Tlantin à Jean Mofflin
A Monsigneur Mofflin.
Monsigneur,
La réception de vos lectres, dattées à Madrid le 11 décembre dernier, m'ont autant et plus esté agréables comme j'ay esté desplaisant de les avoir receues si longtemps après, asçavoir le 1 5 de febvrier, et principalement pour en avoir desjà receu d'autres de Mons' le docteur Ariaz Montano par le moyen de Mons' et ancien fauteur et vray amy Çayas, ausquelles je respondi aussi tout
1. La tîn de cette lettre, mise entre [], a été barrée par Plantin.
2. Jean Mofflin (Moflin, Muflin ou Mouflin), chapelain de Philippe II, revint de Madrid dans les Pays-Bas en 1585, fut nommé, â cette époque, abbé de Bergues-St-Winoc, et mourut le 9 février 1587.
incontinent, Tadvertissant que je n'avois pas receu icelles qu'il vous avoit délivrées, et accepta}" très volontiers la demande dudict signeur, l-amitié duquel je tiendray à jamais de la faveur de Vostre Signeurie, en vous asseurant que je répute Tamitié de tels personnages doctes et vertueux plus que nul thrésor, et recognois franchement que je ne puis jamais satisfaire à la moindre partie du bien que me font ceux qui m'insinuent en leur recommandation, et d'autant plus de cestuy-ci qui, comme j'entends par ses lectres et les vostres, me favorise de bonne affection et sincérité cordiale.
Je vous remercie pareillement de très bon cueur de l'advis qu'il vous a pieu me donner, sur lequel je vous asseure, sur ma conscience, que je n'ay oncques eu familiarité, commerce, accord ni entente avec aucun en chose contraire à la religion catholique et romaine. Vray est que Corneille de Bomberghe m'a quelquesfois aidé d'argent en mes nécessités, et que pareillement il m'a délivré les charactères hébraïques de ses ancestres, desquels j'ay imprimé les Bibles eh hébrieu, mais avec le congé et privilège de Sa Majesté. Et depuis ay payé • et satisfaict ledict Bomberghe, tant de l'argent qu'il m'avoit preste et respondu pour moy que desdicts charactères que je luy ay très bien payés, de sorte qu'il n'y a pas moins de trois ans que je ne luy doibs rien ni à autre, touchant le faict de l'imprimerie. Outre plus, je vous certifie que j'ay tousjours trouvé ledict bon catholique et ennemy de toutes sectes, jusques au jour que les * séditieux et malheureux rebelles commeocèrent ici leurs enragements. Car alors il commença à fleschir et parler en la faveur des nouveaux prédicants, dont je fus tellement esbahi qu'onques je ne le fus davantage, et ayant
parlé à luy en nostre boutique et trouvé qu'il fleschissoit du droict chemin, je luy priay de ne plus hanter si familièrement en mon logis, s'il vouloit ainsi continuer, à cause que ce me pourroit estre scandale, veu principalement qu'il se déclaroit; ce qu'il me promist et l'observa, car il n'y hanta onques depuis.
Or, de bonne fortune, je luy avois, longtemps au paravant, rendu, payé ou assigné tout ce que je luy devois, ainsi qu'il l'avoit requis et demandé de moy. Et ce par un accident qui le contraignit à s'aider de tout son bien, d'autant qu'ayant preste 6000 florins à un nommé Elixa, il en avoit receu banqueroutte, et depuis avoit encores perdu quelques autres 8000 florins en asseurances marines, de manière qu'il ne luy estoit rien demeuré pour vivre. Et croy bien que, par telles rencontres,estant tombé en despération, il se rengea, par l'occasion survcnue,vers les séditieux.
