous reposerons-nonsT
Je me surprends, monsieur, à causer comme si j*étaîs à côté de votre fauteuil de bibliotliécaire.
Agréez, vous et vos amis (Alphonse Le Flaguais), l'expression sincère de mes amitiés.
A MADAME DEZEIHERIS
13 octobre 1858.
Madame,
La lettre que vous me faîtes l'honneur de m'écrîre est une douce récompense plus que proportionnée au peu que j'ai pu faire pour votre aimable fils; mais le cœur des mères est riche et généreux : il ne compte pas et est accoutumé à rendre plus qu'on ne lui donne.
Je n'ai eu qu'à me souvenir de la juste réputation dont jouissait M. Dezeimeris, de Tamitié qu'avait pour lui notre excellent anii commun Paulin; je n*ai eu qu'à jeter les yeux sur ce premier travail de monsieur votre fils, et qu'à l'entendre lui-même, pour éprouver cet intérêt naturel qu'inspire une jeunesse déjà touchée par le malheur, vouée aux affections pures et tournée aux études sérieuses.
il me serait bien doux, madame, d'avoir à vous visiter un jour, au sein de votre genre d'existence si salubre et si maternel dont vous daignez me parler. Je suis, par malheur, bien casanier, par goût, par paresse et découragement. Je suis aussi retenu par des devoirs et par un cours à faire — qui ne me laisse que des vacances d'écolier. L'idée pourtant d'avoir l'honneur de vous connaître un jour sera une de mes souriantes et rares perspectives.
Veuillez agréer, madame, l'expression, de mon dévouement respectueux.
A M. ERNEST FEYDEAU
Ce 19.
Mon cher ami,
Une grande incertitude sur ce que je devenais les soirs, une grande déroule où m'ont mis les vacances (en franc écolier) m'a fait tarder à répondre à votre aimable lettre. J*ai vécu tout à fait au hasard' depuis bien des jours. Malgré cela, ce n'est pas de calmant que j'ai besoin, c'est bien
d'excitant. Vous me remonterez. VouIcb-vous que i*y sois lundi soir, comme à tant d*autres bons lundis dont je me souviens? Vous vous fâcherez, nous enragerons, nous rirons. Ilélas ! je suis arrivé à cette période finale où l'on n'a plus le droit de se fâcher, ni d'en vouloir, ni d'avoir de ces belles colères, de ces splendides mélancolies. Daniel! Daniel! où est le bon temps où j'étais si malheureux... ingrat! vous y êtes encore. Bénissez le sort d'en être encore à le maudire. A vous de cœur.
AU MÊME
Ce M octobre.
Mon cher ami,
Lorsque, lundi dernier, dans la soirée, je vous espérais four une de ces bonnes causeries que vous m'accordez quelquefois, je ne pensais pas que vous étiez à assister à ' une cruelle agonie. Dans de pareils malheurs, on n'a à offrir qu'un serrement de main muet. C'est le temps, c'est le travail pour ceux qui en ont la faculté (et vous l'avez à un [)lus haut degré que personne) qui peuvent seuls arracher Pâme à une obsédante pensée. L'amitié vient elle-môme à son tour : vous qui savez virilement la sentir, vous m'avez donné rang parmi ceux que vous estimez à ce titre. Ne l'oubliez pas dès que vous pourrez y songer.
A vous de tout cœur.
AU MÊME
Ce 2 novembre 1858.
Mon cher ami,
Voilà que j*ai aussi raon incident : je suis engagé à un dîner de Revue contemporaine qui, remis et retardé, tombe juste mercredi. Je viens vous demander de nous accorder un autre jour. Lequel? Jeudi, si vous le vouliez. J'ai la sœur de madame E..., il est vrai, à dîner; mais, en ne commençant qu'à sept heures et demie, nous serions en mesure, et bien avides d'écouter. Je ne suis pas libre vendredi. Voilà bien des détroits. A partir de vendredi, tout autre jour, à votre choix.
Votre œuvre marche et marche bien. Vous aurez un succès si cela se soutient aussi bien jusqu'à la fin. J'en serai heureux autant que vous ; courage et en avant ! La Revue des Deux Mondes vient de vous canonner avec tous les honneurs du plus gros calibre. Avez-vous senti quelque avarie dans la voilure? J'en doute. Fanny est un fin brick qui se rit d'eux, — et vous et moi aussi.
AU MÊME
Ce lundi 19 décembre.
Mon cher ami.
Je suis depuis deux jours si atteint par cet hiver et si travaillé surtout par cette neige, que je désespère de moi