‹ Correspondance de Christophe PlantinChapitre 355 sur 398 · SI · texte numérisé non relu

SI

cordes, rancunes et légèretés d'entre vous tous et vous addonner derechef à supporter et bien dire et vouloir les ungs aux aultres et à penser sur toutes choses que sommes tous d'ung et à ung Dieu, aux commandemens duquel il nous convient obéir de tout nostre cœur, sens et volonté, avant que puissions avoir quelqu'autorité de vouloir estre obéis ni de commander à nuluy, qui qu'il soit, et n'est pas aucun subject de nous obéir (mais entendez-may bien et à droict et si ne me pouvés pas bien entendre, maintenant ne vous eo scandalizés pas ou prennes en mauvaise part) en rien qui soit aucunement répugnant à la volonté divine. De sorte qu'en nous-mesmes nous devons estre honteus d'oser rien commander à quicquonques soit de nous-mesmes, tandis que nous nous sentons et trouvons n'obéir pas aux commandements de nostre Seigneur Dieu, à qui nous, nos femmes et enfants et serviteurs apartenons et devons tout service et à chaicun de tous nos semblables, pour l'amour de luy. Que si cela nous est trop estrange, confessons, au moins, que nous sommes desvoyez et taschons peu à peu de retourner où il nous convient estre, au moins si voulons estre ou devenir bons Chrestiens devant Dieu. Au reste (^Manque la fin).

294« — Plcintin à sa fille Catherine,

Catherine, Pour vous faire entendre nostre estât en peu de paroles, soyez advertie que tous ceux de la mayson sont en bonne santé, grâces à Dieu ; mais, quant à moy, il y a certaines sepmaines que je me suis trouvé mal disposé et pesant de courage, comme si quelque chose de mal s'en devoit suivre, et attendant de jour en aultre des nouvelles d'entre vous tous nos amis de par delà, espérant m'en resjouir, j'ay esté fort esmerveillé que trois messaigiers sont venus par deçà, sans m'apporter un seul mot de lectres de vous, de vostre mary, ni de mon compère vostre oncle. A quoy j'ay incontinent conclud en moy-mesmes qu'il y avoît quelque choses malfaictes. Car notés que, peu souvent ou point, je ne me suis trouvé ainsi qu'il ne m'en soit ainsi advenu, et tenois je d'autant plus seur que de ceste tristesse occulte et pesanteur de cœur j'en suis tombé en une maladie corporelle de cholique qui me vexe outre sa coustume, laquelle me seroit peu de chose, si j'eusse peu entendre quelque occasion de me resjouir de vostre bon portement et de vostre mary avec tous ceux de [la^ mayson. Je dy et entends tousjours le bon portement que je désire entendre de vous soit principalement en ung bon, humble, gay, prompt et volontaire maintien à ne désobéir à personne de la mayson en toutes et quelquonques choses qui ne soient contraires à Dieu. Mays ayant entendu le contraire et une partie de la légèreté (car je ne veux pas encores l'interpréter ou prendre pour malice) et sotte outrecuidance, et cholérique superbité, dont vous commencés user à vouloir vous monstrer esire quelque chose et à soustenir,

non vos amis ou parents (ainsi que toutes-fois le pensés), mais bien leur légèreté aussi et faute de modestie, je n'ay sceu que devenir, que penser ne que faire. Vray est que mon frère \ selon la coustume d'estre cordial et fidèle à tous ses amys, pensant bien que vostre gouvernement et sottes légèretés ne me seroient celées, ains que je les sçaurois bien tost, m'a rescrit assés d'excuses de vos beaux faicts, pensant me dissuader qu'il n'y eust pas eu beaucoup de vostre faute, mais seulement ung je ne sçay quel courage de vouloir défendre ceux que vous estimés vous toucher de plus près : mais notés, considéretz, et remarquetz bien tous les propos que je vous ay tenus, tant par deçà que sur le chemin en alant par delà et depuis estants arrivés, et puis relises bien toutes mes lecttres depuis envoyeez, et vous trouvères appertement que j'ay bien (par la grâce de Dieu) préveu et quasi cogneu cela dont il m'estoit nécessaire de vous préadvertir. Car j'ay veu vostre inclination qui semble bien et cordiale, mais laquelle est facile à trop s'incliner à ce qu'il luy semble pouvoir aussi bien faire qu'un autre, selon la mode accoustemée du monde ; de sorte que sériés incontinent persuadée que sériés digne d'estre ouye et d'avoir l'auctorité de parler, caqueter, babiller, voire et tanser comme est la coustume très mauvaise de plusieurs.