Quant à celuy qui a rescrit, je sçay que cela procède de l'envie de ceux qui ont despit de me voir en quelque petite prospérité, et encores plus de ce qu'ils ont entendu que Sa Majesté par le moyen de mes amis me voulut favoriser, ainsi qu'il est aisé de l'apercevoir en ce qu*un nommé maître Guillaume Sylvius, entendant que le signeur Çayas, Strella et autres bons signeurs et amis m'avoient tellement advancé vers Sa Majesté que je devois estre déclaré son imprimeur royal, fist, moy estant à Paris, imprimer le livre de la Toison d'or ' en
I. Il s'agit de l'édition des Ordonnances de la Toison d'or {Nie. Grudius, Constitutiones clarissimi atque excelîentissimi ordinis veUeris aureiy in-4<>) que l'on attribue communément à Plantin et que l'on date de 1559 ou 1560. D'après ce passage, le livre fut imprimé par Guillaume Silvius dans l'imprimerie plantinienne en 156 1 ou 1562.
mon logis, et puis le porta à la cour, là où sous la couleur qu'il eust imprimé si bel ouvrage, il obtint le signe du roy, avec lequel venant après (comme lui m'a confessé depuis) pour en avoir le sceau. Monsieur le Cardinal de Grandvelle, pour lors évêque d'Arras, le luy refusa disant que Sa Majesté entendoit que ce fust Plantin. Parquoy ledict Sylvius en vint me supplier
Au reste, ils me cognoissent fort mal de m'estimer vanteur ni glorieux etc., car il me seroit impossible de pouvoir mesmes suivre les bonnes fortunes, si elles ne me sont non-seulement offertes, mais aussi délivrées en main, et ne me soroit en faire plus grande honte que de me louer etc. De sorte que je ne puis pas à grand'peine respondre à ceux qui me voudroyent eslever de quelques tiltres ou louanges.
Et pour faire conclusion, je me sens tel et si libre de cueur et pensée que s'il est aucun qui soit trouvé idoine et veille entreprendre l'œuvre que j'avois proposée, je seray tousjours prest, non-seulement de la luy céder, mais aussi de luy ayder de tout mon pouvoir en luy délivrant les préparations que j'ay faictes à cette intention, pourveu seulement qu'il me rende les deniers par moy desboursés, sans rien compter pour mes travaux et peines, [ni pour] les grâces à moy faictes,lesquelles ce néantmoins ne sont pas petites. Car j'ay, passé 3 ou 4 ans, tenu des gens doctes (et mesmes un nommé Johannes Isaac, lecteur public en hébreu à Cologne) en mon logis, à mes despens et gages, et cherché et trouvé tous les moyens qu'il m'a esté possible pour faire amender et corriger le dictionnaire hébraïcque de Sanctes Pagninus, et autres choses utiles pour telle entreprise. Et mesmes depuis 3 jours en çà, j'ay receu le Nouveau Testament en langue
syriaque qui, passé quelques années, fut imprimé à Vienne, par le commandement, faveur et libéralité de feu de haute mémoire l'empereur Ferdinand, qu'un homme fort sçavant, demeurant à Paris, ' a translaté en latin, transcript en charractëres hébraïcques pour estre mieux leu et plus facilement entendu des gens doctes de ceste parti occidentale plus exercités ausdicts charractëres hébraïcques qu'aux syriens ou chaldaïcques.
Au reste, je n'ignore pas les calumnies de mes envieux, qui, par tous moyens, ont essayé et taschent journellement à me faire dommage et empeschement, et ce qu'ils ne peuvent ou n'osent faire ils le font secrètement par autruy ; mais, grâces à Dieu, je ne crains pas qu'on trouve en vérité que je sois ni aye esté autre qu'il appartient à celuy qui veut vivre et mourir en l'obéissance des commandements et volonté de nostre Roy et en la foy d'iceluy et de nostre mère saincte Esglise catholique et rommaine, et je loue Dieu qu'il y a des gens de bien ici et par tout ou j'ay conversé, lesquels me cognoissent tel, tant de fréquentation familière que par la fréquentation des saincts services qu'en la saincte confession et réception des saincts sacrements. Et mesmes, depuis naguères j'ay conversé et communiqué familièrement avec le personnage qui avoit rescrit, lequel me favorise maintenant et aime grandement (ou je serois bien abusé), car mesmes il m'envoye des présens et des recommandations bien souvent et moy à luy, et m'a confessé qu'il avoit par faux rapport esté mal informé de ma personne.
Les pères de la compagnie de Jésus se servent ordi-