‹ Correspondance de Gui Patin. Extraits publiés avec une notice bibliographiqueChapitre 25 sur 36 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

(1648-1G61) D'après la Correspondance de Gui Patin

A Ch. Spon. 22 mars 1648. — Un de nos docteurs, qui est bien plus glorieux qu'habile homme, nommé Morisset, voulant lavoriser l'impertinente nouveauté du siècle, et tâchant par là de se donner quelque crédit, fait ici répandre une thèse du thé, laquelle conclut aussi bien que ce président a la tète bien faite. Tout le monde a improuvé la thèse; il y a eu quelques-uns de nos docteurs qui l'ont brûlée, et reproches ont été i'aits au doyen de l'avoir approuvée. Vous la verrez et en rirez.

La nuit entre le 15 et le 16 mars s'est ici sauvé de la Conciergerie, où il était détenu prisonnier depuis dixhuit mois, un certain M. de Roquelaure, qui s'était pareillementsauvé des prisons de Toulouse, il y a environ deux ans, où il était détenu pour diverses impiétés qu'il était accusé d'avoir faites et proférées. Comme il avait été ici longtemps prisonnier, il avait trouvé le moyen de gagner les bonnes grâces de M"^" Dumont, la geôlière, qui est i'ort belle femme, et sur laquelle de mauviis hruits courent dans Paris, et même on trouve qu'il

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s'est sauvé par son cabinet. M. le premier président, en ayant été averti dès le matin, envoya prendre prisonniers Damont et sa femme, leur a ôté leur charge et les a envoyés prisonniers, l'un dans le grand, et l'autre dans le petit Châtelet.

La Reine s'en va faire un voyage à Chartres pour la Notre-Dame du 25 de mars, à laquelle elle a fait un vœu pour la santé du roi, qu'elle y mène quant et soi. M. le Cardinal Mazarin n'y va point. On parle fort ici de la trahison qui a été découverte à Naples contre M. de Guise, dans laquelle se trouve criminellement enveloppé un sien favori nommé de Modènc, la nouvelle de la mort duquel n'est point encore venue, combien qu'on tienne pour très certain qu'il en mourra.

La paulettc est ici publiée pour les officiers de finance et pour les présidiaux, et non pour les cours souveraines, desquelles il n'est point parlé du tout. On croit qu'il y aura une déclaration du roi toute expresse pour eux. Néanmoins les maîtres des requêtes en sont nommément et particulièrement exceptés, qui sont ceux auxquels le conseil semble vouloir plus de mal pour l'opposition qu'ils ont faite aux nouveaux compagnons qu'on voulait leur donner il y a près de trois mois.

A Cn. Spon. 8 mai 1648. — Je prendrai la hardiesse de vous faire part de ma joie et de la réjouissance qui est en notre famille, de ce que mon fils aîné, Agé de dix-neuf ans, un peu moins, a été aujourd'hui reçu bachelier en médecine, avec six autres compagnons, parmi lesquels il a été des meilleurs.

Tout s'apprête ici pour la guerre. M. le Maréchal de la Meilleraye, grand-maître de l'artillerie, est parti pour Arras il y a huit jours. M. le Prince sera à Amiens le lendemain de la fête de Pâques, et tôt après l'armée marchera, laquelle sera obligée de donner bataille à l'Archiduc Léopold, s'il se présente pour l'empêcher en son chemin.

[l6iS] d'après Là correspondance DE GUI PAtIN 3

Tous les généraux et officiers sont partis pour l'armée en Flandre. M. le Prince a passé à Amiens fort leste et en belle compagnie ; mais de deux maréchaux de France qui sont allés devant lui, savoir MM. les Maréchaux de Grammont et de la Meillcraye, ce dernier est demeuré malade à Arras d'une suppression de goutte, à laquelle il est fort sujet.

On dit ici qu'il y a eu du bruit à Bordeaux, et qu'on y a pendu quelques gabeleurs, et qu'à Marseille ont été tués quelques gardes du comte d'Alais, gouverneur de la province. Toutes les compagnies souveraines de Paris grondent ici pour la paulette et pour le retranchement qu'on veut leur faire de leurs gages.

Il y a ici du bruit touchant un capitaine des gardes nommé deSangton,qui a été arrêté prisonnier sur ce qu'il se mêlait de traiter du mariage de Mademoiselle, fille de M. le ducd'Orléans,avecl'arcliiducLéopold. Onditmème que la dite Mademoiselle est retenue en sa chambre et qu'elle a des gardes par ordre de la Reine ; mais elle n'a pu être convaincue d'aucune intelligence secrète, d'autant qu'elle n'en a jamais rien écrit, et même se disant et protestant fort innocente de toute cette accusation; elle n'en a jamais voulu demander pardon à la Reine, même sur les instances de son père, seigneur Gaston. On a mandé à M. d'Avaux qu'il eût à partir de Munster et à s'en revenir. On dit qu'il est en état de disgrâce; que M. de Longueville s'est plaint de lui; que le cardinal Mazarin dit qu'il a fort désobligé la France. Mais l'histoire secrète dit encore qu'on lui met sus un plaisant crime d'État, savoir, est qu'il a voulu briguer à Rome un chapeau de cardinal pour soi-même par l'entremise de quelques amis qu'il après de soi à Munster, qui ont crédit vers le Saint-Père, et que cela a été découvert par le cardinal Spada qui en a écrit de deçà, et qui a fait connaître le dessein de M. d'Avaux au cardinal Mazarin; la plupart cependant traitent tout cela de fable et qu'on veut faire accroire qu'il a mangé le lard,

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afin de le (sic) retirer de Munster avec quelque couleur de disgrâce, n'étant permis à aucun particulier de briguer le cardinalat sans permission et sans le bon plaisir du Roi.

A Ch. Spon. 29 mai 1648. — Depuis ma grande lettre du8demai,je vous dirai que le lundi ensuivant, 11 mai, M. le duc d'Anjou, frère du Roi, a été baptisé dans le palais Cardinal, en présence de la Reine et de toute la cour, et a été nommé Philippe de France. Son parrain a été M. le duc d'Orléans, son oncle, et la marraine la reine d'Angleterre, sa tante. On ne parle ici que de moyens d'avoir de l'argent, et même les plus grands ne songent à autre chose. M. le premier médecin se plaint qu'il n'est pas assez riche; ce n'est pas que je le hante et le voie : c'est lui qui l'a dit à un de mes amis qui est le sien, combien qu'il ait plus de 25 000 écus de rente, tant de ce qu'il a de sa charge, de son abbaye, et du revenu qu'il a en banque, que de ce qu'il gagne encore tous les jours avec les courtisans. Il dit qu'il ne sera pas content s'il ne lui vient encore un bon bénéfice de 20 000 livres de rente. Cet ami lui dit qu'il se devait contenter de tant de biens qu'il avait; qu'il n'était chargé ni de femme ni d'enfants, et qu'ayant déjà une abbaye, il ne devait pas souhaiter d'avoir davantage de bien d'Église.

Le droit annuel qui avait été accordé aux cours souveraines a été révoqué par le Roi, voyant l'union que les cinq corps ont fait ensemble, savoir, le Parlement, les maîtres des requêtes, le Grand conseil, la Chambre des comptes et la Cour des aides, pour tâcher d'empêcher qu'on ne leur arrête leurs gages, comme M. d'Emery, surintendant des finances, a voulu faire. Les cours souveraines des bonnes villes de France ont aussi envoyé leurs députés pour tâcher de se maintenir dans leurs droits, en s'adjoignant à ceux de deçà. On a aujourd'hui rompu à la Grève deux insignes voleurs de grand

[lO'iSl i/aI'RÈS la CORRESI'ONDANCE de GIT PATIN 3

chemin, dont l'un des deux a avoué qu'il avait tué plus de trente hommes. On dit ici que M. de la Rivière, grand favori de M. le duc d'Orléans, s'en va être cardinal, que la Reine et M. le Mazarin sont d'accord.

M. d'Avaux, qui était notre plénipotentiaire à Munster, en a été rappelé et est ici de retour, et, dit-on, en disgrâce. Je ne sais point ce qui en sera. Si les catholiques d'Augsbourg ont la puce à l'oreille contre les luthériens, ne doutez point que ce ne soit à Vimpulsion des jésuites, qui ont grand crédit en ce pays-là, et qui tâchent de s'y rendre tant plus agréables et nécessaires au saint-siège romain, de qui ils prennent leur mission.

Tandis que M. le Prince est devant Ypres, les Espagnols, qui sont plus fins que nous, ont si bien pris leur temps, qu'ils ont surpris Courtrai, l'ayant assiégé en plein midi par quatorze endroits, et ont coupé la gorge à 000 Suisses qu'ils ont trouvés dedans, auxquels Suisses les Espagnols ne donnent jamais de quartier. La cause de ce malheur vient de ce que M. le Prince, pour grossir son armée devant Ypres, a tiré de Courtrai 2000 hommes qui y étaient en garnison, et le gouverneur même, qui est un honnête homme, M. de Palluau, qui aurait bien défendu sa place. Vous diriez que nous jouons aux barres, que nous ne gagnons que pour perdre, et que nous ne perdons que pour gagner. Une bonne paix vaudrait bien mieux que tous ces misérables désordres.

Les cinq compagnies souveraines de deçà se sont assemblées plusieurs fois pour empêcher qu'on n'arrête leurs gages. La Reine a mandé les députés et leur a fait défense de s'assembler. M. le chancelier leur a aussi fait entendre l'importance de l'affaire et la volonté de la reine; mais, quelque chose qu'on leur fasse entendre, ils ne veulent pas souffrir qu'on arrête leurs gages. Cette obstination des cours souveraines est cause que la Reine ne bouge d'ici, et qu'elle ne va prendre l'air à Compiègne ou ailleurs, tandis que la saison se présente si belle.

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L'accord est refait de Mademoiselle, fille de M. le duc d'Orléans; elle a vu la Reine. On dit que le capitaine qui a été mis prisonnier pour cet effet sera mené à Lyon et mis dans Pierre-Ancise.

On dit ici que, durant ces fêtes de la Pentecôte, messieurs du Conseil s'accommoderont avec le Parlement et les autres compagnies souveraines. Leur plus fort ennemi est votre M. d'Emery, surintendant des finances.

A Cn. Si'ON. 8 janvier It)49. — Le jour de l'an s'est passé ici comme les autres jours; mais la Reine étant en colère contre le Parlement, qui continuait toujours ses assemblées, sans vouloir vérifier aucune déclaration, afin qu'elle pût recouvrer finances pour continuer la guerre, et pour l'entretien de sa maison, au contraire apprenant qu'en ces assemblées, le parlement même avait menacé de donner arrêt contre la Chambre des comptes, si elle vérifiait la déclaration qu'elle leur avait envoyée, en faveur de quelques partisans, enfin, elle s'est résolue à la rigueur et à la voie de fait. Le mercredi, jour des Rois, sixième de janvier, à deux heures du matin, elle est sortie de son palais Cardinal avec le Roi, AL le duc d'Anjou et le cardinal Mazarin, et s'en est allée à Saint-Germain-en-Laye. M. le duc d'Orléans et M. le Prince y sont allés aussi; et, ensuite de ces maîtres, quantité d'officiers. Dès que cela a été su, le prévôt des marchands et les échevins ont ordonné que l'on gardât les portes de la ville et qu'on ne laissât rien sortir; cela en a retenu plusieurs qui pensaient d'ici se sauver, et même quelques chariots pleins de bagages ont été pillés en divers endroits par quelque populace mutinée qui ne demande que l'argent. M. le duc d'Orléans s'était toujours refusé à celte retraite; mais enfin, il s'est laissé aller aux prières de la Reine,

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laquelle est délibérée et prétend se venger du Parlement et du peuple de Paris, duquel elle prétend avoir été bravée aux barricades dernières du mois d'août passé; et comme le cardinal Mazarin est fort haï et dans Paris et au Parlement, elle veut à toute force, et en dépit de tous ceux qui en parlent, le conserver pour ses affaires et le maintenir en crédit.

Le Parlement a envoyé MM. les gens du Roi à Saint- Germain. Il y a quantité de troupes ici alentour, avec lesquelles je pense que la Reine veut affamer Paris ou obliger toute cette grande ville de lui demander pardon. Vous savez que Paris est une arche de Noé, qu'il y a toutes sortes d'animaux bons et mauvais qui y sont embarqués. Je ne sais ce qui arrivera d'un tel désordre; tout y est à craindre comme d'une calamité. Pour mon particulier je ne l'ai point offensée, et je suis bon serviteur du Roi; mais si on attaque ma maison, je ferai comme les autres, je me défendrai tant que je pourrai.

A. Ch Spon. 27 janvier 1649. — Je vous écrivis une dernière lettre vendredi, 8 de janvier, et, depuis ce tempslà, plusieurs choses fort mémorables sont arrivées ici. Ce vendredi 8, tandis que le Roi et toute la cour étaient à Saint-Germain, le Parlement donna arrêt contre le Mazarin, par lequel il fut déclaré criminel de lèsemajesté, comme perturbateur du repos public; le samedi il fut ordonné que l'on lèverait des troupes pour la défense de la ville de Paris, et, le même jour, M. d'Elbeuf le père, M. de Rouillon-Sedan , frère aîné du maréchal de la Mothe-Houdancourt, le marquis de la Boulaye, le marquis d'Aubeterre et autres seigneurs se présentèrent pour commander et avoir charge dans l'armée que Paris s'en allait lever. M. d'EIbeuf en fut déclaré le chef, et lui et les autres prêtèrent serment de fidélité entre les mains du Parlement, avec otages qu'ils donnèrent. Le dimanche matin se présentèrent à la porte

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Saiat-Hoiioré, MM. les princes de Conli el de Longueville, qui y furent empêchés de passer outre, jusqu'à ce que le Parlement, étant averti, les envoya recevoir par MM. de Blancménil et de Broussel (qui furent les prisonniers des barricades du mois d'août dernier). M. le prince de Conti fut dès le même jour après dîner au Parlement; M. de Longueville y fut le lundi matin, et, s'étant accordés avec la cour, M. le prince de Conti fut déclaré, à cause de sa qualité de prince du sang, chef généralissime et M. d'Elbeuf son lieutenant général. M. de Longueville n'a point pris de qualité, mais a donné pour otages M. le comte de Dunois son fils, et madame sa femme, laquelle est fort grosse et prête d'accoucher. Tout le monde contribue ici en particulier, ou en gros, pour faire la guerre au Mazarin, et ce très volontiers. On garde fort bien les portes, et pend-on force espions et gens portant lettres. MM. du Parlement et de la ville travaillent nuit et jour incessamment pour le bien public. Arrêt se donna, portant commandement à tout capitaine, lieutenant ou soldat de se retirera vingt lieues loin de Paris; défense aux villes de donner hommes, canon ni aucun secours pour le parti de Mazarin; la Bastille sommée de se rendre, battue et enfin rendue au Parlement, cpii en a donné le gouvernement au bonhomme de Broussel père, conseiller de la grand'chambre, et lui a donné pour lieutenant son fils, conseiller de la grand'chambre, qui est un vaillant garçon, et qui a eu charge par ci-devant aux armées.

Le mercredi 1.3 janvier, M. le duc de Beaufort arriva à Paris, qui doit être suivi de 400 bons cavaliers.

Il y a ici force soldats à pied et à cheval, qui font des courses sur les ennemis cjui paraissent, et on apprête un grand armement pour les aller attaquer en gros où ils seront, où M. de Beaufort et le maréchal de la Mothe- Houdancourt ont mine de bien faire et de se faire paraître. La Beine, voyant que M. de Longueville était contre elle, a donné son gouvernement de Normandie à

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M. le comte de Harcourt, qui y est allé pour y être reçu; mais Rouen lui a fermé la porte et ne l'a pas voulu recevoir. M. de Longueville, ayant eu aussi avis que son gouvernement était donné, est parti d'ici le mercredi 19 de janvier, assez tard, et bien accompagné, est allé droit à Lisieux, puis à Rouen, on il a été bien reçu.

M. de Tremblai, frère du défunt père Joseph, capucin, accusé d'avoir trop tôt rendu la Bastille à MM. du Parlement, a été condamné, à Saint-Germain, d'avoir la tète tranchée. La Reine est tellement irritée contre Paris, qu'elle a chassé d'auprès d'elle M"° Danse, qui était une de ses femmes de chambre, pour avoir voulu lui parler pour Paris, et néanmoins il y a eu de deçà quantité de gens pieux et dévots qui ont eu la hardiesse d'en écrire à la reine et de lui en remontrer la conséquence. Le Parlement lui a aussi fait des remontrances par écrit, lesquelles sont imprimées. On dit qu'elles sont bien faites, et que M. le président Le Coigneux en est l'auteur. On a fait ici courir depuis huit jours quantité de papiers volants contre le Mazarin. Mais il n'y a encore rien qui vaille; même j'apprends que M. le procureur général en a fait des plaintes au Parlement, qui a ordonné que l'on empêchât rinqoression et la distribution de ces écrits satiriques et médisants. Quelques cavaliers des troupes de M. le prince de Condé sont allés de Saint-Germain à Meudon, où ayant trouvé quelque résistance dans le château, parles paysans qui s'y étaient retirés, ils y ont joué de main mise et en ont tué plusieurs, puis ont pillé le château. Quelques-uns, du côté de M. le Prince, y sont aussi demeurés, et entre autres deux capitaines qui sont fort regrettés. Nos cavaliers y furent dès le lendemain, qui se rendirent maîtres du château, qui mirent en fuite des Allemands qui y étaient, en ayant tué et pris prisonniers quelques-uns.

On garde ici soigneusement les portes, et personne n'en sort sans passeport. M. de Longueville est encore

[i(î49] d'après la correspondance de gui PATIX l 1

en Normandie, d'où on espère quil emmènera bonnes troupes : son retour est ici fort souhaité. Toute la cour est à Saint-Germain avecle Mazarin : M. le Prince voltige de çà et de là avec des cavaliers, pour empêcher l'abord de Paris à toute sorte de marchandise. Mais pourtant cela n'empêche pas qu'il n'en vienne de plusieurs endroits, hormis de Gonesse, cjue le pain n'en vient point, à cause des coureurs qui sortent de Saint-Denis, et jusqu'ici cela a duré; mais je pense qu'il ne durera pas encore longtemps, vu ffue nous avons de belles troupes qui s'apprêtent à bien l'aire; mais M. de Bouillon- Sedan est au lit de la goutte et M. le maréchal de la Mothe-lloudancourt est au lit d'un rhumatisme. Il y a en cette ville bien du pain et du blé, et beaucoup de farine aussi, et, Dieu merci, personne n'a encore crié à la faim. 'SI. le Prince a mis bonne garnison dans Corbeil lequel, jusqu'à présent, nous aurait été inutile à cause du débordement de la rivière de Seine, laquelle a fait ici bien du ravage, et cjui a empêché le commerce et la navigation depuis trois semaines; elle commence fort à diminuer et à se retirer dans son lit, de sorte que dorénavant cette place nous sera nécessaire; aussi crois-je, avec grande apparence, que ce sera la première que nous irons prendre, et après cela Lagny, afin que la liberté soit tout entière pour Paris sur les deux rivières qui le nourrissent, Seine et Marne. Après cela il faudra prendre Saint-Denis, afin d'avoir aussi le pain de Gonesse, pour ceux c|ui ont l'estomac délicat et qui y sont accoutumés. Peut-être cjue Dieu mettra la main à tant de désordres, par la mort de quelqu'un de ceux c{ui fomentent et entretiennent cette guerre. La Reine veut paraître à chacun implacablement irritée; elle ne veut point souffrir que personne lui parle de s'adoucir, et pour cet effet elle a chassé de la cour une de ses femmes de chambre, M"" Danse, femme de son apothicaire, et a fait mettre en prison un aumônier du roi, nommé M. Bernage, chanoine de Notre-Dame, pour la même cause.

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On lève ici bien de l'argent de tous côtés, et personne ne sait combien ce mauvais temps durera; néanmoins j'espère que M. le prince n'en sera point le maître s'il ne lui vient d'autres troupes que celles qu'il a; et si les princes qui sont de notre côté ne nous trompent, il y a grande apparence que l'honneur en demeurera au Parlement. Ainsi soit-il!

On mit hier prisonnier à la Bastille un gros et infâme partisan nommé La Rablière, lequel est rudement chargé de la haine de bien du monde : aussi était-il trop superbe et insupportable. On a pris chez lui 100 000 écus que l'on a portés à l'Hôtel-de-Ville, pour aider à faire la guerre au Mazarin. M. le duc de Beaufort lève ici de l'infanterie, et M. le maréchal de la Mothe-Houdancourt de la cavalerie, pour sortir en campagne dés qu'il sera fortifié, car il se porte mieux. Il entre ici par divers endroits de la farine et du blé qui donnent du courage à tout le monde, et qui réconfortent merveilleusement ceux même qui naturellement n'en ont guère.

Mon fils répondit hier de sa première quodlibétaire. Je suis ravi de ce qu'il contenta la compagnie. Je vous envoie six de ses thèses dont voici la conclusion : Donc sont ridicules, contournés et chimériques les principes des chimistes.

A Ch. Spon. 20 février 1649. — Plusieurs donnent ici avis au Parlement de divers endroits où il y a de l'argent caché, lequel servira à faire la guerre, et la grosse récompense qu'on leur donne pour leur droit d'avis invitera beaucoup d'autres à en faire de même par ci-après. On a pris chez M. Galland, secrétaire du conseil, 2o 000 livres; chez M. Pavillon, aux Marais du Temple, 100 000 écus qui venaient de Bordeaux. On a pris aux Gabelles 250 000 livres. On en a cherché dans la maison de M"" de Combalet, oîi l'on a trouvé de fort belles caches, mais pas d'argent. On a grande espérance d'en trouver ailleurs, tant de celui du cardinal

[i64y] d'après la correspondance de gui patin 1.}

Mazariii que du défunt Richelieu. L'avis avait été donné qu'on en avait caché en la pompe qui est la maison où est la Samaritaine sur le Pont-Neuf; on y a bien cherché, mais on n'y a rien trouvé. On croit qu'il en a été enlevé depuis un mois seulement, et qu'il a été emmené par eau à Saint-Germain, où de présent sont tous ceux à qui il peut appartenir.

On se réjouit ici des bonnes nouvelles qui nous viennent de province et de Bretagne, où les parlements tiennent le parti du nuire. On en croit autant de Toulouse et de Bordeaux, combien qu'on n'en ait eu aucune nouvelle, à cause que les courriers en ont été divertis et emmenés à Saint-Germain. Tout le monde est ici en merveilleuse résolution contre le Mazarin, et, combien que le pain y soit cher, néanmoins personne n'y gronde, pas même le petit peuple, si ce n'est quelque petit houlereau de partisan, car les gros s'en sont envolés, encore faut-il que ce soit en cachette; ou bien ce sont gens qui ont peur de la justice, de la force ou de la constance du Parlement, dans lequel tous les membres sont merveilleusement bien unis et bien résolus.

Ceux de deçà ont grande espérance en M. de Longueville, qui est allé en Normandie s'assurer de Rouen et nous y ménager des autres, tandis qu'il nous a laissé ici de bons otages, savoir monsieur son fils aîné et madame sa femme, laquelle est ici accouchée le jeudi vingt-huitième jour de janvier, jour dédié dans l'almanach au bon roi Charlemagne, d'un second fils qui a été baptisé et nommé Charles- Paris de Longueville, comte de Saint-Pol. Son parrain a été M. le prévôt des marchands, le président Le Ferou et les quatre échevins au nom de la ville de Paris; la marraine a été madame la duchesse de Bouillon, femme d'un de nos généraux, qui est encore au lit, malade de la goutte.

Nos bourgeois font merveilles de bien garder les portes, et d'empêcher que bien des gens n'en sortent qui voudraient bien avoir la clef des champs. On a

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trouvé des caches d'argent en divers endroits de la ville et chez des particuliers et des moines, tant d'argent que de vaisselle d'argent, ou papiers d'importance appartenant aux partisans. MM. du Parlement font merveilles pour apporter de la diligence à tous ces désordres. Toute la ville est fort unie contre le .Mazarin, et espère que, Dieu aidant, nous en viendrons à bout. Cette guerre vient des partisans qui ont prêté au roi si haut, que le roi mèrne en est aujourd'hui insolvable. La tyrannie et les voleurs du Mazarin ont fait le reste; et voilà le temps auquel Dieu nous a réservés.

Le dimanche, 7 de février, M. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé ont ramassé des troupes pour le Mazarin, et sont venus coucher au bois de Vincennes; le lendemain lundi, de grand matin, ils campèrent entre Paris et Charenton, pendant quoi deux mille des leurs furent attaquer Charenton. Ceux qui étaient dedans se défendirent merveilleusement, et enfin les ennemis y entrèrent du côté du Presche. Nous y avons perdu 140 hommes, et les Mazarinistes plus de 400, entre autres dix capitaines ou lieutenants du régiment de Navarre, et un autre grand seigneur, duquel la mort a fort affligé tous les chefs, savoir, M. de Chàtillon, (ils du feu maréchal, lequel avait épousé la fille de feu M. de Bouteville, qui eut ici la tète tranchée l'an 1G27. Le prince de (^ondé a pris un village que nous reprendrons, y a perdu six fois plus que nous, et son meilleur ami, M. de Chàtillon, pour lequel racheter il donnerait mille Charenton.

Les capucins qui ont été députés et envoyés pour enterrer les corps morts y en ont trouvé cent et quatre, dont il y en a quelques uns du lieu même qui ont fait merveille de se bien défendre; quelques messieurs aussi du côté du prince de Condé, qui y furent tués après l'assaut, la grande tuerie n'ayant été que depuis qu'ils furent entrés dans le village; et même M. Chàtillon n'y fut tué qu'une demi-heure après, de deux coups de pis-

[1049] d'ai'hès la correspondance de cri PATîN i:;

tolet, qui tous deux furent mortels. M. de Clanleu, qui était dedans, y fut tué en défendant une barricade, et eut encore plusieurs coups après sa mort, d'autant qu'il avait tué d'un coup de pistolet dans la tète celui qui lui avait offert quartier. La prise de cette place est provenue de la faiblesse de nos gens et du peu de résistance qu'ils firent au régiment de Navarre, qui voulut le premier entrer dans Charenton Nos gens, épouvantés de cette première attaque, laquelle fut forte, s'enfuirent par le pont de Charenton vers Créteil et Villeneuve, et ainsi abandonnèrent ce misérable village au gouverneur, assisté d'environ trois cents soldats seulement et de quelques paysans. Dès que M. de Châtillon se vit blessé, il fut reporté au bois de Vincennes, où était M. le Prince, qui pensa s'en désespérer, se tirant les cheveux et faisant d'horribles imprécations; ce qui m'a été rapporté par le chirurgien même qui le pansa le même jour. M. le Prince coucha la nuit suivante audit bois de Vincennes, et n'en partit que le lendemain à dix heures du matin, comme il vit M. de Châtillon tourner à la mort; lequel Châtillon dit à M. le Prince, en présence de plusieurs seigneurs, qu'il mourait son serviteur-, mais qu'il le priait de lui permettre qu'il pût lui recommander trois choses avant de mourir, dont la première était de quitter au plus tôt le parti de Mazarin, qui n'était qu'un fripon et qui ne méritait point l'assistance d'un si grand prince; la seconde, que sa femme était grosse, et que si c'était un fils, qu'il le lui recommandait; la troisième, qu'il quittât la vie scandaleuse qu'il avait menée jusqu'alors. La reine, avertie de la prise de Charenton, en témoigna grande joie, et principalement lorsqu'on lui dit c{u'il y avait eu six mille Parisiens de tués, combien qu'il n'y en eut pas un, ceux qui y ont été tués étant de l'infanterie du prince de Conti et de M. d'Elbeuf, qui furent abandonnés de leurs compagnons, lesquels, s'ils n'eussent pris la fuite, eussent pu ruiner l'armée du prince de Condé, lequel a fait rompre deux arches du pont de

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Chareiiton et l'a abandonné, n'ayant point assez de gens à le garder. On a pensé à faire refaire ce pont; mais de peur qu'il ne servît une autre fois à nos ennemis, combien qu'il pourrait être refait en trois heures, ils ont délibéré de le laisser ainsi; et, au lieu d'icelui, de faire un pont de bateaux, qui servira à amener à Paris tout ce qui viendra de Brie par la rivière de Marne, ou de Brie-Comte-Robert, où il y a une bonne garnison et beaucoup de provisions que l'on nous envoie à chaque moment.

