‹ Correspondance de Christophe PlantinChapitre 251 sur 398 · Guy Lefèvre de La Boderie · texte numérisé non relu

Guy Lefèvre de La Boderie

oncques veu aucun pacquet pour adresser audict Signeur, ni receu lectres de Vostredicte Signeurie, depuis six mois en çà. Parquoy, je la prie de s'oster de telle persuasion et croire asseurément qu'onqnes je n*ay eu autre volonté que de m'employer à faire tout service à quiconques m'en a requis, voire jusque à n'avoir oncques refusé pacquet des incongneus, et que je ne l'aye mesmes envoyé, où besoing a esté, à mes propres cousts et despens, tant s'en faut que j'eusse voulu refuser d'envoyer le vostre audict Signeur Chevallier de Sèvre, d'autant que j'eusse espéré, par la responce, d'avoir soulagement des misères où je suis, et aussi, depuis que Mons*" M^ Lucas de Mora me recommanda Vostre Signeurie et me pria de luy faire service, je m'y suis employé de si bon cueur, qu'il n'eust esté possible de mieux, de sorte que Teffect ensuivy l'a monstre, qui depuis m'est tourné à tel préjudice, dommage et perte, qu'il m'est impossible de l'escrire et à vous de le croire. Car le virement de changes et rechanges qu'il m'a convenu faire, depuis que j'ay mis piège à Paris pour V. S., afin d'entretenir mon crédict, m'a tellement intéressé, rongé et miné, et me tient en tels termes, qu'il m'est impossible de plus y subvenir, ni pareillement de plus dissimuler, ainsi que plusieurs fois je l'ay rescrit à V. S. par cy-devant , et signamment naguères, ayant envoyé mes dernières lectres au susdict Sig*^ de Mora, à qui et de qui je me doibs plaindre, veu que c'est luy qui premièrement m'en a requis en la faveur d'icelle.

Or, me tiens je asseuré qu'icelle V. S. n'a jamais bien entendu le tord qui m'est faict par le retardement des payements, aux termes spécifiés, tant pour ne practiquer les affaires de lectres de change, qui me sont à chai-

cunne fois envoyées de Paris pour payer, que pour estimer qu'il soit facile de trouver ici argent à change et ainsi (bien que tousjours à fraiz) de contenter Tun l'autre. Autrement, je m'asseure que vostre cueur est tant noble qu'il ne voudroit, pour aucun argent, que, pour faire service à V. S., j'endurasse la dixiesme partie de ce qu'il me convient endurer, quasi tous les mois, pour ceste affaire. Car, pour le dire en bref mots, jamais le terme de Pasques n'approche que, dès quinze jours devant, Pierre Cassen ne m'envoye lectres de change pour payer, précisément audict terme de Pasques, la somme qui doibt alors eschoir, ladicte lectre de change m'estant ainsi tousjours présentée devant Pasques, il me la faut accepter, sur peine de perdre tout mon crédict et de recevoir mille autres inconvénients et fascheries. Le jour estant escheu, dénommé en ladicte lectre, il faut que, sans nul délay, je paye, sur peine de pis que paravant, et ainsi m'en faict il devant le terme de Sainct- Jehan.

Or est-il que je n'ay nul crédict sur la bourse pour trouver argent, et est mon stile et estât tel, que je ne trouverois pas cinquante escus au besoing sur tous mes livres ; nonobstant quoy, il est nécessaire de tenir mon crédict ou d'abandonner le païs.

Parquoy, c'est à moy de penser, de courir, de chercher et trouver, faisant tousjours bonne mine, le moyen de satisfaire. Et jamais n'en sceu trouver autre moyen, sinon que de prendre argent ici des marchants de France, à très grands frais, pour le rendre à Paris à lectre veue. Et ainsi l'ayant faict rendre à Paris, par quelqu'un que je pense ou sçay avoir affaire d'argent par deçà, cestuylà, l'ayant payé par delà, m'envoye incontinent autres

lectres de change par deçà, pour le mesme payement, et ainsi me faut il continuer ces virements et changes, jusques à ce que je reçoive le payement de vostre Signeurie, qui, tous les termes passés, est venu si tard, que j'en ay eu despendu la moictié, avant que de le recevoir, de sorte qu'il ne sera de ma vie, à ce que je voy, que je ne m'en sorte.

