‹ Correspondance de Christophe Plantin (volume 3)Chapitre 90 sur 178 · I. Jean Moretus qui épousa Martine Plantin, le 4 juin · texte numérisé non relu

I. Jean Moretus qui épousa Martine Plantin, le 4 juin

Et ainsi ay je (grâces à mon Dieu qui me donne ceste faveur) deux autres moy-mesmes aux deux principaux points de mon estât : le premier pour l'imprimerie à la correction , et le second en la boutique pour nos comptes et marchandises. A quoy, pour le présent, il me seroit impossible de pouvoir entendre, veu les charges et occupations qui me sont données journellement.

La troisiesme nommée Catherine ', aagée maintenant de dix-sept ans, s'estant, outre les susdictes occupations premières de l'enfance, trouvée idoine à manier affaires et comptes de marchandises, je l'ay, depuis l'aage de 13 ans jusques à ores, instruicte et occupée aux commissions qui me sont ordinairement données de mes parents et amis demourant en France pour leurs marchandises et principalement pour ung mien amy demourant à Paris qui est nommé Pierre Cassen, lingier de Messieurs frères du Roy et leur pourvoyeur de marchandises. Lequel marchant s'est tellement trouvé du service que, par mon ordonnance, elle luy a faict par deçà à la sollicitation et achapt des ouvrages de lingerie et toilles fines que, maintenant, il luy laisse la charge et se confie en elle de sesdictes affaires de par deçà, qui se montent chaicun an plus de douze mille ducats.

La quatriesme nommée Magdelaine ^, aagée maintenant de treze ans, tient encores la règle qu'ont tenu les autres jusques à pareil aage : asçavoir d'aider à sa mère aux affaires du mesnage : et principalement a pécu-

1. Catherine Plantin épousa Jean Cassen, à Paris, en 1571. Devenue veuve, elle épousa, à Anvers, en 1575, Hans Arents, alias Spierinck.

2. Madeleine Plantin épousa Égide Beys, à Paris, le 7 octobre 1572 ; elle convola en secondes noces avec Adrien Périer, en 1595.

lière charge de porter toutes les espreuves des grandes Bibles Royales au logis de Monsg"" le Docteur B. Arias Montanus et de lire, des originaux Hébraïcques, Chaldéens, Syriacques, Grecs et Latins, le contenu desdictes espreuves, tandis que mondict S'' le docteur observe diligemment si nos feilles sont telles qu'il convient pour les imprimer. Et lesdictes Bibles Royales estant, avec la grâce de Dieu, achevées, je suis d'intention (d'autant que l'aage ne me semblera plus estre seur de la laisser fréquenter avec les correcteurs) de l'employer à m'aider et soulager à prendre esgard à la besongne qui s'imprime céans, et à payer les compagnons au samedi de leurs gages de la semaine et à observer que chaicun face son devoir parmy la maison. Le tout selon que le temps et la capacité de son esprit le pourra porter et comprendre pour sçavoir ung jour, s'il le plaira ainsi à Dieu, aider à gouverner l'imprimerie.

La cinquiesme et plus jeune nommée Henrie ', aagée de huict à neuf ans est encores (pour la tardivité de son esprit lent, mais autrement doux et modeste) entretenue à lire, escrire et coudre à l'esguille en lingerie et à servir sa mère es petites affaires du mesnage, à quoy je la prévoy plus propre qu'à quelques autres choses. Nonobstant quoy, je délibère d'essayer si elle pourra aussi estre propre à lire les espreuves de l'imprimerie, comme auront faict toutes ses sœurs devant elle : et cependant j'adviseray de me résoudre de la faire exercer à Testât que je la croiray plus idoine.

Voylà, Monsg"" très honoré, le nom^bre de mes enfans.

I . Henriette Plantin épousa Pierre Moerentorf, frère de Jean Moretus, à Anvers, le premier juin 1578.

leur aage et exercice. Je prie Dieu qu'il luy plaise me faire la grâce et auxdicts mes enfants et gendres et aux enfans qui en procéderont qu'ils puissent, sous la crainte et amour de Dieu, faire quelque petit service à la majesté de nostre Roy vrayement catholique et à tous ses magistrats et signamment à V. 111" S'% ainsi qu'ils y sont tenus et de prier Dieu à jamais pour icelle,tant pour les bienfaicts et faveurs que j'en ay receus, et eux conséquemment, que par les mérites d'icelle V. 111. S'" envers la république chrestienne, au profict de laquelle ce grand thrésor des Bibles Royales et autres maints œuvres de piété ont esté par son incitation, conseil et sollicitude entreprins et achevés et se feront journellement, comme je l'espère de plus en plus. Car, quant à moy, je ne tiens nul bien, travail ne industrie mieux employés que ceux qui le sont au proffict, advancement et entretien de nostre saincte foy apostolique Rommaine. Et aussi me tiens je heureux d'avoir eu le moyen, par la seule faveur de V. 111. S'% d'estre employé à chose qui puisse servir à icela, ne faisant compte de travail ni despenses que je puisse endurer, faire ne supporter, pourveu que cela puisse donner quelque aide à ceux qui aiment la piété et quelque contentement à Sa M*^ et à ses bons conseilliers et serviteurs, desquels je désire pouvoir mériter d'estre le plus infime.

Qui sera l'endroict, Monsg"" très honoré, où je prieV. 111. S'"^ me pardonner, si j'ay esté icy trop prolixe et me tenir tousjours pour l'un de ses petits (mais très affectionné) serviteurs qui prie Dieu et le fera prier par les siens, à jamais, pour la bonne santé et prospérité d'icelle.

D'Anvers, ce 6 décembre 1570.

Page 1