Et pourtant que je n'ay la commodité de faire ceste si longue comme mon affection m'y pousse, et aussi que ce seroit chose superflue de réciter tous lesdicts propos que je vous ay tenus et rescripts, touchant la manière comment il vous convient gouverner selon Dieu et la

ï. Pierre Porret.

volonté de vos milleurs amis, je vous remects à la recordation et à la lecture d'iceux en mesdictes lecttres précédentes, afin que puissiés considérer si les avés ensuivis et si avés ordonné de vous gouverner avec ung chaicun, ainsi que je vous ay adverti qu'il apartient de faire. Et en attendant autres nouvelles de vous et Tadvertissement du train que vous aurés résolu de prendre et continuer touchant de vous gouverner avec tous ceux avec qui vous estes ou .serés doresnavant, je vous advertis qu'il faut en premier lieu considérer que vous n'estes rien non plus que vostre mère ou moy sommes, et qu'il est besoing et nécessaire de servir soigneusement, diligentement, cordialement et humblement à ceux à qui nous sommes obligés et tenus, et que, aussi longtemps qu'il m'a esté possible, je me suis levé au matin et me suis employé à tout ce que j'ay peu, sans me proposer à personne qui soit, de jour en jour suis prest de servir à tous, en quelque affaire que ce soit, sans en excepter une seule, tant vile sembleroit elle, de toutes choses licites et honnestes. Qjie si oncques j'ay refusé, faict difficulté ou ordonné à ung aultre de faire quelque chose, ce n'a- jamais esté pourtant que je m'estimasse estre de trop grande qualité ou en autre degré que le moindre de mes enfants, serviteurs ou chambrières, mais pour que cependant je pouvois faire autre chose qu'ils n'eussent peu faire et aussi pour entretenir chaicun à besongner et pour leur apprendre à n'estre oyseux.

Vous sçavés aussi ce que en cela vostre mère et moy vous avons resmontré tousjours, et mesmes que vous aviés tousjours esté céans comme fille de la mayson, et que vous aliés pour estre chambrière aux filles d'unç

autre mayson^Parquoy, il vous convenoit, selon Dieu ^t la rayson, humilier et rendre de cœur, d'aflFection et de manières de faire obéissante à faire toutes et quelcquoncques choses qui souflFriroyent à faire, tant du mesnage que de la marchandise, et, pour le dire en brief, ne vous penser pas trop digne pour faire les plus abjectes choses qui peussent offrir en la mayson. Et de faict, considérez que vous, ne moy, ne vostre mary ne sommes pas d'autre masse de chair que les moindres qui soyent au mondé. Que si Dieu nous a ou à quelques-uns de nous ou des nostres donné quelque esprit plus apréhentif, plus vif, ou de meilleur jugement qu'aucuns autres, il ne l'a pas faict pour l'amour de nous ou nos beaux yeux (comme on dict) ni comme chose qui soit nostre ou de quoy nous debvions estre superbes ou estimés en nous-mesmes plus que les abjects, viles, ignorants et malotrus du monde. Mais, au contraire, afin que luy qui est le Dieu souverain soit glorifié et recogneu en nous et dedans nous et que puissions estre en aide et support aux autres plus simples et ignorants, lesquels en tous endroicts nous devons supporter, excuser et. entretenir par tous moyens deus et raysonnables.

