Petrus Winandus
mon pouvoir), je suis tombé en une tristesse de cœur assés véhémente d'entendre lesdicts désordres, contraires du tout à la volonté de Dieu, à mon intention et de tout bon ordre. Sur quoy, je vous prie considérer d'où vient la faute et entendre que quand je vous ay par cydevant rescrit (comme en riant et par gayeté de cœur) que je n'entendois pas vous avoir baillé ma fille afin qu'elle empirasse, etc., que je n'escrivois pas tels mots (car je sçavois bien ce que par lesdicts mots vous vouliés dire) sans sçavoir le but de ce que je prétendois vous donner à entendre ou plus tost vous en faire souvenir.
Car souvenés-vous, je vous prie, de tous les propos que je vous ay tenus touchant les aliances, mariages, et sociétés ou manières d'acquérir et d'entretenir paix et concorde entre ceux avec qui nous vivons, qui est principalement et premièrement de nous acquérir une trancquilité et repos d'esprit selon la loy et commandements de Dieu et des hommes, à qui sommes tenus d'obéir selon le reng et degré qu'ils tiennent, en quelque lieu que nous soyons, sans jamais nous entremectre de vouloir rien changer aux affaires d'autruy, si ce ne fût par conseil et du consentement d'iceux, en toute équité.
Et notés aussi que telle tranquilité ou repos d'esprit ne nous adviendra, ni ne les pourrons jamais acquérir, par aucun moyen que ce puisse estre, que par une bonne, douce et patiente humilité de cœur, mère seule de tous biens et dons de Dieu, nourice de toutes vertus divines et vray lien d'amitié, concorde, paix et union avec les bons, et le seul refuge, force, armes, victoire, et vengeance (si besoing est), à l'encontre des mauvais
et de tous ceux qui^ d'ung cœur hautain, bravçté de cotirage, malicieuse, sotte, fine ou cauteleuse nature, voudroyent dominer, suppéditer, ou abastardir les autres. ▼
Et pourtant, mon très chier fils et amy, je vous supplie au nom de Dieu que veueillés réduire en mémoire tous les propos que je vous ay tenus par cy-devant, et que je vous [ay] escrits touchant le moyen de se gouverner avec ung chaicun de tous ceux avec qui on habite, ce qui doit procéder d'une bonne humilité de cœur et de l'intérieur, afin qu'il dure; car tout le reste ' seroit hipocrisie et n'auroit pas de durée.
Considérons doncques, en premier lieu, nostre intérieur ; voyons comment il s'est porté et se porte envers Dieu à qui le devons entièrement, et ainsi nous humilions à luy et s'il nous faict quelque miséricorde et grâce, ne nous l'attribuons pas comme chose nostre, mais usons en à son honneur et gloire envers nostre prochain; si nous avons quelque don, science, sçavoir, industrie, moyen d'entretenir les gens, trafficquer, hanter, besongner, et faire quelque chose que ce soit, gardons nous bien d'en monter sur nos ergots, de [nous] en estimer quelque chose d'avantage, et sur toutes choses de nous en vouloir préférer au plus abject, ignorant, malotru, malplaisant, malaprins et rusticque qu'il soit point en tout le monde ; tant s'en faut qu'il nous soit licite de le blasmer, en parler mal, mespriser, desdaigner, ou ne tenir compte de luy pour<ela.
Car, si c'est de Dieu et non pas de nous que tout bien vient et est donné, quelle injure luy faisons nous donc, quand nous osons (par je ne sçay quelle outrecuidance et faute de bonne considération) despriser ung
autre à qui Dieu n'auroit pas faict grâce semblable. Je ne suis pas pourtant ignorant que la manière du monde est contrayre à ce que j'en dy, et sçay par trop que nostre beau semblant et justice fardée, assise dedans nostre cœur, nous suppédite assés de raysons et allègue assés de loix de nostre propre droict, par lesquelles nous prononçons asseurément qu'avons bonne, juste, et léale cause de ne nous laisser abastardîr, de nous faire estimer vertueux, de tenir le reng que nousmesmes choississons, et nous semble bien que devons tenir, sans en céder d'un seul pas, et mesmes de monstrer par effort qu'on sçait bien de quoy on sert, et que nostre ferme preudhomie mérite d'estre vengée de toute mjure que nous nous persuaderions avoir esté faicte, en absence ou bien en présence de nous, et si ne me veux pas aussi exempter que je ne sois maintesfois tombé et retombé en telles fautes, jugements, et exécutions dépravées et meschantes.
