Pierre Torret à Plantin
Mon frère,Je vous advertys que jamays monseigneur le chevallier d'Angolesme ne me rencontre qu'il ne me desmande de vos novelles, comme vous vous portés et que c'est que vous faictes. Il vous ayme grandement et qui plus l'incite à ce, c'est qu'il a bien entendu que jamays on ne vous a sceu faire trover bon ny condescendre à la novelle religion, quelque grande liberté qui se soit sceu monstrer par delà, et que vous avés destourné un sien serviteur allemand qui l'avoit laissé pour aller ouyr ces abilles ministres, de sorte que ledict jeune homme a faict entendre à mondict seigneur le chevallier comme vous l'avés exhorté de jamays n'abandonner l'obéissance de la saincte catholicque esglise romaine, de si long temps bien fondée, pour suivre je ne sçay quoy de noveau qui n'a point de fondement ny de durée ; de quoy il vous sçait fort bon gré, parce qu'il se veult servir du jeune compagnon et seroit marry qu'il feust enivré de telle doctrine de si peu de fondement. Or ce n'est pas tout, car il a fallu que je luy aye récité, de point en point, la cause de nostre fraternité et si grande amytié, et comme nous avons estes nouris ensemble dès la grande jeunesse. Je luy ay récité comme feu vostre père avoit servy aux escoUes un mien oncle qui s'appelloit Claude Porret, lequel a despuys esté obéancier de S' Just de Lion, avec l'aide d'une sienne seur, qui estoit mariée à Chapelles, païs de Forés, à un nommé Anthoine Puppier. Ledict obéancier trespassa, eagé de 80 ans et plus, en l'an 1548. Or a il eslevé 4 de ses nepveux, enfans de sadicte seur, àsçavoyr : Françoys, Anthoine, Charles et Pierre Pupiers,
et les a faict tous quatre chanoynes de ladicte esglise de S^ Justy et les deux ont estes obéanciers^ l'ung après Taultre, avant qu'il trespassa, car il avoit résiné cum regressu, qui avoit lieu en ce temps-là. Pierre Puppier le feust après son trespas qui ne dura guère. C'est celluy que vous avés servi à Paris et Orléans, lorsque feu vostre père vous amena chez ledict seigneur obédiencier, fuiant la peste quand tous mouroient en vostre maison. Vous estiés bien jeune et n'aviés aulcune cognoissance de jamays avoyr veu vostre mère. Nous feusmes deux ou troys ans ensemble chez mondict oncle, avant que monsieur le docteur Pierre Puppier allast à Orléans ou en ceste ville, et, pour aultant que feu vostre père, qui governoit entièrement la maison, me donoit tousjours des friandises et qu'il m'apelloit son fils, je l'appelloys mon père comme vous. Et voylà ce (luy dis-je) d'où est venu nostre fraternité. Il m'a desmandé comme vous avés esté faict libraire et moy appotiquère. Je luy ay recité comme, après que son maistre fust chano3me, il se retira à Lion et vous laissa icy, en ceste ville, quelque peu d'argent pour vous entertenir à l'estude en atendant qu'il iroit à Tolouze, là où il vous debvoit mener. Mays il s'en alla sans vous, ce que voyant, vous vous en allastes à Caen servir un libraire, et puys, quelques ans après, vous vous mariastes audict lieu et moy je me mys aprentif appotiquère. Puys vous amenastes vostre mesnage en ceste ville, où nous avons tousjours estes ensemble, et en l'an 1548 ou 49 vous allastes à Anvers, où vous estes encores. Et voylà de quoy j'ay entertenu mondict seigneur l'espace de deux heures avec plusieurs discours quy seroyent trop longs à raconter. J'ay esté despuys quelques moys à Lion où vis je
vostre cousin Jacques Plantin, fort vieux et quy jamays n'a profité despuys qu'il a veu le ravage, de quoy ces mauldis rebelles, ennemis de Dieu, du roy et de nature, ont faict à S' Just et S* Liévin, les deux plus anciennes esglises de la crestienté. N'estant content d'avoyr tué le reste de nos amys par delà, défenceurs du repos public et de la religion catholicque, ils ont renvercé jusques aux fondemens ses deux anticques esglises, si bien servies et plaines de tant belles antiquités, et la maison où vous et moy avons esté nourris si amiablement et avec si gens de bien. Il y a quelques ans que vous parliez d'aller revisiter la sépulture de feu vostre père et luy faire un service, mays vous auriés bien affaire, à présent, de trouver le lieu où il a esté enterré. Je suys joyeux de vous ramantevo)rr de nos jeunes ans, mays le cueur me plourer de voyr une si grande désolation. Le bon home se recommande à vous et a grand désir de vous vo3rr. Et sur ce point, mon frère et plus ancien amy, je me recommanderay à vostre bonne grâce, sans oublier vostre famille, priant nostre Seigneur quy soit garde de vous. Escriptç à Paris ce xxv mars 1367-
Vostre frère et entier amy
P. Porret.
A mon frère et bon amy,
le Sieur Christophle Plantin,
à Anvers.