‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 8 sur 139 · DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE FRANCE

7 avril 1833.

J*ai bien réfléchi depuis avant-hier à l'objet de votre amicale proposition. J'ai bien pressé jusqu'au pied du mur toutes les idées que je laisse si volontiers s'épandre et vaguer en moi, tant qu'il n'y a pas nécessité du contraire : j'ai rangé et rallié mes diverses séries d'objections, et il est résulté de tous ces examens partiels un non trop décidé, trop unanime en moi pour que je ne vous le dise pas dès aujourd'hui.

Littérairement et sous le rapport de l'application de l'intelligence à des travaux d'esprit, dans le sens du siècle, j'ai apprécié vivement les idées que vous m'avez développées

1. Cette lettre est extraite des Lettres rurales, publiées par M. le marquis de Chennevières, en 1871.

l'autre jour; s*il n'y avait que ce côté de la question, je n'aurais peut-être pas la force de résister à des sollicitations si franches et si encourageantes, venues de vous : il y aurait pourtant au fond de moi un coin récalcitrant, une petite Vendée et un pays de Galles avec ses bruyères et sa sauvagerie native ; quelque chose de capricieux et de poëte rêveur (per avia solus)y qui ne peut rien être de grand par soi-même, mais qui peut chagriner et harceler le reste. S'il n'y avait pourtant que cela, la raison virile Feût probablement emporté, et je me serais risqué à suivre une route un peu large, et à vouloir y guider les autres.

Mais il y a d'autres raisons chez moi plus profondes et qui sont le vif de mon âme ; pour ambitionner des fonctions aussi en vue et aussi importantes, il faut se dire qu'une fois obtenues, elles seront le principal de la vie et le soin dominant de l'activité. Eh bien, non ; pour moi, ce principal, ce tout réel des forces actives, est ailleurs dans un ordre bien différent : j'y rallie le mieux que je puis mon goût de poëte et ce que j'ai de faculté d'artiste, afin de ne pas me trouver trop oisif et trop nul en celte vie. Mais il n'y aurait aucune conciliation entre un enseignement grave, continu, studieux, et une telle préoccupation toute contraire, absolue et souveraine, trop chère pour lui vouloir jamais rien retrancher.

Politiquement enfin, il m'en coûterait, je vous l'avoue, de remettre mon nom sous les yeux de certains hommes, autre part que dans des rangs irrévocablement ennemis. C'est là plutôt un instinct de poëte et d'homme passionné qu'une détermination stoïque : je m'en blâme de sang-lroid plutôt que je ne m'en targue avec moi-même. La paresse

et souvent Tamour-propre trouvent leur compte à ces sortes d'abnégations. Mais enfin, si j'étais capable d'action, d'action suivie, publique et influente, ce serait surtout, ce me semble, dans un sentiment de guerre ouverte, dans une pensée révolutionnaire, impatiente souvent, allant et venant à travers et se produisant en dehors de l'enceinte. Bien des mots que j'ai écrits, et qui me reviennent en y pensant, m'en feraient un devoir.

En somme, mon cher ami, être et rester en dehors de tout^ c'est là, je crois, mon vœu et ma destinée. De temps à autre, dans un moment de crise et de presse, je me porterai à l'endroit décisif et, à votre suite, à vos côtés, je vous aiderai d'un coup de main ; et puis je m'en retournerai à mes sentiers. Une de mes plus chères consolations, lorsque je souffrirai de ne rien être (car on en souffre toujours par instants), ce sera de ine dire que des hommes comme vous avaient jugé dans leur amitié qu'il n'aurait tenu qu'à moi de marcher dans les mêmes voies qu'eux et de n'y pas broncher.

Je ne vous dis pas quel sentiment profond et vif tout ceci laisse en moi par rapport à vous : j'irai au premier matin vous voir.

Tout à vous de cœur*

A JEAN-JACQUES AMPÉREé

Paris, 5 septembre 1834.

Cher Ampère, Tout est bien ici, hors que vous n'y êtes pas. Votre père

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est arrivé; M. Ballanche est allé hiier dîner avec lui. Madame Récamier n'est pas retournée à Clamart. M. Lenormant est brouillé avec Goste, qui lui a ôté vilainement le Théâtre-Italien durant son absence; il va écrire aux Débats et reprendre la Revue française tant méditée. M. de Chateaubriand, que j'ai vu aujourd'hui même, est inconcevable de jeunesse et pas trop sombre. M. Paul n'a pas eu d'accident. D'Ault, en passant ici, n'a trouvé personne auprès de qui s'orienter pour son catholicisme, et ce qu'il avait à penser de tout ce débat; il est allé, en désespoir de cause, questionner M. Mohl, qui lui a donné le conseil philosophique de se tenir coi. Mohl est très-drôle, racontant la consultation de d'Ault au sujet des choses catholiques. Quant à notre affaire de l'École (normale), elle s'est compliquée; voici : j'ai vu M. Guizot, auprès de qui madame Lenormant a tenté molles aditus. Il ne veut pas de moi pour l'École ; mais pour toute autre chose, chaire de Faculté, etc., il veut bien. C'est ainsi qu'il s'est exprimé d'abord avec Cousin, Yillemain, Yitet et madame Lenormant elle-même. Avec moi, il a été plus accommodant, très-poli et obligeant. Son plus grand désir est que vous restiez encore un an ; on vous allégerait d'une conférence, on vous donnerait une prolongation de vacances, enfin tous les accommodements, a Dans cette année, dit-il, si je faisais un livre qui fût un témoignage pour lui et une pièce justificative devant son public universitaire, il verrait à me nommer peut-être, sans doute... » D'ailleurs, on ne nommera personne d'autre définitivement et tout est ajourné jusqu'à la huitaine après la rentrée. Dans le désir qu'il a que vous restiez encore, il entre ceci que son fils aîné devant suivre le cours de