La nouvelle de la mort de M. de Chàtillon a fort troublé toute la cour, qui est à Saint-Germain. Tous les seigneurs le regrettent, et toutes les dames crient si haut que c'est pitié; depuis ce temps-là le Mazarin ne s'est plus montré, lalet abditus : il demeure caché dans le cabinet de la reine, de peur d'être tué ou massacré par quelqu'un de ceux qui détestent la guerre, dont le nombre n'est pas petit en ce pays-là. Madame de Chàtillon, et sa mère, madame de Bouleville, disent qu'elles le tueront et écorcheront, puisque les hommes ne s'en défont point. Par ci-devant il se montrait et faisait bonne mine.; maintenant il ne paraît plus, il est devenu invisible. On a pris un autre conseil pour le fait du pont de Charenton. Il a été raccommodé, et, de plus, on y a fait un pont-levis bien fort, que l'on abattra quand on voudra. On y a aussi remis une autre garnison et un autre capitaine à la place du sieur de Clanleu, qui était un vaillant homme, mais mallieureux; qui néanmoins eût fait merveilles en la défense de celte place, s'il n'eût été abandonné par des lâches coquins qui faisaient partie de la garnison.

M. le duc de Beaufort continue de faire ici des merveilles pour aller contre les ennemis et nous faire venir des convois. Toutes les femmes de Paris ne jurent que de par lui, et, à dire vrai, nous lui avons de grandes obligations, aussi bien qu'à M. le maréchal de la Mothe et au marquis de la Boulaye, qui sont des gens hardis

[i649] u'après la correspondance de gui patin 17

et valeureux. Ce dernier a fait entrer ce matin, par la porte de Saint-Jacques, deux cent quatre-vingts charrettes chargées de blé et de farine, qui avaient été ramassées à Étampes et à Chartres, et qui venaient encore de plus haut, c'est-à-dire de la Beauce et du Gatinois, et même de par delà Chartres. Il se présenta hier à la porte de Saint-Honoré un héraut d'armes de la part de la reine. Le parlement ne voulut pas qu'il fût admis dans la ville, la coutume n'étant d'envoyer des hérauts qu'aux souverains, auxenncmis ou aux rebelles, le parlement ne voulant passer pour aucun des trois, non plus que les princes qui tiennent ici notre parti, qui avaient été appelés au conseil en parlement. Le héraut fut averti qu'il n'entrerait point; et, en même temps, il fut ordonné par la cour que MM. les gens du roi se transporteraient à Saint-Germain pour faire entendre à la reine les raisons pour lesquelles le héraut qu'elle a envoyé n'a pas été admis, avec défense à eux de faire aucune autre proposition à la reine, de paix ni de guerre. MM. les gens du roi sont allés parler audit héraut; mais ils n'ont pas voulu partir sans passeport, sauf-conduit et assurance : pourquoi obtenir ils ont sur le champ écrit à M. le chancelier et à M. le Tellier, secrétaire d'État, qu'un nommé Petit, compagnon dudit héraut, s'est offert de porter en leur nom à Saint-Germain, et de leur en rapporter réponse, s'il en était chargé. En attendant quoi, on a mis prisonnier dans la Conciergerie, dans la tour de Montgommery (qui est le lieu où on met les plus criminels et où autrefois Ravaillac a été resserré), un nommé le chevalier de la Valette, bâtard de feu M. d'Épernon (qui a par ci-devant été général des Vénitiens, et qui pensa y demeurer pour le violent soupçon que ces messieurs eurent de son infidélité;; ij a été pris et arrêté le soir par les bourgeois, jetant des billets dans les rues et les boutiques, tendant à exciter sédition dans la ville parmi le peuple. Il nous est aussi arrivé des bateaux de blé par la rivière, qui n'ont été

18 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIP SIÈCLE [l649]

chargés qu'au-dessus de Charenton, et qui viennent de la Brie. Dieu merci, quandoquidein dies mali sunt, nous avons du pain, de la farine et du blé; mais en récompense nous avons aussi bien des traîtres. On a surpris un homme près d'ici, sur le chemin de Saint Germain, chargé d'environ quarante lettres, où, entre autres, 'il y en avait quatre qui écrivaient tout ce qui se fait et se passe à Paris fort exactement, et entre autres une, laquelle est d'un conseiller de la cour, qui ne se peut deviner, mais qui néanmoins est fort soupçonné, et en grand danger d'être découvert, qui donnait divers avis fort importants à M. le prince de Condé. On fait ce qu'on peut pour en découvrir l'auteur. M. le prince de Condé a écrit une lettre à M. de Bouillon (laquelle il a envoyée, sans l'ouvrir, au parlement), par laquelle il lui mande qu'il fera à tous les prisonniers qu'il prendra pareil traitement que Paris fera au chevalier de la Valette, lequel, ce dit-il, n'a rien fait que par ordre et commandement du roi, à qui tous ses sujets doivent obéir. Il n'est pas pourtant prisonnier de guerre; il est criminel dans le parti ciu'il a choisi, et auquel il s'est obligé par serment de fidélité, et néanmoins on a sursis son exécution, de peur d'irriter ce prince, qui est déjà assez fougueux, et qui fait avec trop de cruauté sentir sa rage et sa furie à ceux d'ici alentour, et surtout aux paysans et aux églises, desquelles on emporte tout, hormis les calices d'étain. On a néanmoins jugé de bonne prise tout ce C[ui avait été saisi chez ledit chevalier de la Valette, savoir, quelque argent, bagues, joyaux et diamants, avec deux coffres pleins de vaisselle d'argent, qu'on a mis en garde à l'hôtel-de-ville. Il vient ici une grande quantité de grains et de farine de tous côtés, hormis par les portes de Saint-Denis et de Saint-Martin, à cause de l'empêchement que la gai'nison de Saint-Denis y apporte ; mais, Dieu merci, il en vient bien d'ailleurs en récompense, ce qui confirme merveilleusement nos bourgeois dans le dessein de résister aux menaces de la reine et du

[i64'.i] d'après la correspondance de gui patin 19

prince de Condé, et de se bien tenir étroitement et courageusement unis à la défense de MM. du parlement, lesquels messieurs sont ici fort loués d'avoir empêché que le héraut envoyé par la reine n'entrât dans la ville, duquel le dessein était d'émouvoir sédition, s'il eût pu, du peuple contre le parlement, et, en cas que le peuple se fût remué pour le héraut (ce qui était impossible, tant est ici grande et forte l'union et la concorde de tout le monde), ce chevalier de la Valette se fût rendu le chef de ces séditieux. Mais ces bonnes gens-là prenaient bien mal leurs mesures, vu que si la sédition eût tant soit peu commencé, le héraut, et le chevalier, et leurs complices, n'eussent guère manqué d'être aussitôt assommés, la ville étant tout armée de tous côtés, et les chaînes tendues partout.

Le mardi gras, 16 de février, MM. les gens du roi, Talon, Bignon et Meliaud, ont reçu le passeport, l'assurance et le sauf-conduit qu'ils avaient demandés pour aller à Saint-Germain y voir la reine, comme je vous ai dit ci-dessus, et sont partis à cet effet et à cette intention le lendemain mercredi des Cendres, de grand matin; et en sont revenus le lendemain jeudi à quatre heures au soir. Tandis qu'ils ont été là, les MM. du parlement et les princes ont lait arrêter deux évêques prisonniers, savoir, Boutant, évêque d'Aire, et Cohons, évèque de Dol en Basse-Bretagne, qui par ci-devant était évêque de Nîmes. Ils ont aussi décrété prise de corps contre un dangereux pendard de partisan, nommé de Loue, conseiller au Châtelet. Les deux frères Tambonneau, l'un président des comptes et l'autre conseiller de la cour, se sont sauvés de peur d'être arrêtés, sachant bien qu'ils sont découverts, et que leur mine est ouverte; leurs lettres qu'ils envoyaient à Saint-Germain ont été arrêtées, apportées et lues en plein parlement. Ils mandaient par ces lettres au Mazarin qu'il se gardât bien de rien accorder de deçà; que nous étions à la veille d'une grande sédition; que tout y était si cher, que Paris ne

20 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [l649]

pouvait pas résister encore huit jours, et ^Dlusieurs autres faussetés. Ne voilà pas de malheureux pendards, gens de cette qualité et dignité se faire espions d'un étranger, bateleur, comédien, vendre, trahir sa patrie, son parti pour un Italien qui n'est bon qu'à être chassé. On dit que s'il est obligé de sortir de France (comme j'espère qu'il sera en bref), qu'il n'ira pas à Rome, où il aurait aussitôt le pape pour ennemi et pour juge, d'autant qu'il a fait autrefois mourir, c'est-à-dire tuer et massacrer un des neveux du cardinal Pamphilio, qui est aujourd'hui masser papa InnocentioX; mais que pour éviter cet orage, il ira plutôt à Venise, oîi il a de l'argent et de bonnes nippes, qu'il y a envoyées par cidevant, avec lesquelles il se défendra, comme frère Jean fit dans le Rabelais avec le bâton de la croix, contre les ennemis qui vendangeaient le clos de Séville.

MM. les gens du roi ont rapporté à la cour qu'en vertu du passeport qui leur avait été envoyé, ils s'étaient acheminés à Saint-Germain avec l'escorte de la part de la reine; que partout ils avaient été très bien reçus, et sur les chemins et là, et même par la reine, laquelle leur témoigna qu'elle ne voulait aucun mal au Parlement de Paris, ni en général ni en particulier, qu'elle était prèle de leur en donner telles assurances qu'il serait possible, et eut agréables les raisons qu'ils lui alléguèrent de ce qu'on n'avait pas reçu le héraut. M. le chancelier ayant parlé pour la reine, le duc d'Orléans et le prince de Condé firent ce qu'ils purent {jour renchérir par-dessus, et témoignèrent grande disposition à un accord. MM. les gens du roi, ayant pris congé de la reine, furent menés au lieu où ils devaient souper, auquel ils furent aussitôt visités par tous les plus grands seigneurs de la cour. Sur ce rapport, le parlement a délibéré d'envoyer à Saint-Germain quatorze députés du corps du parlement, deux de chaque chambre, et ainsi fut fait, pour donner avis à la reine que l'archiduc Léopold leur a envoyé un gentilhomme avec lettres de créance, par

[1610] d'après la correspondance de en PATIN 21

lequel il leur mande qu'il ne veut plus traiter de la paix avec le Mazarin, sachant Farrèt qui a été donné contre lui; que c'est un fourbe et un méchant homme, quia éludé tous les traités de paix que le roi d'Espagne a consenti être faits par ses députés depuis trois ans avec MM. de Longueville et d'Avaux, qu'il a loué avec éloge et très honorablement ; qu'il ne veut traiter de ladite paix qu'avec MM. du Parlement; qu'il s'offre de traiter de la paix de France et d'Espagne, et même de les en faii'e arbitres; qu'il est prêt de recevoir leurs députés, s'ils veulent lui en envoyer, ou qu'il est prêt de leur en envoyer s'ils veulent les recevoir; qu'il veut faire la même chose qu"ont faites autrefois quelques princes étrangers qui ont remis leurs intérêts et se sont soumis au jugement de ce Parlement; qu'il a une armée de 18,000 hommes toute prête, avec laquelle il pourrait prendre de nos villes frontières, qu'il sait fort bien être très mal fournies, ou reprendre celles que nous tenons d'eux; mais qu'au lieu de tout cela il offre de nous l'envoyer pour nous en servir contre le Mazarin, et pour être commandée par tel général que nous voudrons. Que si le Parlement veut, il enverra ses députés à Paris, si mieux il n'aime que ce soit à Bruxelles, ou en tout autre lieu qu'il voudra; que son armée ne bougera de la frontière pour venir de deçà à notre secours quand nous la demanderons, sinon qu'elle ne bougera de là, et qu'elle ne servira point à d'autres, etc.

La cour a ordonné que tout cela serait enregistré, et que copie serait tirée du registre et envoyée par les quatorze députés à la Reine, afin qu'elle voie et connaisse quel crédit nous avons dedans et dehors le royaume.

Le prince d'Orange a aussi écrit à M. de Longueville, lui offrant 10,000 Hollandais soldés pour trois mois. Le parlement d'Angleterre avait aussi envoyé un député au Parlement, comme a fait l'archiduc Léopold, mais il a été arrêté et mené à Saint-Germain. Vous voyez par

toutes ces offres comment nous ne manquons pas d'amis, et qu'il y a toute apparence qu'à la fin nous en serons les maîtres, en faisant subsister notre arrêt, et chassant le Mazarin hors de la France, si pour mieux faire nous ne le pouvons attraper. Ceux de Melun, se sentant trop pressés et incommodés de leur gouverneur, l'ont contraint de se retirer dans son château, où, s'il fait le mauvais, ils mettront le feu, et ont coupé la gorge à toute leur garnison.

A Ch. Si'ON. 15 mars 1649. — Sur les propositions d'un second envoyé de l'archiduc Léopold, la cour, avant que d'en délibérer, a arrêté d'en donner avis à la reine, et a envoyé à Saint-Germain exprès pour obtenir passe-port, afin d'y pouvoir aller en sûreté, et a été arrêté que les députés qui iraient à Saint-Germain ne seraient plus MM. les gens du roi, mais qu'ils seraient pris du corps de la cour, savoir : M. le premier i)résident, avec un président à mortier, deux conseillers de la grand'chambre, un député de chaque chambre des cinq des enquêtes, et deux des requêtes, c'est-à-dire onze en tout. La reine, ou au moins son conseil, a fait difficulté d'envoyer et d'accorder ce passeport, disant qu'elle voulait savoir quels seraient ces députés; mais tout cela n'était que pour gagner du temps, en attendant réponse de deux députés, qu'elle a envoyés à l'archiduc Léopold, oîi on croit qu'elle ni eux ne gagneront rien, vu que ledit archiduc Léopold s'est fort déclaré pour nous et pour le Parlement, par cet envoyé, et particulièrement contre le cardinal Mazarin; joint qu'il a près de soi une dame pleine de persuasion, qui est madame de Chevreuse, laquelle ce Mazarin a fait exiler hors de France, il y a plus de quatre ans, et qu'elle hait fortement sur toutes les choses du monde, et néanmoins lesdits députés sont partis de celte ville, le mercredi 24 de février, avec les assurances requises, et sont allés coucher à Saint- Germain on Laye, pour y voir la reine. Utinavi féliciter

[it]i9] d'après la correspondance de gui patin 23

amhulent, et que les remontrances sérieuses que M. le premier président va faire à la reine puissent lui disposer l'esprit à faire la paix et à ne rien porter à l'extrémité, vu que tout est perdu, si elle en vient là, par le mauvais conseil des méchants politiques partisans, banqueroutiers et intéressés, du nombre infini desquels elle est assiégée. Si la guerre s'échauffe davantage, nous en aurons tant plus de mal ; mais aussi les affaires s'irritant, il y aura beaucoup plus de danger pour la reine. Tout le monde est ici merveilleusement animé contre la reine, ce cardinal, et M. le Prince, l'unique protecteur qui, voulant conserver dans la faveur et près delà reine ce malheureux cardinal, cause tous les désordres qui sont de deçà. On crie ici tout haut avec beaucoup d'impatience qu'il ne faut point que nos généraux temporisent davantage, que nous n'avons que faire de secours étrangers, qu'il faut aller droit et tète baissée à Saint-Germain assiéger le château, dans lequel ce malheureux et maudit fourbe est enfermé; qu'il faut ramener le roi et la reine à Paris, et mettre dans la Conciergerie ce cardinal, au même lieu dans lequel fut autrefois mis Ravaillac, et de là le mener à la Grève, pour faire un exemple à la postérité, et apprendre aux Italiens à ne plus venir ici se fourrer si aisément dans la cour, à la désolation et ruine totale d'un si florissant royaume, comme pareillement voulait faire autrefois le marquis d'Ancre, qui en fut à la fin très mauvais marchand, avec sa femme et sa suite. Plût à Dieu, pour le bien commun de la France, qu'il en fût de même du Mazarin! Hélas! que nous serions heureux!

Tandis que le peuple et les mutins s'impatientent de la haine qu'ils ont tous très grande contre le Mazarin, les modérés et les plus sages espèrent que MM. les députés du Parlement reviendront demain de Saint- Germain, où ils sont allés saluer la reine, et conférer avec elle et les siens pour trouver quelque moyen, si Von en peut trouver, d'apaiser et de pacifier tout le désordre

24 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII* SIÈCLE [l649]

de la guerre qui s'allume dans l'État, parmi un si grand mécontement et presque universel de tous les bons français. Normandie, Bretagne et Poitou nous promettent et nous offrent du secours; mais plût à Dieu que nous ne les prenions jamais au mot, et que nous n'ayons jamais besoin de leurs offres.

Enfin nos députés sont revenus de Saint-Germain le vendredi 20 de février; le samedi matin ils ont fait leur rapport qu'ils avaient été très bien reçus à Saint-Germain de tous les seigneurs et princes qui y sont, et même de la reine, laquelle leur a donné audience dans son cabinet, assistée du duc d'Orléans, du prince de Condé, des quatre secrétaires d'État, du cardinal de Mazarin et de l'abbé de la Hivière. Le i^remier président lui parla en un peu de mots, mais fort généreusement, et si hardiment que tout le monde s'étonna que la reine ne lui imposât silence. Quand il eut achevé de parler, la reine lui dit que M. le Ciiancelier n'ayant pu se trouver à cette conférence, à cause qu'il était malade, elle leur ferait savoir et entendre sa volonté par écrit, ce qu'elle fit, dont voici la substance. Le reine ne refuse point un accommodement, et désirant de garder sa bonne ville de Paris à son service, contre laquelle elle n'a aucune rancune ni désir de vengeance contre aucun, qui que ce soit, ni en sa charge, ni en ses biens, ni en sa vie, elle désire que MM. du Parlement députent certain nombre de leur corps, et ce au plus tôt, qui conféreront de la paix entre elle et Paris en un lieu qui sera accordé et agréé de part et d'autre, à la charge que lesdits députés auront tout pouvoir de conclure sur le champ de tous les articles, sans qu'il soit besoin d'en rapporter à la cour, et tout cela pour avoir tant plus tôt fait; à la charge que dès le jour même que la cour de parlement aura accordé et nommé les députés pour ladite conférence, elle ouvrira un passage par lequel il viendra du blé et autres provisions suffisamment pour Paris. Voilà ce qui fut rapporté à la cour samedi matin, et la délibération

[lCi9J n APRES LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 2o

l'ut remise au même jour après midi, à la charge que MM. les princes de notre parti y seraient appelés. Mais rien ne lut conclu ce jour-là, lesdits sieurs princes ayant témoigné que cette délibération ne leur plaisait point, et le tout fut remis au lendemain dimanche, auquel fut conclu que députés seraient nommés selon l'intention de la reine, etc., savoir, deux présidents de la grand'chambre, M. le premier président et M. le président de Mesmes : et deux conseillers, savoir, MM. de Longueville et Mesnardeau ; des cinq chambres des enquêtes. MM. de la Nauvc, le Cocq, de Bitaut, Viole et Palluau ; pour les deux chambres des requêtes, M. le Fèvre; du corps des maîtres des requêtes, M. Briconnet; de la chambre des comptes, MM. Paris et l'Escuyer ; de la cour des aides, le premier président et deux conseillers; du corps de la ville, M. le prévôt des marchands et un échevin, etc.

Tous ces messieurs sont partis de Paris le jeudi 4 de mars, avec les passeports et escortes nécessaires, et sont allés à Rueil. Dieu leur doit de leur voyage bon conseil et fin de la guerre. Un échevin est en même temps allé à Gorbeil pour faire venir du blé de deçà, cent muids par jour, à compter du jour de la députation arrêtée, selon la promesse de la reine. On dit, mais je n'en suis pas certain, que, dès que la conférence sera un peu avancée, la reine nous donnera la liberté de tous les passages. J'oubliais à vous dire que le jour où MM. du Parlement furent à Saint-Germain parler à la reine, il y eut après une grande conférence entre MM. le duc d'Orléans et le prince de Condé, avec MM. le premier président et M. de Mesmes, eux quatre seuls, et que ces deux présidents défendirent si vivement et si généreusement le procédé du parlement et de la ville de Paris, que ces deux princes en furent tout étonnés et confus. Dieu sait combien furent là dites de bonnes choses et des plus Unes, et comment l'on fit connaître à ces messieurs du sang royal qu'il avaient encore plus de besoin des bonnes grâces du parlement que toute la France n'avait du

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Mazarin. La reine avait mandé au maréchal de Rantzau qu'il vînt ici avec des troupes : il avait refusé de le faire, alléguant qu'il était nécessaire en son gouvernement de Dunkerque; du depuis on l'a mandé lui-même sans troupes et est venu. Dès qu'il a été arrivé, on lui a donné des gardes, et a été examiné par M. le Chancelier, et en même temps on a dépêché un certain M. de Palluau, créature du Mazarin, prendre possession du gouvernement de Dunkerque; c'est à lui à qui on avait donné le gouvernement d"Ypres, et qui auparavant avait celui de Courtrai, qu'il perdit avec la ville au commencement du siège d'Ypres; il a un frère maître de chambre du cardinal Mazarin.

Nos députés sont à Rueil, où ils confèrent de la paix avec MM. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé, M. le Chancelier, M. d'Avaux, frère du président de Mesmes, M. le maréchal de la Meilleraye et l'abbé de la Rivière. On dit que le maréchal de Yilleroy n'y est point ; on dit que le maréchal de Turenne commence à venir de deçà, et croit-on qu'il se joindra avec M. de Bouillon son frère, et tout ce qu'ils pourront ramasser de force et de malcontents pour faire un corps d'armée pour tâcher d'obliger la reine de leur l'endre leur principauté de Sedan.

Madame la princesse la mère est à Saint-Germain, laquelle tient, avec tout le reste de ce qui est à la cour, si fort notre parti contre le Mazarin, que la reine lui en a fait querelle, et de là ces deux femmes, échauffées sur le Mazarin, se sont fait de beaux reproches l'une à l'autre. On continue toujours ici d'imprimer de nouveaux libelles contre le ^lazarin et tous ceux qui suivent son malheureux parti, tant en vers qu'en prose, tant en fi-ançais qu'en latin, bons et mauvais, piquants et satiriques il n'importe; tout le monde y court comme au feu, et jamais matière ne plut tant que tout ce qui se dit ou se fait contre ce malheureux comédien, bateleur et larron italien, qui est ici en commune malédiction à tout le

[1649] D APRES LA CORRESPONDANCF: DE Gl I PATIN 27

monde, et qui n'est regretté d'aucun, si ce n'est peutêtre de quelques partisans (encore n'oseraient-ils s'en vanter), lesquels voudraient bien être rétablis avec lui, vu qu'il a été par ci-devant leur protecteur, mais le temps en est passé. Ces voleurs publics se peuvent l)ien souvenir des excès du temps passé, lorsqu'ils appelaient les conseillers de la cour des mange-bœufs et des gueux de longue robe. Je prie Dieu qu'il en extermine tellement la race, qu'il ne reste de cette vermine aucun surgeon dans toute la France, et que ceux qui nous suivront et survivront ne voient rien de i)areil à ce que nous avons vu touchant la volerie de ces sangsues publiques.

On dit ici que ce qui dispose les esprits de Saint-Germain et de tout le conseil du roi à se dépêcher de faire la paix, sont les nouvelles qui leur viennent tous les jours des provinces, lesquelles envoient faire leurs offres au parlement de Paris, comme cette semaine ont fait la Champagne, le Poitou, l'Auvergne, la Saintonge et la Bretagne: vous savez que cela va comme le feu qui prend d'une maison à l'autre, et qui enfin consume tout. Un grand seigneur de la cour dit à la reine, le l*"" jour de mars, que le feu s'allumait bien plus aisément qu'on ne le pouvait éteindre, et que si elle ne prenait garde à cet orage, qui n'avait été ému en France que pour un homme, elle verrait en bref toute la France soulevée; qu'elle faisait la guerre à Paris fort mal à propos, vu quelle se ruinait elle-même plutôt que Paris, et que depuis deux mois qu'elle était à Saint-Germain, elle perdait sur les entrées de Paris près de 4 millions, sans la conséquence des autres provinces; que c'était chose fort étrange que tout cela se fît pour un homme seul, étranger, et universellement ha'i.

Enfin la paix a été signée de part et d'autre, c'est-àdire par les députés de la reine et les nôtres, le jeudi 1 1 de mars à neuf heures au soir, et vendredi soir, qui fut le lendemain, MM. nos députés revinrent de Rueil ; et ce même jour-là il y eut dès midi, ici, entrée libre de

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beaucoup de denrées qui étaient arrêtées ici alentour. La paix est avantageuse, utile, bonne pour Paris, autant qu'elle nous était nécessaire, dans le mauvais état auquel nous étions, vu qu'autrement nous en étions réduits à ce point de nous servir de divers secours appelés de loin, qui eût ici tout pillé et tout ravagé, et qui eût achevé de ruiner ce que les Allemands, Polonais et Français et M. le Prince n'avaient pas encore ruiné et détruit par leurs voleries. J'entends néanmoins que les articles de cette paix déplaisent ici extrêmement, tant à MM. les princes et généraux qui sont de notre parti, qu'à plusieurs même de la cour de parlement: si bien que nous voilà en plus grande peine que jamais : MM. nos généraux ne seraient pas marris que notre guerre leur durât longtemps, et qu'on continuât de leur donner beaucoup d'argent, comme on a l'ait jusqu'ici. Paris a dépensé 4 millions en deux mois, et néanmoins ils n'ont rien avancé pour nous ; ils ont mis en leur pochette une partie de notre argent, en ont payé leurs dettes, et en ont acheté de la vaisselle d'argent, lis voudraient C{ue nous continuassions la guerre pour leur intérêt particulier, pour y l'aire leurs affaires, et enfin former une guerre civile très dangereuse, et peut-être perpétuelle, en faisant venir l'étranger en France de plusieurs endroits, qui nous mangera encore de meilleur courage que n'ont fait les Allemands de M. le prince de Condé. Pour les malcontents du parlement, ils disent que la paix de Rueil ne nous est point honorable; mais le roi en aura l'honneur et nous le profit. Le bourgeois impertinent et le peuple malcontent criaillent, mais ils s'apaiseront. Trois articles particulièrement déplaisent à quelques-uns, et pour cet effet MM. nos députés du parlement seulement sont retournés à Saint-Germain, avec belle escorte, en faire remontrance à la reine, afin d'en obtenir quelque modification, comme il y a grande apparence qu'ils l'obtiendront, et même M. le premier président l'a fait croire au parlement, et en ce cas-là notre paix

[|C49] d'après la correspondance de on PATIN 29

vaudra tout autrement mieux que la guerre de tous les princes, et que le secours que l'on nous a tant promis de Normandie et de Poitou, qui a trop tardé avenir. Ils ont charge pareillement de traiter de l'accommodement des princes qui ont suivi notre parti. De ces trois articles, le premier est que le parlement, en corps, irait faire une séance à Saint-Germain, où le roi en personne assisterait, et seierait en son lit de justice, où serait vérifiée la déclaration de la paix avec tous ses articles, et datée de Saint-Germain, en récompense qu'au commencement de la guerre MM. du parlement n'avaient pas obéi à la reine lorsqu'elle voulait qu'ils allassent à Montargis. Le deuxième est de souffrir les prêts pour deux ans au denier douze. 11 n'y a que ceux qui prêteront leur argent aux grands partisans qui y pourront perdre, et infailliblement y perdront, carie roi n'est nul lement en état de payer ses dettes de longtemps, vu l'effroyable profusion qui a été faite de ses finances par tant de voleurs depuis vingt-cinq ans. Le troisième est que MM. du parlement ne pourront faire, le reste de cette année, aucune assemblée générale dans la grande chambre sur matière d'État. Mais à tous ces trois articles la solution y serait aisée, et je pense que la reine, dans le désir qu'elle doit avoir de la paix, les accordera tous trois, et autre chose même, si on lui en demandait. Nouvelles sont ici arrivées qu'il y a eu sédition du peuple à Tours, qui a chassé les magistrats de la ville, et qu'il y a aussi une déclaration du parlement de Toulouse, pour faire adjonction à celui de Paris. Un conseiller présidial de Tours a été tué dans une émotion de la ville, et si la paix ne vient bientôt, j'ai bien peur que la sédition ne s'épande par tout le royaume. Nos députés sont encore à Saint-Germain, en leur conférence pour la paix, où ils ont obtenu une abolition des trois articles de ci-dessus. Mais la paix des princes n'est pas faite, ni aisée à faire, vu que leurs députés, avec ceux du parlement de Rouen, et ceux de M. de Longueville, par-

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lent bien haut et demandent bien des choses qu'il sera malaisé de leur accorder, et entre autres que le Mazarin sorte du ministériat et du royaume. La surséance d'armes se renouvelle, de trois en trois jours, pour achever le traité, et je m'étonne qu'il dure si longtemps. J'ai peur qu'ils n'attendent du secours de quelque part en attendant, pour après nous opprimer plus aisément. Quidquid sit, timeo Danaos et dona ferentes, combien que tous les jours et à toute heure il nous arrive du bien et de la munition de toute sorte et de tous côtés. Les vignerons et autres marchands y apportent ce qu'ils peuvent, tant pour la peur qu'ils ont de la soldatesque, qui ruine tout, que pour ce qu'ils ne paient ici aucune entrée; d'où vient que ceux qui savent combien il entre tous les jours de denrées à Paris disent que la reine a perdu, depuis tantôt trois mois, 20,000 écus par jour pour les entrées de Paris. Je suis, monsieur, votre très humble, etc.

