‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 81 sur 139 · A M. PELLETIER · texte numérisé non relu

A M. PELLETIER

Ce 9 mai 1800. Cher monsieur.

Je voudrais pouvoir répondre oui ; mais j*ai une difficulté insurmontable sur cet auteur : il me paraît compromettre tout ce qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses dont il parle. Ainsi Tarticle sur Condorcet, que le Moniteur a inséré, est odieux et faux; on peut être sévère pour Condorcet, mais ce n'est pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de l'ouvrage, mais ce ne peut être bon, bien qu*il y ait des recherches. L'esprit n'en saurait être plus juste que celui de tous ses autres écrits. Car lui, il n'est pas un esprit éclairé : ce qui n'em*

i. Qui demandait à Sainte-Beuve s'il ne voudrait pas écrire un irlicle au Moniteur sur les Gtrondins de Granier de Cassagnac.

pêche pas qu'il n*ait une plume avec laquelle, à un moment donné, il joue merveilleusement du bâton. Je l'ai vu, comme journaliste, dirigé sur une position à enlever, et faire prouesse, s'en tirer à merveille. Mais, de lui-môme, c'est un gladiateur et un casse-cou. Enfin, cher monsieur, vous saurez que de Tavoir nommé une fois dans je ne sais quel article et avec assez de politesse est un des petits remords de ma vie littéraire. — Je n'ai, d'ailleurs, jamais eu à me plaindre de lui, mais c'est répulsion de nature, et que je vois très-partagée. — 11 a compromis le romantisme de Hugo, il a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait cp qu'il sert aujourd'hui, si ce régime n'était pas en dehorî et au-dessus des coups de plume pour ou contre.

Voilà une confession . vous voyez comme je me livre.

Tout à vous.

A M. ERNEST FEYDEAU

Ce <I3 mai.

Cher ami.

Fatigue, besogne, lenteur invincible, démon de la procraslination^ comme disait Benjamin Constant, tout m'a empoché (moi, me le promettant toujours) et de vous aller voir, et de vous remercier plus tôt du joli volume des Saisons, Je suis mort tant de fois déjà avec l'hiver, que j'ai une

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peine infinie à renaître tant 8oit peu avec le printemps. Je lirai et me rendrai compte de l'impression nouvelle que je recevrai de cette version, qui, à livre ouvert, me paraît en effet allégée et plus courante. Je voulais aussi remercier de sa visite l'aimable dame qui a daigné éclairer de sa douce lumière mon obscur salon. Quoique je sois bien sûr de garder toujours un tel souvenir, je serais bien heureux qu'il se renouvelât. Vous serez vous-même bien gentil de me dire quand Sylvie sera digne à vos yeux de faire ses débuts dans mon faubourg; elle y sera reçue tout yeux, tout oreilles. Je ne vous dis aujourd'hui que ce petit bonjour chaîné d'excuses.

A MADAME BLÂNGHEGOTTE.

Ce 13 juin 1M0.

Chère madame et amie.

Je suis si souffrant du bras droit, qu'il faut que vous me permettiez de dicter pour ne pas être illisible. Je vous remercie de votre bonne et cordiale lettre et des beaux vers qu'elle renferme. Je connais votre note^ celle du cœur, et rien ne saurait me la faire oublier. Je la retrouve dans tout ce que vous chantez et pleurez, — J'ai été profondément touché de cette lettre de M. de Lamartine et de ce réveil d'anciens et si chers souvenirs. Il me met une couronne sur la tête et je ne me considère sacré comme poëte que depuis

ce moment-là. C'était la plus ancienne et la plus douce de mes chimères, et, puisque M. de Lamartine ne trouve pas que c*est une chimère, ce sera désormais ma gloire. Je suis ullc Tautre jour pour le remercier, mais il était au lit et ne recevait pas.

Agréez, chère madame, l'expression de mes tendres amitiés.

A M. CHARLES BAUDELAIRE

Ce 3 juillet, mardi, 1860.