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rKcole cette année, il ne lui est pas indifférent de procurer à ce fils votre enseignement littéraire. Ne vous inquiète? pas de cette complication, mon cher Ampère, ne prene? aucune détermination actuelle. Jouissez de Florence, de Pistoie et des découvertes que vous allez y faire. Molil gardera ou déchirera son papier, et une demi-journée de délibération, à votre retour, en finira assez tôt, sans qu'il laille en charger votre insouciance de voyageur. Je suis toujours assez heureux (assai)^ et il me semble que voua n'écrivez guère, eu égard à la quantité d'enveloppes que vous avez emportées.

Bonjour, bien du bonheur et un peu de souvenir pour nous qui vous suivons de pensées très-tendres.

XIll. ^

ÀÙ MÊME.

Precy-suNOise, 8 octobre 1834.

Mon cher Ampère,

Je vous écris des champs, d*un joli petit pays, peu coni'. parable à votre pays casentin et morantin. mais où il y a des coteaux, une rivière, des bois qu'on appelle les bois du Lyâ qui rejoignent ceux de Chantilly. J'y suis depuis huit jours et pour huit jours encore. Votre lettre et l'itinéraire que vous me tracez me tentent bien, mais c'est impossible; finances, travail et le reste ne m'accordent rien au delà de huit jours encore. Apres quoi, le collier sera repris, le collier de Buloz d'abord, et puis cet autre collier dont il

est question dans Hernani : « les deux bras, etc. » Je ne serais même pas venu du tout ici sans une affaire qui s'annonçait d'abord comme plus grave qu'elle n'est devenue. Je vivais de cette vie que vous me savez à Paris, plus seul que jamais, par l'absence de tous mes amis; je projetais d'aller faire une visite à Clamart que je retardais toujours. En un mot, je séchais dans cette poussière de notre aride automne, quand l'article enfin écrit sur le bon M. Ballunche a déchaîné contre moi un orage diflScile à prévoir et trop long à raconter. Le numéro de la Revue du 1«' septembre chez Vieusseux pourra vous indiquer le point de départ de la querelle, qui n'est que trop grotesque. Mais la politique de nos énergiques amis de l'opinion républicaine s'en est mêlée, et j'ai été jugé suspect d'une véhémente ardeur de Restauration. Bref, j'ai reçu une lettre que je garde précieusement, signée Raspail et Bastide, écrite de la main de ce dernier, à la sollicitation de M. de Beauterne (je vous parle comme à un homme qui a lu la Revite)^ qui était passablement provoquante i. Mais je deviens sage et je n'ai pas un seul instant hésité. De plus, j'étais menacé, à ce qu'on me disait, d'un autre cartel de N...,qui prenait fait et cause pour les régicides (fils pieux!) que j'avais effleurés, sans m'en douter, à propos de VHomme sans nom. Je n'ai pas voulu me prêter à cette manière de me faire passer par les armes comme un déserteur, et j'ai quitté Paris un beau matin, la veille môme du jour où l'on n^prcsentait Mmseh Versailles. Mon absence, le bon sens qui revint après la première folie, les

1 . L'article sur Ballanche fait pirtie des Portraits contemporains, t. II, édition de 1869; Sainte-Beuve y a joint des commentaires relatifs à l'affaire à laquelle il fait allusion dans cette lettre.

observations de nos anciens amis du National^ ont apaisé et, je le crois, terminé Taffaire. Mais Flmpression en reste toujours ; en somme, j'ai payé à ce sujet larriéré de Volupté^ et la peine de mon rapprochement avec les doctrinaires, car c*est ainsi que mes meilleurs amis politiques, Leroux, etc., appellent mon désir d'être à TÉcole normale. Mon impression, à moi, que je garde, est le désir d'être de plus en plus retiré du monde et dans un cloître d'études et d'oubli. Que vous êtes bon, mon cher Ampère, de m*en donner, autant qu'il est en vous, le moyen, et de compromettre encore une fois votre repos de celte année par dévouement à mon projet! Mon cœur vous en remercie en ce moment plus encore qu'à tout autre, et de tout ce qu'il a souffert dans cette dernière épreuve. Je ne sais de détails sur Moïse que par les Débats, J'ignore si madame Récamier est de retour à Paris; un mot de M. Ballanche m'a fait savoir tout son aimable intérêt; quant à lui, il a d'abord été consterné autant que vous pouvez le croire de cette bataille de Lapîthes qui a failli se livrer autour et au sujet de son temple de Delphes. Mademoiselle Glarke ne revient guère et n'écrit pas davantage; mais les méchants prétendent que Mohl reçoit maintes lettres qu'il ne dit pas. paupertina philosophial