A Cii. Spon. 2 avril 1(540. — C'est pour vous assurer que MM. nos députés sont enfin arrivés à Paris, et qu'ils ont rapporté la paix conclue et arrêtée à Saint-Germain : ils sont ici arrivés le mardi 30 de mars. Le lendemain 31, ils ont fait leur rapport à la cour, laquelle a remis au lendemain jeudi absolu la délibération sur les articles de la dite paix, laquelle a passé, et a été publiée et déclarée : même les feux de joie en ont été commandés d'être faits entre huit et neuf heures du soir, en chaque qusj lier, ce qui a été exécuté avec grande joie et réjouissance de tout le monde, voire même plus grande que je n'eusse pensé. Vous pourrez bien vous imaginer que tout le monde qui est ici, dans une si grande ville, n'est pas de même humeur, les uns prenant intérêt à la paix, les autres à la guerre. Quant à moi, je suis pour la paix et ne puis goûter l'opinion de ceux qui disent qu'il fallait plutôt crever et faire la guerre éternelle, afin de perdre le Mazarin, que de s'accorder comme on a fait.

On me vient d'assurer que la paix durera pour Paris

[iGi'.i] Il APRHS LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN :U

el pour le parlement; mais que le Mazarin n'est pas à la lin de ses maux, qu'il est en aussi grand que i)ar cidevant, pour les puissants ennemis qu'il à la cour, qui sont ceux mêmes qui l'ont favorisé par ci-devant.

A Belin, fils. 17 avril 1649. — Il ne s'est passé jour que je n'aie eu envie de vous écrire, depuis que Dieu nous a donné la paix; mais j'ai tant d'affaires de deçà et tant de malades à visiter, que jusqu'ici je n'ai pu m'acquitter de ce devoir. Enfin je m'y prépare pour vous dire que, malgré Mazarin, nous avons fait bonne chère trois mois durant, et mangé de la viande tout le carême sans offenser Dieu; ensuite de cela, cjue la paix nous est avantageuse en plusieurs façons, et particulièrement en ce que la déclaration du mois d'octobre passé subsiste tout entière, car, pour l'article des prêts au denier douze, c'est une bagatelle. Les partisans sont perdus, et peuvent bien dire avec Virgile : Nous sommes perdus sans 7-essoiirce et la forlune ne peut nous rei-enir. Mais, me direz-vous, le Mazarin n'est pas sorti du royaume comme vous le prétendiez. Cela est vrai; mais donnez-nous patience et un peu de temps : Elle viendra llieure heureuse qui ne pouvait être espérée. Les princes qui l'ont retenu ne veulent pas le laisser aller, afin de le manger eux mêmes quelque jour. M. le -duc d'Orléans et sa femme, le prince de Condé, sa femme et sa mère sont ici; le roi même y viendra quand il voudra...

M. le maréchal de la Meilleraye n'est plus surintendant des finances; sa place n'est pas encore donnée. M. Servien, notre unique plénipotentiaire à Munster, est arrivé à Saint-Germain. L'archiduc Léopold assiège Ypres en Flandre. On dit que M. le comte de Harcourt s'en va pour y commander notre armée. Les huguenots ont fait grand bruit, le jour de Pâques fleuries, à Montauban. 11 y a encore du bruit à Bordeaux... Le roi d'Espagne a perdu tout à fait l'esprit.

32 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [iGl'.l]

A Belin lils, 8 mai 1649. — Je vous fais réponse tant par inclination que par obligation, pour vous remercier du soin que vous avez de me donner de vos nouvelles et de celles de M. votre père, auquel je souhaite de tout mon cœur longue et heureuse vie, comme à mon meilleur ami. Pour notre paix, je vous prie de croire qu'elle est bonne, bien faite, avantageuse et bien stable, et je vous assure que la reine est bien fort détrompée de tous les abus {sic) qui l'avaient induite et portée à bloquer Paris; elle n'est pas prête à recommencer; il lui en coûte plus qu'à pas un; elle sait fort bien le danger dans lequel elle s'était mise, et n'y reviendra jamais. Le Mazarin est son malheur et son démon et le nôtre par conséquent; je ne l'aime non plus que le diable et le tiens pour ce qu'il est, un simple charlatan, un pur faquin, un pantalon à rouge bonnet, un bateleur à longue robe; et néanmoins je vous dirai que, vu l'état auquel sont les affaires à la cour et chez la reine, quand le parlement aurait pu chasser Mazarin, nous n'en serions pas du tout mieux, et n'aurions que du mal en France, jusqu'à ce que M. le prince de Condé, qui est un dangereux compagnon, ait changé desprit et se soit mûri. C'est lui seul qui est cause de tout ce qui s'y est fait de mal : il avait donné sa parole au parlement, et puis, les abandonnant, il a pris le parti contraire pour de l'argent, au lieu d'étouffer un fripon d'étranger, et de travailler pour l'honneur et pour le bonheur de la France. Ceux qui font courir le bruit que l'on recommencera la guerre contre Paris ne savent pas comment vont les affaires; outre que la reine n'en a pas d'envie, ce ne serait point son plus court. J'entends bien ici quelques-uns qui le disent, viais ils ne savent ce qu'ils disent. Les uns sont partisans, les autres ont prêté aux partisans, et tous parlent pour leur intérêt. Les autres ont du blé à vendre, qui voudraient qu'on l'achetât bien cher, et qu'on en fît grande provision, et ainsi des autres. Le roi et la reine sont à Compiègne. L'archiduc

[i649] d'après la corresi'onda.nce de gli patin 33

Léopold bat Ypres de près. Le Mazarin et son capitaine des gardes, M. le Prince, se doivent aboucher à La Fère avec le comte de Pigneranda, plénipotentiaire d'Espagne, pour la paix générale de laquelle tous deux ont besoin. M. le duc d'Orléans est à Blois. Il y a grand bruit à Bordeaux et en Provence aussi. On croit aussi qu'il y en aura en Languedoc où on va tenir les Ltats.

A Ch. Spon'. 14 mai 1649. — Depuis ma dernière que je vous envoyai vendredi, 16 d'avril, en 7 pages, lesquelles contiennent toute l'histoire de notre guerre Mazarine, avec une épitaphe de M. Piètre, enfermée dedans, je vous dirai que ce vendredi même, M. le Prince arriva ici sur le soir sans bruit, et à petite compagnie; et dès le lendemain, qui fut samedi, M. le duc d'Orléans, après avoir couché ici deux nuits, s'en retourna à Saint-Germain. M. le Prince s'en est aussi retourné à Saint-Germain, après avoir été pareillement ici deux jours, et après avoir bien reconnu qu'il est fort haï dans cette ville, pour le mal qu'il y a voulu faire à la défense d'un gros et pernicieux larron, qui mériterait d'être écorché tout vif par la populace. Ce M. le Prince y est venu pour faire mine; je ne sais si bientôt il y reviendra. Comme tous les esprits sont encore trop échauffés et malcontents, je crois qu'il vaudrait mieux qu'il s'absentât un peu, et qu'il s'en alhU plutôt gagner quelque bataille ou prendre quelques villes en Flandre ou en Catalogne. Toute la cour est à Saint Germain. M. le Maréchal de La Meilleraie qui n'est plus surintendant, est ici. C'est chose certaine qu'il est mal avec le Mazarin et à la cour. 11 est allé voir M. de Beaufort en sa maladie. Les femmes, sachant que c'était lui, et se

1. Cette lettre ne figure pas clans Véd. de nio : on y trouve en retour une lettre de la même date qui est donnée, dans l'éd. Réveillé-Parise, comme étant adressée à Falconet, alors qu'on y remarque les initiales G. S. (t. I, p. 41).

â4 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'^ SIÈCLE [l649]

souvenant des barricades du mois d'août passé, ont commencé à crier qu'il fallait le tuer à coups de couteau, ce qu'elles auraient pu faire s'il ne fût rentré tout à l'heure dans son carrosse et ne s'en fût vitement enfui.

On imprime ici la harangue funèbre de M. de Chàtillon, qui fut tué à Chàtillon, le 8 février, et laquelle fut prononcée à Saint-Denis. L'auteur est un P. Faure, cordelier, suivant la cour en qualité de pensionnaire de la reine, et qui voudrait bien être évêque. C'est celui qui dit à la reine fort effrontément, comme tous les moines, qu'en assiégeant et affamant Paris, elle ne faisait pas un péché véniel, dont il a été sanglé bien serré par un libelle qui a été fait exprès contre lui. Et fiezvous à la théologie de telles gens, qui n'ont ni honneur ni conscience!

A Falconet '. 14 mni 1649. — Le roi, la reine et messieurs les princes sont à Saint-Germain, où ils délibèrent s'ils devaient venir à Paris, parce qu'ils sont bien avertis que le peuple hait le prince et le cardinal Mazarin. Pour le roi, il est notre maître; il nous fera l'honneur de nous venir voir quand il voudra; il sera le bien- venu; mais pour Mazarin, s'il est bien conseillé, il n'y viendra pas; la mémoire est toute fraîche des cruautés qu'il a fait faire, ou qu'on a faites pour lui à l'entour de Paris. On croit fort ici qu'il en eût fait davantage s'il eût été le maître autant qu'il l'eût souhaité; mais celui qui gai^de la lune des loups nous en a préservés. Ceux qui le veulent excuser disent qu'il ne les a faites que pour nécessité, et qu'il n'en veut qu'à la bourse. J'y ai perdu 2000 écus en un article, sans peut être qu'il le sache et sans savoir à qui m'en prendre. Ma maison des champs a été dévalisée par ses soldats. Ma femme, qui en faisait

1. Cette lettre qui figure dans l'éd. de 171o, I, p. 41, y est indiquée comme adressée à Ch. Spon.

[i649] d'après la cohrespondance de gui patin 3o

ses délices, voiidrail que le cardinal Mazarin ireùt jamais passé Casai, et que sa belle maison de Cormeilles n'eût pas été pillée.

On ne parle ici que de M. le duc de Beaufort, pour qui les parisiens, et particulièrement toutes les femmes, ont une dévotion très particulière. Comme il jouait à la paume, dans un tripot du marais du Temple, il y a quatre jours, la plupart des femmes de la Halle s'en allaient par pelotons le voir jouer et lui faire des vœux pour sa prospérité. Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s'en plaignaient, il fallut qu'il quittât le jeu et qu'il vînt lui-même à la porte mettre le holà; ce qu"il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer; et, s'apercevant que l'une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit : « Eh bien! ma commère, vous avez voulu entrer; quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent? » Elle lui répondit aussitôt : « Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voilà et moi nous avons apporté 200 écus, et s'il en faut davantage, je suis prête d'en retourner quérir encore autant. » Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu'elles en avaient à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes. Deux jours après, passant près de Saint-Eustache, une troupe de femmes commença à lui crier : « Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, cjnelque chose que vous dise ou que vous fasse M. de Vendôme. S'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien; nous vous ferons tous les ans une pension de 60 000 livres dans la Halle ». H a dit tout haut que si on le persécutait à la cour, que pour être en assurance il viendrait se loger au milieu des Halles, où plus de vingt mille hommes le garderaient. Cette rencontre a donné plus de divertissement que de peur; mais voici bien pis. Ce prince, âgé de trente-

36 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [l649]

deux ans, s'étant échauffé, a bu du vin et de la bière, et a souffert une grande douleur de reins, durant laquelle il a plusieurs fois vomi. Dès que cela a été su dans Paris, le peuple a cru qu'il avait été emiDoisonné par ordre du xMazarin. La maison fut aussitôt remplie d'une infinité d'hommes et de femmes; même M. de Vendôme, son père, qui est ici présent, a cru qu'il y avait du poison; et, sur ce que les médecins assurèrent qu'il n"y en avait point, il les avertit qu'ils y devaient prendre garde de plus près, que ce poison était italien et que les Italiens étaient plus fins empoisonneurs que les Français. Mais enfin il est guéri, et les Italiens sont justifiés de ce dont on les soupçonnait.

A. Falconet K 28 mai 1649. — Je fais réponse à la vôtre, datée du 27 d'avril, que je reçus il y a environ douze jours, et ce peut être de la part de notre bon ami M. de Varennes, lequel, nous étant rencontrés par hasard ensemble quelques jours auparavant, et m'étant enquis de lui touchant votre santé, me dit qu'il avait un procès à solliciter pour vous; je lui fis promettre qu'il m'en avertirait, afin que je prenne ma part de la sollicitation, ce que je ferai daussi bon cœur que vous avez désiré que j'allasse à Lyon durant notre guerre; ce que j'aurais infailliblement fait si j'eusse été réduit à quitter Paris; mais le mal n'a jamais tourné de ce côté-là, et il n'y a point d'apparence quil y pût venir. La reine même, le Mazarin, M. le Prince, M. le Chancelier, et tous les autres chefs du parti contraire ayant pressé pour la première conférence (laquelle conclut la paix le H de mars), se voyant à la veille d'une révolte générale par toute la France, et l'Espagnol près de Paris; en quoi ils firent fort bien de terminer la guerre, autrement tout était perdu pour eux.

1. Lettre indiquée dans l'éd. de 1713, I, 4o comme adressée (C. S.) à Ch. Spon.

[l649] d'aF'HÈS la correspondance de nui PATIN 37

S'il se présente quilque occasion d'aller jamais à Bourbon, je m'échapperai pour aller voir à Lyon mes meilleurs amis. En attendant je vous remercie du bon soin particulier que vous avez eu de moi durant notre siège; mais je n'ai point reçu d'autres lettres de vous que celle dont je vous ai fait mention. J'ai envoyé à notre bon ami M. Spon, depuis huit jours, deux ballots, où il y a pour vous un Riolan in-folio, avec les deux thèses que mon fds a répondues cet hiver passé; il lui en reste une troisième pour l'hiver prochain, laquelle sera de Lue venerea. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mon fils; il l'erait bien s'il voulait, mais il n'aime guère à étudier; il est volage et aime à courir... mais j'espère qu'il s'amendera et qu'il mûrira. Il est encore jeune, il n'aura vingt ans que le mois d'août prochain; je souhaite qu'il devienne sage de bonne heure, et qu'il puisse mériter quelque jour votre faveur et vos bonnes grâces. Mon second, nommé Charles, est bien plus posé et aime l'étude davantage; il est savant en grec, en philosophie, en géographie, en droit; il est avocat reçu au parlement, dès l'an passé; et n'a pas encore dix-sept ans. Il est vrai qu'il n'est encore que du nombre des écoutants, mais il fait fonds pour être écouté quelque jour, s'il en vient jusque-là : aussi fautil que les avocats soient ici merveilleusement savants pour oser paraître entre de si habiles gens que nous avons ici. Mes deux autres petits étudient aussi avec application; mais je vous assure que tous quatre n'ont bougé d'ici durant la guerre, et que celui qui s'est présenté à vous était un imposteur. Mais Dieu le veuille bien garder de mal; j'ai plus de pitié de lui qu'autre chose, c'est quelque pauvre écolier à qui la nécessité a fait commettre cette imposture; je vous ai pourtant bien de l'obligation de l'offre que vous fîtes à cause de moi à ce pauvre menteur.

Je ne vous saurais rien dire des affaires d'État, vu qu'il n'y a rien de nouveau. Le roi, la reine, le Mazarin,

38 LA FUAXCR AU MILIEU DU XVII" SIÈCLE [ifiio]

les princes, sont à la cour, qui est à Compiègne. Les Espagnols ont repris Ypres dès le 12 mai; on dit qu'ils menacent Dunkerque, et je crois qu"à la fin ils pourront Jjien aussi le reprendre, puisqu'on les laisse faire ainsi, tandis que cinq ou six provinces crèvent de soldats qui ruinent la campagne, et que le Mazarin n'a pas le crédit de faire entrer dans le pays ennemi pour s'opposer aux forces des Espagnols, qui ne sont que fort médiocres. Mais c'est folie de nous plaindre; il faut nous résoudre à voir arriver la menace que la sainte écriture nous a faite : Vœ tibi, terra, cujus 7'ex puer est, et in quâ principes comedant mane! Malheur à la terre qui est gouvernée par une femme; malheur encore plus grand à celle qui se laisse gouverner par un étranger! Juste Lipse a fort bien dit dans ses Politiques : Effatum hoc habe, ut in quam domiim vespillones veniunl, signum est funeris : sic reipuhlicae labentis, ad quam fulciendam ndhibentur peregrini. Ce que je tiens pour très vrai et dont je ne doute nullement, principalement quand ils sont de la trempe du INIazarin, qui est un grand larron, fort ignorant en tout, et principalement au métier dont il se mêle; mais au reste grand hâbleur, grand fourbe, grand comédien, bateleur de longue robe et tyran à rouge bonnet. Mais, à notre grand malheur, il n'est pas le premier de sa race, ni peut-être le dernier, vu la nouvelle qui vient d'arriver de Compiègne, que M. de Vendôme et le Mazarin sont fort bien d'accord ensemble; que le dit sieur de Vendôme s'en va être amiral de France, avec une survivance pour son fils aîné, M. de Mercœur, à la charge que ce M. de Mercœur épousera l'aînée des nièces du Mazarin, qui donne pour cet effet à sa nièce, en don de mariage, 100 000 écus, et la reine 200 000 livres; ledit M. de Mercœur sera aussi vice-roi de Catalogne, où il ira bientôt après qu'il aura consommé le mariage avec cette nièce qui est encore à Sedan. Dans la maison de M. de Vendôme, il n'y a que le père et le fils qui aiment ce mariage : Madame de

[lG40] Ii'aPRÈS la COnUESPONDAN'CE DE GCI l'ATIN 39

Vendôme, Madame de Nemours sa fille et M. le duc de Beaufort, notre brave général, se l>andent Tort contre ce mariage; mais je pense que leur opposition n'y servira de rien. On parle aussi de marier le dit M. de Beaufort à une Barberine, fdle du prince préfet qui mourut ici de phtisie, il y a environ deux ans; celle-ci est un peu de meilleure maison, elleest nièce d'un pape etde plusieurs cardinaux. D'ailleurs M. le prince de Coudé demande aussi quelque chose de son côté, savoir la charge de connétable, Sedan, La Bochelle et Blaye. Il pense qu'on ne manquera pas de lui donner quelque chose, afin de le retenir dans le parti de la cour, et de peur de le mécontenter. Toutes ces infâmes alliances me font avoir pitié des princes, qui sont si lâches et si peu courageux, qu'ils ne dédaignent pas de se soumettre à la dive fortune, et, pour un peu de crédit, adorer le veau d'or.

A Bélin Fils. 5 juin 1G49. — Pour réponse à la vôtre, je vous dirai que ceux de Bordeaux qui assiégeaient Libourne y ont eu du pis, et que M. d'Espernon les a dissipés, et néanmoins on dit que la reine a envoyé un nouveau commandement d'abattre les fortifications de cette place, afin de mettre la paix partout. Le roi, la reine, le Mazarin sont à Compiègne; on dit qu'ils s'en vont à Amiens en prendre le gouvernement pour le Mazarin sur le maréchal de Chaunes, qui ne le veut pas rendre autrement, et qui veut tâcher d'attraper aussi les autres places de cette province. M. le Prince est à Chantilly. Toutes les troupes ont passé la rivière de Saône et entrent dans le pays ennemi. Les Suisses grondent bien fort qu'ils ne reçoivent aucun argent.

A Cn. Spon. 7 juin 1649. — Depuis ma dernière, datée du vendredi 14 de mai, je ne vous puis dire autre chose, sinon que l'archiduc Léopold a repris Ypres le H de mai. Il s'en va assiéger Dunkerque : s'il le prend encore aussi aisément qu'il a obligé Ypres de se rendre, aurons-

40 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [iGiO]

nous pas grande obligation à la conduite et au gouvernement politique de ce très grand, très incomparable et éminentissime cardinal Mazarin, qui fait si bien nos affaires, que rien ne se peut mieux pour le profit des Espagnols? Il assiège Paris, il emplit la campagne de France de troupes et de soldats plus déréglés que ne seraient les Turcs, et néanmoins il n'a personne pour opposer en Flandre à nos ennemis, tandis que le Poitou, la Provence et la Guyenne, le pays du Maine, la Normandie, la Picardie et la Champagne, sont pleins de gendarmes, sans aucune nécessité, qui ruinent et ravagent tout.

A Garnier. docteur médecin (à Lyon). iSjuin 16i9. — Je viens de recevoir la votre qui m'apprend que vous avez reçu celle dont j'étais en peine. Pour des pièces Mazarines, n'en attendez pas de moi; je n'en achète aucune, quoique j'avoue qu'il y en a de bonnes; mais il y en a aussi une infinité de mauvaises. Trois libraires du Palais se disposent à en faire un recueil, où l'on ne mettra que les bonnes. Ceux qui décrient le parti de Paris en parlent avec passion et ignorance; c'est un mystère que peu de monde comprend. Le Parlement a fait de son mieux, et s'est fort bien défendu du siège Mazarin, sur la parole que leur avait donnée M. le Prince qui a tourné casaque. Les généraux ne voulaient que faire durer la guerre et faire entrer l'Espagnol en France. M. le Prince avait un autre dessein qui n'a pas réussi. Le siège de Paris ne lui servait que de prétexte, car qu'est-ce qu'il a fait ? Il a pris Meudon, Charenton, le Bourg la-reine et le tout sans canon. Il n'est mort personne de faim dans Paris, pas même un mendiant; pas un homme n'y a été tué; cinq mois durant personne n'y a été pendu ni fouetté. Le Parlement et la ville sont demeurés dans le respect et le service du roi; et comme la reine et ceux de Saint- Germain virent la grande union qui était dans Paris et les dangers dont ces émeutes nous menaçaient, on tint

[l6i9] n'APRÈS LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 41

prudcmm-nt une conférence à Saint-Germain qui établit la paix. Il y en a c[ui disent que le Mazarin ira dans la Flandre en qualité de généralissime pour quelque temps, mais il n'y a point dapparence qu'il semble quitter la reine et qu'il ose si fort se fier à sa bonne fortune, qui le pourrait abandonner en ce cas-là, vu qu'en son absence quelqu'un se pourrait présenter qui détromperait la reine, lui faisant connaître comment ce pantalon de longue robe, ce comédien à rongé bonnet, est cause de tous nos maux et de la ruine de la France.

A Belin fils. 19 juin 1640. — On dit ici que le roi et toute la cour sont sortis de Compiègne pour aller à Amiens, mais nous n'avons pas encore lettre qu'ils y soient arrivés. Ceux de Bordeaux sont en paix et ont mis les armes bas. M. d'Espernon y est entré avec 200 chevaux, et y a profité; au moins l'avantage a semblé être de son côté, par la division qui a été entre le peuple et le parlement. Nous avons ici été plus sages et plus heureux : la Reine a envoyé M. de Comminges, lieutenant des gardes, y faire exécuter les articles du traité de paix, à la place de M. d'Argenson, qui avait tout gâté. Elle a aussi envoyé en Provence M. d'Étampes de Valencey, conseiller d'État, pour pacifier la province, laquelle est toute en armes contre le gouverneur qui est le comte d'Alais. Aix, Arles et Marseille se sont de nouveau réunies ensemble pour s'opposer aux efibrts et aux entreprises de ce tyranneau.

A Falconet. 22 juin 1()49. -— On ne parle plus ici du mariage de M. de Beaufort avec la fille du préfet Barberin et cela est mis au rang des péchés oubliés. Le mariage de M. de Mercœur n'est ni fait ni à faire, il est pendu au croc, sauf à en être retiré et exécuté : nous ne savons ce que c'est, mais il ne se fait pas et peut-être que jamais il ne se fera, peut-être que si; voilà comment vont les affaires de la Cour. Pourquoi saurions-nous ce

42 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [iGig]

que CCS gens feront à l'avenir, puisqu'ils ne le savent pas eux mêmes"? Toute leur vie n'est qu'une comédie déréglée et qui n'a aucun acte certain. Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont à Amiens. On dit que le cardinal s'en va faire un voyage à Arras; les uns disent que c'est pour la paix, les autres pour une trêve de douze ans. Je ne pense point que la reine revienne sitôt à Rueil.

A Cii. Spon. 13 juillet 16'f9. — Depuis ma dernière du 18 de juin que j'adressai à M. Ravaud pour vous être rendue, je vous dirai que la reine, étant à Amiens avec le roi et le Mazarin, y a reçu tant de plaintes et de clameurs du mauvais traitement que les gens de guerre faisaient en ces quartiers-là, .qui tuaient, volaient et bridaient des villages entiers, même l'évêque de la ville lui en a parlé si sérieusement qu'elle en a eu honte, elle ne savait que répondre, d'où vient qu'elle a délibéré de quitter ladite ville, sous ombre de la petite vérole, et de s'en revenir à Compiègne : et néanmoins ce ne sera qu'après que le Mazarin aura fait un voyage à Péronne pour donner ordre au siège que le comte de Ilarcourt a mis devant Cambrai le 24 de ce mois.

Ce voyage ne s'est point fait, mais il a conféré avec M. de Ilocquincourt, gouverneur de Péronne, au milieu d'un champ, avec otages de part et d'autre, et se sont rendus au lieu désigné, accompagnés chacun de trois cents cavaliers. Enfin la reine a ramené le roi et son pantalon rouge à Compiègne, où la cour est fort petite à cause de la grande cherté de toutes choses, jusque au foin, dont la boite y a été vendue trente sols. Joint que comme les officiers ne sont point payés de leurs gages, il y en a fort peu près du roi.