Mon cher ami,

Vous dire que, depuis que j'ai reçu votre aimable petit mot, je n'ai pas eu un moment pour vous répondre que de ce matin, c'est vous exposer mon triste état d'écrivain : je n'écris plus en effet, je professe. J'avais une leçon samedi, une autre lundi : votre billet est venu entre les deux. — M. Dalloz sait bien qu'il y a au moins quatre ou cinq articles promis, projetés, médités, dont je n'ai pas trouvé depuis des mois le moment d'écrire un seul. — J'ai encore tout un mois de cette charge, mais je me relèverai pour m'acquitter d'un arriéré accumulé depuis longtemps. — Si vous êtes alors à Paris, j'aimerai à causer avec vous, une bonne fois, — comme autrefois : je vous parlerai de ce livre trèsspirituel, très-ingénieux, très-raffiné. Je vous dirai aussi que si, dans une autre circonstance, je vous ai nommé trop brièvement, trop incomplètement, je réparerai cela

dans une note à la réimpression. •— J*ai goûté le pain d'épice à Tangélique : — j'y ai reconnu votre bonne grâce et votre gâterie habituelle ; vous êtes un fHand, et vous m'avez traité comme tel : hélas ! je suis peut-être un peu plus glouton que vous ne me croyez.

Enfin, je ne puis causer par lettre ; mais je vous ajourne à un mois, et je penserai certes à vous le rappeler.

Tout à vous.

A M. ERNEST FEYDEAU

Ce 31 juillet 1860

Mon cher ami,

J'attendais avec impatience de vos nouvelles, et j'ai bien du plaisir à les savoir bonnes et telles qu'elles doivent être pour la santé et pour le moral. Je voudrais vous en dire quelques-unes d'ici ; mais, autant que je le peux soupçonner du fond de mon faubourg, tout est d'un calme plat, excepté le ciel qui tonne, grêle et pleut à torrents. Turgan est dans son mois de congé ; j'irai dire vos amitiés à Pelletier, dès qu'une sciatique qui m'a pris et retenu dans la chambre se sera adoucie. — Ayant pensé beaucoup à vous depuis votre départ, je veux vous faire part ici de quelques réflexions et sermons, selon mon usage et mon droit de professeur paterne.

Mais, pour commencer par l'Algérie, ne voyez -vous pas

d'inconvénient à éclater si brusquement par des impressions publiées pendant votre voyage même et avant votre retour? Je n'ai encore causé avec personne, mais j'aimerais mieux que vous attendissiez un peu. Aniassez, voyez, faites vos cartons : le tableau viendra après; mais ne vous pressez pas. Quelques "mois sont bientôt passés. Ainsi votre livre sera mieux concerté.

Autre point du sermon. J'ai beaucoup pensé à Sylvie, Votre esprit en est bien loin pour le moment. Aussi ne lisez ce paragraphe que lorsque vous serez en parfait loisir. Je n'ai jamais d'idée que le lendemain ; et, sous le coup d'une lecture, je reste songeur et coi. Voici donc mes idées du lendemain.

N'achevez Sylvie qu'après que le torrent algérien se sera écoulé; ne vous en embarrassez pas. Puisqu'elle n'a pas été achevée tout entière à son heure, c'est-à-dire avant ^ remettez-la pour après. Ne compliquez pas; que votre esprit soit tout entier à la chose qui l'Occupe. Je m'aperçois que cela pren'd insensiblement la forme de paradoxes ou d'apophthegmes ; c'est égal, je continuerai. — Sylvie donc' m'a suggéré des réflexions; il ne vous est pas permis de traiter légèrement ce livre. Si court qu'il soit, il est d'une grande importance pour vous ; après ces combats, on vous y attend ; il convient donc qu'il soit tout ce qu'il doit être. Dans votre première idée, c'était une légère critique de certains travers que bien nous connaissons. Excellente idée! mais que l'idée soit claire pour le lecteur; qu'il ne puisse s'y méprendre; qu'il n'aille pas croire que, dans votre pensée, c'est tout autre chose. Ainsi, tout le chapitre qui tend à faire croire que l'original Chinois est vous en partie, va dérouter le lecteur ;

car, du moment qu'on fail en partie son portrait, on ne raille guère. — J*abrége; je voudrais absolument que votre héros n'eût rien de vous, rien qui pût faire dire : « C'est encore son portrait, » Tant pis pour ceux de vos amis qui se reconnaîtront et qui auraient désiré que vous partageassiez leurs légers travers; que la générosité ne vous touche pasi Vous faites une légère satire, une critique; — et ce n'est pas la vôtre, c'e^t la leur. Qu'il n'y ait rien qui déroute dès l'entrée le lecteur et qui lui fasse croire à une anire intention. Je voudrais que, pour quelqu'un qui ne saurait pas que le livre est de vous, il n'y eût pas un mol qui vous décelât, hors le talent total.