J'écris à Buloz ce que vous me dites : vous verrez que Fauriel a enfin passé. Adieu, cher ami, pèlerin dantesque, à qui les Béatrix ne manquent pas, et qui avez de plus des amis que vous ne mettez dans aucun enfer.

A vous de tout cœur.

P.-S. — Carrel est revenu d'Angleterre et s'est constitué prisonnier.

AU MÊME

Paris, 18 décembre 1834.

Mon cher Ampère,

Nous recevons vos lettres au moment où un nouveau revirement ici a replacé le ministère et ses hommes au même point que devant; mais vous deviez ne rien prévoir de la comédie de cette semaine des dupes^ et vous avez bien fait de retourner à cette Rome éternelle et à vos études impartiales et durables, sauf qu'ici nous vous regrettons beaucoup, et qu'il semble que vous vous habituez bien à Tabsence.

Après tout, ce qui s'est passé en politique n'a pas la signification que de loin cela doit paraître avoir : ce n'a été qu'une intrigue, un conflit de personnalités, un effet sans cause ou du moins sans cause dans les idées. Le public a été fort long avant d'y rien comprendre; le calme plat de la masse et l'atonie de l'opinion durent toujours. Le pire effet de tout cela a été de montrer combien on élait continuellement, sans s'en douter, à la merci de l'imprévu, du moindre accident, et que ces hautes habiletés auxquelles on commençait à croire couvraient d'étranges absences et des manques de discernement peu propres à rassurer ceux qui se fondent sur cet ordre-là. Notre ami Carrel est en prison; je ne l'ai pas vu, mais je sais de ses nouvelles; il réécrit au journal, malgré le serment de n'y plus rien insérer.

Les grands caractères, en ce temps-ci, sont portés sans cesse à faire le contraire de ce qu'ils ont juré, sous peine de ne rien faire du tout. D'ailleurs, je vous le répète, tous ces mouvements de loin grossis, et ces armada dans la tempête, sont un peu de près les bâtons flottants, el, si la Bibliothèque du Vatican était ici, on ne serait guère distrait en y travaillant à loisir.

L'Abbaye-aux-Bois va à merveille. Madame Lenormant a repris ses soirées du vendredi. M. Ballanche postule à TAcadémie; mais Scribe lui sera préléré, bien que sa candidature doive être, j'espère, assez soutenue. M. Fauriel est revenu du Midi et a la goutte. Magnin commence le cours sous peu. Mohl dévide son Sha-Hamed, Bref, cher ami, tout va son train, et les plus grands orages que je sache sont les ruptures de Lélia et de Rolla, qui ont passé tout ce dernier mois à se maudire, à se retrouver, à se déchirer, à souffrir. Liszt, qui était allé chez llabbé de Lamennais accompagner de son piano les méditations philosophiques du prêtre poète, en est revenu avec des lettres aimables pour nous tous, et l'a laissé assez bien, calme et travaillant à iorce. Quant à d'Ault, pas de nouvelles, non plus que de Barchou. Cazalès est revenu d'Allemagne, gros, parlant beaucoup et assez germanisé. Pour moi, cher ami, j'ai tout à fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port-Royal. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà autant que vous votre Vatican. On va nommer à l'École aujourd'hui ou demain, et je crains presque, si je suis choisi, d'être détourné de cette cellule que je me creusais pour l'année. Le reste de ma vie, bien que assez mal en accord avec une vraie cellule, ne dépare pas trop celle (un peu libre) que je me fais par l'étude et

la rêverie. Je suis heureux avec sobriété, dans l'absence souvent, par la pensée qui donne encore le plus grand bonheur, ou du moins qui conserve la plus grande délicatesse pour le sentir. J'ai dîné il y a quelque temps avec votre père, mais j'ai eu le tort de n'y être pas retourné et de n'avoir pas parlé, comme il m'en avait prié, de son livre : les heures manquent aux actions et aux devoirs. Il était assez inquiet de vous, mais vos dernières nouvelles le rassureront. Je vais à l'Abbaye deux ou trois fois par semaine.

Adieu, cher ami; revenez-nous bientôt, riche de toute cette science si bien analysée, que vous nous distribuerez à nous tranquillement assis, et qui n'aurons qu'à entr'ouvrir la bouche pour nous en nourrir. Adieu; aimez-moi toujours et croyez à mon fidèle attachement.

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