Le mariage de la Mazarinette aînée avec M. le duc de Mercœur est tout à fait rompu encore une fois. Le Mazarin dit que M. de Vendôme ne le peut pas beaucoup fortifier de son alliance : !M. de Vendôme dit qu'il n'a

[l6i9l iVM'nÈS LA COnRE^^r'ONnAXCE DE GUI PATI.X 5-3

que faire de ce mariage, et qu'il voit Ijien qu'on ne saurait tenir tout ce qu'on lui fait espérer, ni lui donner l'argent qu'on lui promet; ainsi tous deux se quittent l'un l'autre.

Le vendredi deuxième jour de juillet, il est entré deux mille Espagnols dans Cambrai sans que les nôtres y aient fait aucune résistance; on dit seulement que ça été par trahison de quelques allemands, que l'on dit pourtant se fort bien défendre de ce crime. Quoi qu'il en soit le siège est levé, et si ce n'est la faute des allemands ni des français, aussi n'est ce pas la mienne. C'est le malheur du .Mazarin qui nous porte tous ces guignons ; je ne sais ce que fera notre armée dorénavant. On dit que le général Erlac est retourné à Brisach. On se uioque ici du Mazarin, et de sa fortune et de sa belle conduite. M. le Prince est encore en Bourgogne: M. le duc d'Orléans a été ici quelques jours, puis s'en est retourné à Compiègne.

M. le duc d'Orléans a été ici quelque temps en qualité de médiateur et de pacificateur, et a été vu par M. le coadjuteur, et par plusieurs du Parlement. Il a vu aussi M. de Beaufort qu'il a voulu induire et i)Ousser d'aller à la cour : il ne Va pas cru.

M. notre coadjuteur a été à la cour, où il a vu, salué et harangué la reine, laquelle a paru être touchée du discours qu'il lui a fait. Il n'y a point vu le Mazarin comme il lavait stipulé avant que de partir, qu'il ne Tirait point voir : aussi ne lui en a-t-on pas parlé.

Le bon duc Gaston a fort invité M. le duc de Beaufort d'aller à la cour sur sa parole; mais l'autre y a sagement et prudemment résisté, et lui a dit qu'autrefois M. le maréchal de Montmorency s'était perdu sur sa parole, que le comte de Soissons, du depuis, en avait fait autant, et que depuis quatre mois le maréchal de Rantzau avait quitté son gouvernement de Dunkerque, et était venu à la cour sur sa parole, où aussitôt il fut arrêté, mis prisonnier, comme il est encore dans le bois de V'incennes,

44 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'-^ SIÈCLE [l649]

sans ce qu'il y sera à l'avenir; qu'il le priait fort bien de l'excuser, mais que sur sa parole il ne sortirait point de Paris, où il savait bien qu'il était aimé et chéri : et à toutes ces raisons, le bon duc n'a point eu de quoi répondre, et s'en est allé à la cour.

Le ^Mazarin est tellement haï partout, que l'on pourrait apparemment juger qu'il ne durera plus guère, et même il semble que nous allons entrer en de tels désordres par toute la France qu'il faudra même que la reine l'envoie hors du royaume.

On parle ici d'États généraux pour remédier aux provinces désolées; on parle aussi de nouveaux partis et de soulèvement contre lui de quelques princes et de quelques provinces; même il y a eu ici des députés de votre religion qui ont présenté une longue requête et un grand cahier de plusieurs plaintes à M. le Chancelier, lequel se trouvant pressé, et comme en appréhension des désordres qui peuvent arriver, s'excusa fort doucement à eux d'y répondre, leur alléguant que c'était une affaire d'État, et qu'il fallait aller pour cet effet à la cour, où il y a encore d'autres empêchements.

On n'imprime plus ici de pièces mazarines tant le lieutenant civil a persécuté rudement les imprimeurs, dont même il en a plusieurs encore dans les cachots, et entr'autres deux fils avec leur mère nommée la veuve Meusnier, dont l'aîné a été condamné d'être pendu, la mère d'assister au supplice, et bannie après avoir eu le fouet par les carrefours, et l'autre fils aux galères. Ils en ont appelé à la cour, où l'on ne se hâte point de les juger, d'où Ton conjecture qu'on veut leur faire grâce, au moins ne les pas traiter si rigoureusement qu'a fait le lieutenant civil. M"^" de Chàtillon, veuve de celui qui fut tué à Charenton le 8 de février dernier, est accouchée d'un fils; voilà un cinquième rejeton descendu de Gaspard de Coligny, amiral de Chàtillon, qui fut tué à la Saint-Barlhélemy, l'an 1572.

Quand je pense à vous et par conséquent à Lyon,

[l(U9j d'après la correspondance dé gui patin 4a

j'aurais bien envie d'y aller, de vous y embrasser et vous y entretenir. Je sais bien que l'aspect d'un si beau pays peut contenter en quelque façon la curiosité d'un homme : une si grande ville, deux belles rivières, la rapidité du Rhône, tant d'honnêtes gens qui sont dans votre ville, tant de beaux livres qui se peuvent trouver... mais tout cela n'est rien au prix de la joie que j'aurais de m'entretenir en particulier avec vous, dans votre cabinet.

A Belin Fils. 21 juillet 1649. — Le roi, la reine, Gaston, le Mazarin et toute la cour sont à Compiègne. M. le Prince est encore en Bourgogne. On dit que le Mazarin est allé à Saint-Ouentin traiter avec Pigneranda, pour accorder d'un lieu à l'aire la paix; M. de Lionne, secrétaire de la reine, est aussi allé à Bruxelles. Je ne sais si le Mazarin osera bien entreprendre de c{uitter la reine, vu que cette place lui est si précieuse. Pour la paix je ne pense pas qu'il la fasse jamais : il ne mérite pas que Dieu lui fasse cette grâce, joint qu'il n'en a pas l'esprit; de même, je pense que ce n'est pas son plus court, je la souhaite néanmoins de tout mon cœur : si elle n'est bonne pour lui, elle le sera, aussi bien qu'elle est nécessaire, à toute la France.

Samedi dernier de grand matin, un imprimeur nommé Morlet fut ici surpris imprimant un libelle diffamatoire contre la reine, sous ce titre : La custode du Ut de la reine.... 11 fut mis au Ghàtelet, et dès le même jour il fut condamné d'être pendu et étranglé. Il en appela à la cour : lundi on travailla à son procès; hier mardi il fut achevé, et sa sentence confirmée. Quand il fut sorti de la cour du palais, le peuple commença à crier, puis à jeter des pierres, à frapper à coups de bâton et d'épée sur les archers, qui étaient en petit nombre. Ils commencèrent à se défendre, puis à se sauver; le bourreau en fît de même : ainsi fut sauvé ce malheureux, et un autre qui était au cul de la charrette, qui devait avoir le fouet

46 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII^ SIÈCLE [l649]

et assister à l'exécution de Morlet. Il y eut un archer de tué, plusieurs fort blessés. Le désordre est toujours fort grand en Provence; les députés des États du Languedoc fort mal contents. On dit que la reine a dit, de sa propre bouche, qu'elle aimait mieux périr que de rentrer dans Paris; c'est qu'elle n'oserait y venir sans le Mazarin, qu'elle n'ose abandonner.

A Cii. Spon. 10 août 10 19. — M. le chancelier, qui est toujours ici. a été d'avis que M. le prévôt des marchands, accompagné de quelques échevins, colonels de la ville, conseillers de l'hôtel-de-ville, et autres, fissent une célèbre députation à Compiègne vers la reine, afin de la supplier de vouloir ramener le roi son fils à Paris : ce qu'ils ont fait. Elle leur a promis d'y revenir bientôt, mais qu'elle veut seulement auparavant donner ordre à l'armée, qui est sur la frontière. Les six corps des marchands y sont allés aussi lui remontrer que si elle ne revient à Paris, tout le commerce s'en va cesser.

Elle a bien envie d'y revenir, et néanmoins s'en fait prier : elle voit cfue toutes les affaires manquent.

Il y a eu ici du bruit au parlement depuis quelques jours, pour des lettres que le parlement de Provence a écrites à celui de Paris. Les conseillers qui les ont reçus demandent que lecture en soit faite en plein parlement, les chambres assemblées; à quoi résiste depuis trois jours le premier président, qui ne veut ni ne peut souffrir cette assemblée des chambres. La délibération en est remise à demain mercredi. Les mazarinistes font ici courir le bruit que les affaires sont apaisées et que tout est d'accord en Provence, mais les gens de bien disent que non. Le comte d'Alais est ici fort détesté et haï, et encore davantage sa femme, que l'on dit être une méchante diablesse. Quelques uns disent ici que ceux de Provence ne sont pas à plaindre, vu que combien qu'ils nous eussent donné adjonction durant notre guerre, néanmoins sans faire autre chose, il nous abandonnèrent

[l6i9] d'après la correspond VNCE DE GUI PATIN 47

et firent leur accord sans nous en parler, dès le 21 de févriei', qui était un temps où les mazarins commençaient déjà fort bien de se lasser de la guerre, et oîi nos affaires étaient apparemment très bonnes, et que nous étions les plus forts; mais, à vous dire vrai, je ne veux point pour cela de mal à ces pauvres Provençaux, qui firent leur accord de la sorte, peut-être y étant fort pressés d'ailleurs, peut-être y étant obligés par quelques conditions avantageuses que le conseil et les ministres mazarins leur offraient, qu'on ne leur a pas tenues; tout au moins je les plains comme bonnes gens, et qui ont fait ce qu'ils ont fait pour le bon parti. On dit que la peste est bien forte à Marseille; cùt-elle, la méchante bête, bien dévoré le comte d'Alais et sa femme, et tous ceux qui sont de leur parti, qui ont si cruellement détruit et ravagé ce pauvre pays!

Si bien que l'on dit d'un côté que les partisans, pour leur fait, et tous les courtisans et officiers du roi pour leur intérêt, portent fort la reine à revenir, pour tâcher de rétablir leurs affaires à Paris, d'autant que quand elle y sera, les bourses se pourront délier, que Ton tient aujourd'hui fermées et cachées par toute la France, sous ombre de soupçon que l'on a, non sans grande apparence, que la reine a encore quelque mauvais dessein, tant sur Paris, que sur d'autres provinces, dont Bordeaux et Aix servent de forts exemples. 11 y en a pourtant ici qui disent qu'elle ne reviendra point. Je ne me mêle point de prédire in re tam forluita, mais je pense que la nécessité de ses affaires l'y portant, elle viendra ici prier Dieu à Notre-Dame le 15 du présent mois, ou le 8 du futur, par la dévotion singulière qu'elle a en cette bonne Mère de Dieu.

On dit fort ici que M. le duc d'Orléans fait tout ce qu'il peut afin de faire ici ramener le roi, et qu'il a dit au Mazarin qu'il fallait que cela fût pour le bien du roi et de tout le royaume, qui lui a répondu : « Ah ! monsieur, vous voulez donc tout perdre"? »

48 LA IFRANCE AU MÎLIËIJ DU XVII^ SIECLE [l649]

Il y a eu du bruit, à la fin du mois passé, à Romorantin, petite ville de Sologne, entre Bourges et Orléans; quelques maltotiers y ont été tués et massacrés. M. le Chancelier, qui connaissait celui qui avait été cause de ce tumulte, a bien prudemment donné ordre de l'attraper, ce qui a été fait, il a été conduit à Monlargis, où son procès lui a été fait, et condamné à mort; mais, quand on est venu pour l'exécuter, le peuple l'a délivré.

On dit que le roi sera ici pour la demi-août, à cause de la nécessité de ses affaires, dont tout le monde se réjouit de deçà.

A Falgonet. 12 août 1649. — Vous avez été malade, vous en êtes guéri : sit nonten Domini benedictum. J'approuve fort l'usage des bains d'eau tiède, nz dinthesi calculof^a, après les grands remèdes, comme vous faites; mais je pense que le meilleur de tous, et le grand secret qui soit en cette affaire est la privation du vin, vu que le vin est la chose du monde la plus propre à engendrer du sable et de la pierre : c'est la raison qui m'oblige à ne boire que de l'eau, ou du vin bien trempé, ayant peur aussi de la pierre, qui est, comme vous savez, le bourreau des littérateurs; avec cela cinq ou six bonnes saignées de précaution par an, et autant de breuvages faits de casse et de séné, avec une once de sirop de roses pâles, achèveront et accompliront le mystère d'une parfaite santé, telle que je vous la désire.

A Ch. Spon. 20 août 1649. — Enfin la reine est revenue à Paris, et y a ramené le roi, à la sollicitation des deux princes du sang, qui l'y ont obligée, combien qu'elle n'en eût point d'envie, et le Mazarin encore moins. Il est ici arrivé le mercredi 18 de ce mois, à huit heures au soir, dans un grand carrosse qui était fort plein, dans lequel étaient entre autres avec lui, M. le duc d'Anjou, M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, et le Mazarin, qui était si honteux, qu'il se cachait, et qu'on ne voyait

[icio] d'après la correspondance de gui patin 49

presque point. Il y avait aussi la reine, M'"" la duchesse d'Orléans, M''^ et M™*^ la princesse de Condé, la douairière; on y ajoute encore M. le maréchal de Villeroy. Plusieurs compagnies de la ville lui furent au devant, et entra par la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusque par delà les Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie (en laquelle fut tué le feu roi Henri IV), et passant tout le long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le palais Cardinal, et tout ce voyage se fit avec tant d'acclamations du peuple et tant de réjouissance, qu'il ne se peut davantage. Moi-même qui vous parle, qui hais naturellement les cérémonies et les grandes assemblées, voyant le grand bruit qu'il y avait dans la ville, et la part du contentement que tout le monde y prenait, j'y fus aussi, et y vis du monde de toute façon, au plus grand nombre que je vis jamais. La reine dit, le soir, en soupant au palais Cardinal, qu'elle n'eût jamais cru que le peuple de Paris eût tant aimé le roi. Dès ce même soir, M. le duc de Beaufort fut saluer le roi et la reine, qu'il n'avait point encore vus depuis qu'il fut sorti du bois de Vincennes; mais il ne vit point le Mazarin. Néanmoins par l'accord que M. de Vendôme, son père, a traité pour lui avec la reine, il est accordé et a promis qu'il ira voir ledit Mazarin, quand la reine le lui voudra commander. Dés le lendemain jeudi, 19 août, tous les ordres et les compagnies de la ville furent saluer et conqjlimenter la reine de son retour, et d'avoir ramené le roi à Paris. M. le coadjuteur (qui avait fait son accord un mois devant, et qui pour cet effet avait tout exprès fait un voyage à Compiègne) l'a harangué au nom du clergé; M. le premier président pour le parlement; M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes, pour sa compagnie; M. Amelot, premier président de la cour des aides, pour la sienne; M. le lieutenant civil, pour le Chàtelet; M. le prévôt des marchands et les échevins, pour l'hôtel-de-ville. Ce dernier est loué d'avoir fort bien

50 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [l649]

parlé; mais surtout a été remarqué et hautement loué par tous les auditeurs. M. de Nicolaï a fait une fort bonne harangue à la reine, touchant sa régence et les lois de bien régner, et lui a montré comment de tout temps les rois n'ont été malheureux que par les mauvais conseils qui leur ont été donnés et suggérés par des conseillers ignorants et intéressés. Le même homme, qui a ouï toutes les harangues, dit que le Mazarin n'a assisté qu'à quelques-unes d'icelles, et qu'il est fort triste, pâle et défait. Quoi qu'il en soit, c'est chose certaine que c'est bien malgré lui que le roi et la reine sont revenus à Paris, et qu'il Teût empêché s'il l'eût pu. 11 est l'objet de la haine publique, et est en chemin de devenir aussi malheureux qu'ait jamais été le marquis d'Ancre. Trois jours avant son arrivée, il fit encore tout ce qu'il put à Compiègne pour empêcher ce retour, et avait gagné la reine à cet effet; mais les deux princes ont renversé tous ses desseins; et a été trop heureux d'avoir sa part dans le carrosse du roi, in quo uno il a trouvé son assurance. On dit que les princes ne le gardent que pour le manger bientôt, et qu'ils le souffrent, comme Dieu souffre le péché, pour enfin le punir. Quoi qu'il en soit, le pauvre diable traîne son lien, et croit qu'il ne l'échappera point : tôt ou tard cela lui arrivera. Il est trop haï et est cause de trop de malheurs. J'aime mieux être pauvre maître es arts, comme je suis, voir même être condamné au pain et à l'eau, pourvu que je sois dans mon étude, que d'être Mazarin et auteur de tant de maux, comme est ce malheureux ministre.

A Belin fils. 27 août 1649. — Je vous dirai que le roi est ici arrivé le 18 de ce mois, en compagnie assez médiocre, ayant dans son carrosse la reine-mêre, le duc d'Anjou son frère, M. Gaston et sa femme qui est la . duchesse d'Orléans, le prince de Condé et quelque autre avec le Mazarin, contre lequel le peuple n"a rien dit, tant il est réjoui de voir le roi, qui en était même, en

[i6i9] d'après la correspondance de gui i>ati.\ ;ii

son individu royal, très fort réjoui pareillement, tout étonné de tant d'acclaujations d'un peuple que l'on avait tâché de lui rendre si odieux. On n'a jamais vu à Paris tant de réjouissances, qui est de quoi la reine, qui voulait nous affamer il y a six mois, a été fort étonnée voyant une si grande bonté du peuple de Paris, si bien que les voilà revenus pour tâcher de se remettre sur leurs affaires qui sont fort délabrées et qu'ils ne peuvent réparer hors de Paris, combien que la reine et le Mazarin aient bien eu de la peine à se résoudre d'y revenir, tant ce bourreau d'Italien avait peur de sa peau. Maintenant il ne songe plus à nous assiéger, mais plutôt à donner ordre qu'il ne soit assiégé dans sa maison, comme il serait bientôt s'il grondait tant soit peu. Nous sommes désormais assurés qu'il n'ira plus au Palais faire vérifier de nouveaux impôts ni de nouvelles créations d'offices. Il y eut hier un an qu'il fît emprisonner deux très hommes de bien, savoir M.M. du Blancmesnil et de Broussel, après un Te Deuin que le peuple de Paris lui fit déchanter dès le lendemain bien généreusement; il l'échappa belle dès ce temps-là, et n'en aura jamais bon marché à moins que dans la suite il ne devAenne sage.

Les troubles d'Aix et de Bordeaux ne sont pas encore cessés : il est de la justice de la reine et de son conseil de les apaiser au plus tôt, afin de soulager les pauvres peuples qui n'ont rien entrepris que de défendre leur liberté contre la tyrannie de leurs gouverneurs.

A Ch. Spon. 3 septembre 10*9. ^ Je vous écrivis, le 20 d'août, pour vous donner avis du retour du roi en cette ville, dont il y eut et y a encore grande réjouissance ; je vous dirai, ensuite de cette arrivée, que le roi a été à cheval, par la rue de Saint-Honoré et Saint-Antoine, aux Jésuites, le jour de Saint-Louis, accompagné de plusieurs grands de la cour, tous à cheval, et entre autres de MM. les princes de Condé, de Conti, de Chevreuse et d'Elbœuf. Il y eut tant d'acclamations et de

52 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl'= SIÈCLE [l6i9]

réjouissance de tous côtés, de ce que le roi se montrait ainsi, que je ne puis assez vous l'exprimer. La reine recommence d'aller à la messe les samedis à Notre-Dame, menant le roi dans son carosse pour faire continuer au peuple ses réjouissances. Le cardinal Mazarin est ici caché dans la maison du roi et do la reine, enfermé dans le cabinet comme il est ordinairement, et moins en danger d'être surpris ou attrapé parle grand nombre d'ennemis qu'il a, et à la cour et ailleurs, qu'il ne le serait à Fontainebleau, où il faudrait quelquefois, par compagnie et divertissement, aller tantôt à la promenade et tantôt à la chasse : en quoi il serait toujours obligé de se fier à la fidélité des courtisans, qui est un mauvais garant, dorénavant que le roi est ici.

On ne parle plus de la paix générale, mais seulement d'Aix et de Bordeaux, oîi les pauvres gens pâtissent bien, sans être secourus, pour la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces, que néanmoins le INIazarin n'apaise point, ce qui me fait douter de la bonté et de la fidélité de son intention, et qui est ce qu'il devrait faire afin de se faire aimer, puisqu'il n'a, ni n'aura de longtemps, le moyen de se faire craindre comme il a pu faire par ci-devant.

A Cii. Spox. 17 septembre 1640. — ^ Il y a ici un plaisant procès entre les libraires. Le syndic a obtenu un nouvel arrêt, après environ trente autres, par lequel il est défendu à qui que ce soit de vendre ni d'étaler des livres sur le Pont-Neuf. Il l'a fait publieretà faitquitter ce Pont-Neuf à environ cinquante libraires qui y étaient, lesquels sollicitent aujourd'hui pour y rentrer. M. le Chancelier, le premier présideid, le procureur général et toute la cour sont pour le syndic contre ceux du Pont-Neuf, à qui on a fait entendre que la reine voulait que cela allât ainsi. Maintenant les valets de pied du roi, qui tiraient tous les ans quelque profit de ces libraires, un certain nombre de pistoles pour le droit de

[l(U9] d'aPHÈS la correspondance de gui I'ATIN 53

leurs boutiques, sollicitent pour leur profit envers la reine, laquelle infailliblement ne cassera point l'arrêt do la cour pour ces gens-là; et, par provision, de peur que quelqu'un ne se saisît de ces places vides, ils y ont mis une espèce de nouveaux marchands de bas de soie : je pense qu'à la lin les fripiers s'y mettront. En bonnejustice il ne devrait y avoir sur le Pont-Neuf aucun libraire, pour les friponneries que ceux, qui y ont été par ci-devant, y ont exercées, vu, qu'ôté quelque défroque de nouvelles bibliothèques qui y venait quelquefois, on y vendait trop de livres imparfaits et dérobés, que les valets, les servantes et les enfants de familles y portaient tous les jours, et de tous côtés, sans aucune punition.

Le cardinal Mazarin a encore remis sur le tapis le mariage de sa nièce l'aînée avec M. le duc de Mercoeur; mais on dit qu'il ne se fera jamais à cause que M. le Prince s'y est tout-à-fait opposé et bandé contre. Cela fait penser que ce prince a quelque dessein contre le Mazarin et sa fortune. Il y en a encore d'autres raisons qui font penser la même chose. Le roi, la reine et toute la cour sont ici, et font bonne mine, combien qu'ils n'aient guère d'argent. On ne laisse point de dire que le mariage se fera, et que madame de Vendôme, qui est allée aux eaux de Bourbon, a, malgré elle, soussigné les articles, d'autant que iM. de Vendôme l'a ainsi désiré. On dit aussi que pour cet effet M. de Beaufort quitte l'hôtel de Vendôme, et qu'il a loué une grande maison qui était vide dans le cœur de la ville, savoir, au cloître de Saint-Mederic, qui est celle de feu M. de Caumartin, garde des sceaux, qui y mourut l'an 1622, et où sa femme n'est morte que depuis deux ans. On dit même que la vaisselle d'argent, qui doit faire l'ameublement de ce mariage en partie, se fait chez le bonhomme M. de la Haye, orfèvre; on dit cependant que le prince de Condé s'y oppose, sur quoi l'on n'oserait dire s'il se fera ou non. Les libraires du Pont-Neuf ont trouvé un ami vers la reine, qui a obtenu pour eux encore un terme

pour trois mois, c'est-à-dire jusqu'à Noël, afin que durant ce temps-là ils puissent trouver des boutiques. C'est M. Saintot, maître des cérémonies, qui leur a fait ce plaisir, et je doute dorénavant si on poui-ra jamais les en chasser.

A Ch. Spo\. 24 septembre 1649. — Depuis ma dernière le prince de Cohdé a fait un peu le méchant, et empêché jusqu'ici le mariage de M. de Mercœur avec la Mazarine.

Le prince de Condc a fait donner à M. de Longueville, son beau-frère, le gouvernement de Pont-de-l'Arche, qu'on lui avait promis à la dernière paix. Le chevalier de Guise a eu aussi, malgré le Mazarin, l'abbaye d'Eu qu"il avait demandée; si bien que l'on extorque plutôt que l'on n'obtient ce que Ton désire, pourvu que l'on puisse faire peur. Le cardinal Mazarin est au lit, où, dit-on, il est fort malade : les uns disent que c'est la goutte, les autres que c'est le regret qu'il ressent en l'âme, de sa fortune qui s'en va, et du danger oi^i il se voit, ayant pour ennemi le prince de Condé, duquel à cause qu'il fait tant le mauvais, on a délibéré depuis huit jours, de peur qu'à Vavenir il ne devienne plus violent, si on ne l'arrêterait point prisonnier; mais on n'a pas osé l'entreprendre, pour la peur qu'ils ont que M. de Beaufort, qui est ici en grand crédit dans la ville et parmi la populace, ne fasse soulever tout le monde, lequel, étant arrêté, ferait infailliblement rendre le prisonnier, et irait plus outre aux dépens du Mazarin, et de ses autres suppôts; si bien qu'ils sont retenus par la juste appréhension qu'ils ont de voir derechef de nouvelles barricades, comme ils en virent l'an passé. On a mis sur le tapis d'établir un conseil de six habiles hommes, qui ont été cherchés et proposés: mais il n'en a été rien conclu, d'autant que la reine a désiré que le Mazarin fût un de ceux-là. Je ne sais point quel progrès prendra cette affaire à l'avenir; mais si les deux princes

[1649] d'après la correspondance de gui patin 5o

dcnieurent unis ensemble contre ce ministre prétendu beau et bon, il y aura de l'apparence qu'ils l'emporteront. L'abbé la Rivière est tout-à-fait contre le Mazarin, et porte fort son maître Gaston à être du parti de M. le Prince; mais ce qui m'en déplaît, c'est que toutes ces bonnes résolutions se peuvent évanouir ou relâcher par un sac de pistoles, une bonne abbaye, un évèché, ou un chapeau de cardinal, qui ne devraient être que la récompense de la vertu : mais tout est changé.

M. de Longueville est ici attendu pour demain; les siens cjui étaient de deçà sont allés au-devant de lui. Je pense qu'il vient exprès pour fortifier le parti de son beau-frère M. le Prince. Il y a un autre bruit à la ville, c'est que le prévôt des marchands a fait arrêter prisonniers, des cinq adjudicataires des gabelles, les quatre qui se sont présentés à l'assemblée de ville, savoir : Bonneau, Marin, Richebourg et Meraut. Roland, qui est le cinquième, s'est échappé. Ces quatre demandaient à quitter et abandonner leur bail des gabelles, vu que les greniers à sel de la plupart de la France ne leur rendent que la moitié de ce qu'ils avaient accoutumé. M, le chancelier leur avait déjà répondu au conseil que c'était une ferme C|u'ils tenaient, et qu'ils devaient payer bon an, mal an; que, quand ils avaient gagné pour une année deu.\ ou trois millions, on ne leur en avait rien dit. On leur a bien reproché autre chose en l'Hôtel de Ville : on leur a soutenu qu'ils étaient eux-mêmes cause des barricades de l'an passé et de la guerre de cette année, du siège de Paris, de toutes les émotions de la campagne; que le faux sel et les faux sauniers étaient réduits par la guerre qu'ils avaient suscitée, que comme ils étaient cause de tant de malheurs publics, il était raisonnable qu'ils en pâtissent après en avoir tant fait pâtir d'autres. Ils sont donc dans l'Hôtel de Ville, mais le peuple se plaint qu'on ne les mène point dans la Conciergerie, afin que leur procès leur soit fait comme à des voleurs publics. Ils ont intérêt d'être tirés de là, de peur que le

56 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [lG49]

peuple, les rentiers, les bateliers et autres malcontents ne fassent irruption dans l'Hôtel de Ville, et que, par quelque émotion, ils ne les assomment. On dit que M. le Prince demande trois choses, savoir : 1° qu'au lieu du Mazarin un conseil soit établi de six grands hommes d'État, qui gouvernent et remettent toute la France en bon train; 2° qu'on fasse recherche de tous ceux qui ont manié et volé les finances depuis 1642; 3° qu'on punisse ceux qui ont empêché la paix générale depuis trois ans. Gaston tient encore le parti du iNlazarin, et c'est ce qui retarde et affaiblit le parti de M. le Prince. M. de Longueville est arrivé qui pourra bien le fortifier, et c'est ce qui nous fait espérer que nous verrons cjuelque chose de nouveau la semaine cpii vient. On dit que le premier président du parlement a parlé aujourd'hui bien fort contre le Mazarin, et cju'il est apparemment du parti de M. le Prince, duquel il a toujours été ami.