Mais je sçay aussi comment il m'en est toujours prins et suis asseuré de ce qu'il m'en peut advenir, et à tous ceux qui ne se donneront de garde d'y tomber et cognois manifestement et certainement qu'en telles choses il n'y a que hargneuse, tempestueuse et impatiente superbité et outrecuidance, mère et nourice de tout malheur, vices, péchés et iniquités et la vraye ennemye et meurdrière de nostre liberté et vraye vie, et qui rompt et débrise tous liens et moyens de faire ou tenir quelque paix en nous-mesmes et avec tous autres : dont après s'ensuict que ne soyons jamais contents de ce qu'un autre faict et que tumbions en une servitude misérable, premièrement de' nostre esprit, cogitations, pensées et entreprinses qui nous mastinent.
tyrannissent et tiennent esclaves : et par conséquent que ne puissions jamais estre paysibles, faciles à entretenir quelque manière de pais durable entre ceux avec qui nous conversons ou devons conversi^r. Car ce nostre esprit d'arrogance et persuasion de nostre beau sçavoir et moyens de trafficquer, gaigner la bonne grâce des estrangers, et autres habilités, que trouvons alors dedans nous, sont trop braves, entendus, et grands Seigneurs pour obéir, céder ou servir à ceux que nous voyons estre moindres que nous et sont trop gentils et curieux pour trouver bon, ni approuver chose faicte par un autre, ni pour excuser, supporter, endurer ou faire semblant de ne voir pas les fautes commises par autruy.
Et ainsi nous plaisons nous et tenons forts et vaillans en la vertu de nos cogitations et beaux jugements pernicieux et faulx, sans nous appercevoir de la trame que nous nous ordissons peu à peu pour, en la fin, nous envelopper et suffocquer en nos subtilités, et trop desguisées arrogances et supperbités. Il peult bien estre que ces miens propos ne vous sembleront guère propres et sembleront plus tost de quelque prédicateur en chaire, preschant pour néant aux assistans endormis ou à gens oblivieux, qui ni vont que pour coustume ou pour ouïr ce qu'on y dict, sans se soucier ni prendre paine d'en devenir meilleurs. Si est ce que (prenés le comment que ce soit) je me sens tenu et poussé de les vous déclarer, et vous rendre asseuré par cestes, que je ne me sens à rien tant tenu, et aussi ne tascheray à rien de tout mon cœur, durant ma vie, qu'à instruire mes enfants à l'acquisition d'une vraye humilité de cœur qui est la fpntaine et source de tous biens cèles-
tes et donnant suffisance des terrestres. Que si ils ne m'escoutent ou ne veulent entendre ou croire, après en avoir faict mon devoir, j'en tiendray ma conscience quite devant Dieu«
Or, afin que ne trouviés pas trop estrange ces miens propos et trop rudes pour une première fois, je vous prie entendre qu'ils me procèdent maintenant de rintérieur de mon cœur, comme une flamme de' feu qui m'y brusle ou, si mieux le voulés, comme une certaine cholère feroit d'un personnage se sentant injurié ou accusé à tord et s'en voulant vanger contre son adverse partie et luy monstrer, comme on dict, qu'il a du sang aux ongles. Car, à la vérité, je me sens grandement oflensé d'entendre estré injure ou faussement (bien que peut-estre tacitement) accusé, comme si j'estois d'intention ou voulusse bien que ma fille fiist soustenue ou apprinse à se tenir rogue, despite, dédaigneuse, paresseuse, et fière, s'esgalant ou prenant exemple aux autres et s'attribuant, et à ceux qu'elle se persuaderoit estre ses plus proches parents ou amis, quelque dignité ou degré pareil à ceux soubs qui elle doibt estre subjecte et obéissante en toutes et quelcqon-
ques choses qui ne soyent contraires aux commandements de Dieu. Et, afin que m'entendiés mieux, j'entends que la pensés supporter etc. de ne se lever au matin, de ne s'employer à faire les choses qui apartiennent au mesnage, disant qu'il y a d'autres chambrières assés, ou bien qu'elle n'est chambrière non plus qu'une autre, et, mesmes, qu'estant question d'assister aux nopces de la fille de la seur de vostre tante, n'avés voulu qu'elle y allast et en rudes paroles avec vostre oncle, tante, etc. pour vouloir monstrer juste courroux contre
des etc. y choses à la vérité aasquelles je n'eusse estimé qu'eussiés encore voulu chopper. Car, croyés moy, cela n'est qu'enfantise ou ignorance ; car les honneurs , biens, ni réputation dignes d'fctre conservées ne peuvent jamais estre blessées par telles gens, et pounant n'en faut il faire compte, mais supporter l'infirmité, hastiveté, légèreté, voire mesmes la malice de ceux qu'on ne peult pas instruire ni édifier ou amender.
