‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 80 sur 139 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

À M. PAUL GHÉRON.

Ce 23 décembre 1859.

Mon cher ami,

Le Falloux anobli

est piquant : j*ai si bien mis de côté la lettre où vous me donnez le passage du Moniteur que je ne puis remettre la main dessus. Vous serez bien bon de me donner de nouveau l'indication du Moniteur. Cela peut servir; c*est à joindre au baron Jérôme Pichon^ fils du dernier des barons de la Restauration^ de par Polignac peu de jours avant la chute : faites-la rechercher, je vous prie; c'est drôle, à voir la prétention du fils!

Vous êtes un paresseux ; je m'en plains. Une bonne conversation comme celle de l'autre soirée, me redonne du ton et je me replonge dans la vie vivante. Ne me la refusez pas.

Mille amitiés»

Ce 10 Janvier 186O.

Mon cher ami,

L'article est excellent * ; le titre met tout

d'abord en lumière le vrai point de la question ; il élève le débat, ce qui est justice avec Renan, qui élève tous les sujets qu'il traite. Tout le passage où vous le montrez fils trop dédaigneux de ces pères et aïeux auxquels il ne veut pas ressembler, mais qui ont servi à le former, à le préparer, et qui Font nourri même avant qu'il fût né, est excellent et digne de l'adversaire. L'apologue final, emprunté au plus charmant poète du cru gaulois, est du plus heureux à-propos. En tout, cet article sur une question brûlante doit, ce me semble, vous faire bien de l'honneur et voua poser. Tout à vous.

P.-S. — Pour la critique, — il y a un peu d'obscurité dans les Éliacin de la critique, — les Néarque et les Polyeucte^ etc., ne craignez pas de simplifier et d'ouvrir davantage votre expression.

1. M. Jules Levallois avait publié, dans VOpinion nationale, un article intitulé : M. Renan et le Génie gaulois, en réponse à un article de M. Ernest Renan, dans le Journal des Débats, intitulé le Béranger des famillesm

DE C.-A. SAINTE-BEUVK. 249

A M. GHAMPFLEURY.

Ce S8 février 1860.

Mon cher monsieur,

Je me trouve très- honoré de me voir inscrit par vous sur la liste de nos romanciers, moi qui ne l'ai été qu'une seule fois, et comme par accident.

J*ai été d'autant plus sensible aux témoignages déjà anciens que vous m'avez donnés de votre approbation. Vous avez bien voulu reconnaître dans cet unique roman de ma façon uh caractère de réalité et de vérité. C'est un suffrage que j'ai apprécié, surtout venant d'un observateur exact et consciencieux comme vous.

Aujourd'hui, vous désirez savoir mon avis sur votre entreprise * ; j'ai peu d'idées à ce sujet, et vous me prenez au dépourvu.

Le roman, en effet, a eu jusqu'ici cet inconvénient, qui est aussi un avantage, de n'être point compté et rangé régulièrement dans les genres consacrés : il est resté libre, en dehors dos classifications de rhétorique et de poétique. Aristote n'en a pas connu, ni Horace, ni Boileau, ni aucun des législateurs du Parnasse,

1. M. Champfleury avait envoyé à Sainte-Beuve le prospectus d'un Bulletin du romancier, qu'il voulait faire paraître périodiquemeat.

Tant mieux pour luil les chefs-d'œuvre, certes, ne lui ont pas fait défaut pour cela, ni ne lui manqueront, mais des chefs-d'œuvre toujours imprévus. Le roman est un vaste champ d'essai qui s'ouvre à toutes les formes de génie, à toutes les manières. C'est l'épopée future, la seule probablement que les mœurs modernes comporteront désormais.

Ne le resserrons pas; n'en faisons pas trop la théorie; ne l'organisons pas. Que chaque romancier expose à l'occasion ses idées, à la bonne heure! Mais que les expositions et les apologies ne nous coûtent pas un seul bon roman que l'auteur pourrait composer pendant ce temps-là. La meilleure explication à donner pour l'artiste, c'est de produire toujours, d'aller en avant et de marcher.

A cela près, et celte réserve posée, je ne puis qu'applaudir, mon cher monsieur, à vos efforts pour servir et étendre ce genre si moderne auquel vous vous êtes consacré.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments dévoués.

A M. JOSEPH DELAROA.

Ce 10 avril 1860.

Monsieur,

Je vous remercie du précieux envoi de vos Patenôtres d'un surnuméraire. Vous êtes de ceux, je le vois, qui savent renfermer des essences et, au besoin, des poisons dans un

chaton de bague. Il y a de Tun et de Faulre dans voire volume si mince et si plein. Si votre jeunesse se décèle en un point, c'est dans une âpreté d'idées que Page devra adoucir un peu. C'est espérer encore, c'est du moins être voisin de l'espérance que de désespérer ainsi. Ce qui est certain, c'est la distinction et le talent qui sont le cachet de vos Pensées.

Agréez, monsieur, avec mon bien sincère compliment, l'expression de mes meilleurs sentiments,

Ce 5 mai 1860.

Cher ami, •

J'ai à vous faire un double compliment.

Dans l'un, je s|iis trop intéressé pour avoir le droit d'y insister; mais, en vous lisant, j'ai été frappé des parties fortes et de cette profonde concentration, par endroits éloquente, le plus digne hommage à ces stdïques chrétiens M

La lettre de Béranger est du meilleur esprit et du meilleur sens. Je ne serais même pas étonné qu'elle n'avertît les badauds de ne pas se laisser aller au torrent des vio^ lents et de revenir à penser et à juger par eux-mêmes. Ce serait un beau triomphe. Mais, même quand vous ne cor-

1. M. Jules Levallois venait de publier, dans la Revw contera^ poraine^ une étude sur Port-Royal,

figeriez personne, cette charmante lettre, qui rejoint l'article sur Renan, vous fait le plus grand honneur, et il me semble que, si on la met en regard de voire Essai sur Port-Royal, si différent de manière, on vous reconnaîtra cet entre-deux de Pascal qui est la base des vrais talents et des esprits solides.

Continuez, mon cher ami, et ménagez-vous; c'est le seul conseil à vous donner. Croyez à mes sentiments de reconnaissance et de haute estime.

GXCIII.

Page 1