Il y a quelques honnêtes gens à Paris, tous d'un parti, c'est-à-dire ennemis du cardinal Mazarin, qui envoient et distribuent à leurs amis un nouveau libelle intitulé : le Courrier du temps, apportant des nouvelles de toiis les cantons de V Europe: il est en huit demi-feuilles in-4''. Je ne doute pas que les imprimeurs ne le contrefassent. Chaque article est contre le Mazarin, et chaque province dit quelque mal de lui. Ce ministre italien, ayant vu ce libelle, a été fort irrité contre ceux qu'il en soupçonne les auteurs; mais, de malheur pour lui, il n'a plus de crédit pour s'en pouvoir venger, comme font les Italiens très volontiers.

A Cn. Spon. 3 novembre 1049. — On est ici après le choix de quelque habile homme savant dans les affaires que l'on puisse faire surintendant des finances. Les uns disent que l'on y mettra M. d'Emery, qui est celui qui a commencé à tout gâter... D'autres nomment pour cette charge le président de Maisons, qui est un animal Mazarinique, homme dangereux, fin et rusé, mais fort incom-

[ir.ig] d'après la cohrespondance de gii patin 57

mode, et qui, par ce moyen, tâcherait de s'acquitter et de payer ses dettes. D'autres y nomment M. d'Avaux qui était par ci-devant ambassadeur à Munster et qui est frère du président de Mesmes... On avait arrêté que ce serait le marquis de la Viéville; mais les partisans lui ont donné l'exclusion, protestant tout haut à la reine qu'ils ne traiteraient jamais aucune affaire avec lui; si bien qu'il faut attendre que le conseil d'en haut, composé de la reine, du duc d'Orléans, et du prince de Condé, en ait délibéré.

L'évéque de Riez se réduit à ne faire que la vie des cardinaux qui ont vécu avec quelque opinion de sainteté... Je ne sais s'il mettra parmi ces gens-là le cardinal du Perron qui était un grand fourbe... Pour le cardinal de Richelieu, c'était une bonne bète, un franc tyran. Je me souviens de ce qu'un courtisan me conta l'autre jour, que ce cardinal, deux ans avant que de mourir, avait encore trois maîtresses qu'il entretenait, dont la première était sa nièce, Marie de Vignerot, autrement madame de Combalet et aujourd'hui madame la duchesse d'Aiguillon. Son père était un des espions du marquis d'Ancre, à mille livres par an, et son grandpère était notaire à Bressuire, village du Poitou. La seconde était la Picarde, savoir, la femme de M. le Maréchal de Chauncs, frère du connétable de Luynes, lequel est mort ici depuis quatre jours, quelque temps après avoir été taillé de la pierre en la vessie. La troisième était une certaine belle fille parisienne, nommée Marion Delorme, que M. de Cinq-Mars, qui fut exécuté à Lyon, l'an 1642, avec M. de Thou, avait entretenue, comme a fait aussi M. le maréchal de la Meilleraie et plusieurs autres. Elle est encore en crédit; elle est même dans l'histoire, pour sa beauté, car Vittorio Siri a parlé d'elle dans son Mercure. Tant y a que ces messieurs les bonnets rouges sont de bonnes bêtes.

58 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIie SIECLE [l649]

A Falconet. 5 novembre 1649. — Pour la controverse que vous voulez mouvoir de la préséance contre vos marchands dans les hôpitaux, j'en ai déjà ouï parler et en ai ci-devant écrit mon avis à M. Garnier. Je ne suis point d'avis que vous remettiez vos gages, ce serait autant de perdu, cela ne diminue pas votre droit. En tant que marchands, ils sont vos inférieurs; en tant qu'administrateurs de l'hôpital, ils ne sont que vos compagnons, vu que vous êtes l'administrateur de la santé des malades, et eux de leur bourse et de l'économie de la maison, ce qui est bien au-dessous de la médecine, vu princi|)alement que vous êtes docteurs gradués en une célèbre faculté... Je me souviens qu'il y a vingt trois ans, qu'étant jeune docteur et n'étant pas encore marié, je fus prié de jDorter le ciel à la procession du saint sacrement, le jour de la grande fête, laquelle on célèbre ici avec toutes sortes de solennités. Je savais bien à peu près combien je valais, et je savais bien aussi comment mes collègues en avaient usé en pareil cas. Étant donc invité pour cet effet, je le leur promis, à la charge que, l)Our ma qualité de docteur régent en notre Faculté, je voulais avoir le premier lieu, ne le cédant du tout qu'aux conseillers de cour souveraine. Cela me fut promis, mais quand ce vint au fait et au prendre, avec ma chape d'écarlale, comme nous sommes vêtus lorsque nous passons docteurs, que nous disjtutons ou présidons, ou que nous allons à l'enterrement de nos compagnons, deux hommes voulurent avoir le premier lieu au-dessus de moi, dont l'un était conseiller aux monnaies, et l'autre secrétaire du roi. J'alléguai qu'il m'était dû; on assembla sur le cham}) tous les notables de la paroisse, qui étaient là présents pour aller à la procession ; on y adjoignit le vieux M. Simon Seguin, premier médecin de la reine, lequel mourut l'ancien de notre compagnie, le 27 de janvier 1648, qui dit en ma faveur que j'étais aussi grand docteur que lui dans notre Faculté et dans Paris. Il y avait un conseiller de la cour.

[l659] d'après la COnRESrOXDANCE 1>E GUI PATIN 50

quelques maîtres des comptes et un vieux avocat qui m'adjugèrent la préséance. Ceux qui perdirent contre moi cédèrent sur le champ, pour le respect, ce disaientils, de la procession, laquelle attendit après nous; mais ils grondaient de ce que je les avais précédés... Demandez la i)réséance, présentez requête, faites vos protestations en temps et en lieu, mais n'en venez pas jusqu'à un procès, si faire se peut, qu'après bon conseil, et que vous ne soyez presque assuré de vos juges : varia enim sunt et incerta hominuyn judicia. On hait ici les procès de préséance, et il n'y a guère que ceux des provinces qui en font, dont on se moque la plupart, d'autant que l'on vit ici avec moins de cérémonie et plus de simplicité. Ce n'est point que je ne croie que vous avez le droit tout entier de votre côté, mais c'est que je crois que cela ne vaut point la peine de solliciter un procès. Voilà mon avis que je vous prie de prendre en bonne part; quelque chose qui arrive, je serai toujours bien aise de savoir que vous êtes très content et très sain, exempt de maladie, de procès et de querelle. Voilà ce que je vous souhaite, en attendant mieux.

A Ch. Spon. 16 novembre 1649. — Enfin, nous avons deux surintendants des finances, savoir, INI. dAvaux, frère du président de Mesmes, et qui a par ci-devant été plénipotentiaire à Munster ; l'autre est M. d'Émery, qui est un rappelé à la même charge. 11 faut souhaiter qu'il y réussisse mieux qu'il n'a fait par ci-devant. Beaucoup de gens se flattent et se promettent qu'il fera bien; mais j'ai peur que l'intérêt qu'ils y prennent ne les fasse parler de la sorte.

M. d'Emery promet de faire en sorte que tout ira bien et que tout le monde sera content. Il nous veut faire espérer de la bonace, mais je n'oserais m'y fier. Cet homme est un tigre ou un lion qui ne s'apprivoisera jamais guère bien, au moins n'y aura-t-il guère d'assurance. Un petit libraire du palais, grand vendeur de

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pièces mazarinesques, depuis notre guerre, a été surpris distribuant quelques papiers diffamatoires contre ledit sieur. Il a été mis au Châtelet, oîi il a été condamné aux galères pour cinq ans, sauf son appel à la cour, où il y a apparence qu'il n'y sera pas si rudement traité. Ce pauvre mal-heureux s'appelle Vivenet. 11 y a ici beaucoup de gens fort incommodés d'avoir prêté au roi ou aux partisans. La plupart de ces gens-là ont grand peine à se souîenir, et sont à la veille de faire une honteuse banqueroute, s'ils ne reçoivent quelque douceur et faveur de M. d'Émery, de qui la plupart ont souhaité le retour aux finances pour cet effet. Et néanmoins il n'y a rien de si incertain : il y a de l'apparence qu'il fera premièrement pour le roi, qui le met en besogne, et puis après pour le Mazarin, et pour tous ceux cjui l'ont rétabli en cette grande charge, ou au moins qui lui ont rendu bon service, et qui lui ont bien aidé. Par après il travaillera pour soi-même, pour sa famille et pour tous ses amis. Enfin, j'ai peur qne le reste ne soit bien court pour beaucoup de gens qui s'y attendent pour le grand besoin qu'ils en ont. Ledit sieur d'Émery est ici actuellement malade de quelques douleurs podagratiques, et reçoit dans son lit les compliments et les visites de tous ceux qui le vont saluer et se réjouir avec lui de ce qu'il est rétabli, qui est une espèce de prodige à la cour, qu'un homme haï comme celuilà, et chassé comme il a été, soit néanmoins enfin rétabli par ceux mêmes qui l'avaient chassé ou éloigné. Les trois nièces de Mazarin étaient logées dans le l)alais Cardinal; on les a envoyées dans le faubourg Saint-Jacques, au monastère du Val de Grâce, où elles sont comme dans un fort; et dans leur appartement vide on y a logé M. d'Émery, le nouveau surintendant, afin qu'il soit là plus en assurances contre les attaques du peuple, si d'aventure il venait à se remuer, ou à cause de la trop grande cherté du blé, ou pour quelque autre sujet.

[iG49] d'aI'RÈS la CORIŒSPONDAXCE DE GUI PATIN 61

M. d'Éinery est au lit, malade d'une fièvre quarte : il est fort exténué. On m'a dit aujourd'hui que les médecins de cour qui le pansent ont peur qu'il ne devienne hydropique. La reine se plaignait hier de ce qu'il n'était point guéri, vu qu'il avait été purgé plusieurs fois, et même qu'il avait été saigné trente deux fois depuis le commencement de sa maladie, qui avait été à Châteauneuf près d'Orléans. Vous voyez comme les chimistes et les charlatans se trouvent obligés de se servir de ce divin remède, malgré tous les secrets de Paracelse.

A Belix père. 27 novembre 1649. — Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont ici : le IMazarin demeure toujours caché et comme enfoui dans le palais Cardinal. La reine chassa, mardi au soir, madame de Beauvais, laquelle était sa première femme de chambre, et qui avait été par ci-devant dans le grand secret de la cour, et de grand crédit; tous les courtisans^ en ont été fort étonnés. M. d'Émery le surintendant rétabli, est malade d'une fièvre quarte, de laquelle M. Vautier se fait fort de le guérir. Ceux de Bordeaux sont bien les maîtres et par delà : on dit ici que le Mazarin s'en va envoyer six mille hommes de renfort contre eux à M. d'Espernon. Les Périgourdins se remuent pour leurs voisins. M. le Maréchal de La Meilleraie n'est pas mort comme on l'avait dit.

A Ch. Spon. 3 décembre 1619. — J'écrivis à M. Ravaud, le 16 de novembre; et le même jour je vous écrivis aussi par la môme voie. Depuis ce jour là il est ici mort un intendant des finances, nommé M. Charon, à la place duquel on a mis un Lyonnais, mais natif de Bâle, nommé M. Hervart. Son affaire cependant n'est pas tout-à-fait conclue; la reine résiste, et dit que sa conscience y répugne, à cause de sa religion. On dit que le Mazarin le voudrait installer en cette charge, pour le récompenser du grand service qu'il lui rendit durant

62 LA FRANCE Al" MILTEI' DU XVIF SIÈCLE [l649]

nolie guerre en ce qu'il fit trouver et fournir presque sur le champ la somme de huit cent mille livres qui furent employées à débaucher la plupart des Allemands de l'armée de M. le maréchal de Turenne, qui venait pour nous contre le Mazarin, lequel, et tous les autres qui étaient à Saint-Germain, eurent si peur dudit maréchal et de son armée, que cela le fit penser tout de bon à traiter de la paix avec nous, et c'est ce qui engendra la conférence de Rueil : joint que d'autres très puissantes causes les y obligeaient : 1° Qu'ils n'avaient plus d'argent à Saint-Germain, et qu'ils ne savaient où en prendre à l'avenir; 2" Ils voyaient l'Espagnol sur la frontière, qui était tout prêt d'entrer et de venir jusqu'ici. Le 23 de novembre, à huit heures du soir, madame de Beauvais, première femme de chambre de la reine, fut disgraciée, et reçut commandement de se retirer de la cour et de s'en aller en sa maison des champs. Cette disgrâce est tant plus remarquable à la cour, que cette dame était une de celles qui y avaient le plus grand crédit, laquelle couchait dans la chambre de la reine, et qui était la plus grande confidenle de sa maîtresse : ou lui ôta, en môme temps, toutes les clefs qu'elle avait. Deux jours après que madame de Beauvais a été chassée par la reine, elle a pareillement chassé de la cour le marquis de Gerzé, qui était en haute intelligence avec la dite Beauvais.

Maintenant je vais commencer à faire réponse à votre dernière, que j'ai reçue ce matin, premier jour de décembre, et laquelle, sans vous flatter, nec putes tibi verha. dari, m"a donné une joie et une consolation extraordinaire. Est-ce tout de bon que vous me dites que vous gardez mes lettres très chèrement"? Je n'ai jamais eu cette opinion qu'elles pussent mériter cet honneur; mais d'une part prenez garde qu'elles ne vous fassent tort ou à moi, i^our la liberté avec laquelle je vous écris quelquefois de nos affaires publiques, si mieux n'aimez tout d'un coup en faire un sacrifice à Vulcain. Tout au

[l6i9] D AI'RES LA CORRESPONDANCE DE GUI l'ATIN 63

pis aller, et quoique vous en fassiez, j'y consens. Le Mazarin a donné ordre d'envoyer et faire marcher environ G OOD hommes vers Bordeaux, pour aider à M. d'Espernon, dont les uns prennent le chemin de Chartres et du pays du Maine, les autres vont de Champagne en Bourgogne, par le plus long chemin, afin de manger toujours le paysan.

A Ch. Spon. 24 décewhre 161-9. — Ceux qui ont des rentes sur l'Hôtel de Ville ont, depuis deux mois, fait plusieurs assemblées, afin d'obliger les payeurs des rentes à leur donner de l'argent. Ces payeurs, qui sont la plupart maltotiers et partisans, se sont obligés à tant par semaine; mais, faute de se bien acquitter de ce qu'ils ont promis, lesdits rentiers, continuant leur diligence, de peur de perdre le tout, ont fait quelques assemblées et ont élu pour leur syndic un nommé M. Joli, conseiller au Châtelet, virum optimum et ariti-* quae fidei. 11 est neveu de feu M. Loysel, conseiller de la grande chambre, duquel je vous ai envoyé la vie par ci-devant. Ce pauvre M. Joli, le samedi matin 11 de décembre, étant dans son carrosse, fut rencontré dans la rue des Bernardins par quatre hommes de cheval, qui l'arrêtèrent et l'un d'eux, en même temps, lui tira un coup de pistolet, et au même moment s'enfuirent ; ces pendards pensaient quil fût tué, et. Dieu merci, il n'est blessé qu'à l'épaule. Il s'en vint aussitôt au parlement se plaindre de cet attentat. Les chambres furent aussitôt assemblées, et deux commissaires furent députés pour en informer. Tout Paris a frémi sur cette nouvelle, et peu s'en fallut qu'on ne fît de nouvelles barricades. On ne fait point ici de doute que ce coup ne vienne par ordre du Mazarin, qui médite encore quelque nouvelle vengeance, et néanmoins je trouve qu'il est fort mal conseillé, vu qu'étant enfermé dans Paris, il n'y peut être le plus fort.

Le lundi 8 de décembre le roi fut ici confirmé,

64 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [l649]

c'est-à-dire qu'il reçut le sacrement de confirmation.

La reine a mandé au parlement, le lundi 13 de décembre, qu'elle abhorrait et détestait de tout son cœur l'attentat qui avait été commis sur M. Joli, conseiller au Chàtelet, qu'elle le prenait en sa protection, et qu'elle désirait que la cour fît informer contre ceux qui avaient voulu, lorsque ledit M. Joli fut blessé, échauffer le peuple à prendre les armes. Elle a pareillement mandé à MM. les prévôts des marchands et échevins qu'ils eussent à donner ordre, par tous les colonels de la ville, que chacun eût à se tenir en repos et en son devoir, qu'elle maintiendrait tout en paix, mais qu'elle désirait que personne ne tirât par la ville des coups de mousquet la nuit, comme on avait fait les deux nuits précédentes.

On vend ici au palais un gros livre in-quarto intitulé les Œuvres de M. de Voiture. C'était un Parisien, homme d'esprit et de bonnes lettres, qui était officier de M. le duc d'Orléans; il était fils d'un riche marchand de vin des Halles qui n'avait rien épargné à le faire bien instruire.

Depuis le coup de pistolet tiré sur M. Joli, le parlement s'est assemblé plusieurs fois, et même les deux princes du sang s'y sont trouvés. On a fait des informations de ce fait par lesquelles M. le marquis de La Boulaye est accusé d'avoir voulu, ce même samedi, porter le peuple à une sédition. MM. de Beaufort et le coadjuteur y trempent aussi; mais néanmoins ils se trouvent auxdites assemblées aussi bien que plusieurs autres. Le mercredi 22 de décembre, la cour ne leva point, et furent tous à l'assemblée depuis sept heures du matin jusqu'au soir. On dit que c'est un prétexte des Mazarins, inventé par le président, afin d'empêcher que les gens de bien, bons et légitimes frondeurs, ne puissent parler ni faire rien délibérer en faveur de ceux de Bordeaux, auxquels particuliers je souhaite force et constance.

A Falconet. 4 février 1650. — Depuis l'emprisonnement des princes, dont le plus fin a été pris pour dupe, il n'est rien arrivé, sinon que la reine est partie d'ici le l-^'' lévrier pour Rouen, afin d'y donner ordre à toute la Normandie. Le maréchal de Turenne est à Stenay, qui menace la Champagne ; on y a envoyé et renvoyé pour tâcher de le gagner. Le prince d'Orange, qui est son cousin, et l'archiduc Léopold, qui est bien aise de nos brouilleries, lui offrent des hommes et de l'argent. Nouvelle arriva hier qu'Erlac est mort dans Brissac, dont il était gouverneur. Le maréchal de Turenne lui avait demandé sa fille et son gouvernement en mariage; si cela est fait, il aura beau moyen de nous suivre. M™" de Bouillon est arrêtée ici, à cause que son mari, frère de M. de Turenne, est absent.

A Falconet. 28 fivrier 1650. — J'ai céans un petit paquet commencé que je n'enverrai à Lyon qu'environ Pâques, et que j'adresserai à M. Spon. Il y aura quelque chose pour vous. Si le livre du ^lère Caussin est achevé alors, je vous l'enverrai aussi, mais de bon cœur, comme je vous le dois il y a longtemps.

Les trois princes sont étroitement gardés dans le bois de Vincennes. Le prince de Condé avait été averti qu'il serait arrêté s'il n'y donnait ordre; ce malheureux

LA FRANCE AU MILIEU DU XVI1« SIÈCLE. Ij

66 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII" SIÈCLE [l650]

prince, au lieu de l'empêcher, s'amusa à aller au palais chicaner MM. de Beaufort et le coadjuteur, et fut pris le soir comme la souris. Il dit tous les jours qu'il sortira au mois d'avril, mais j'en doute fort. On n'a rien fait qui vaille sur cette prison, et de peur qu'il ne s'en fît beaucoup de mauvais, un arrêt de la cour est intervenu, qui l'a défendu. S'il s'en fait quelque chose de bon, je ne vous oublierai pas.

Le roi et la reine sont revenus de Normandie, où ils ont étalon, par commission, M. le comte d'Harcourt pour gouverneur. M. de Vendôme est aussi en Bourgogne. Maintenant on parle d'un voyage de Champagne, pour s'aller opposer au maréchal de Turenne, à qui Lamboy a amené 4 000 hommes, outre qu'on dit qu'il a Brisach en sa puissance, s'il veut épouser la fdle de défunt Erlac, et que M™'' la landgrave de' Hesse lui envoie aussi des troupes. Tout cela est fait contre le cardinal Mazarin, qui est menacé du dehors et du dedans, outre qu'il y a ici des honnêtes gens, qu'on appelle des frondeurs, qui sont conduits par MM. de Beaufort, le coadjuteur, M"^^ de Chevreuse et autres, qui poussent contre lui tant qu'ils peuvent chez M. le duc d'Orléans, qui est aujourd'hui le seul arbitre de cette importante querelle. On m'a dit de bonne part que le Mazarin songe tout de bon à se retirer.

A Falconet. 1 mars 1650. — Depuis que je ne vous ai écrit, mardi 18 du passé, la reine a fait arrêter, dans le palais Cardinal, le prince de Condé, le prince de Conti, M. de Longueville, le président des comptes, M. Perraud, intendant de la maison du prince de Condé, et trois autres officiers. On le» a tous menés au bois de Vincennes, accompagnés de 300 chevaux. Paris ne s'en est du tout point remué, au contraire quelques-uns en ont fait des feux de joie, et ont dit que, comme ils nous avaient fait manger l'an passé du pain bis, il fallait en échange leur faire manger du pain de son. Il est à

[leno] d'après la correspondance he gui patin 67

craindre qu'ils ne mangent encore là-dedans quelque chose de pis, comme pourrait être ce que Néron appelle dans Suétone, la viande des dieux, savoir des champignons de l'empereur Claude.

De ces trois princes qui sont prisonniers, M. de Longueville est fort triste et ne dit mot. M. le prince de Conti pleure et ne bouge presque du lit. M. le prince de Condé chante, jure, entend au matin la messe, lit des livres italiens ou français, dîne et joue au volant. Depuis peu de jours comme le prince de Conti priait quelqu'un de lui envoyer le livre de l'Imitation de Jésus-Christ, pour se consoler par la lecture, le prince de Condé dit en même temps : « Et moi, monsieur, je vous prie de m'envoyer Timitation de M. de Beaufort, afin que je me puisse sauver d'ici, comme il fit il y a tantôt deux ans. »

A Belin fils. 6 mars 1630. — Le mardi gras, premier jour de ce mois, à 9 heures du soir, la reine envoya quérir les sceaux à M. le Chancelier, et les rendit le lendemain à M. de Chateauneuf, à qui on les avait ôtés dix-sept ans auparavant. Le roi et la reine partirent hier pour la Bourgogne ; le Mazarin est parti aujourd'hui. Je l'ai vu passer sur le pont de Notre-Dame à 10 heures du matin, accompagné de cent chevaux; je pense que ce voyage contient quelque mystère que le temps découvrira. Les trois princes sont toujours en prison, sans ce qu'ils y seront, si ce n'est que la reine les en tire, pour s'en servir contre un autre parti que l'autorité de la France pourrait produire.

A Ch. Spon. 1 avril lOoO. — Je vous dirai que le 23 mars, mourut ici un professeur du roi nommé Petrus Montmaur ; c'était un très savant homme en grec et en latin, surtout dans la lecture des ipoèles. Ce même jour, 23 mars, madame de Bouillon qui était ici gardée, dans sa propre maison, par M. de Carnavalet, lieutenant des gardes, trouva moyen de s'échapper et de se sauver.

68 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [iCoO]

M. le duc d'Orléans a fait mettre en prison ledit de Carnavalet. Pour ladite dame, on ne sait pas encore quel chemin elle aura pris, ou si elle sera allée chercher son mari en Limousin, ou si elle demeurera cachée quelque part en cette ville.

On a trouvé chez l'abbé Mondin, après sa mort, pour 1 500 000 florins de bagues, joyaux, diamants, perles, etc., qu'il tenait en gage de la reine, du Mazarin et de la duchesse de Savoie. On dit qu'il est mort de regret que ledit Mazarin ne lui voulait point faire raison d'une somme de 50 000 écus qu'il lui avait prêtée. On cherche maintenant de l'argent nouveau sur ces mêmes joyaux, afin d'avoir de quoi contenter les Suisses qui veulent avoir de l'ai'gent et s'en retourner. L'abbé de la Rivière, qui était en sa belle maison de Petit-Bourg, à cinq lieues d'ici, a eu le vent qu'on le voulait envoyer plus loin, sur quoi lui-même s'est retiré à une de ses abbayes, qui est Saint-Benoît-sur-Loire, autrement dit Pleuri. On parle aussi de lui ôter le cordon de l'ordre qu'il porte, cordon qui servira de corde si on ne lui fait miséricorde, car la roue à peine est-elle le prix des attentats qu'il a commis. Le Mazarin a été trompé en son calcul sur le voyage de Bourgogne ; il pensait avoir intelligence dans Bellegarde avec Saint-Micaut, qui était dedans; mais le comte de Tavannes, qui tient fort pour le prince de Condé, a tout renversé et s'est rendu le maître là-dedans : si bien que le Mazarin ne sait que faire, où il doit aller, s'il doit revenir à Paris, tant il est incertain de ses affaires. S'il revient à Paris, on se moquera de lui, et sera accusé d'avoir fait faire au roi un grand voyage sans aucun profit, et môme d'avoir hasardé l'autorité du roi sur des rebelles dans le royaume même, sans aucun fruit. S'il n'ose revenir à Paris, mais qu'au lieu de cela il s'en aille à Lyon avec ses nièces et son petit neveu, on dira partout qu'il veut les renvoyer en Italie, à dessein de s'y en aller par après lui-môme et de se sauver par cette voie, lui étant autrement impossible d'éviter de deçà son

[IfioO] D APRES LA CORHESPONDAXCE DE GUI PATIN 69

malheur qui le talonne et le suit de près, soit dans la fin de la minorité par l'autorité du duc d'Orléans, soit dans la majorité par l'adresse de quelque petit favori qui voudra s'engraisser de ses dépouilles. On dit ici en secret que M. d'Émery, le surintendant des finances, est fort malade, qu'il est bien empiré depuis huit jours. 11 est maigre, sec et tout fondu : son médecin, ou au moins celui qui en fait la fonction près de lui du mieux qu'il peut, nommé Valot, qui est la créature du premier médecin, l'a mis au lait, et n'use plus d'autre viande. Le matin il prend du lait d'ânessc, à midi du lait de vache, au soir du lait de chèvre, et entre deux du lait de femme; et à propos de ce dernier, vous souvenezvous de quelque bon auteur qui ait fait mention de ce lait des femmes pour la guérison de quelque maladie d'importance?