Et pourtant, je supplie Vostre noble Signeurie de me vouloir descharger de tel fardeau, devant que je sois contrainct de quicter le païs, ou d'avoir recours au dernier remède.

Qpe s'il ne pend qu'au reste de ce qui est de bien en ma puissance privée, j'aimeray mieux le donner que de plus endurer ce travail, ni de commencer à procéder en justice, à rencontre de V. S. Parquoy, Monsiepr, je vous supplie de rechef d'y avoir esgard. Car, quand est d'espérer avoir quelque grâce ou respit de Monsg' le ChevaUer de Sèvre, ce n'est rien que de perdre temps et despens, veu ce qu'il en a rescrit au Sig^ Pierre Cassen, qui m'a envoyé les lectres dudict Sig^ de Sèvre, par lesquelles il luy mande ces mots en bref : « Ne m'escry plus rien de Monsg^ de Risbourg, et pense seulement à me tenir mon argent prest, aux termes assignés, nonobstant quelquonques inconvénients, survenus ou à survenir, soit de vents, gresles, tempestes, desbordements d'eaux, stérilités, guerres, feux, famines, fautes de payements, procès, ni autres allégations, quelles qu'elles soyent ou se puissent alléguer, ainsi que tu t'y es obligé, corps et biens généralement, et ypothéqué ta maison et en fay, avec ledict S*" de Risbourg et tous autres, comme tu voudras, sans jamais plus m'en escrire ne requérir de rien. »

Ausquels mots V. S. peut voir Tintention dudîct Sig% vers lequel nonobstant, si Vostredicte Sîgneurie nous peut descharger, nous serons très contents ; mais, cependant, il n'est pas raison que je porte les pertes, et de faict je ne le puis plus faire. Q.uant à l'assignation du receveur de Monsg' le Révérendissime, il me seroit impossible de l'accepter, ainsi qu'il me le rescript, qui est d'envoyer homme pour recevoir l'argent à Liège, tant pour les hazards des chemins que pour ce que les monnoyes s'employent là (comme j'entends) à plus haut prix qu'ici. Ce que je supplie aussi à V. S. de considérer et d'y donner autre ordre, tant pour ladicte somme assignée sur ledict receveur, que pour les restes des payenens, tant de l'année précédente, il y eut à Pasques et Sainct Jehan un an, que pour les derniers passsés.

Supliant aussi de n'oblier les autres fraiz et deniers desboursés pour le voyage du messager, qu'à l'instance et requeste de V. S.^ j'envoyeray à Paris, pour faire bailler piège audict S' de Sèvre et le payement de quelques livres délivrés, passé 2 ans, à Vostredicte S**, laquelle, de rechef, je supplie, pour l'amour de Dieu, de la raison et de son honneur, qu'elle veille avoir pitié de moy et de me descharger de ce fardeau, sous lequel je me consomme, et je prieray Dieu pour sa prospérité et santé.

D'Anvers, ce 26 de novembre 1569.

19 S • — Plantin à Ambroîse Loeiti.

A Monsg' M* Ambroise Loeité, thrésorier de Monsg' le R"* de Liège.

Ledict 25 novembre.

Monsieur. Pour responce aux vostres, il m'est impossible d'attendre du payement de Mons' de Risbourg, sans grand perte et dommage, ainsi que je rescris audict Sig', et encores moins m'est il convenable d'envoyer là homme exprès pour recevoir ledict argent, tant à cause des périls et dangers des chemins, comme de ce que j'entends que les monnoyes s'employent là autrement qu'ici, choses qui me seroyent trop préjudiciables. Et pourtant, je supplie V. S. de me vouloir aider pat quelque assignation en ceste ville ; de la commodité de quoy, je vous supplie de m'advertir, le plus tost que faire se pourra. Et s'il est chose en quoy je puisse vous faire quelque service, commandés : vous serez obéi d'aussi bon cueur.

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