Mais, je vous prie, considérés ung peu quelle sagesse ce seroit à ung homme, se voulant tenir vertueux et noble de courage, d'aimer mieux se plonger et faire plonger les siens en ung bourbier très profond que de vouloir passer parmi le champ de celuy qui, en son enfance ou ignorance, luy auroit pensé de barbouiller sa robbe ou jette des glettrons sur ses habillemens et qui après ce tant Tinviteroit à passer ou venir par ledict champ ? Et de faict ne seroit-il pas estimé je ne sçay quoy, qui se voudroit attacher et user de vengeance contre un sot ou téméraire, alors qu'il se voudroit monstrer ou faindre sage ? L'acte faict par ci-devant ou tous tels, croyés-moy, ne sont pas d'autre importance ni rayson, selon la vérité. Quant aux autres, notés et entendez, .je vous suplie, que vous ne vous sçauriés faire plus grand tord que de planter ou donner la moindre occasion que ce puisse estre à vostre femme d'estre négligente, superbe, ou de luy mectre, comme on dict, le cœur au ventre pour s'estimer quelque chose ou estre trop utile à d'autres affaires, ou en trop haut estât et degré ou de trop bons père, mère ou parents pour s'employer ou estre mise à faire choses viles ou que chaicun autre moindre peut faire. Car cela, croyésmoy, engendre et attraict peu à peu autres vices qui,
par après, viennent à autres conséquenses qu'on ne Teust jamais pensé, et, quant telle persuasion est entrée en la teste d'une femme, croyés asseurément qu'elle n'est pas facile à l'en oster ni de cheoir d'elle, comme on le voudroit et qu'il apartiendroit. J'en escry aussi à ma fille ce que j'ay veu de besoing, et tascheray ainsi de tout mon pouvoir à me venger de telles modes et commencemens de faire, essayant et donnant conseil d'en arracher la semence autant qu'il me sera possible, devant qu'elle croysse et prenne racine trop profonde, car l'orgueil, superbité, arrogance, outrecuidance ou la persuasion fausse que l'homme se donne et attribue d'estre sage, bien apprins, discret, ou autrement que le voudrés dire selon le monde, etc., est une beste la plus vigoureuse, la mieux croissante et la plus féconde et tost parmi quatre mille qui se puissent trouver, car incontinent elle s'esgale, voire et outrepasse, toutes autres bestes et animaux et de soy-mesmes se remplist et se nourrist toute la forest où elle se trouve, et si n'est pas facilement chassée ni ostée du lieu où elle s'est habituée.
Parquoy avons bon besoing de nous garder d'elle en l'intérieur de nostre cœur, là où elle se niche et d'où elle sort à l'impourveu, à chasque occasion, pour dévorer tout ce qui luy est contraire et ainsi dominer seule et tenir soubs sa tyrannie toute la puissance de l'homme, ^ ignorant le dommage et perdition qu'elle luy apporte et le grand bien d'humilité, paix, tranquillité et repos d'esprit qu'elle faict languir, opprimer et finnablement estainct ou suffoque en iceluy. Et pourtant, je vous prie et supplie que vueilliés prendre garde à ceci et tascher de tout vostre cœur à éviter toutes noises, dis-