C'est là le résumé de ma poétique au sujet de Sylvie^ et le reste ne serait que de menu détail. — Mais ne vous pressez nullement, et n'achevez le joli volume, pour le parfaire, qu'après que votre esprit aura recouvré sa liberté, sa netteté de coup d'œil du côté de la rue de l'Ouest. ■ 11 est difficile à un homme qui fait deux leçons par semaine et qui ne s'en repose que pour écrire des articles dé critique, mon cher ami, de ne pas tourner aux préceptes. Excusez-moi donc et secouez-moi tout cela dans une bonne cavalcade avec le général lousouf. Je vous envie de savoir 7'otr tant de choses, de les dévorer, d'en désirer d'autres encore, et, avec cela, de vivre de la vie complète qui fait que l'artiste et l'homme de lettres est un homme par-dessus le marché. Sachez apprécier ces bienfaits de la nature, (Ses dons d'une organisation forte et bien munie de tous ces instruments; si vous n'en louez pas la Providence, vous y i^agnerez du moins un sentiment intérieur de satisfaction qui nide à mieux comprendre cette harmonie du monde,

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harmonie relative^ que nous traversons, que nous manquons souvent, mais qu'il est bon de rencontrer et avec laquelle on ne saurait trop tâcher de correspondre. Le point de vue de l'artiste y gagne en élévation. — Mais, pour le coup, cher ami, nous ne sortirons pas du sermon. Je vais en vacance, et, si vous n*y prenez garde, vous allez devenir mon objectif unique, en fait d'enseignement. Sachez-moi du moins votre bien dévoué et vous souhaitant honneur et bonheur.

P.S. — Je ne saurais trop approuver votre dessein d'un tra^il complet et approfondi sur l'Algérie, montrée et vue comme il vous est donné de la voir et de Texprimer.

CXCYIII.

AU MÊME

Ce 2S aoAt 18G0.

Mon cher ami,

J'aurais voulu ne vous répondre qu'après avoir moi-même des réponses précises sur les divers points qui vous intéressent, mais ce n'est pas si aisé qu'il semble.

Je ne doute pas que Dentu ne consente de grand cœur à attendre votre convenance, qui tournera à l'avantage du livre et de l'éditeur; mais il est absent. J'ai prié un de mes amis qui le voit quelquefois de lui dire, quand il sera ici, que je voudrais bien causer avec lui. J'attends encore.

Ce n*est pas L... que j'ai chargé de ce message; il a été assez graveineni malade, ta, dans une quinzaine d*absence, a passé un article (qu'il n'eût pu, je le crois, empêcher, mais qu'il n'a pas du moins inséré lui-même), article tel que l'a pu faire contre vous un spiritualiste ennemi et qui a voulu se signaler*.

Il n'est pas à croire que le Moniteur ait son voyageur et rédacteur africain. A en juger par ce qui se pas.se pour le voyage de Suisse \ les nouvelles arriveront par le canal d*UQ ministère. Il reste la réponse pour l'insertion du voyage, — du vôtre, pendant son cours même et séance tenante. Turgan ne rentre en règne que le mois prochain. Voyez, réfléch'ssez encore; ne livrez pas vos paysages en carton; donnez- vous le loisir de les regarder à distance et dans la perspective. Veuillez penser que la réputation des artistes, poètes, dépend en grande partie d'une dizaine de gens d'es- [)rit (quelques-uns assez bêtes, et plusieurs de francs drôles) qui occupent les postes, les positions importantes de la critique et brident le pays. S'ils s'entendent une fois pour faire à un artiste, à un poète, une certaine réputation, il est très-difficile que le public n'en passe pas par là (car il est de sa nature badaud et inattentif), et les plus généreux, les plus vigoureux efforts, s'ils ne sont accompagnés de quelque politique et de quelque précaution, restent vains. Si Hugo n'avait mis tant d'adresse au service de sa force, où en serait-il ? — Ma conclusion, c'est qu'il ne s'agit pas

1. Il s'agissait probablement d'un article dans la Revue européenne, et M. L... doit être M. Auguste Lacaussade, directeur de cotte Hevue^ et auteur de Poésies, qui avaient paru chez Dentu.

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