‹ Correspondance de George Sand et d'Alfred de MussetChapitre 4 sur 9 · LETTRE N · texte numérisé non relu

LETTRE N

Mon cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier (*) m'ont trotté dans la tête ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu'elle est, par curiosité pour voir si vos amis la reconnaîtront, et si vous la reconnaîtrez vous-même.

Good night. I am gloomy to day (**).

Alfj de M'.

(*) Il avait fait la charge de plusieurs personnes, la sienne, celle de G. S., celle de Buloz, etc. Il dessinait remarquablement.

(**) Bonsoir, je suis triste aujourd'hui.

il CORRESPONDANCE DE G. SAND ET DA. DE MUSSET.

LETTRE No 9 (*).

Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin ; vous qui vous couchez à quatre heures, vous m'écrivez à huit; moi, qui me couche à sept, j'étais tout grand éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un usurier, car on l'a renvoyé sans réponse. Comme j'étais en train de vous lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis (toujours à huit heures), lequel ami se lève ordinairement à deux heures de l'après-midi. 11 était cramoisi de fureur contre un article des Débats où l'on s'efforce, ce matin même (**), de me faire un tort commercial de

(*) L'en-tête de cette lettre est orné d'un dessin à la plume représentant une dame vue de dos et tenant par la main deux enfants qui portent des joujoux.

(**) N° du 28 juillet 1853.

quelques douzaines d'exemplaires. En vertu dp quoi j'ai essuyé mon razoir (sic) dessus.

J'irai certainement vous voir à minuit. Si vous étiez venue hier soir, je vous aurais remercié sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui fait bien proche de Dieu. J'ai pleuré comme un veau pour faire ma digestion, après quoi je suis accouché par le forceps de cinq vers et une (sic) hémistiche, et j'ai mangé un fromage à la crème qui était tout aigre.

Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progéniture, jusqu'à la vingt et unième génération.

Yours truly

ALFd de M*.

LETTRE No 10.

Mon cher George, j'ai quelque chose de bète et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris sottement au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai

désolé, ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais tout simplement en vous voyant à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient m'en guérir ; j'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à présent si vous me fermez votre porte.

Cette nuit, pendant que (*) j'avais résolu de

vous faire dire que j'étais à la campagne, mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de me brouiller sans sujet. Maintenant,

(*) Ces deux derniers mots biffés à la plume par G. Sand, et la ligne suivante coupée aux ciseaux.

George, vous allez dire : encore un qui va m'ennuyer! comme vous dites; si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce qu'il faut que je fasse. Mais je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agréables que j'ai passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre départ pour l'Italie où nous aurions passé de si belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force me manque. Alfj M*.

LETTRE No il.

S'il y a dans les feuilles que je viens de lire une page où vous ayez pensé à moi, et que je Taie deviné, je vous remercie, George.

Je voudrais que vous me connussiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. — Je vous ai aimée, non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai jamais dit à personne. — Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais Octave ou Ccelio, et que

(*) Coupure aux ciseaux, faite par A. de M.

vous aviez répondu : tous les deux, je crois. — Ma folie a été de ne vous en montrer qu'un, George, et quand l'autre a parlé, vous lui avez répondu comme à (*)

A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habituée à vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m'y ont forcé. Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y briser. Oui George, voilà un mur; vous n'avez oublié qu'une chose, c'est qu'il y a derrière un prisonnier.

Voilà mon histoire toute entière, ma vie passée, ma vie future. Je serai bien avancé, bien heureux, quand j'aurai barbouillé de mauvaises rimes les murs de mon cachot ! Voilà un beau calcul, une belle organisation de rester muet en

(*) Partie du verso enlevée par la coupure. Alf. de M. semble avoir voulu couper tout ce qui contenait des noms propres.

face de l'être qui peut vous comprendre, et de faire de ses souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voieries, dans tous les égouts, à six francs l'exemplaire! Pouah !

Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre cœur, quelque faible, quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser ma mère.

Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où je me tuerais : mais je pleure ou j'éclate de rire, non pas aujourd'hui, par exemple. ' Adieu, George, je vous aime comme un enfant.

lre. — De Lui.

Sans date. — Ecrit de Venise à Venise.

Adieu, mon enfant — Je pense que tu resteras ici. — Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur (pour) moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe à moi,

aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait, peut encore y voir clair à travers ses larmes et t'honorer dans son cœur, où ton image ne mourra jamais. — Adieu mon enfant.

lre. — Réponse d'Elle.

(Réponse au crayon sur le verso.)

Al Signor A. de Musset,

In gondola, alla Piazzetta.

Non! ne pars pas comme ça. Tu n'es pas assez guéri.

Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois?

2me. — De Lui.

Tu m'as dit de partir, et je suis parti ; tu m'as dit de vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue ; il était huit heures du soir et j'étais fatigué. Ne doutes pas de mon courage. Ecris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé !

â*6. — Réponse d'Elle.

Dimanche

A M. Alfred de Musset,

Poste restante, à Milan.