La cour des aides fait ici trois chambres; de ces trois on en tire douze conseillers pour les envoyer à Moulins en Bourbonnais, afin qu'ils aillent sur les lieux mêmes donner ordre que la taille soit payée au roi, et d'empêcher les faux sauniers, dont le nombre s'est tellement accru depuis la guerre, que la gabelle n'en vaut plus rien. Un nommé Dumon et le marquis de Gerzé se sont rendus les maîtres de la citadelle de Saumur, et veulent empêcher que M. de Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui est celui qui a arrêté les trois princes, n'en prenne possession : pour à quoi parvenir, ils ont fait entrer dans le château de Saumur trois cents hommes tout fraîchement, pour faire tète à ceux qui entreprendront contre eux. Il y a encore du bruit à Bordeaux, par la faute de M. d'Espernon, qui semble être porté sourdement par le Mazarin, afin de mater ces peuples. Je ne sais si vous avez vu, il y a tantôt huit ans, une comédie française nommée VEurope, que le cardinal de Richelieu fit faire et jouer aussi un peu avant sa mort. L'auteur en était un homme ruiné, nommé Desmarets, qui faisait tout ce qu'il pouvait pour plaire à ce cardinal, et

70 LA FRANCE At MILIEU DU XVIF SIECLE [l6o0]

auquel il s'attachait fort afin de se remplumer. Après la mort du cardinal il passa au service de madame d'Aiguillon, laquelle lui donna enfin, pour le récompenser de toutes ses flatteries, la charge de secrétaire de général des galères, et est demeuré auprès du petit duc de Richelieu, pourvu de cette charge, et en fait la fonction jusqu'ici. Mais madame la duchesse d'Aiguillon l'a fait arrêter prisonnier et l'a fait mettre dans un cachot bien noir, accusé et convaincu d'avoir porté son maître, âgé de dix-neuf ans, et l'avoir persuadé d'épouser, comme il a fait, la veuve de M. du Pons de Miessans, âgée de trente-deux ans; d'avoir sollicité l'affaire, avoir racheté les bans de l'archevêque de Paris, et avoir donné ordre pour le voyage qu'il fit dès le lendemain de sa noce avec sa nouvelle femme au Havre-de-Gràce, et tout cela en cachette et sans en avoir donné avis à ladite dame d'Aiguillon, laquelle est tant plus irritée que ledit Desmarets se trouve être le cousin issu de germain de ladite nouvelle mariée. Elle l'a fait arrêter, s'est déclarée sa partie, et lui met sus plusieurs crimes. M. le prince de Conti a été malade d'une fièvre continue dans sa prison, où il a été visité par !MM. Guénaut et Brayer, outre M. Dupré, qui y est enfermé et c{ui n'en bouge. On dit que la fièvre n'est plus continue, mais seulement double-tierce : cela ne laisse point d'être encore assez de mal pour ce prince, qui est fort malsain, fort délicat et mal conformé, vu qu'il a toujours de reste une méchante toux et une difficulté de respirer.

Un des premiers hommes de Paris, qui n'est point frondeur et qui n'oserait l'être, étant attaché à l'autre parti par les grandes sommes d'argent qu'il a prêtées au roi, m'a ditaujourd'luii que le malheur suit le conseil du roi et toutes les grandes délibérations qui s'y prennent; que la guerre ne leur réussit point, combien que l'Espagnol soit très faible; que l'emprisonnement de MM. de Blancmesnil et de Broussel leur a tourné tout au rebours, et a produit un effet tout contraire à ce qu'ils

[16d0] d'après la correspondance de gui I'ATIN 71

en avaient espéré, savoir, la déclaration de six semaines après, qui est le palladium de Paris et de toute la France, par laquelle déclaration ils sont bridés de telle sorte que manifestement ils n'en sont point à leur aise; que le blocus de Paris qui avait été entrepris en intention de casser cette déclaration, d'attraper lesdits MM. de Blancmesnil et de Broussel, et environ qua. rante autres officiers du parlement, tant présidents que conseillers, de rétablir les partisans, mettre Paris à la taille, lever à l'instant sur Paris six millions d'argent comptant, bref de trouver de l'argent présent, n'avait tout au contraire rien causé que de la misère et de la pauvreté à la reine, d'autant que la moitié de la France avait pris les armes, et s'était mise en état de payer beaucoup moins que par ci-devant, ce que l'expérience rend tout évident, en ce que la cour est à toute heure en nécessité, et cju'ils ne peuvent avoir de l'argent nulle part; que l'emprisonnement des trois princes est de même nature que ces autres affaires; que les espérances de la reine et du Mazarin allaient encore au rebours, que la Bourgogne, Bellegarde et le maréchal de Turenne les empêchaient bien plus qu'ils n'avaient pensé, faute d'y avoir prévu de bonne heure; qu'ils n'étaient point en état d'en venir à bout, et qu'un empêchement levé il en surviendrait quelque autre; même que le malheur était si grand que madame de Bouillon qui s'est sauvée depuis peu, étant parvenue près de son mari, il y a grand danger qu'elle ne lui fasse prendre les armes, et qu'étant révolté il ne fasse de nouveau soulever la Guyenne, laquelle est en très grande disposition pour la haine qu'elle porte à M. d'Espernon ; la reine pourrait bientôt remettre les trois princes en liberté, afin d'apaiser par ce moyen-là les guerres civiles qui sont à la veille de s'allumer en France, et d'ôter ce prétexte de guerres aux brouillons d'État qui veulent remuer; qu'il sait bien que la reine y a pensé ; que la semaine dernière deux courriers différents sont arrivés au bois de Mneennes,

T2 LA FRAXCf: AU MILIEU DU XVIP SIÈCLE [lOoO]

qui ont apporté des lettres à M. le Prince; que M. de Servien a été par deux fois au bois de Vincennes, où il a conféré secrètement deux heures entières avec ledit prince, lequel depuis a dit qu'il voyait bien qu'il sortirait de là le mois d'avril prochain.

On dit que M. de Bouillon a fait mettre en armes toute la vicomte de Turenne, sous ombre qu'il a eu certaines nouvelles qu'il y avait entreprise sur sa personne. 11 y a aussi du bruit en Provence, et principalement à Marseille, contre le comte d'Alais, sous ombre de création des consuls de la ville. Il y avait en Anjou une demoiselle qui gouvernait le maréchal de Brezé, et toute la maison, dont elle était devenue fort odieuse à toute sa province. Comme elle s'est rencontrée en cette ville, M. le duc d'Orléans l'a fait arrêter prisonnière, et l'a fait mener dans la Bastille. Les Angevins ont encore si peur du maréchal de Brezé et de sa tyrannie, qu'ils no savent s'ils osent dire quil soit véritablement mort, et même semblent en douter. On ne sait pas ici oîi le roi et la reine passeront les fêtes de Pâques : les uns disent à Lyon, les autres à Paris. Pour moi j'ai opinion que le Mazarin, qui craint Paris, et qui n'aime point les grandes villes, de peur d'y être enfermé, ou accablé, les amusera et retiendra en Bourgogne, sous ombre de parlementer avec les rebelles qui sont dans Bellegarde, en intention de les amener à la raison, et qu'il traînera ainsi le mauvais temps, lui qui est de son naturel grand temporiseur, jusqu'à ce que la douceur de la saison leur permette d'assiéger Bellegarde, si pendant deux mois, ou tout au moins six semaines, cette place ne se remet dans son devoir et dans l'obéissance du roi. Les Messieurs du parlement avaient cédé six conseillers de la cour pour être syndics des rentiers, et afin de travailler à faire payer les rentes, conjointement avec "SI. le prévôt des marchands et les échevins dans l'hôtel de ville. Le prévôt des marchands n'ayant pas voulu reconnaître ces nouveaux syndics, ils s'en sont plaints à la cour, qui s'en

[]f,oo] d'après la correspondance de gui patin 73

allait décréter contre le prévôt des marchands; M. le duc d'Orléans, averti de ce désordre, lequel aurait pu exciter vacarme dans Paris, en faveur des rentiers, a demandé surséancc au parlement, et qu'il voulait accommoder cette affaire. Enfin on a changé de chambre j\l. le prince de Conti, il est hors d'avec son frcrc; il est en plus bel air et plus beau lieu, dans l'appartement de M. de Chavigny, qui est un corps de logis qu'il y avait fait bâtir pour soi et pour les siens, lorsqu'il était gouverneur du bois de Vincennes. On dit ici que le capitaine des gardes du comte d'Alais a été tué à Marseille, et que M. Foulé, maître des requêtes, intendant de justice en Limousin, a été révoqué de sa commission par ordre du conseil, à cause des cruautés qu'il exerçait en ce pays-là, où, s'il ne s'était rendu le plus fort, les communes l'auraient assommé; joint que l'on aurait peur que le feu étant là allumé, n'augmentât trop vite dans les provinces voisines, où il y a déjà bien du mécontentement, et même que M. de Bouillon y est en armes. On dit aussi que M. de Villemontré a été en grand danger à Bordeaux, et que son carrosse y a été brisé et mis en pièces. Quand M. de Servien a demandé une lettre pour faire rendre Bellegardc à M. le Prince, il a répondu que la place était bonne et ceux de dedans bien résolus; mais que si la reine lui voulait donner la conduite de l'armée, qu'il la ferait rendre en deux heures. On a envoyé à M. de la Bivière lui demander de la part du roi son cordon bleu, faute de prouver sa noblesse qu'il n'a jamais obtenue qu'à cette condition, à quoi il a manqué, parce qu'il ne le pouvait pas faire. Le IMazarin a envoyé une abolition à Marseille, pour ce qui s'y est passé contre le comte d'Alais, en quoi on dit qu'il a fort mal fait; et néanmoins on croit qu'il le fait exprès, afin d'y faire brouiller les cartes davantage, et que la reine étant obligée d'en retirer le comte d'Alais, s'il n'y est même assommé, ledit Mazarin puisse prendre pour lui ce gouvernement. Les trois i^rinces vivent encore aux

dépens de la reine : M. le Prince ne veut pas y vivre à ses dépens, et ne veut pas tenir l'ordre que M™« la princesse sa mère y avait mis.

A Charles Spon. 12 avril 1650. — Notre archevêque a défendu la chaire à M. Broussel, docteur de Navarre et chanoine de Saint-Honoré, qui est grand janséniste et point du tout Mazarin, pour avoir prêché depuis trois jours un peu hardiment. Le père Adam, jésuite, eût éprouvé la même rigueur pour avoir prêché contre Saint Augustin dans l'église Saint-Paul et l'avoir appelé « l'Africain échauffé et le docteur bouillant », sans le crédit des Jésuites et des Capucins qui en ont détourné l'archevêque. Un capucin, nommé le père George, de Paris, fds d'un boucher de cette ville, gros garçon, buvant et mangeant autant et plus qu'un Suisse, a reçu commandement de se taire et défense de plus prêcher, pour avoir comparé le prince de Condé, sans le nommer pourtant, à Belisaire, lieutenant-général de Justinien, qui ne manqua jamais de vertu, mais souvent de fortune.

Tous les chevaliers de l'ordre se sont assemblés chez M. le duc d'Orléans, oii ils se sont plaints de M. d'Emery, surintendant des finances, qui A^eut retrancher leurs gages de mille écus par an qu'ils ont à prendre sur le marc d'or, par un droit de leur charge. Le marquis de Nesle dit tout haut qu'il fallait donner cent coups de bâton à ce coquin. M. le duc d'Orléans lui demanda : « Mais qui les lui donnera? — Ce sera, dit-il, moi-même, monseigneur, si vous ne m'en empêchez. » Les partisans, maltôtiers et gens d'affaires, sont aussi allés trouver M. dAvaux, et qui est Tautre surintendant, auxciuels ils se sont plaints dudit Emery, et lui ont protesté qu'ils n'auraient jamais affaire à ce fourbe. Voilà un homme qui est tantôt haï de Dieu et des hommes; néanmoins il n'est encore pas guéri.

A Ch. Spon. 16 avril 1650. —La duchesse de Bouillon- Sedan, après avoir été en liberté environ quinze jours,

[l6o0] D APRES LA CORRESPONDANCE DE Gl"! PATIN 7S

a enfin été trouvée cachée dans le fanbourg Saint-Germain, et a été, par ordre do duc d'Orléans, menée à la Bastille, où elle est do présent, aussi bien que celui qui, faute de la bien garder, l'avait laissée échapper, savoir M. de Carnavalet. Elle n'était pas mal cachée, mais un fripon d'apothicaire la décela, qui avait fourni quelques drogues à sa fille malade de la petite vérole.

La rivière de Loire a débordé vers Angers si rudement, et a si impétueusement rompu et renversé ses chaussées, qu'elle a ruiné quinze villages : je ne connais point ces pauvres gens-là, mais je les plains bien fort. Le marquis de Gerzé a quitté la citadelle de Saumur, le lieutenant du défunt maréchal de Bi-ezé l'ayant rendue pour 10 000 écus à M. de Guitaud, premier capitaine des gardes de la reine, laquelle lui a donné ce gouvernement en récompense d"avoir arrêté M. le prince.

M""'- de Bouillon était cachée, dans le faubourg Saint- Germain, chez le résident de Pologne, qui est Français. ^I. le duc d"Orléans la fait mener à la Bastille avec la résidente sa femme, jusqu'à ce que le roi en ait ordonné.

A Cfi. Spox. 3 mai 1650. — Madame la princesse la mère a eu commandement de sortir de Chantilly et se retirer en Berri. Madame la princesse la femme, qui y était aussi, s'en est dérobée la nuit avec son fils, qu'elle a enlevé, et l'on ne sait où elle est allée : elle passa par Paris à quatre heures du matin,

M. Bourdelot, notre médecin, qui est précepteur du duc d'Enghien, s'est sauvé avec lui; on ne sait point encore où ils sont allés. J'ai vu entre les mains d'un de mes amis une lettre de M. de la Mothe-le-Vayer, par laquelle il mande que le dessein du voyage de Lyon est rompu, et que la reine veut revenir à Paris dès que les affaires de Bourgogne seront réglées : c'est qu'elle a besoin d'argent et qu'elle n'en peut guère trouver plus commodément qu'à Paris, pour faire la campagne prochaine.

76 LA FRANCE AU MILiEL' DU WW SIÈCLE [lOoO]

Le 27 d'avril, madame la princesse la mère s'est trouvée à la porte de la grand'chambre dès cinq heures du matin et a présenté requête aux conseillers entrants afin de la faire rappporter en la grand'chambre. Un maître des requêtes a refusé de s'en charger, disant qu'il n'avait point droit de rapporter. Un conseiller nommé .Sevin, grand Mazarin, n'a pas voulu s'en charger, disant qu'il la fallait mettre entre les mains du doyen de la cour; un troisième est venu qui s'en est chargé, homme d'honneur et de courage, hardi et adroit et bon frondeur, nommé M. Deslandes Payen. Cette requête de madame la princesse contient trois chefs, dont le premier est pour M. le prince son fils; le deuxième pour le prince de Coiiti, et le troisième contre le Mazarin, duquel elle se déclare l'accusatrice pour quatre chefs, et pour la sûreté de sa personne à elle-même, désirant que le parlement lui en donne l'assui-ance et protection. Le parlement assemblé, c'est-à-dire la grand'cham])rc, l'édit' et la tournelle, a remis au retour du roi à délibérer sur les deux premiers articles; sur le troisième, le parlement lui a donné protection et promis assurance de sa personne, et de tout cela en a fait avertir, en môme instant, M. le duc d'Orléans qui a aussitôt mandé son conseil pour délibérer sur tout cela.

Le vendredi 29 avril, M. le duc d'Orléans a été au parlement et a fait délibérer sur la première demande de Madame la princesse. L'avis que lui-même a proposé à la cour a été suivi, savoir, qu'elle obéisse au commandement qu'elle a par ci-devant reçu de la reine d"ètre hors de Paris; qu'elle s'y retire jusqu'au retour du roi, qui sera en bref. Quelques marchands et autres gens du peu[)le ont crié contre elle tout haut dans le palais, qu'elle et son fils le prince de Condé étaient cause du siège de Paris, qu'ils leur avaient fait manger du pain bien cher, et que pour expier cette faute, il fallait qu'il

1. Voir, sur la Chambre de l'Édit, le Dicllonnaire de droit et de •pratique de Ferrières, t. I, p. 329.

[iG-jO] d'après la CORRESPOXnANCE DE Gl'I PATIN 77

fût encore vingt ans en prison, ce qui n'a pas fort consolé ladite princesse, laquelle espérait beaucoup en la faveur du premier président, et qui pour cet effet en a reçu reprociie et réprimande du duc d'Orléans; et il y a toute apparence cju'à moins d'un grand besoin de bons capitaines ou d'une grande force qui est encore à naître, le prince de Condé sera encore longtemps là dedans.

L'auteur du Mercure italien, savoir, Vittorio Siri, est en cette ville depuis quelques jours : il vient pour y être payé delà pension que M. le duc d'Orléans lui avait fait donner il y a quelques années. Tels paiements sont dorénavant fort rares, à cause de la rareté de l'argent et des finances du roi.

M. d'Emery le surintendant est fort malade; il n'ira plus guère loin, il est hydropique conOrmé; il est tout i'ondu et décharné et tousse fort. S'il n'est guéri ce n'est point faute d'avoir pris de l'antimoine du premier médecin, de son opium préparé et autres telles drogues. Il a été visité par son curé et admonesté à mourir; il a aussi été confessé par un jésuite nommé le P. Maréchal (qui est un Bourguignon que je connais), mais personne n'a encore dit qu'il ait fait restitution de tant d'argent qu'il a volé à tant de monde par toute la France. Le roi, la reine, le Mazarin et leur suite arrivèrent hier ici, 2 mai, à 6 heures du soir, par la rue Saint-Antoine. M. le garde des sceaux régala Son Kminence d'un superbe festin à six services.

Nouvelle arriva hier que les Espagnols ont assiégé La Bassée en Flandre, et qu'après l'avoir prise ils marcheront en deçà. Le Poitou est pareillement menacé d'un grand orage, à cause de MM. de la Trémouille, de la Rochefoucauld, de M. de Bouillon-Sedan, frère du maréchal de Turenne, de MM. de la Force, de M. de Saint- Simon, gouverneur de Blaye, et autres malcontents, qui veulent remuer, auxquels M. de la Meilleraie a ordre de résister par commandement du roi et avec quelques troupes qu'on lui envoie.

A Cil. Spon. 6 mai i650. — Si le Mazarin eût été tué d'une mousquetade devant Bellegarde il fût mort au lit d'honneur comme un vaillant homme. J'ai Jjicn ouï dire qu'il était bon postillon et qu'il poussait bien un cheval, mais non pas grand homme de guerre, si ce n'est peut-être en duel.

M. de Longueville avait trois enfants, deux fds et une fdle ; la petite fille est morte à Chantilly depuis quatre jours; il y en a une autre prête à marier; mais elle est de la première femme. Depuis que mesdames les princesses mère et fdle sont hors de Chantilly, les Suisses et autres gens du roi y sont entrés, qui y ont fait beaucoup de désordres. Madame la princesse la mère est au Bourg-la-Reine, à deux lieues d'ici. Depuis que la reine est de retour, elle lui a envoyé faire commandement qu'elle eût à se retirer à Mouzon en Berri : la princesse a répondu qu'elle ne le pouvait [)as et qu'elle était malade. La reine a envoyé la visiter par M. Vautier, savoir si elle était malade; il a rapporté qu'elle l'était effectivement, et qu'elle pouvait mourir de ce mal-là s'il était négligé. Un conseiller de lagrand'chambre, nommé M. Deslandes- Payen, voulut hier rapporter une nouvelle requête pour madame la princesse ; le premier président la refusa, et dit que cela était hors de saison... Nos gens ont pris vers Monaco quelque vaisseau espagnol, dans lequel on a trouvé le paquet du roi d'Espagne pour la Flandre, où il y a quantité d'instructions et d'ordonnances de ce roi basanné, qui trouble toute la terre de son ambition. On dit ici que M. de Saint-Micaut, gentilhomme de Bourgogne, qui était dans Bellegarde, ayant été reconnu passant dans Chalon-sur-Saône, l'on se jeta sur lui, qu'il eut bien de la peine d'en échapper, mais que tout son bagage en a pâti et qu'il a été jeté dans la Saône par le peuple qui l'accuse d'être cause de cette dernière guerre de Bourgogne qui a ruiné la province.

A Ch. Spon. 24 mai 1650. — Aujourd'hui, 12 de mai, le livre de Vllistoire du ministère du cardinal de Riche-

[iojo] d'après la correspondance de gui patin 79

lieu a été brûlé dans la cour du palais par la main du bourreau, selon l'arrêt que la cour en avait donné la semaine passée. Le même jour il y a eu ici un duel entre le chevalier de Roquelaure et le baron de Perry, de la maison de INlontgommery : ce dernier a été tué sur la place; les deux seconds se portent bien. Le même jour l'amnistie a été publiée au parlement touchant le marquis de La Boulaye, des Coutures, des Martineaux, Germain l'avocat. Joli et autres, qui étaient accusés et persécutés par M. le prince de Condé, lorsqu'il fut arrêté prisonnier. Le même jour M. d'Émery a reçu Notre Seigneur. L'antimoine ne l'a point sauvé. Les vaisseaux du roi vers Toulon, conduits par les chevaliers Pol et Aimeras, ont pris un vaisseau espagnol chargé d'un million, que le roi d'Espagne envoyait pour ses alïaires en Italie; voilà un accident qui l'incommodera.

Il y a grosse querelle, à Sens, entre l'archevêque de Sens et les Jésuites de la même ville; il leur a fait défense d'administrer aucun sacrement. Il a aussi remué et renouvelé la querelle ancienne de Sens contre l'archevêque de Paris, qu'il prétend n'être que son sulïragant. Il y a ici déclaration du roi, vérifiée au parlement, contre M""' de Longueville, le duc de Bouillon, le maréchal de Turenne, M. de la Rochefoucauld, gouverneur de Poitou.

Les deux semestres de nos messieurs de la chambre des Comptes ont été assemblés pour tâcher de servir au président Perrault, qui est dans le bois de Vincennes avec M. le prince, et le tirer de là, si faire se pouvait, en vertu de la déclaration du mois d'octobre de l'an 1648, en lui faisant son procès; mais leur poursuite en faveur de leur compagnon a été sursise, sur ce qu'on leur a donné avis que s'ils demandaient qu'on mît en liberté ledit Perrault, ou qu'on lui fît son procès, on le lui ferait aussitôt sur les plaintes que l'on a faites contre lui, et qu'il serait traité comme un tyran qui avait volé

80 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII^ SIÈCLE [l650]

la Bourgogne. M'"^ la princesse la femme est dans la vicomte de Turenne avec M. de Bouillon, et le maréchal de Turenne a défait un régiment de cavalerie de 1 000 hommes, du colonel Bose, dont 2o0 sont demeurés sur la place et 300 sont demeurés prisonniers.

La reine a mis garnison dans les hôtels de Condé et de Longueville, afin d'empêcher des conventicules et des assemblées nocturnes qui se faisaient là dedans; c'est là veiller dans la mesure du possible aux intérêts et à la sécurité de Mazarin.

Il est parti d'ici un gentilhomme des ordinaires du roi, nommé M. de Milly, pour aller porter, de la part de la reine, un commandement à M. d'Espernonde sortir de Guyenne et de venir à la cour. Je ne sais si ce commandement s'effectuera et s'il n'y aura pas quelque retentum, quelque secret caché du côté du ?klazarin, qui tient fort son parti, en intention que le duc de la Valette, son fils, épousera une des Mazarinettes. Quoi que je vous aie mandé par ci-devant, les trois princes ont été nourris jusqu'ici aux dépens de la reine, d'autant qu'ils ont toujours refusé de se nourrir à leurs propres dépens. La reine leur a fait dire qu'elle ne voulait plus à l'avenir faire cette dépense, qu'ils eussent à donner ordre que ce fût dorénavant à leurs dépens. M. le prince l'a tout à plat refusé, disant qu'il aimait mieux mourir; la reine sachant cela a répondu : « Qu'il meure donc! » Voyez si cette femme ne débute pas bien. Si bien que la reine ne les nourrit plus; c'est M. de Bar môme, qui est le gouverneur du bois de Vincennes, qui les nourrit à ses dépens, jusqu'à ce que la reine en eût autrement ordonné ou que les princes s'y soient accordés.

Le maréchal de Turenne a bien de la cavalerie et grossit fort son armée de plusieurs troupes qui lui viennent d'Allemagne. M. de Vendôme est ici arrivé vendredi au soir, le 20 de mai. 11 vient remercier la reine de l'amirauté qu'elle lui a donnée, et en accorder les droits et les revenus audit M. de Beaufort son fils, qui

[l6o0] d'après la correspondance de GlI PATIN 81

n'en a point seulement la survivance après M. son pi're, mais aussi une partie de la charge.

L'assemblée du clergé s'en va bientôt commencer, où seront présidents les deux archevêques d'Embrun et de Reims.

M. le duc d'Orléans a eu la goutte; la reine et le Mazarin ont été chez lui au conseil tandis qu'il a été malade; maintenant il va au palais Cardinal. Le Mazarin était d'avis d'emmener le roi et la reine à Bordeaux, afin de se tirer de Paris et de s'éloigner du danger qu'il croit y avoir pour lui en rétablissant M. d'Espernon par l'autorité du roi. Gaston ne l'a jamais voulu permettre, et a refusé toutes les raisons du Mazarin. Maintenant on parle du voyage de Compiègne, lequel n'est pas fort pressé, d'autant que l'archiduc Léopold n'est guère fort cette année, n'ayant guère d'hommes, en tant qu'il en donne, et envoie bonne troupe au maréchal de Turenne, ni d'argent, celui qu'il pensait recevoir d'Espagne ayant été pris sur mer par nos pirates, dont les Génois sont en état de nous envoyer un ambassadeur pour redemander deux cent mille écus qui leur appartiennent, et les princes d'Italie prêts à se liguer tous et à nous déclarer la guerre afin d'empêcher les pirateries que nos gens exercent sur la mer, et particulièrement par le moyen de Porto-Longone, qu'ils pourront bien se résoudre d'assiéger à communs frais, pour empêcher nos conquêtes piratiques et leur quartier.

Enfin M. d'Emery est mort le lundi 23 de mai, entre quatre et cinq heures du matin, tout sec et tout tabide, malgré trente prises d'antimoine de la meilleure préparation et de la plus fine... Chacun parle ici de la succession à la charge de M. d'Emery, et selon l'intérêt qu'il y prétend. Les uns y nomment M. de la Vicuville, {fui l'a été autrefois, en 1623; les autres le président de Mai. sons, président à mortier, qui a par ci-devant été premier président à la cour des aides. C'est un dangereux homme, s'il y parvient, et qui fera bien crier du monde. Je

82 LA FHANXE AU MILIEU DU XVII' SIÈCLE [lOoO]

pense quil a les vœux des partisans, qui semblent le souhaiter fort.

M. le duc d'Orléans demande la charge de connétable; s'il continue de la demander avec quelque empressement, il ne faut point douter qu'il l'aura, d'autant qu'il est en état de tout obtenir pourvu qu'il se garde des embûches et des fausses promesses de Mazarin, qui a une magie particulière à tromper et à étourdir les princes. Les soldats ruinent si fort la campagne que tous les peuples s'enfuient même des villes. Dourdan et Étampes sont toutes désertes. M. le maréchal du Plessis-Praslin est déclaré lieutenant-général du roi, pour mener l'armée en Picardie cette année. M. le duc d'Orléans demande aussi le gouvernement du bois de Vincennes, voulant que les princes dépendent de lui et non pas du Mazarin. L'assemblée du clergé commence ici vendredi prochain. On dit que plusieurs seigneurs se joindront à cette assemblée du clergé, pour demander réformation de l'État et l'assemblée des États généraux. Voilà où nous en sommes à la veille de beaucoup de malheurs. M. de Vendôme est ici, qui refuse le don qu'on veut lui faire de l'amirauté, à cause de trop de restrictions que l'on y ajoute. Enfin je cesse, tant faute de matière que de temps.