Et gardés bien de penser qu'il soit raysonnable de supporter ou défendre aucun de vos parents ou amis en sa présence ou de prendre sa cause contre quelques sottises de propos d'autres qui puissent imaginer l'une des parties. Mais considérés tousjours que c'est à vous de supporter l'une partie et l'autre en leurs cholères et tascher par tous moyens de mectre paix et accord. Vous souvenant que tous sommes à ung Dieu et Maistre, et, sur toutes choses, que devons cercher et entretenir l'amitié avec ung chaicun et principalement avec tous

les domesticques de la maison où nous demourons, lesquels tous, sans en excepter le moindre, nous devons aymer comme nous-mesmes. Q.ue, si, à la fois, entreviennent quelques querelles, noises, discords ou diflférens jusques à se cholérer, démentir, injurier, ou mal parler des uns contre les autres, il ne vous convient pas incliner en l'une partie ni en l'autre, par une certaine légèreté et sottise, encores que ce fût pour vostre propre mari, père ou mère, mais seulement tascher à les séparer et mecttre d'accord par bonnes remonstances à chaicun des fautes qui' pourés congnoistre et ce (si possible est) chaicun à part l'un de l'autre, d'autant qu'en la cholère et présence ung chaicun (selon la despravée manière et aflFection des hommes) se veut justifier et condamner autruy et dict choses dont puis après il se repent.

Et pourtant, apprenés à vous cognoistre et maintenir ainsi qu'il appartient, selon Testât à quoy vous estes appelée, qui est de servir à tous en toutes choses raysonnables. Et pourtant, gardés vous bien d'estimer que ce ne soit pas à vous, mais aux autres chambrières, de faire toutes les choses qui appartiennent au mesnage de la mayson, je dy quelles qu'elles soyent, sans en rien excepter, et notés que tant plus et mieux vousTservirés et vous employerés à toutes et quelcquonques choses sans exception, d'autant plus avec le temps vous trouvères vous propre à toutes affaires, mieux dispose, mieux aimée et prisée et si serés plus rusée et mieux apprinse à tenir vostre mesnage et à gouverner vostre mayson, s'il plaist à Dieu vous conduire à tel degré.

Parquoy, levés vous matin, faictes ou aidés à faire le mesnage, à chaicune heure qu'avés le loysir, faictes ung tour, quand aurés le moyen commode, de la boutique

à la cuisine ou ailleurs, pour voir s'il y a rien à faire. Mectés la main à toutes besongnes et vous employés autant qu'il sera possible, sans jamais rejecter la besogne que vous pourrés faire sur ung autre des chambrières, encores qu'il y en eust d'autres par demyes douzaines. Car il ne vous faut pas suivre la mode, ni prendre garde à la paresse, négligence, ou nonchallance et sottises des autres, mais à ce qu'il appartient de faire selon Dieu et rayson. Et surtout gardés-vous bien de vous tenir esgale aux filles de la mayson, en telles ni autres affaires ; considérés qu'elles sont en la mayson de leur père, héritières d'iceluy, et sous sa seule charge et gouvernement, ce que vous n'estes pas ni vostre mari, ni Antoine' ni autre quiconque, soit serviteur ou chambrière en la mayson. Et par conséquent que c'est à vous tous à leur obéir et supporter en toutes choses qui ne concernent point le dommage de la maison ni l'honneur de Dieu, en quoy ne devés céder d personne du monde; ni aussi penser pouvoir rien faire de bien par quelque autorité, audace^ superbité, cholère, despit, ni force quelcquonques, lesquels vices aucuns faussement veulent colorer, cacher, et faindre sous autres noms, comme se disans faire telles choses par leur devoir, sçavoir, suffisance, bonne affection qu'ils portent au bien et proffit de la mayson et par meur jugement et la vérité de ce qu'il apartient de faire touchant Testât et devoir de marchandise et mille autres petites hypocrisies qui se cachent aux cœurs des sots et sortent à la despourveue en campaigne, quant la cervelle et outrecuide jugement ou courage vient à s'eschaufier.