Je voulais te suivre de loin, mon enfant. En rentrant à Venise je devais partir pour Vicence avec Pagello et savoir comment tu as passé ta première et triste journée. Mais j'ai senti que je n'aurais pas le courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller t'embrasser

encore le matin. J'en mourais d'envie mais

j'ai craint de renouveler pour toi les souffrances et l'émotion de la séparation. Et puis j'étais si malade en rentrant chez moi que je craignais de n'en avoir pas la force moi-même. M. Rebizzo est venu me chercher et m'a emmenée malgré moi coucher chez lui. Ils ont été très bons pour moi et m'ont parlé de toi avec beaucoup d'intérêt, ce qui m'a fait un peu de bien. A présent je t'écris de Trévise. Je suis partie de Venise ce matin à six heures. Je veux absolument être à Vicence ce soir et aller à l'auberge où tu as couché. J'y dois trouver une lettre d'Antonio à qui j'ai recommandé de me laisser de tes nouvelles. Je suis forcée de m'arrêter ici une heure ou deux parce que Pagello a une visite à faire et m'a priée de prendre cette route qui n'est pas plus longue que l'autre à ce qu'il dit. Je ne serai tranquille que ce soir, et encore quelle tranquillité ! Un voyage si long, et toi si faible encore ! Mon Dieu, mon Dieu ! Je prierai Dieu du matin au soir. J'espère qu'il m'entendra. Je

trouverai ta lettre demain à Venise. J'arriverai presque en même temps qu'elle. Ne t'inquiète pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Pauvre ange, comment auras-tu passé cette nuit? J'espère que la fatigue t'aura forcé de dormir. Sois sage et prudent, et bon comme tu me l'as promis. Ecris-moi de toutes les villes où tu coucheras, ou fais-moi au moins écrire par Antonio, si cela t'ennuie. Moi je t'écrirai à Genève ou à Turin, selon la route que tu prendras et dont tu m'informeras, à Milan.

Adieu, adieu, mon ange. Que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances. Avec quel bonheur, alors? Gomme nous nous aimerons bien, n'est-ce pas, n'estce pas, mon petit frère, mon enfant ? Ah ! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi et de qui voudrai-je prendre soin

désormais? Comment me passerai-je du bien et

du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier

les souffrances que je t'ai causées et ne te

rappeler que les bons jours! Le dernier surtout

qui me laissera un baume dans le cœur et en

soulagera la blessure. Adieu, mon petit oiseau.

Aime toujours ton pauvre vieux George.

Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon

qu'il te pleure presque autant que moi et que

quand je lui ai redit tout ce dont tu m'avais

chargée pour lui, il a fait comme avec sa

femme aveugle. Il s'est enfui en colère et en

sanglottant.

Datée de Trévise, 30 mars.

3me# £)E LUI#

Portant le timbre de Genève 5 avril 1834. Vendredi 4 avril.

Mon George chéri, je suis à Genève. Je suis parti de Milan sans avoir trouvé de lettre de toi

Deuxième série.

à la poste. Peut-être m'avais-tu écrit; mais j'avais retenu mes places tout de suite en arrivant et le hasard a voulu que le courrier de Venise, qui arrive toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genève, s'est trouvé en retard cette fois. Je t'en prie, si tu m'as écrit à Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta lettre à Paris ; je la veux, n'eûtelle que deux lignes. Ecris-moi à Paris, mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrin; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dismoi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai très bien supporté la route. Antonio doit t'a voir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas.

Je t'aime encore d'amour, George. Dans

quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous, pourquoi ne parlerai-je pas franchement? A cette distance là il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs ; je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains tandis que je t'écris, mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille ; ce n'est pas un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon cœur, que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi ; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête ! De quel rêve étrange je m'éveille !

Ce matin, je courais les rues de Genève, en regardant les boutiques ; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention. Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie ? C'était

là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le cœur, lu avais, depuis dix ans, une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer ! Toi m'aimer ! mon pauvre George! Cela m'a fait frémir. Je t'ai rendue si malheureuse! et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas encore été sur le point de te causer ! Je le verrai encore longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet ! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste où tant de larmes ont coulé.

Pauvre George! Pauvre chère enfant ! Tu t'étais trompée ; tu t'es crue ma maitresse, tu n'étais que ma mère; le ciel nous avait fait l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes, elles ont volé l'une vers l'autre, mais l'étreinte a été trop forte ; c'est un inceste que nous commettions.

Eh bien, mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour loi, du moins dans ces derniers temps; je t'ai fait beaucoup souffrir, mais Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh ! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènessous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le cœur est digne de toi. Brave jeune homme ! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien, je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence, je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse ! j'ai fait peutêtre en te quittant la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite, mon cœur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense à moi, George; c'était la première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi, dans leur force et dans leur calme. J'étais

seul dans le cabriolet, je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé. Il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. Je ne suis qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux.

Ecris-moi, mon George. Sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la, cette amitié plus ardente que l'amour, c'est tout ce qu'il y a de bon en moi, pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache à lui ; pense à la vie qui m'attend.

3me. — Réponse d'Elle.

Datée, en tête, du 15 avril, et, à la fin, du 17.

J'étais dans une affreuse inquiétude, mon cher ange, je n'ai reçu aucune lettre d'Antonio. J J'avais été à Vicence, exprès pour savoir comment tu aurais passé cette première nuit.

34 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

J'avais appris seulement que tu avais traversé la ville dans la matinée. «Pavais donc pour toutes nouvelles de toi les deux lignes que tu m'as écrites de Padoue et je ne savais que penser. Pagello me disait que certainement au cas où tu serais malade, Antonio nous écrirait, mais je sais que les lettres se perdent ou restent six semaines en route dans ce pays-ci. J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que je t'en remercie mon enfant! Qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait du bien. Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres pas? Je crains toujours que par affection, tu ne m'exagères cette bonne santé. Oh! que Dieu te la donne et te la conserve! mon cher petit. Gela est aussi nécessaire à ma vie désormais que ton amitié. Sans l'une ou sans l'autre, je ne puis pas espérer un seul beau jour pour moi.

Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir

perdu ton cœur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe. Que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié; que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime et c'est tout. (Ici trois lignes rayées.) Veiller sur toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété, t'entourer de distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens depuis que je t'ai perdu.

Pourquoi cette tâche si douce et que j'aurais remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu à peu si amère et puis tout à coup impossible? Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix!) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes. J'en-

36 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

tends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce (sic) qui m'appellera, à présent! Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles ? A quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moimême? Oh! mon enfant, mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le cœur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte (ici un mot rayé) de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre.

Hélas non! ce n'était pas notre faute. Nous suivions notre destinée, et nos caractères plus âpres, plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordi-

naires. Mais nous sommes nés pour nous connaître et nous aimer, sois-en sûr. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée, un matin, nous serions restés frère et sœur. Nous savions que cela nous convenait. Nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien qu'importe, après tout? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme. Tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Oh ! malheur à nous, si nous nous étions séparés dans un jour de colère, sans nous comprendre, sans nous expliquer! C'est alors qu'une pensée odieuse eût empoisonné notre vie entière ; c'est alors que nous n'aurions jamais cru à rien. Mais aurions-nous pu nous séparer ainsi? Ne l'avons-nous pas tenté en vain plusieurs fois? Nos cœurs enflammés d'orgueil et

de ressentiment ne se brisaient-ils pas de douleur et de regret, chaque fois que nous nous trouvions seuls? Non, cela ne pouvait pas être. Nous devions, en renonçant à des relations devenues impossibles, rester liés pour l'éternité. Tu as raison, notre embrassement était un inceste, mais nous ne le savions pas. Nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l'un de l'autre. Eh bien, avons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chaste et saint? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche. Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George à ton vrai camarade, à ton

infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela. Car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne se peut comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux. Nous nous aimerons et nous nous moquerons de lui.

A propos de cela, je t'ai écrit une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que j'ai intention de publier dans la Revue, si cela ne te contrarie pas. Je te l'enverrai, et si tu n'y trouves rien à redire, tu la donneras à Buloz. Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits passés, présents et futurs. Enfin, si tu la trouves entièrement impubliable, jette-la au feu ou mets-la dans ton portefeuille ad libitum. Je te fais passer une lettre de ta mère, que j'ai reçue ces jours-ci, plus les vers que tu as oubliés dans mon buvard, et que je recopie pour qu'ils tiennent moins de place.

Qu'est-ce que je te dirai de ma position? Je suis encore sur un pied et ne sais précisément ce qui adviendra de moi. Je suis à Venise en attendant que j'aie l'argent et la liberté nécessaires pour aller à Constantinople Mais je voudrais auparavant remplir mes engagements avec Buloz. C'est pourquoi je travaille du matin au soir. Mais je n'ai pas encore touché à André, car il y a bien peu de jours que j'ai la force de travailler, et ces jours-là, je les ai employés à t'écrire cette lettre sur les Alpes. J'ai bien envie d'y retourner. Mais alors quand finirai-je André u? Ce Tyrol me met des idées si différentes dans la tête! J'irai certainement y composer le plan de Jacques (dis à Buloz que Jacques est commencé). En attendant, je tâche de reprendre goût au travail. Je fume des pipes de quarante toises de longueur et je prends pour vingt-cinq mille francs de café par jour. Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure le matin. Pagello vient dîner

DEUXIÈME SÉRIE. Ai

avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci et son ancienne maîtresse qui s'est repris pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux. Il est si bon et si doux qu'il n'a pas le courage de lui dire qu'il ne l'aime plus, et véritablement il devrait le faire, car c'est une furie, et de plus elle lui fait des traits. Mais qui lui conseillera d'être rigoureux? Ce n'est pas moi. Cette femme vient me demander de les réconcilier, je ne peux faire autrement, quoique je sente bien que je leur rends à l'un et à l'autre un assez mauvais service. Pagello est un ange de vertu et mériterait d'être heureux. C'est pourquoi je ne devrais pas le réconcilier avec l'Arpalice. Mais c'est pourquoi aussi je partirai.

En attendant je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme, il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si religieu-

sèment! C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. 11 m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée. Je n'ai pas le temps déformer un souhait. Il devine toutes les choses matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure. (Ici une ligne et demie supprimée.) J'ai une espèce de siège à soutenir contre tous les curieux qui s'attroupent déjà autour de ma cellule. Je ne sais pourquoi il en est toujours ainsi quand on veut vivre seule. Mais les importuns sont déjà à ma porte. Je ne sais quelles chipies ont lu mes romans et ont découvert que je suis à Venise. Elles veulent me voir et m'inviter à leur conversazioni. Je ne veux pas en entendre parler, je m'enferme dans ma chambre et comme une divinité dans son nuage, je m'enveloppe dans la fumée de ma pipe. J'ai un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le

plus insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreysler (*) est passée dans le corps de cet animal. 11 boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumée. La fumée le réjouit beaucoup et tout le temps que je fume il est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille. Il m'arrache des mains tout ce que je mange. Il foire sur le bel vestito de Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientôt il parlera. Il commence à essayer le nom de George.