A Falcon'Et. 1 juin 1G50. — Tous nos marchands sont ici merveilleusement morfondus de cette guerre trop longue et de laquelle je ne sais quand il plaira à Dieu que nous ayons la fin : cela est cause qu'ils ne font rien et qu'ils n'entreprennent rien, hormis quelques livres de romans, de momerie, ou telles autres bagatelles. La guerre a tellement abattu l'Allemagne, mère continuelle des bonnes disciplines et des arts, que l'on n'y fait aujourd'hui presque rien du tout. La Hollande ne fait guère davantage : car, bien qu'elle soit en paix, elle se ressent pourtant des mouvements qui agitent son voisinage. A tout cela il n'y a qu'un remède.

il650] d'après la CORRESPONnAXCÉ liË GUt PATIN 83

qui serait la paix, si Dieu nous la voulait donner, ou si le Mazarin la voulait faire; ce qu'il ferait s'il y trouvait son avantage.

Nous avons ici quantité de fièvres continues, malignes et pourprées. Le roi et toute la cour sont à Compiègne. M. de ^"endôme et M. de Beaufort. son fils, sont ici amiraux; ils iront jeudi au Parlement faire vérifier leurs lettres. On dit que M'"'= de Longueville et le maréchal de Turenne sont à Vervins, frontière de Picardie, où ils attendent quelques troupes de l'archiduc pour entrer en France. On soupçonne ici du bruit du côté de Bordeaux. Dieu nous donne sa paix, qui nous est si nécessaire! M. le duc dOrléaiis ira à la cour dans quatre jours, où il ne séjournera guère.

A Ch. Spon. 14 juin 1650. — Depuis ma dernière, laquelle fut du 24 mai, je vous avertis que, le même jour, fut déclaré par la reine surintendant des finances, iM. le président de Maisons. M. Tubeuf, par ci-devant intendant, a aussi été fait contrôleur général des finances, à la place de M. Le Camus, beau-frère de M. d'Émery. M. d'Avaux, qui était surintenant des finances, conjointement avec feu M. d'Emery, fut trouver la reine le jour de l'Ascension, et lui rapporta son brevet de surintendant, en la remerciant, et protestant quil ne pouvait pas exercer cette charge avec M. de Maisons. Je pense que c'est qu'il ne veut pas se charger de l'ennui du gouvernement des finances, qui s'en vont dorénavant aller plus mal que jamais entre les mains de cet homme nouvellement choisi, joint que le nouveau contrôleur est un joueur de prime aussi bien que le surintendant. Si bien que voilà les finances en bonne main; mais ce n'est plus que la coutume : Au plus larron la bourse. On parle ici d'un voyage de Compiègne, afin de faire passer les troupes en Flandre, sous la conduite de M. le maréchal du Plessis-Praslin, qui en sera le général cette année : le comte d'Harcourt l'a refusé, parce qu'il

84 LA FRANCE AU MILIEU DU XVir SIÈCLE [l6b0]

n'y avait point tant d'argent qu'il eût voulu. Les Suisses font ici grand bruit pour de l'argent, et protestent que tous, tant qu'ils sont, sortiront de France et se retireront dans leur pays, si on ne les paie comme on leur a promis.

Le roi. la reine, le Mazarinct toute la cour sont partis d'ici le deuxième jour de juin à sept heures du matin, pour s'en aller dîner à Sentis, et de là, sans s'amuser en chemin, aller coucher à Compiègne, où ils seront tant qu'il plaira à Dieu.

M™- la duchesse d'Aiguillon, irritée contre son neveu le duc de Richelieu, de ce qu'il s"cst marié sans son consentement, a trouvé moyen de rattraper et de le faire enlever : elle le tient en sa maison enfermé. Elle le fait cajoler par diverses femmes, afin qu'il dise qu'il a été marié par force, et sans son consentement, mais elle ne le peut gagner. Il a tel dépit de se voir enfermé et hors d'avec sa femme, qu'il a voulu se jeter par les fenêtres et l'aurait fait, s'il n'en avait été empêché et retenu par ceux qui le gardent. La duchesse de Richelieu, sa femme, et d'autres parents d'elle ont été au parlement y représenter requête contre ladite dame d'Aiguillon. Les deux parties ouïes, la cour a ordonné arrêt portant que ladite dame se trouvera et comparaîtra à la cour mercredi 15 de juin, où elle emmènera son dit neveu. Que dites-vous de nos affaires? Ne sont-ce point des farces bien plaisantes? On dit que ladite dame n'obéira point à la cour, mais qu'elle fera dire par son avocat que ledit duc de Richelieu, son neveu, est malade, qu'elle ne l'a pu emmener, et qu'il faudra que la cour ordonne que deux conseillers se transportent sur les lieux pour interroger ledit neveu, etc.

A Cii. Spon. 21 juin 1650. — Je vous ai écrit ma dernière, datée du mardi 14 de juin. Depuis ce temps-là nouvelles sont arrivées que les Espagnols ont assiégé Le Catelet en Picardie et Porto-Longone en Italie. Depuis

[l6o0] d'après la COHRESl'ONDANCi: |i|': (jUI I'ATI.N 8d

ces premières nouvelles, les Espagnols ont pris Le Catelet qu'ils pourront fortifier et sont à l'entour de Saint-Quentin, qu'ils ne prendront point si aisément. On croit bien qu'ils prendront Piombino, mais non pas Porto-Longone à cause de 2 500 hommes qui sont dedans. Ils ont eu bon marché du Catelet et l'ont pris fort aisément à cause d'un gouverneur tout nouveau qui n'y était que depuis trois semaines, nommé M. de Vandi, qui n'y avait nul crédit, et pour qui les soldats ne voulurent pas combattre, faute d'argent. L'armée des Espagnols est de 2u 000 hommes, mais ils n'ont guère de blé non plus que d'argent, ce qui les empêchera d'entrer plus avant jusqu'après la récolte des blés; et en attendant il se pourra faire que le Mazarin remontera sur sa bête et qu'il les rechassera en leur frontière.

Les Espagnols n'ont point assiégé la Fère, mais le Mazarin a été jusque là pour faire passer des troupes. Pour le sieur Contarini, je pense bien qu'il voudrait avoir fait la paix générale, mais elle n'a pas été si prête d'être faite. La Lorraine, le Portugal, la Catalogne et, qui est beaucoup plus que tout cela, la mauvaise volonté de nos ministres qui ne haïssent rien tant que la paix, et qui veulent pécher en eau trouble, afin d'enrichir leurs nièces, sont les vraies causes que la paix n'a point été faite.

Le Mazarin n'a garde d'être arrêté; il est en trop bonne posture à la cour, puisqu'il est maintenant défendu de la reine et du duc d'Orléans, et néanmoins il est tellement chargé de la haine publique, tant à la cour même qu'à Paris et dans les provinces, que je ne puis m'empêcher que je ne me souvienne de l'histoire du marquis d'Ancre qui en fut à la fin très mauvais marchand.

Il est nécessaire que le roi demeure en Picardie, afin d'empêcher que les Espagnols ne fassent point de plus grands progrès et qu'ils n'approchent point plus près de Paris. Outre Le Catelet ils ont pris Guise et l'ont brûlé en y mettant le feu en douze endroits. On croit

80 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [l650]

qu'ils s'en vont assiéger Saint-Quentin, et s'ils le prennent, il y aura bien du malheur, d'autant plus que la place est bonne et qu'elle peut être merveilleusement fortifiée. Le maréchal de Grammont, malcontent d'un refus que lui a fait le cardinal Mazarin, pour un bénéfice que la reine lui avait accordé, s'est retiré en son gouvernement de Bayonne.

Ceux de Bordeaux ont donné arrêt contre M. de la Vie, avocat général, pour avoir manqué d'accomplir sa légation, ou plutôt commission de deçà vers le Mazarin, et même sa maison a été pillée par la populace, indignée contre lui de s'être laissé gagner par le Mazarin. M. le duc d'Orléans et M. le garde des sceaux s'en vont demain à Compiègne. La cour de parlement a aujourd'hui ordonné que M'"'^ d'Aiguillon mettra dans ce même jour son neveu le duc de Richelieu en liberté, sur peine de cent mille livres d'amende, dont l'exécutoire sera délivré demain si elle n'obéit à l'arrêt d'aujourd'hui. Je voudrais qu'il lui en coûtât cent mille livres; elle en a bien d'autres qu'elle a gagnées bien à son aise autrefois avec son oncle.

A Ch. Spon. l^'- juillet IGoO. — M"»'' d'Aiguillon a obéi à l'arrêt du parlement; elle a remis le duc de Richelieu, son neveu, entre les mains de M. le duc d'Orléans, lequel sans doute le rendra à sa nouvelle femme, sauf ù M'"'= d'Aiguillon à se pourvoir par voie de justice contre ce mariage, qu'elle prétend ne pouvoir ni devoir subsister.

Le comte d'Harcourt est allé en diligence en basse Normandie, pour empêcher quelques désordres qui s'y commettent par les gentilhommes qui y arment, et qui font semblant de se vouloir déclarer pour les princes, à cause de M. de Longueville; ils disent aussi qu'ils veulent aller trouver M. de Bouillon en Guyenne. On dit ici que le prince de Conti se meurt, et qu'il n'en peut plus; ses bénéfices sont déjà donnés à un enfant qui

[l6o0] 1) APRES LA CORRESPONDANCE DE GUI l'ATIN 87

n'csl point encore né, comme lui-même n'est point encore mort. C'est au fils de M. le lIuc d'Orléans, en cas que M"'" la duchesse, sa femme, qui est grosse, en accouche d'un, et non point d'une fille, comme elle a fait jusqu'à présent. M. le duc d'Orléans se servira de ce revenu.

Enfin le duc de Richelieu est retourné à sa femme, et a protesté à M. le duc d'Orléans que jamais il ne consentirait à être démarié et ainsi le duc d'Orléans l'a laissé aller. C'est de quoi M™" d'Aiguillon enrage, disant qu'elle quittera tout, et qu'elle abandonnera les soins de ses autres neveux et de tout leur bien. Elle mérite bien cela, et encore pis, qu'elle aura peut-être quelque jour, s'il y a justice. Son oncle, le cardinal de Richelieu, a volé toute la France pour l'enrichir : elle mériterait qu'on lui fît rendre gorge jusqu'au dernier denier.

Nous avons ici nouvelle qu'il y a grand bruit à Bordeaux; que M. le maréchal de La Meilleraie et M. de La ^'alette, avec leurs troupes, sont fort près de la ville, et semblent la bloquer des deux côtés; que M. de Bouillon est en Médoc, où il a pris Castelnau, et que MiM. de Sauvebeuf et de Sillery sont allés en Espagne faire avancer le secours que l'on a promis à M. de Bouillon pour les princes.

Le duc d'Orléans a fait revenir le roi, lequel est arrivé ici le mercredi 29 de juin à 9 heures du soir, lorsque l'on n'y pensait guère et qu'on ne l'attendait plus, vu que deux jours auparavant les officiers du roi qui étaient en chemin de revenir avaient été remandés, si bien que la reine et le Mazarin sont ici et toute la cour!

A Cii. Spon. 8 juillet 16o0. — Je vous écrivis pour la dernière fois, en attendant de vos nouvelles, le vendredi d"^"" de juillet. Dès le lendemain, nouvelles arrivèrent que le siège de Guise en était levé, et que les Espagnols s'étaient retirés vers Landrecies, obligés à cela tant par l'aute de munitions que par la courageuse résistance

88 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [l650]

tant du gouverneur de la place, nommé Bridieu, qui a par ci-devant été page de M. de Guise, que des habitants mêmes qui y ont fait merveilles.

Le lundi matin, 4 de juillet, dès les quatre heures, à cause des grandes chaleurs, le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sortirent d'ici, et sont allés à Fontainebleau, d'où, après qu'ils auront séjourné quelques jours, ils iront à Orléans, puis à Blois, à Tours, à Poitiers, et de là à Bordeaux, en Languedoc et en Provence, si le cas y échet, et si l'état des affaires le requiert.

Le député du parlement de Bordeaux a été ici ouï en pleine assemblée. Le parlement en a fait deux matinées; le duc d'Orléans même y a assisté. 11 y en a eu qui ont parlé très hardiment de l'état présent des affaires, et qui môme ont été jusqu'au Mazarin; mais le tout aboutit à faire des remontrances à la reine touchant l'affaire de Bordeaux; et même M. Foulé, maître des requêtes et intendant de justice, qui a fait tant de vexations et de désordres dans le Limousin, sera mandé de venir répondre à la cour des plaintes qu'on a faites contre lui.

A Ch. Spon. 2Q juillet 1650. — Je vous écrivis ma dernière vendredi 8 de juillet, et vous disais que depuis ce temps là nous n'avons appris ici autres nouvelles, sinon que ce même jour au soir ma belle-mère, âgée de quatrevingt-deux ans, tomba en trois horribles accidents qui l'ont mise au tombeau... Enfin elle mourut sur le soir, fut enterrée dans l'église iludit lieu' le lendemain avec beaucoup de cérémonies, comine cela se fait parmi nous, fort inutiles et superflues... Nous ramenâmes ici le lende-

1. Le lieu n'est pas ici indiqué, mais dans une lettre que, par l'annonce de la mort de Scioppius qui n'eut lieu qu'en novembre 1649, on peut reconnaître inexactement datée du 13 juillet 1649 (édition Reveillé-Parise, t. Il, p. o24), on voit que sa belle-mère mourut " dans sa maison de campagne à Cormeillcs, proche d'Argenteuil ■..

[|650] n'APRKS LA CORRESPONOANCE HE (UT l'ATI.N 89

main le bonhoaimc son mari, qui est plus décrépit qu'elle, combien qu'il soit de quelques années moins vieux... On nous fait espérer qu'après sa mort nous aurons une grande succession!... C'était une excellente femme dans le soin du ménage et dans la peine qu'elle y a prise. Pour sa grande économie il eût mieux valu que son mari fût allé le premier... Je ne me saurais donner la peine de la pleurer beaucoup, vu qu'elle était trop vieille et trop souvent malade.

Tandis que ces choses se passent à Paris, le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour cheminent, ils sont allés de Fontainebleau à Orléans, à Blois, à Tours; on dit que de là ils iront à Poitiers, à Bordeaux et même à Toulouse, où il y a du bruit, puis en Provence, et même par après plus loin s'ils peuvent, afin de revenir ici le plus tard qu'ils pourront, d'autant que ce lieu est odieux au Mazarin, en tant qu'il y a beaucoup d'ennemis, et qu'il craint d'y être assommé. On dit ici que l'Espagnol a envoyé de l'argent devers Bordeaux à madame la princesse afin de faire la guerre au Mazarin; mais que cette grande ville est fort mi-partie et qu'ils ne savent, ou qu'ils n'ont point l'entière liberté de se ranger du côté qu'ils voudraient. La somme de l'argent va jusqu'à 1 GOO 000 livres, qui est assez notable pour éblouir les yeux de beaucoup de gens qui n'ont autre passion ni meilleur but que ce métal doré.

Toulouse a pris le parti de Bordeaux ; ils veulent bien recevoir le roi dans leur ville, mais à la charge qu'il se mettra à leur garde, selon leurs anciens privilèges, et que ce soit sans le cardinal Mazarin, cjui est auteur de tous les maux de la France. La reine a mandé au comte du Dognon, gouverneur de Brouage, qu'il eût à venir à la cour. Il a mandé qu'il avait la goutte. On lui a mandé derechef que l'on savait bien qu'il n'était point malade et que l'on l'avait vu debout. Il a mandé qu'il était vrai, mais qu'il ne voulait point aller à la cour, qu'il savait bien qu'il y était haï. qu'on le voulait

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retenir prisonnier et lui ôter son gouvernement qu'il tenait du feu roi. et qu'il le voulait conserver jusqu'à la majorité du roi. M. le maréchal de la Meillerale a mandé au roi qu'il ne devait point avancer plus près de Bordeaux que Poitiers; qu'il fallait apaiser cette affaire par traité ou qu'autrement le roi n'en viendrait point à l)out; qu'il était besoin de 30 000 hommes pour dompter Bordeaux, qui autrement était indomptable. Les députés de Bordeaux ont ici parlé bien haut à M. le duc d'Orléans, qui s'en est mis en colère, et, deux heures après, il les a renvoyés reblandir et rellatter par M. Le Tellier, secrétaire d'État, comme il a fait encore le lendemain par M. de Beaufort.

A Ch. Spon. 12 août 1650. — Depuis ma dernière, je vous dirai que les Espagnols sont en Picardie, à l'entour de la Capelle, avec une grande armée, et entre autres 1 1 000 chevaux. J'ai bien peur qu'ils ne ravagent misérablement notre pauvre province, laquelle souffre cruellelement, il y a si longtemps, ce qui sans doute arrivera si le Mazarin n'y met un autre ordre, et s'il n'y envoie davantage de monde, au lieu qu'il s'amuse à chicaner ceux de Bordeaux.

Le samedi 6 d'août, les chambres assemblées au Parlement, après beaucoup de tergiversations, enfin le duc d'Orléans y est arrivé, qui a promis sur sa foi de prince, que l'affaire de Bordeaux s'accommoderait, que l'on ôtait le gouvernement à M. d'Espernon, cjue l'on donnait place d'assurance à M. de Bouillon, à madame la princesse, amnistie à tous ceux de Bordeaux, et même à ceux qui avaient traité avec l'Espagnol, et qui s'étaient retirés en Espagne, et autres conditions qui ont été enregistrées et lues tout haut par deux fois : tout cela n'a pas néanmoins contenté le Parlement. L'Assemblée a été remise au lundi 8, toute affaire cessante, afin de délibérer sur cette déposition du duc d'Orléans, dont la femme est fort grosse et prête d'accoucher. Si c'est un

1650] It'Al'HÈS LA CORRESPONDANCE HE Gl'I PATIN 91

fils aussi vaillant que son père, Dieu sait si la France manquera de grands capitaines. Enfin le Parlement sest tenu à la parole du duc d'Orléans, qui a promis et engagé sa foi de prince, et tout ce qu'il a de vaillant, de faire donner la paix à Bordeaux; et néanmoins on croit ici que le Mazarin ira plus loin, s'il peut en devenir le maître avec les troupes du roi, et qu'il ne s'arrêtera point à la parole du duc d'Orléans, qu'au cas où il ne soit point le plus fort.

A Belin fils, g septembre 1650. — On parle fort ici des troupes à clieval du maréchal de Turenne, dont on dit que l'avant-garde est venue jusqu'à la Ferté-Milon et Daumartin [sic, Dammartin?]; c'est ce qui a fait résoudre à MM. de l'Hôtel de Ville à faire faire la garde aux portes, comme l'on faisait durant la guerre de Paris, l'an 1649. Le lundi 29 d'août, de peur qu'il narrivàt quelque malheur, les trois princes ont été tirés du bois de Vincennes, et ont été conduits par 300 cavaliers, les uns disent à Loches, d'autres disent au Havre.

La peste est rude et grande à Bouen; elle y a tué 4000 personnes en moins de cjuinze jours.

La délibération avait été prise de faire garder les portes, mais elle a été révoquée. Nous n'avons ici rien de certain de Bordeaux, sinon que l'on dit qu'ils se défendent fort bien, et qu'il y a toute assurance que le Mazarin ne les prendra point cette année : au moins c'est ce que je souhaite très ardemment, et beaucoup d'autres de deçà avec moi. Le Parlement a fait de deçà quelcjnes assemblées pour Bordeaux, mais cela ne va point généreusement comme il devrait aller : j'ai peur qu'enfin le Parlement ne devienne ridicule, pour le grand nombre de partisans de la tyrannie qui sont làdedans. Si la source du courage de nos pères existait en nous, cela irait tout autrement. Le duc d'Orléans favorise si fort le Mazarin et son parti, qu'il élude presque tout ce qu'on entreprend ici pour Bordeaux, à son grand

92 LA FRANCE AU MILIEU DU X\U^ SIÈCLE [l6o()j

déshonneur et à notre malheur; mais je ne sais combien tout cela durera; tout le monde en gronde de deçà.

Les trois princes, du jour qu'ils furent tirés de Vincennes, furent menés à Marcoussis, où il y a un fort château, et y sont encore; et, tout à Fentour, il y a plusieurs troupes qui mangent rudement tout le pays circonvoisin, tandis que le roi a l)esoin de troupes devant Bordeaux, ^'oilà une étrange et enragée politique.

A Cti. Spon. IQ septembre 1650. — ISIercredi, 17 août, à quatre heures du matin, M"^<= la duchesse d'Orléans accoucha d'un fds qui se nommera M. le Prince sans queue, et celui qui est en la Bastille sera nommé le prince de Condé.

Si la peste cesse à Marseille, elle s'accroît fort à Rouen : il en est mort cinq conseillers de la cour. M. Miron, le conseiller, qui en arriva hier, m'a dit aujourd'hui que, depuis quinze jours, il en est mort quatre mille de toutes conditions, pauvres et riches.

Le dimanche 28 d'août, il y eut ici grand bruit par toute la ville et grande émotion, sur la nouvelle qui est arrivée que le maréchal de Turenne envoyait son armée en deçà. Le lendemain, lundi 29, les trois princes ont été enlevés et tirés du bois de Vincennes, par ordre du roi, et, sans passer par Paris, ont été conduits par trois cents chevaux et ont passé la Seine dans des bateaux vers Vitry, pour de là gagner Juvisy, Montargis, Orléans et enfin Loches. Il ne m'importe oîi, et encore moins au Mazarin, au duc d'Orléans et à la reine même, pourvu qu'ils n'échappent point. Ce même lundi, après midi, on a tenu une grande assemblée à l'Hôtel de Ville, afin de pourvoir à la conservation de la ville; entre autres choses, il y a été ordonné que dès le lendemain on commencera de garder les portes, selon l'ordre de chaque colonel, comme l'on faisait durant le siège de Paris.

Le mardi, 30 d'août, le parlement s'est assemblé avec

Il650] d'après la CORHESrONDANCE DE Glî PATÎ.V 03

bonne intention; mais ils n'ont pas conclu assez généreusement, à cause du duc d'Orléans, qui s'y trouve soigneusement, et qui y rabat les coups du mieux qu'il peut, en faveur du Mazarin qu'il aime trop. Les trois princes sont encore à Marcoussis, à neuf lieues d'ici, qui est le lieu où ils furent menés et déposés le même jour qu'ils furent tir('s du bois de Vincennes.

On avait ici mis sur la presse un petit livre in-douze, intitulé VHarmonie, etc. Il était contre le Mazarin, sa vie, sa fortune et son ministère; il allait même contre l'honneur de la reine. Le lieutenant civil l'a découvert, l'a supprimé, et en a fait emprisonner les imprimeurs, duquel néanmoins jusqu'à présent il n'a pu découvrir ni apprendre qui en était l'auteur. L'on m'a dit que l'on en soupçonnait un Jésuite qui était fort passionné pour le parti de M. le prince; ce que je ne crois point, vu que ces bons pères sont trop fins i)our s'être embarqués dans quelque parti, si ce n'est lorsqu'il est de beaucoup le plus fort, et qu'il y a manifeste apparence d'y pouvoir profiter, ce qui n'est point encore au fait de MM. les trois princes emprisonnés.

Le maréchal de Rantzau mourut ici le 14 de septembre ; le voilà hors de peine d'obtenir récompense de son gouvernement de Dunkerque que l'on lui ôta durant le siège de Paris. On l'avait mandé afin qu'il vînt avec quelques troupes, afin d'augmenter et de fortifier le parti des assiégeants. Dès qu'il fut à Saint-Germain, on l'arrêta prisonnier, d'où enfin il a été délivré. Le Mazarin a dit à un homme que je connais qu'on ne l'avait tiré de Dunkerque que par finesse et sous prétexte de l'employer au siège de Paris; mais que la vraie raison était la peur qu'on avait eue qu'il rendît Dunkerque à l'Espagnol, dont il était entré en traité par le moyen d'un moine déguisé, qui allait et revenait sans être connu, mais dont on avait ici eu avis à la cour. Si ce soupçon eût été vrai, on n'eût pas manqué de lui couper le cou.

Il y a du bruit de nouveau 'en Provence, sur ce que le

94 LA FRANCE Al" MILIEU DU XVIF SIÈCLE [I60O]

comte d'Alais ne veut point obéir au commandement qu'il a reçu d'aller à la cour. Le roi veut être obéi; lui d'ailleurs n'oserait y aller, sur la peur qu'il a d'y être arrêté et de perdre son gouvernement. Sur ce différend, la Provence est partagée en deux. Aix est fort contre lui, Toulon pour lui, etc.

M. le duc d'Orléans a ici fait assembler de savants hommes, pour savoir d'eux comment il fallait nommer son fils. Divers avis furent proposés, entre autres fut retenu et api^rouvé celui que donna M. Bignon, avocat général, qui est un homme incomparable; lequel prouva par plusieurs raisons qu'il devait être nommé le duc de Valois, et ce nom lui est demeuré.

Les Mazarins ont pris le faubourg de Saint-Surin de Bordeaux, qu'ils ont abandonné, n'en pouvant faire leur profit. Les Bordelais y ont perdu quelques hommes; mais la plus grande perte est bien du côté des Mazarins, vu que plusieurs officiers y ont été tués, dont néanmoins je regrette la perte.

A Ch. Spox. 30 septembre 1650. — Je vous envoyai deux lettres enfermées ensemble le vendredi ^6 de septembre, toutes deux datées du même jour, et depuis ce temps-là je vous dirai que nouvelles nous sont venues qu'il y a une surséance à Bordeaux pour six jours, durant lesquels on traite de paix. Nos députés y sont des plus employés. C'est chose certaine que le Mazarin ne saurait prendre la ville; les habitants y sont trop résolus, outre les secours qu'ils ont de divers endroits; l'armée de Mazarin est môme bien délabrée et diminuée de plus de jOOO hommes depuis qu'ils ont commencé à faire des attaques. MM. de la Force leur amènent du secours des Cévennes, et le comte de Tavannes de plusieurs autres endroits.

Il y a du bruit en Languedoc, et particulièrement à Nîmes, d'où l'évêque a été chassé. Ceux de Bordeaux demandent la liberté des princes et la perte du Mazarin,

[l6o0] 1)"aPRÈS la CORRÈSPONDA.XCE de GlI PATIN 9o

à quoi la reine ne consentira jamais; elle a trop peur des premiers et chérit trop le second. Les autres articles ne sont pas si griefs et sont plus aisés à accorder, de sorte que tout est encore douteux. 11 faut attendre le boiteux pour savoir la décision de cette grande affaire.

M. le duc d'Angoulème, père du comte d'Alais, gouverneur de Provence, est mort ici le 24 de septembre, âgé de soixante-dix-sept ans. Il était fils naturel du roi Charles neuvième et de Marie Touchet, laquelle fut depuis. mariée à M. d'Entragues, seigneur du cliâteau de Marcoussis, où est aujourd'hui retenu en prison M. le Prince avec ses deux compagnons. Ce M. le Prince, depuis qu'il y est, s'y ennuie, y devient mélancolique; il a les jambes enflées, il a été saigné trois fois et purgé aussi pour cet effet.

Aujourd'hui 27 de septembre, sur les onze heures du matin, est arrivé de la cour un courrier à M. le duc d'Orléans, qui l'a assuré que la paix de Bordeaux est faite. Le bruit en a aussitôt été répandu par toute la ville, et tout le monde l'a cru, comme tout le monde le désire. Les conditions de ladite paix ne se disent point encore; c'est toujours beaucoup que la paix soit faite. que toute la province de la Guyenne soit pacifiée, et que le roi revienne à Paris avec toute la cour, qui est ce que je vois être ici particulièrement désiré par les marchands, qui ont besoin que les courtisans soient ici pour débiter leurs denrées. La même nouvelle porte que le roi et la reine seront ici le 21 du mois prochain, ou s'ils ne sont pas à Paris, que tout au moins ils seront à Fontainebleau. Amen.