I. Antoine, frère de Jean Gassen. La maison dont il s'a^t ici est celle de Pierre Gassen, à Paris,

Or, doncques, ma fille, si vous voulés faire vostre debvoir selon les commandements de Dieu et les volontés de moy, de vostre mère et de tous vos vrays et milleurs amys, suives les conseils que je vous ay donnés et donne encores yci, on vous considérant vousmesmes et ne regardant aucunement à la liberté, ni sottises que quiconques ce soit puisse prendre. Mais advisés sur toutes choses d'estre humble, modeste, patiente, longanime, et diligente à faire toutes choses bonnes et honnestes, sans vous en attendre ni remectre à autruy ni escouter ceux (qui qu'ils soyent) qui vous voudroyent faire acroyre que ne devés pas servir ou faire les affaires id'une chambrière, veu qu'estes mariée et pouvés servira la marchandise. Car telles persuasions inutiles et domageables vous feroient enraciner une plante d'orgueil, superbité et outrecuidance en vostre cœur, ce qui enfin vous raèneroit en mille maux et dangiers et en une infinité de rancunes, discors, haines et malcontentements et par ainsi vous desjoindroict ou retireroit de tout repos et tranquillité d'esprit et de courage qui est le seul et souverain plus grand bien que peussions jamais désirer et sans quoy tous les biens, honneurs, ni faveurs de tout le monde ne nous peuvent ayder ne secourir ou enrichir.

Voylà, ma fille, ce que pour le présent, en la tristesse de mon cœur d'avoir entendu vos fautes, j'ay esté poussé de vous escrire plus amplement et au long que je ne l'avoys pensé, quant j'ay prins la plume en la main pour vous escrire, car de tristesse que je portois de vos fautes, je pensois seulement de vous faire entendre mon juste courroux en peu de mots. Mais, entrant en matière, je me suis oublié et enfin, considérant la fragilité humaine

d'entre nous tous et que les fautes faictes nous servent à la fois et le plus souvent (pourveu que ne croyons trop à nostre superbité de cœur) sont causes de nostre plus grand amandement, j'ay reprins courage et conceu bon espoir que toutes telles fautes par vous faictes vous pourront servir d'espreuve et d'occasion pour commencer à vous cognoistre et à vous contregarder des autres qui s'en eussent peu ensuivre. Car ce n'est pas honte ni mal faict que de tomber aucunesfois par itiesgarde ; mais c'est honte et mal faict quant, après estre tumbé, on ne prend paine à se relever et à se contregarder ne plus chopper à telles pierres ou empeschemens dont ne vient que tout mal. Et pourtant, ma fille, reprenés courage et faictes que je puisse entendre à la vérité autant de bonnes nouvelles de votre ammandement es choses susdictes que je puisse m'esjouir de quoy telles fautes vous soyent advenues pour vous estre occasion de milleur gouvernement et maintien, au lieu où vous estes apelée de Dieu pour peu d'années, afin que, par après, vous soyés avec vostre mari désirés, bien voulus, aimés et jugés dignes d'estre mis et aidés à gouverner ung propre mesnage et train de marchandise. En quoy vous me ferés un singulier plaisir et ferés prolonguer mes jours sur la terre, lesquels autrement me seroyent abbrégées, ne prenant rien plus à cœur que d'entendre que mes enfants s'addonnassent à quelque orgueil ou supperbité indigne [de] toute personne qui se puisse vanter d'estre chrestien et de vouloir vivre chrestiennement.' Et ne nous faut pas regarder, ne prendre exemple à quiconques, soit plus grand, petit ou moindre que nous, mais seulement adviser à nostre chemin et à marcher droict (laissant courir çà et là par les fanges, boues, eaus et ordures

ceux qui voudront estre dévoyés, enordis, moullés et gastés) par le vray chemin et droict qui nous est proposé. De quoy je prie à Dieu nous faire la grâce.

Rescrivés moy souvent et me celés rien de vostre courage ni mesmes de vos fautes ou inconvénients qui ppurroient vous survenir ou aux vostres, afin que je vous puisse aider de toute ma puissance et que plus tost je les puisse sçavoir de vous que par autruy ; car aussi bien ne vous peult il rien advenir que je ne puisse sçavoir tost ou tard et prendre de meilleure part tout ce que vous me rescrivés que cela que je sçauroy par autre moyen. Cependant, je prie Dieu qu'il luy playse vous inspirer et donner une vraye humilité et une afiection et courage de suivre sa volonté.

D'Anvers, en haste, ce 23* de novembre 1571

Vostre Père et autant amy que il vous expérimentera estre humble et modeste

Page 1