Adieu, adieu, mon cher petit enfant. Ecrismoi bien souvent, je t'en supplie. Oh! que je voudrais te savoir arrivé à Paris et bien portant!

Souviens-toi que tu m'as promis de te soigner.

Adieu, mon Alfred, aime ton George.

(*) Personnage d'Hoflmann.

Envoye-moi, je te prie, douze paires de gants glacés, six jaunes et six de couleur. Envoye-moi surtout les vers que tu m'as faits. Tous. Je n'en ai pas un seul.

Je te prie de reprendre chez moi un exemplaire d'Indiana, un de Valentine et un de Lélia. Je crois qu'il en reste deux de Lélia, dont un en vélin que je te prie de ne pas m'envoyer parce que cet envoi peut se perdre. Joins à ce paquet les Contes d'Espagne, le Spectacle, Rolla et les autres numéros de la Revue où sont Marianne, Andréa, Fantasio, enfin tout ce que tu as écrit ! Mais procure-moi des exemplaires non reliés et n'expose pas ceux que j'ai dans ma petite collection aux chances du voyage. Tiens ce paquet tout prêt chez toi à mon adresse : San Fantin, caza Mezzani, corte Minelli. On ira le prendre chez toi avec une lettre de Pagello ou de moi. Il est déjà question ici de traduire nos œuvres et on les demande à grands cris. Envoye-moi dans ta prochaine

lettre tous les vers que tu as faits pour moi depuis les premiers jusqu'aux derniers. Tu trouveras les premiers dans mon livre de cuir de Russie. Si tu ne veux pas aller chez moi, faistoi remettre tout cela par Boucoiran (*). Plus tard tu renverras par la diligence plusieurs petits objets que je te demanderai mais qu'il ne faut pas mettre avec les livres. Pagello veut t'écrire, mais il est trop occupé aujourd'hui. Il me charge de t'embrasser pour lui et de te recommander d'avoir soin de son malade.

4me. — De Lui.

Adresse : Monsieur Pagello Dr W Farmacia Armillo C. San Luca, pour remettre à Madame Sand, Venise, roye Lombardo-Vénitien .

19 avril, — Portant le timbre de Paris du 21 avril.

Mon amie chérie, je suis à Paris depuis le 12. J'ai fait venir Buloz le lendemain de mon arri-

(*) Ami de George Sand et ancien précepteur de son fils.

vée. L'important c'est d'envoyer la fin à' André. Jusque-là il n'est guère possible d'obtenir grand'chose. Quant au prix, il le donnera ; je n'ai pas eu l'air d'en douter un instant. « C'est bien cher »; voilà tout ce qu'il a dit.

Tu me dis, mon enfant, que tu veux aller à Constantinople. Avec quoi y vivras-tu? Si tu ne renonces pas à tes enfants, comment en reviendras-tu ? Et quand même tu y renoncerais pour un temps, n'es-tu pas trop fière pour faire des dettes ? Explique-toi, là-dessus, si la tranquillité de ton pauvre Mussaillon est quelque chose pour toi. Si je fais payer à Buloz d'une part ton loyer, d'autre part S. de la R. (*) et quelques autres dettes, je crois, dont tu m'as parlé, que te restera-t-il ? Peut-être de quoi vivre quelques mois à Venise, mais assurément pas de quoi la quitter. Songe, mon enfant, que c'est le dernier argent qui te reste à toucher,

(*) Probablement Sosthène de La Rochefoucauld.

peut-être d'ici à longtemps. De mon côté, je ne sais même pas comment faire à Buloz une malheureuse comédie (faire une comédie !) dont je lui dois déjà le prix... J'enrage, mais qu'y faire? Réfléchis, je t'en prie, et écris-moi sérieusement tes projets. Tout ce qui dépendra de moi sera fait. Compte là dessus, quand je devrais me mettre des jambes et des bras postiches. Malheureusement la tête ne peut se remplacer.

Que je te remercie de ta lettre, mon amie. Je ne m'attendais pas à voir sitôt de ton écriture. Tu me dis de te parler de mes souffrances. Physiquement, je suis arrivé presque bien portant, quoique un coup de soleil sur la figure et une érésypèle aux jambes me rendissent horriblement ridicule. Grâce à Dieu, je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente qui me prend tous les soirs au lit et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu

48 CORRESPONDANCE DE G. 8AND ET d'à. DE MUSSET.

dans mon ancienne vie. Comment te dire jamais ce qui s'est passé dans celte cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour. Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé avant-hier une partie quarrée (s/c) avec Dalton (*). On m'avait mis, à côté de moi, une pauvre fille d'opéra qui s'est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus.

Tes meubles sont couverts de grandes couvertures de laine, ton lit n'a que les matelas, et

\*) d'Alton-Shée ?

les fenêtres sont sans rideaux. J'ai cru que j'entrais dans l'appartement d'un mort. Je ne saurais rester là-dedans. La seule chose qui me reste à faire, c'est de m'enfermer, mais je ne peux pas encore travailler, et dès que l'imbécille {sic) réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent. Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre, mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Tu me dis que tu vas t'isoler et penser à moi; que veux-tu que je devienne quand je lis des mots pareils ! (*) Dismoi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies — non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée; alors je me sens plein de courage et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors je me sens seul, seul pour

(*) Ces mots ne se trouvent dans aucune des lettres qui se trouvaient chez Papet et pourtant tout indique qu'il n'en manque pa= ici.

toujours, et la force me revient car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie et que le passé tout entier se retourne en l'entendant.

Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur, ni colère ; ce n'est pas ma maîtresse qui me manque, c'est mon camarade

— George. Je n'ai pas besoin d'une femme, j'ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de

■■> moi pour me répondre; il n'y a là ni amour importun ni jalousie, mais une tristesse profonde. Je regardais l'autre soir cette table où nous avons lu ensemble Gœtzde Berlinchingen; je me souvenais du moment où j'ai posé le livre sur la table après le dernier cri du héros mourant : liberté, liberté ! Tu étais beaucoup pour moi, ma pauvre amie, plus que tu ne croyais, et que je ne croyais moi-même.

Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau ? 11 n'y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes. Je voudrais qu'elles pussent te répondre, elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit. 0 mon enfant, c'est là cependant qu'il est triste d'être seul !

Planche, Monsieur Sandeau et Regnault vomissent, à ce que m'a dit Buloz, tout ce qu'ils ont dans les entrailles contre moi, ce qui m'est bien égal. Mme Hennequin (*) avait fait à ma mère tous les cancans possibles sur ton compte. Je n'ai pas eu de peine à la désabuser, il a suffi de lui parler des nuits que tu as passées à me soigner; c'est tout pour une mère.

Du reste Y Europe littéraire (**) est morte,

(*) Mme Hennequin était à la fois propriétaire de la maison où habitait G. S. et amie de la famille de Musset.

(**) Recueil où avait paru l'attaque contre Lélia, qui avait causé le duel de Gustave Planche avec Capo de Feuillide, l'auteur de l'article.

en sorte que les journaux n'ont pas donné signe d'attaque contre toi. Je n'ai trouvé qu'admiration, comme au temps d'Indiana.

Adieu, ma sœur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Gonstantinople; fais ce qui te plaît, ris et pleure à ta guise, mais le jour où tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse, écris moi surtout, écris-moi.

— Tu as dû recevoir une lettre de Genève.

4"'e. — Réponse d'Elle.

Venise, 29 avril.

Tu es un méchant, mon petit ange. Tu es arrivé le 12 et tu ne m'as écrit que le 19. J'étais dans une inquiétude mortelle. Si j'avais eu au moins deux lignes d'Antonio qui m'eussent

appris ton arrivée et qui m'eussent rassuré sur ta santé j'aurais attendu plus patiemment une lettre de toi. Mais ne recevant pas signe de vie j'ai beaucoup souffert, et j'ai imaginé les choses les plus noires. Enfin te voilà installé, tu souffres aussi mais tu vis, mais tu as assez de force pour chercher, sinon pour trouver moyen de te distraire. C'est beaucoup mieux que tous les rêves affreux que j'ai faits. Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelque {sic) soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton cœur, n'est-ce pas, mon bon petit?

Je viens de recevoir ta lettre, il y a une heure, et bien qu'elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à ton

corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'abandonne aux plaisirs que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin, c'est le pire de tous (ici quelques mots rayés). Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartientelle pas un peu, à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse -moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton avenir, qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer. Aujourd'hui je t'aime sans fièvre et sans

désespoir. Je voudrais te mettre sur le trône du monde et t'inviter à venir quelquefois sonner et philosopher dans ma cellule. Te voir arriver à l'éclat que doit avoir ta destinée et te voler au monde de temps en temps pour te donner les joies du cœur, c'est ce que j'ambitionne et c'est ce que j'espère.

Je t'envoie la lettre dont je t'ai parlé (*); je l'ai écrite comme elle m'est venue et sans songer à tous ceux qui devaient la lire. Je n'y ai vu qu'un cadre et un prétexte pour parler tout haut de ma tendresse pour toi et pour fermer tout à coup la bouche à ceux qui ne manqueront pas de dire que tu m'as ruinée et abandonnée. En la relisant, j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblât ridicule. Le monde que tu as recommencé à fréquenter, ne comprend rien à ces sortes de choses et peut-être te dira-t-on que cet amour imprimé est comique et anti-

(*) lr# des Lettres d'un voyagent

o6 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET D A. DE MUSSET.

mériméen. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras la lettre à la Revue. S'il y a quelque ridicule à encourir, il n'est que pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blâme que la louange de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe? Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs, il n'y a pas de nom tracé dans cette lettre et on peut la prendre pour un fragment de roman. Nul n'est obligé de savoir si je suis une femme. En un mot, je ne la crois pas trop inconvenante. Pour la forme, tu en jugeras, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu si tu veux. Ne crains pas de me fâcher en me disant qu'il ne te plait pas de la laisser publier. Je suis ici dans un monde si différent de celui où tu retournes, toutes les idées que je comprenais là-bas me semblent si étranges dans la solitude où je m'enfonce, que je ne puis être juge et que je m'en rapporterai absolument à toi.

