Plantin à Çayas
4 novembre 1570.
Monsg"" Çayas,
Pour satisfaire, comme j'y suis tenu, à l'ordonnance de Vostre Illustre Signeurie, par laquelle il luy a pieu rescrire que je luy envoyasse par escrit le nombre de mes fils et filles et l'aage et l'exercice de chaicun, il luy plaira doncques premièrement entendre que Dieu ne m'a point laissé de fils vivant en ce monde, mais seulement cinc filles. Lesquelles j'ay, autant qu'il a pieu à Dieu m'en faire la grâce et donner de capacité, tant à elles qu'à moy, préalablement instituées à craindre, honorer et aimer Dieu, nostre Roy, tous nos Magistrats et supérieurs et pareillement à soulager leur mère et luy servir de chambrière es affaires domestiques selon leur pouvoir et aage. Et d'autant que la première enfance est trop fragile et débille de corps pour faire choses manuelles au mesnage ou train de marchandise, je leur ay faict alors tellement apprendre à escrire et à bien lire que, depuis l'aage de quatre à cinq ans jusque à l'aage de douze ans, chaicunne des quatre premières,
selon leur aage et reng, nous ont aidé à lire les espreaves de l'imprimerie en quelque escriture et langue qui se soit offerte pour imprimer. Et, aux heures vacantes et selon le loisir qu'elles ont eu, j'ay prins peine aussi de leur faire apprendre à besongner de l'esguille sur toille, tant pour chemises, collets ou mouchoirs que pour autres telles choses de lingerie, en observant tousjours, peu à peu, à quoy chaicunne s'inclineroit le plus ou seroit la mieux idoine d'exercer au temps advenir, comme particulièrement je déclareray ici l'aage et exercice de chaicunne d'icelles.
La première nommée Marguerite, maintenant aagée de 23 ans, s'estant, outre l'habiHté de bien lire, trouvée dextre à escrire, se fust enfin monstrée l'une des milleurs plumes de tous les païs de par deçà pour son sexe, s'il ne luy fust survenu ung accident entièrement contraire à cela, qui a esté une débilité de veue telle qu'impossible luy eust esté de voir escrire deux ou trois lignes continuelles. Parquoy, dès l'aage de douze ans qu'elle m'escrivit de Paris (où pour lors je l'avois menée chez ung mien parent pour la faire mieux apprendre les bons traicts de plume d'un certain brave escrivain qui pour lors monstroit à escrire au Roy qui la luy recommanda) ceste lectre que j'envoye pour monstre à V. I. S., je fus contrainct de la retirer et depuis n';i esté propre à chose ou fust requis bonne veue.
Ceste-cy parvenue à l'aage de dix-huict ans ^nc fut demandée en mariage par ung de mes coirecteurs de l'imprimerie auquel, pour ses seules veitus et sçavoir je la donnay, prévoyant qu'il seroit ung jour utile à la République Chrestienne, comme je din:is qu'il le monstre en effect, ne fust que mon tesmoignage pourroit estre
suspect et que ce grand et admirable personnage en toutes rares vertus, sçavoir très exquis et piété souveraine, B. Arias Montanus, pour l'avoir expérimenté en la correction des espreuves de la Bible Royale en peut mieux et plus seurement juger que moy. Ledict correcteur, mari de ma susnommée fille Marguerite, a nom François Raphlinghen, à qui madicte fille a enfanté deux beaux fils, desquels j'ay nommé le premier-nay Christofle, maintenant aagé d'environ 4 ans : l'autre est nommé Françoys, aagé d'environ deux ans : et est la mère enceinte pour enfanter. Dieu aidant, environ la fin de Quaresme prochain.
La seconde de mesdictes filles nommée Martine aagée maintenant de 20 ans s'estant outre les premiers exercices susdicts [montrée], dès sa jeunesse, propre à faire le train de lingerie, je l'ay entretenue audict train, depuis l'aage de treze ans jusques au mois de may dernier, qu'elle me fut demandée en mariage par ung jeune homme assés expert et bien entendant les langues Grecque, Latine, Espagnole, Italienne, Françoise, Allemande et Flamande qui, dès le temps que V. 111^ S'^ estoit par deçà avec Sa Majesté jusques à maintenant, m'a tousjours servi, en temps de faveurs et en temps contraire, sans m'abandonner pour fortune qui m'advînt ni pour promesses ou attraict qu'autres luy ayent sceu faire, mesme en luy présentant trop plus riches mariages et gages qu'il n'estoit en mon pouvoir de luy donner. Parquoy je la luy donnay, au grand contentement de tous mes bons Signeurs, parents et amis qui ont cogneu ledict jeune homme en maniant les affaires de nostre boutique \