Ne t'inquiète pas de mes projets de voyage, de mes tristesses, de mes Stranezze. Je suis dans un singulier état moral, entre une existence qui n'est pas bien finie et une autre qui n'est pas encore commencée. J'attends, je me laisse aller au hazard (sic), je travaille, j'occupe mon cerveau et je laisse un peu reposer mon cœur. J'ai été malade plusieurs jours. Pagello m'a saignée et je suis bien. Mais cette indisposition m'a empêchée de quitter Venise, et maintenant le manque d'argent me force d'y rester, en attendant qu'il m'en vienne. J'ai eu à payer des petites dettes plus fortes que je ne croyais, mais je n'ai manqué de rien, sois sans inquiétude. J'ai encore de quoi vivre une quinzaine et la bourse de Rebizzo m'est ouverte à discrétion. Mon petit individu a besoin de si peu pour subsister que je n'y ai pas eu recours. Je ne veux pas faire de dettes pour mon plaisir, aussi je ne voyagerai que si je le peux par moi-même. Il me faut très peu pour me promener à pied dans

58 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

les montagnes, mais je ne m'y risquerai de nouveau que quand je serai bien sûre de ma force physique. Dors donc en repos sur mon compte, ta tranquillité m'est sacrée, mon cher enfant, et j'aimerais mieux recevoir toutes les insultes de la terre que de donner lieu à d'injustes reproches contre toi. Tu n'entendras donc pas dire que je suis morte de désespoir ou de misère dans quelque coin. J'aurai soin de ma vie, à condition que tu auras soin de la tienne. Conservons-nous tous deux pour nous retrouver, pour vieillir fraternellement en disant l'un de l'autre : nous nous sommes connus, nous nous sommes aimés et nous nous estimons.

Figure-toi que j'ai été jetée de prime abord dans un tissu d'aventures romanesques.

Monsieur Pierre Pagello est un Don Juan sentimental qui s'est trouvé tout à coup quatre femmes sur les bras. Tous les jours tragédie et comédie nouvelle de la part de ses amantes et de ses amies. C'est un imbroglio à n'en pas finir et

je t'en ferai le récit épique quand nous nous reverrons au mois d'août. Au milieu de tout cela il a eu des tracasseries avec sa maîtresse de maison et nous avons fait une association et un arrangement. Comme j'établis mon quartier général à Venise, j'ai pris le primo piano (*) d'une maison qui sera toute à nous. Pagello et son frère au second et près de moi Guilia Puppati. — Ah! qu'est-ce que Guilia Puppati? Certainement M. Dumas dirait de belles choses là dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello, et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre; Guilia est une sœur clandestine, fille non avouée de leur père. Elle est jolie comme un ange et chante comme un rossignol. Elle a quelque fortune et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de cœur à Venise et vient s'y établir

(*) Premier étage.

dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot au feu qui me sera je crois agréable. Avec mon caractère sérieux, mon travail de cinq ou six heures par jour, mes promenades solitaires et mes projets de voyage fréquents, je n'aurai pas à souffrir des tracasseries qui adviennent toujours entre amis. Pagello est dehors toute la journée et s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner avec sa pipetta dans l'œil, comme la flûte de Debureau. Roberto, son frère, est employé à la marine et ne passe à la maison qu'une heure ou deux le soir pour fumer et boire le café ; c'est un assez drôle de garçon, la seconde épreuve de mon frère pour l'insouciance et la gaité, spirituel dans son patois vénitien, indifférent à tout et pour tous, facile à vivre. Guilia est une créature sentimentale dont la figure ressemble

DEUXIÈME SÉRIE. 6i

effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi anglaise, demi italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne avec le piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans.

Tu vois, cher enfant, que mon isolement n'a rien d'effrayant et que quand je serai lasse de rêver sur les Alpes ou sur le Lido, je pourrai trouver des soins et le seul genre de société intime qui me convienne. Tout autre m'est antipathique. J'ai refusé obstinément toutes les connaissances que Rebizzo voulait m'amener. Je ne reçois que lui qui vient tous les jours et sa femme très rarement. Elle ne

(Ici un large coup de ciseau qui a enlevé environ une quinzaine de lignes de texte).

passe depuis quelques jours une vie

moins tranquille... Sa maîtresse lui a arraché la moitié des cheveux et déchiré son bel vestito. L'autre jour j'ai entendu un vacarme épouvantable dans sa chambre. J'ai cru qu'il faisait une opération à trente chats réunis, mais la porte s'est ouverte avec fracas et j'ai entendu le docteur s'éerier : « Carogna, io ti amazzol (*) » Sans moi il la tuait en effet. Elle ne m'en déteste qu'un peu plus. J'ai signifié que je ne voulais plus entendre parler d'elle et comme elle me faisait des menaces d'assassinat assez sérieuses, je l'ai fait menacer de mon côté de la recommander à la police. J'espère qu'elle me laissera tranquille. Ce n'est pas ma faute si Pagello ne peut plus la souffrir, elle fait tout ce qu'il faut pour cela, et je n'ai pas assez d'éloquence pour réparer des torts aussi graves que la perte de ses cheveux et de son vestito .

(*) Pour ammazo : « Carogne, je le tue » !

Dans cinq jours Buloz recevra la fin d'André! Je t'envoie un bon que je te prie de faire toucher par Boucoiran chez Salmon. Si Boucoiran a (toutes nos dettes payées envers lui) quelque reste de mon mois d'avril, qu'il le joigne à ces 300 fr. du mois de mai. Tâche de tirer de Buloz deux ou trois cents francs à m'envoyer tout de suite. Emploie le reste plus tard à payer mes dettes. Pour le moment je serais bien aise de toucher une petite somme de 7 ou 800 francs, pour faire ce voyage de Constantinople, ou au moins pour me sentir le moyen de le faire, ce qui serait pour moi une pensée de liberté agréable au milieu de tout ce qui peut m'advenir de bon ou de fâcheux. Dans tous les cas, envoye-moi ce que tu pourras récolter de Salmon et de Buloz. Peu ou prou ce sera toujours assez pour vivre à Venise.

Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que

6i CORRESPONDANCE DE G. SAND ET DA. DE MUSSET.

j'ai ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois ans? Je te l'ai fait donner plusieurs fois pendant la maladie et je ne te la rends pas. Songe que je n'ai à souffrir d'aucune manière, que mes affaires s'arrangeront parfaitement avec ce séjour de quelques mois à Venise et que tu ne peux te forcer au travail, maintenant, sans te faire beaucoup de mal et sans t'exposer à une rechute. Travaille pour t'amuser, pour te distraire, rien de plus, et si lu gagnes en t'amusant quelques bons petits sous, dépense-les agréablement et sans songer à moi qui ne manque de rien et qui n'ai besoin de rien. Si j'avais cet argent et que je fusse auprès de toi, je ne l'emploierais qu'en courses, en toilettes et en spectacles avec toi. Nous le mangerions... Si nous en avons quand

nous nous verrons et nous monterons

à cheval. Adieu. . . de Salmon. . . vienne au. . . (Le coup de ciseau a enlevé au verso les quelques mots qui manquent ici et la fin de la lettre) .

5rae. — De Lui.

Timbre de départ de Paris : 1er mai.

Timbre d'arrivée à Venise : 10 mai.

30 avril.

Ce n'est donc pas un rêve, mon frère chéri. Cette amitié qui survit à l'amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué moi-même, cette amitié-là existe. C'est donc vrai, tu me le dis et je le crois, je le sens, tu m'aimes. Que se passe-t-il en moi, mon amie? Je vois la main de la providence comme je vois le soleil. Maintenant c'est fini pour toujours, j'ai renoncé, non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis sûr; que je me sais bon gré d'avoir essayé ! Sois fière, mon grand et brave George, tu as fait un homme d'un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi, pardonne-moi ! Qu'étais-jedonc sans

toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule ; regarde où tu m'as pris et où tu m'as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident; comme tu m'as dit clairement : ce n'est pas là ton chemin ; comme tu m'as pris par la main pour me remettre dans ma route. — Assieds-toi sur le bord de cette route simple, ô mon enfant, tu étais trop lasse pour y marcher longtems avec moi. — Mais moi, j'y marcherai. 11 faut que tu m'écrives souvent, que tu me laisses f écrire ma vie à mesure que je vivrai. Songe à cela, je n'ai que toi, j'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout, hormis de toi. Dis-moi, auras-tu ce courage-là? Toutes les fois que je relèverai la tête dans l'orage, comme un pilote effrayé, trouverai-je toujours mon étoile, la seule étoile de ma nuit? Consulte-toi. Ces trois lettres que j'ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l'ami qui me reste ? Mais néglige-

moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue? oui, je t'ai tenue et embrassée de ces bras que voilà. Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? Sais-tu pourquoi quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers comme un cheval ombrageux? je ne m'abuse sur aucun de tes défauts ; tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. (*) Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? ô mon enfant

(*; La lettre à laquelle il est fait allusion ici se compose de neuf lignes écrites de la main de George Sand au dos d'une Canzonclla nuova sopra l'elisire d'amore, qu'on vendait dans les rues de Venise.

« Egli e stalo mollo maie quesla nolla, poverello ? Crediva di vedere fantasme inlorno al suo lello, e gridava sempre « son mallo — je deviens fou ! » Temo mollo per la sua ragione. Bisogna sapere del gondolière si non ha bevulo vino di Cipro nella gondola, ieri. Se fosse ubri.... »

[Trad.: « Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant ! Il croyait voir des fantômes autour de son lit et criait toujours

chéri, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à te faire pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse.

«je suis fou-je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, bier. S'il n'était qu'ivre... »]

Ces quelques mots écrits furtivement (au crayon) par George Sand sur le premier papier venu pour ne pas troubler le sommeil d'Alfred de Musset avaient pour but de renseigner le médecin en dehors du malade, alin de ne pas alarmer celui-ci.

Il fit un mouvement et elle mit ce qu'elle écrivait dans sa poche. Il s'en aperçut et demanda à le voir. EFe s'y refusa et ne le lui montra que beaucoup plus tard.

[Ce billet au crayon a été joint aux autographes et déposé en même temps qu'eux à la Bibliothèque Nationale.]

Voilà pourquoi je crois en toi et je te défendrai contre le monde entier jusqu'à ce que je crève. Maintenant qui voudra peut me tromper, me maltraiter et me déchirer, je puis souffrir, je sais que tu existes. S'il y a quelque chose de bon en moi, si je fais jamais quelque chose de grand de mes mains ou de ma plume, dis-toi que tu sais d'où cela vient; oui, George, il y a quelque chose en moi qui vaut mieux que je ne pensais ; lorsque j'ai vu ce brave Pagello, j'y ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir. Ne regrette pas, ma sœur bien-aimée, d'avoir été ma maîtresse. Il le fallait pour que je te connusse, (ici une ligne rayée) mais ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t'ai dit, et que tu me rappelles dans ta dernière lettre. Les plaisirs que j'ai trouvés dans tes bras étaient plus chastes, c'est vrai, mais ne me dis pas qu'ils étaient moins

70 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

grands qu'ailleurs. Il faut me connaître comme je me connais moi-même pour savoir ce qui en est. Rappelle-toi une strophe de Namouna. — Il y avait dans tes bras un moment dont le souvenir m'a empêché jusqu'aujourd'hui et m'empêchera encore longtems d'approcher d'une autre femme.

J'aurai cependant d'autres maîtresses; maintenant les arbres se couvrent de verdure et l'odeur des lilas entre ici par bouffées ; tout renaît et le cœur me bondit malgré moi. Je suis encore jeune, la première femme que j'aurai sera jeune aussi, je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher.

Je t'ai écrit tristement, la dernière fois; peut être lâchement; je ne m'en souviens pas, je venais du quai Malaquais, et j'avoue que c'est la seule chose que je ne puisse supporter encore. Je n'y ai été que trois fois, et toujours je suis

rentré comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne. J'ai retrouvé des cigarettes que tu avais faites avant notre départ et qui étaient restées dans la soucoupe. Je les ai fumées avec une tristesse et un bonheur étranges. J'ai, de plus, volé un petit peigne à moitié cassé dans la toilette, et je m'en vais partout avec cela dans ma poche. Tu vois que je te dis toutes mes bêtises : mais pourquoi me ferai-je plus héroïque que je ne suis ? Tu aideras ton camarade à consoler ton amant. Sais-tu une chose qui m'a charmé dans ta lettre? C'est la manière dont tu me parles de Pagello, de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle tu me laisses lire dans ton cœur. Traite-moi toujours ainsi. Cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme.

Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire notre histoire (*) : il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle. Je te dirai qu'on parle beaucoup de mon retour. Une chose incompréhensible, c'est que quinze jours avant mon arrivée, tout le monde savait déjà que nous étions séparés. On disait t'avoir vue à Paris, de ton côté, t'avoir parlé même, au bal de l'Hôtel de Ville. Peut-être as-tu, dans un mauvais jour, écrit à Buloz quelque chose de cette triste séparation. Quoi qu'il en soit, j'ai peur qu'on croie que je n'ai voulu que me défendre du ridicule tout en te défendant du blâme. Je voudrais cependant écrire, le public n'y comprendrait rien, mais ceux qui devineraient sauraient qu'au milieu de tant de calomnies

(*) Ce projet est devenu la Confession d'un enfant du siècle.

stupides, il y a une voix pour toi et que c'est celle d'un homme qui t'a connue pendant un an, précisément peut-être d'un homme que tu as quitté. Il m'est très indifférent qu'on se moque de moi, mais il m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie.

— J'ai reçu ta lettre de Trévise: quel bon, quel excellent cœur tu as, mon enfant. Oui, nous nous reverrons. Comme je m'ennuie à périr ici, je vais aller aux eaux d'Aix au mois de juillet. Si tu viens à Paris aux vacances tu m'écriras. Fussé-je à tous les Diables, il faudra que je revienne. Je ne sais trop pourquoi j'ai dans la tête que je mourrai sans t'avoir revue. Voilà encore une bêtise. Au fait, je serai ici avant toi. Je reviendrai à la fin d'août.

Ton histoire de sansonnet me charme. C'est de lui que je suis jaloux ; il danse sur tes genoux, le coquin ! Sais-tu ce que je ferai? J'en achèterai un aussi, et parbleu, il aura la bonté de manger de l'encre aussi, qu'il l'aime ou non,

et il criera : George, George, toute la journée ; mais il ne dansera point sur mes genoux, par respect pour mes pantalons.

Dis à Pagello que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là ? je l'aime, ce garçon, presque autant que toi; arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous êtes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.

Je n'ai pas besoin de te dire que tes commissions sont faites. Je n'ai pas encore pu me décider à aller voir Maurice. C'est encore une lâcheté dont je m'accuse; mais il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l'avoue. Mon enfant, j'ai encore une permission à te demander. C'est de te faire quelquefois

des rapsodies de sonnets, comme si tu étais encore ma maîtresse. — Et ne l'es-tu donc plus, mon amour chéri? Tu la seras toujours, quand lu serais au bout du monde. Je te défie de m'empêcher de t'aimer. Franchement il faut que je fasse ce roman. — Quel imbécile suis-je de m'inquiéter des sots et de te parler d'eux ! Il faut que je le fasse ou que j'étouffe. Vois-tu, George, la veine est ouverte, il faut que le sang coule. — Je t'ai si mal aimée ! il faut que je te dise ce que j'ai sur le cœur.

Adieu, mon frère, mon ange, mon oiseau, ma mignonne adorée, adieu tout ce que j'aime sous ce triste ciel, tout ce que j'ai trouvé sur cette pauvre terre. Chantes-tu encore quelquefois nos vieilles romances espagnoles? Et penses-tu quelquefois à Roméo mourant? Adieu ma Juliette. Rameuta il nostr' amor.

Sainte-Beuve me dit de te serrer la main pour lui.

iG CORRESPONDANCE DE G. SAND ET D A. DE MUSSET.

Vers joints à la lettre, écrits avec la même plume, sur le même papier et portant le timbre de la poste. Adresse, Mme Sand — San fantin — Cara Mezzani, Corte Minelli. Venise, Re Lombardo-Vénilien.

Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,

Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,

Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu.

J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,

Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,

Au chevet de mon lit te voilà revenu.

Eh bien, deux mots de toi m'ont fait le roi du monde,

Mets la main sur mon cœur, sa blessure est profonde,

Elargis-là, bel ange et qu'il en soit brisé.

Jamais amant aimé mourant sur sa maîtresse

N'a dans deux yeux plus noirs bu ta céleste ivresse,

Nul sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.

[Fait au bain, jeudi soir 2 août (1er août) 1833. j

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