A Cii. Spox. 18 octobre 1650. — Depuis ma dernière, la paix de Bordeaux est faite. Le roi, la reine, le Mazarin, y sont entrés et y ont été fort bien reçus. Madame la princesse a vu la reine, laquelle a mené par la main le petit duc d'Enghien au roi. M. de Bouillon a vu le Mazarin, l'a entretenu et a couché chez lui; ils sont

96 LA FRANCE AL" MILIEU DU XYII'- SIÈCLE [leiiO]

grands amis. Les princes ont quelque liberté plus qu'ils n'avaient, et M. Le Tellier les a été visiter depuis qu'ils sont à Marcoussis.

Les Espagnols ont assiégé Mouzon près de Sedan. J'apprends que Mazarin craint ici quelque chose et qu'il voudrait bien n'y pas revenir. MM, de Beaufort et notre coadjuteur lui font peur, après avoir si longtemps gouverné feu M. le duc d'Orléans, chez lequel le Mazarin fait revenir M. de la Rivière, grand aumônier dudit duc, afin de se servir de lui contre les embûches de ceux qui ont du crédit sur l'esprit de ce prince, et qui sont anti- ]Mazarins, qui pourront néanmoins assez tôt être malheureux, vu le peu de raison qu'il y a de se fier à ce prince, qui est si facile, et que la reine ne manquera pas de gagner aussitôt qu'elle l'aura vu; et ainsi nous sommes en état de voir ici l'hiver prochain encore quelque coup de tonnerre tomber sur la tète de quelqu'un, j'entends des grands et des plus gros.

A Falconet. 4 novembre 1650. — Nous n'avons qu'un doyen, c'est celui qui s'élit tous les deux ans. le premier samedi après la Toussaint; demain à 9 heures du matin il y en aura un nouveau de fait à la place de M. Jean Piètre, fils de feu M. Nicolas Piètre, et neveu de Simon Piètre, qui ont été deux hommes incomparables; il est le maître des bacheliers qui sont sur les bancs; il fait aller la discipline de l'école, il garde nos registres qui sont de plus de 500 ans; il a les deux sceaux de la Faculté ; il reçoit notre revenu, et nous en rend compte; il signe et affirme toutes les thèses; il fait présider les docteurs à leur rang; il fait assembler la Faculté quand il veut, et, sans son consentement, elle ne peut s'assembler que par un arrêt de la cour, qu'il faudrait obtenir; il examine, avec les quatre examinateurs, à l'examen rigoureux qui dure une semaine; il est un des trois doyens qui gouvernent l'Université avec M. le recteur, et est de ceux qui l'élisent ; il a double revenu de tout,

[iGoo] d'après la correspondance de gui patin 97

et cela va quelquefois bien loin; il a une grande charge, beaucoup d'honneurs et un grand tracas d'affaires ; il sollicite les procès de la Faculté, et parle même dans la grand'chanibre devant l'avocat général, comme fit feu M. de Lavigne, l'an 164+, contre le gazetier. La charge est fort honorable, mais bien pénible; un honnête homme est bien heureux de ne le point être, c'est assez qu'il en soit réputé digne par l'élection qu'on en fait, et voici comment elle se fait. Toute la Faculté assemblée en vertu d'un article spécial, le doyen qui est prêt de sortir de charge remercie la compagnie de l'honneur qu'il a eu d'être doyen, et la prie qu'on en élise un autre en sa place; les noms de tous les docteurs présents, car on ne peut élire aucun absent, en autant de billets, sont sur la table; on met dans le chapeau la moitié d'en haut, et c'est ce qu'on appelle le grand banc. Nous sommes aujourd'hui 112 vivants, c'est donc à dire les 56 premiers. Quand ces billets ont été bien ballottés et réunis dans un chapeau par l'ancien de la compagnie, qui est aujourd'hui M. Riolan, le doyen qui va sortir de charge en tire trois l'un après l'autre; on en fait de même tout de suite du petit banc; on n'en tire c{ue deux, afin que le nombre soit impair. Voilà cinq docteurs qui ne peuvent ce jour-là être faits doyens; mais ils sont les électeurs, lesquels, après avoir publiquement prêté serment de fidélité, sont enfermés dans la chapelle, où ils choisissent de tous les présents trois hommes qu'ils jugent dignes de cette charge, deux du grand banc et un du petit banc; ces trois billets sont mis dans le chapeau de l'ancien, et le doyen, y fourrant sa main bien étendue, en tire un; celui qui vient est le doyen, et j'ai plusieurs fois été électeur, j'ai même été élu et mis dans le chapeau trois fois, l'an 1642, 1644 et 1648; je fus électeur en 1640 et 1646, et toutes les trois fois je suis demeuré dans le fond du chapeau ; et si jamais on m'y remet, je ne serai point fâché d'y demeurer faute de loisirs pour faire cette charge. Toutes

LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl' SIÈCLE. '

98 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl" SIÈCLE [iGrJOj

ces cérémonies sont fort anciennes et sont religieusesement observées par respect pour Tantiquité, selon que nos statuts le portent, que nous avons imprimés à part en un petit livre que je vous enverrai, si vous en êtes curieux.

Ce matin on a trouvé, en trois lieux publics de Paris, trois tableaux du Mazarin pendu et la corde au cou, avec son arrêt de mort. M. le lieutenant civil les a fait ôter; tout le monde gronde contre ce malheureux ministre. La reine a été malade à Amboise, et y a été saignée trois fois; un flux de ventre est survenu qui l'a délivrée. On croit que demain le roi, la reine et toute la cour arriveront à Orléans.

A Cii. Spon. 4 novembre 1G50. — Nouvelle est venue que M. de Villequier a fait entrer dans Mouzon 400 hommes, lesquels sans doute empêcheront que les Espagnols ne le prennent : au moins on tient ici pour le certain que doi^énavant ils ne sauraient le prendre. Le maréchal du Plessis-Praslin, avec plusieurs gouverneurs des places frontières, assemblent aussi leurs forces, alin de pouvoir incommoder lesdits assiégeants jusqu'à ce qu'ils veuillent se retirer. M. le marquis de la Ferté-Sennecterre a défait trois régiments de Lorraine, où il a gagné beaucoup de bagage et plusieurs prisonniers.

Le roi est sorti de Bordeaux, et le 19 il a couché à Saintes. Le Mazarin n'a point eu grand contentement à Bordeaux. Il est vrai que ceux du corps de ville l'ont été saluer, mais non pas ceux du parlement, outre plusieurs autres affronts qu'il y a reçus. Nos affaires vont mal en Catalogne, les Espagnols s'y remettent, et nous ne leur résistons point comme il faut. M. le duc de Mercœur se plaint de ce qu'on l'a envoyé si loin pour le rendre ridicule.

Le samedi, 29 d'octobre, à onze heures du soir, trente hommes armés attaquèrent le carrosse de M. de

[l6b0] Ii'aI'UÈS la COlfRESPONDANCE DE GUI l'ATI.N 99

Beaufort, dans la rue Saint-iïonoré, i)rès de la Croix du Tralioir. Ils voulurent arrêter le carrosse, ils ne purent le faire ; ils tirèrent sur le cocher, qui fut véritablement blessé, mais néanmoins il n'arrêta point. Comme ils approchèrent du carrosse en tirant dedans, ils tuèrent un gentilhomme qui y était, un autre fut blessé. Mais M. de Beaufort n'y était point, et ainsi ils ont perdu leur coup. Ce carrosse fallait quérir à l'hôtel de Montbazon, où il avait fait collation. Je pense que vous croyez aisément que je ne suis pas auteur de cette action, mais il n'est pas malaisé de deviner d'où vient l'entreprise. Quoi qu'il en soit, et de quelque côté qu'elle vienne, les assassins ont manqué leur coup, et M. de Beaufort est sauvé. C'est à lui à se parer dorénavant de ces rencontres, et à se retirer de meilleure heure, s'il ne veut une autre fois être attaqué, car sans doute on ne le manquera pas; ces gens-là, qui ne craignent pas le serein, sont engagés pour tuer du monde. La reine, traitant avec ceux de Bordeaux, ne leur a point nommé de gouverneur; elle leur a seulement l^romis qu'elle en arrêterait un lorsqu'elle serait à Paris; mais elle a laissé M. de Saint-Luc, qui était lieutenant de roi, pour y faire sa charge. Aussitôt que le roi et la reine furent sortis de Bordeaux, un quart d'heure après, la reine leur lit signifier qu'elle révoquait l'octroi des 1 500 OOU livres qu'elle leur avait accordé d'être pris sur le convoi de Bordeaux, pour leur dédommagement. Le Parlement, s'étant assemblé là-dessus, cassa l'arrêt du conseil d'en haut portant cette révocation; mais le premier président du Parlement ne veut point signer cet arrêt. D'ailleurs M. de Saint-Luc maltraite dans Bordeaux ceux qui ont été du côté du Parlement, et en avait fait arrêter deux, que le peuple a fait délivrer par force. Tout cela montre que la paix de Bordeaux n'est guère assurée.

A Falconet. 16 novembre IGoO. — Mes collègues

100 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIO SIÈCLE [iGoO]

m'ont fait l'honneur de m'élire doyen de la Faculté le 5 de ce mois; je vais être fort occupé, et j'avais déjà assez d'affaires sans cela.

Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont arrivés ici, le mardi 15 novembre: le même jour les trois princes furent tirés de Marcoussis, et emmenés, sous bonne escorte, au Havre-deGrâce.

On dit ici que, lundi prochain, le Mazarin s'en va luimême à l'armée de Champagne, faire assiéger Rethel, que les Espagnols ont fortifié; la reine demeurera ici; elle est toute mal faite et fort décolorée : le roi son fils est gaillard et fort gentil; je prie Dieu qu'il le conserve.

A Ch. Spon. 18 novembre 1630. — Le lundi 7 de novembre, le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour arrivèrent à Fontainebleau de leur voyage de Bordeaux. Le Mazarin voudrait bien ne pas revenir à Paris, mais aller à Troyes y faire passer l'hiver, sous ombre de faire assiéger Rethel et en chasser les Espagnols, qui se sont cantonnés dans la Champagne, tandis que le Mazarin chicanait Bordeaux en faveur de M. d'Espernon. Même les Espagnols ont pris aussi Mouzon, petite ville près de Sedan, qui leur servira de retraite à faire des courses bien avant, et voilà comment la guerre entretient la guerre. A tous ces jeux il n'y a que le ministre qui y gagne, puisqu'il y trouve son compte. On a pris trois des voleurs qui attaquèrent le carrosse de M. de Beaufort; ils ont été mis à la question et ensuite ont été condamnés à être rompus tout vifs à la Grève. Le 15 de novembre le roi, la reine et le Mazarin avec eux dans le carrosse du roi, arrivèrent à Paris sur les cinq heures du soir. Le 15 de novembre les trois princes furent enlevés àe Marcoussis par 800 chevaux et 600 hommes de pied, et amenés à Versailles, où ils couchèrent, de là à Vernon-sur-Seine, puis à Rouen, pour être menés au Havre-de-Grâce, dont le Mazarin a eu le gouverne-

[ifioo] d'après la corresi'ondance de gui patin loi

ment, par la cession que lui en a laite la duchesse d'Aiguillon.

Enfin voilà le prince de Condé dans le lieu même où il envoya, trois semaines avant qu'être arrêté, le jeune duc de Richelieu avec sa nouvelle femme, qu'il lui avait conseillé d'épouser. M"" d'Aiguillon n'ayant pu lui ôter sa femme ni la séparer de lui, a eu le crédit vers le Mazarin et la reine de lui faire ôter ce gouvernement et de plus la charge de général des galères, puisque, étant en Provence, les capitaines de marine n'ont pas voulu recevoir ses commandements, par ordre qu'ils lui ont montré avoir reçu de la cour. Ce pauvre duc de Richelieu, qui n'a point beaucoup d"esprit, éprouve maintenant ce que peut une femme furieuse, joint que comme elle est fort riche et la plus pernicieuse de la cour, elle obtient facilement, avec les pistoles que feu son oncle le cardinal de Richelieu a volées à toute la France, ce qu'elle désire du cabinet de la reine, laquelle n'a guère d'argent. Voilà le bonheur du temps auquel nous avons été réservés, savoir le gouvernement des prêtres, des partisans et leur séquelle.

A Falconet. 2 décembre 1650. — Permettez-moi de vous entretenir librement comme j'ai coutume avec vous et avec tous les honnêtes gens mes semblables qui me font l'honneur de m'aimer. J'ai, la nuit passée, couché chez un de mes plus chers amis avec lequel je m'entretins hier au soir, jusqu'à minuit, des meilleures choses qui se puissent dire confidemment entre deux intimes... Étant revenu au logis ce matin j'y ai trouve votre excellente lettre, laquelle m'a donné une nouvelle satisfaction, et m'a accru la joie que j'avais eue hier, que je fis mon festin, à cause de mon décanat. Trente-six de mes collègues firent grande chère : je ne vis jamais tant rire et tant boire pour des gens sérieux, et même de nos anciens : c'était du meilleur vin venu de Bourgogne que j'avais destiné pour ce festin. Je les traitai dans ma

chambre, où, par-desssus la tapisserie, se voyaient curieusement les tableaux d"Érasme, les deux Scaliger père et fils, de Casaubon, Muret, Montaigne, Charron, Grotius, Heinsius, Saumaise, Fernel, de Thou, et notre bon ami M. G. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, qui n'est que sa qualité externe; car, pour les internes, il les a autant qu'on les peut avoir; il est très savant, bon, sage, déniaisé et guéri de la sottise du siècle, fidèle et constant ami depuis trente-trois ans. Il y avait encore le portrait de trois excellents hommes, de feu M. de Sales, évêque de Genève, M. l'évèque de Belley mon bon ami, Justus Lipsius, et enfin de François Rabelais, duquel autrefois on m'a voulu donner vingt pistoles. One dites-vous de cet assemblage? Nos invités n'étaient-ils pas en bonne compagnie?

Je viens d'apprendre que M™» la duchesse la douairière, qui est à Chàtillon-sur-Loing, a reçu l'extrêmeonction et que Ouénaut a écrit de deçà qu'il n'en attendait plus rien que de la part de Dieu. Si cela est vrai, voilà encore un coup de pied de l'antimoine qui est tantôt ici infâme et odieux à tout le monde.

MM. les princes sont tous trois dans le Havre; la reine est ici au lit, malade; le Mazarin est parti hier pour la Champagne; ce voyage est mystérieux, on ne sait point encore ce que c'est.

A Cii. Spon. 6 décembre ICoO. — Le samedi 19 de novembre nous avons perdu ici un excellent homme nommé M. d'Avaux, frère de M. le président de Mesmes; il était revenu de Fontainebleau malade d'une fièvre continue, avec une fluxion sur le poumon. Notre compagnon M. Piètre le traitait... Quelque parent y amena M. Vautier... Le pauvre homme avala l'antimoine sur la bonne foi et la qualité de M. Vautier. Une heure après il commença à crier qu'il brûlait et qu'il voyait bien qu'il était empoisonné, qu'il avait grand regret qu'on eût permis ce dangereux remède, comme aussi de n'avoir

[■I630] n'APHÈS LA CORRESPOiXnANCE 1»E Gif l'ATIN 103

point fait de testament. Après que ce poison lui eût bien remué les entrailles, il mourut en vomissant trois heures après l'avoir pris. Il est fort regretté par la ville, où on dit tout haut qu'il a été empoisonné par ordre du i\Iazarin, qui le haïssait depuis sa commission qu'il avait eue de plénipotentiaire à Munster, joint qu'il le craignait aussi à cause qu'étant du conseil d'en haut, où il opinait généreusement, il résistait fortement au Mazarin, en quoi il était ordinairement suivi du duc dOrléans, (jui le chérissait fort et lui donnait grand crédit par les caresses qu'il lui faisait. Le roi, sachant sa mort, en a pleuré ; je ptnise qu'en récompense le Mazarin en a été bien aise. M. le président de Maisons, surintendant des finances, étant le lendemain visité par M. Vautier, lui dit : « Voilà deux surintendants des finances que l'antimoine a tués cette année; monsieur, je vous prie que je ne fasse pas le troisième. » 11 entendait MM. d'Emery et d'Avaux. Ce dernier ne fut jamais marié et n'a jamais accepté aucun bénéfice, combien qu'il fût fort dévot; il ne laisse point tant de bien que l'on pensait, et de fait il était fort libéral. Il avait été conseiller au grand conseil, ambassadeur à Venise, extraordinaire à Rome, en Allemagne l'an 1637, où il demeurait ordinairement à Hambourg, puis fut envoyé en Pologne, où il fit la paix avec les Suédois, revint en Danemark, puis à Paris, enfin fut envoyé plénipotentiaire à Munster, où la paix était faite par son industrie, si le IMazarin, qui veut pécher en eau trouble, ne l'en eût empêché et n'en eût rompu le traité qui était prêt d'être signé. Il est ici merveilleusement regretté de tout le monde, et l'antimoine, aussi bien que ceux qui le baillent, sont l'abomination du public.

Le duc d'Orléans grondait et faisait le mauvais de ce qu'on avait été les princes de Marcoussis et emmenés au Havre. Sed heec certamina lanta, pulveris exigui jactu compressa quiescent. On lui a donné, tant donné d'argent qu'il en est apaisé, après avoir bien marchandé,

104 LA FRANCE At MILIEU DU XVIF SIÈCLE [i6o0]

et la coupe de quelques bois dont il tirera encore quelque chose de bon. Le Mazarin est ici en colère contre deux personnes, savoir M. de Beaulbrt et M"" de Montbazon. Le coadjuteur a fait sa paix. On a mandé au comte d'Alais en Provence, pour la dernière fois, qu'il obéisse et qu'il vienne en cour, ou qu'autrement les communes lui courront sus.

La reine se porte mieux, mais le voyage est rompu que le cardinal se promettait de faire en Champagne pour le Rethel. Le compagnon sent bien que s'il s'éloigne et quitte son fort, c'est chose certaine qu'il serait en grand danger, tant pour ce qu'il est fort haï que d'autant plus il doit craindre du côté des princes. M"" la princesse douairière est fort malade à Châtillon-sur-Loing... Enfin, à force d'en parler, le Mazarin est parti jeudi matin, 1*='' de décembre, l)ien accompagné. Il nous obligerait fort s'il pouvait ne point revenir.

Le vendredi, à la mercuriale du parlement, on a présenté à la cour une nouvelle requête pour les princes, de la part et au nom de M"'^ la princesse la jeune, et de son fils le duc d'Enghien, et a été ordonné qu'elle serait communiquée à MM. les gens du roi, afin d'en rapporter les conclusions à la cour mercredi prochain, 7 de ce mois. Voilà de la besogne délicate pour le nouveau procureur général que nous avons, qui est M. Fouquet, par ci-devant maître des requêtes. Ce même jour, vendredi 2 de décembre, mourut, après avoir quatre fois pris de l'antimoine de la main de Guénaut, grand empoisonneur chimique. M™' la princesse douairière, à Chàtillon-sur- Loing, âgée de cinquante-cinq ans.

Le samedi, 3 de décembre, furent rompus ici, à la porte de Paris, deux autres voleurs de la troupe de ceux qui attaquèrent le carrosse de M. de Beaufort et qui le voulaient tuer. En voilà déjà cinq, sans ceux qui par ci-après seront attrapés, et que l'on cherche partout avec beaucoup de diligence.

[i6oo] d'après la corhespondaxce de gui PATIX 10b

A Cil. Spon. 30 décembre 1650. — Le Mazarin est allé à Reims, a fait assiéger Rethcl, qui bientôt après s'est rendu à lui. Comme les Espagnols ont avancé pour tacher de faire lever le siège, la ville étant rendue, ce qu'ils ne savaient pas, les nôtres ont été au devant d'eux; la bataille a été donnée : rude assaut de part et d'autre. Enfin les Lorrains, conduits par le comte de Longueville, ne s'étant bien fourrés dans la mêlée, et la cavalerie d'Espagne n'ayant pas assez avancé, la bataille nous est demeurée avec force prisonniers et force bagages. Elle est du 15 de décembre. Le maréchal de Turenne s'est retiré de la mêlée avec 3 000 chevaux et s'en est allé vers Bar-le-Duc en Lorraine. Tandis que cette bataille se donnait, le Mazarin était dans Reims, couché dans son lit, sous ombre d'avoir la goutte. Le Mazarin est allé à Soissons, d'oîi on dit qu'il n'ose revenir, pour la crainte qu'il a de tant d'ennemis que sa tyrannie lui a faits; d'autres disent que c'est à cause qu'il sait bien qu'il y a du bruit enire la reine et le duc d'Orléans, lequel lui a témoigné favoriser les frondeurs du Parlement, MM. de Beaufortet le coadjuteur, grands et puissants ennemis du Mazarin, duquel la bonne fortune branle bien fort. On dit que la reine est encore au lit plus faible que malade; qu'elle a des inquiétudes, et non sans cansc, qu'elle a quelque reste de flux de ventre et des hémorroïdes, mais qu'elle pleure souvent à cause que le duc d'Orléans ne veut plus faire pour Mazarin tout ce qu'elle désire de lui.

M. le président de Mesmes. qui était président du Parlement et frère aîné de M. d'Avaux, que l'antimoine tua le mois passé, mourut hier ici, âgé de 69 ans, d'une fièvre continue maligne, avec assoupissement et rêverie, fi'oid aux extrémités et perte de parole : c'était le plus riche homme de la robe. Il avait plus de 50 000 écus de rente en fonds de terre : il ne laisse que deux filles bien riches.

Le Parlement, aujourd'hui matin, a donné arrêt, après

106 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'^ SIÈCLE [i6o0]

plusieurs assemblées, que très humbles remontrances seraient faites à la reine, etc. ; que si ces remontrances ne produisent rien, il s'assemblera de nouveau. Tout cela regarde la liberté des princes pour laquelle Gaston ne sait de quel côté se ranger.

A Falconet. 30 décembre I60O. — On exécuta, le 15 du courant, deux voleurs de grands chemins, dont l'un a été décapité et l'autre a été pendu ; le corps de celui-ci a été demandé pour faire anatomie. Un de nos docteurs, nommé Régnier, ayant obtenu, en vertu de la requête que je lui avais signée comme doyen, le corps d'un de ceux qui furent roués il y a trois semaines, pour en faire des opérations de chirurgie en sa maison, on y a remarqué une chose fort extraordinaire, savoir, le foie du côté gauche et la rate du côté droit. Tout le monde a été voir cette particularité, et môme M. Riolan, qui est ravi d'avoir vu cela. M. Régnier en a fait un petit discours qui sera imprimé, à ce qu'il m'a dit.

Js suis en train de déménager; ce me sera une peine pour mes livres, et, quand j'y pense, cela me fait dresser les cheveux à la tête. Je change de maison, mais non pas de quartier. Je vais demeurer dans la place du chevalier du Guet, joignant le logis de M. Miron, maître des Comptes.

A Falconet, 30 décembre IG.dO. — Enfin me voilà réduit à ne pouvoir plus écrire que rarement à mes meilleurs amis, dont vous et M. Spon êtes les premiers. Je ne vis jamais un tel embarras d'affaires, outre la brièveté des jours, laquelle m'incommode par trop. Enfin notre bon vin de Bourgogne est fini avec le festin que je fis à mes amis, le lundi 19 de ce mois, que mon fils passa docteur. La plupart étaient autres qu'au premier festin, et cela suivait la règle. On y but mon vin vieux, douze bouteilles de vin nouveau, qui était le meilleur et le plus friand de Paris, qu'un de mes bons amis m'avait

[ir.oO] d'après la CORRESPONnANCE DE GUI PATIN 107

donné. Si j'eusse eu le bonheur de vous avoir en cette ville, je me fusse bien gardé de vous mettre derrière quelque point de tapisserie, comme vous dites; il y eût eu une belle place pour vous parmi d'honnêtes gens, et eux se lussent tenus bien honorés de vous avoir. Pour mon fds, il est votre très humble serviteur; il ira quelque jour vous voir à Lyon : nous avons prétention à quelque voyage. Ma femme vous baise très humblement les mains, et vous remercie de votre honneur : permettezmoi qu'en échange je salue de tout mon cœur M"''Falconet, à laquelle j"orfre de deçà toute sorte de services.

Je vous remercie très humblement du Fcyneus et du livre chimique de M. Arnaud, qui m'ont été apportés céans. Je pense que c'est ce que vous avez donné à M. de Label pour me le faire tenir; je vous prie de lai faire mes très bonnes recommandations, et de lui dire que je m'en vais demeurer dans huit jours au logis de M. Marchais le jeune, et que je fais ma bibliothèque dans la grande chambre dans laquelle mourut feue M"" de Lubert, le mois d'août passé, lorsqu'il était ici. 11 nous dira combien mes dix mille volumes seront bien rangés en belle place et en bel air : c'est pour le reste de ma vie, laquelle durera tant qu'il plaira au grand maître, à votre service.

Le Mazarin a été à Reims, et de là est allé à Soissons, où il est encore. L'on parle ici fort obscurément et douteusement de son retour; même on dit que la reine est en grande inquiétude pour lui ; elle voudrait bien qu'il fût ici et moi je désirerais bien qu'il fût à tous les diables. La reine garde encore le lit pour quelque reste de malaise, flux de ventre et hémorroïdes. J'apprends que le duc d'Orléans et elle ne sont pas en bonne intelligence et que Gaston témoigne trop ouvertement favoriser le parti des frondeurs, qui sont les plus honnêtes gens que nous ayons aujourd'hui. Je prie Dieu qu'il donne de la force et de la constance à ce parti, qui est le vrai ennemi de la tyrannie.

ABelin fils, li janvier 1651. — Ou tient ici pour charlatans ceux qui donnent de l'antimoine ou vin émétique; il y a eu quelques-uns des nôtres qui s'en échappent, mais ils en sont haïs et méprisés, et voudraient que ce fût à recommencer; la plupart sont moines froqués ou défroqués, cliaiialans et mendiants chimistes, souffleurs, apothicaires, quelques gens de la cour qui s'y vantent d'avoir des secrets, et triomphent comme des ânes au milieu de guenons : aussi n'y réussissent-ils point, et toute leur faveur ne dure guère. Et voilà une réponse à la vôtre; maintenant il faut que je vous parle de mes affaires. Premièrement je vous dirai que notre Faculté m'a fait doyen, le cinquième de novembre passé, qui est une charge à laquelle j'avais été élu et nommé déjà quatre autres fois; elle est pénible et m'ôte bien du temps, mais elle est honorable : tous mes compagnons en sont réjouis, mais moi je voudrais bien ne le point être, vu que j'ai beaucoup d'autres affaires qui m'occupent tout entier. Mon fils aîné passa docteur le mois passé; il présidera jeudi prochain pour payer sa bienvenue, et puis sera cjuitte de tout. Je vous envoie sa thèse de présidence. De plus j'ai acheté une belle maison où je demeure depuis trois jours; c'est dans la place du chevalier du Guet, en belle vue, et hors

[l6ol] LA FRAXCE AU MILIEU DU XVII^ SIÈCLE 109

du bruit; elle me revient à 9 000 écus. J'ai une belle étude grande et vaste, oîi j'espère de faire entrer mes lOOOU volumes, en y ajoutant une petite chambre qui y tient de plain-pied. Nos messieurs disent que je suis le mieux logé de Paris. Ma femme dit que voilà bien du bonheur pour une Cm d'année : son mari doyen, son fds aîné docteur (celui-là est son fils), et une belle maison qu'elle souhaitait fort.

A Cir. Spon. 2i janvier 1651. — Je vous prie de saluer de ma part M. Sarrazin et de lui dire que je suis bien fâché qu'il m'ait pris pour un prêtre, vu que je ne le suis pas et que je ne le serai jamais, et même que je n'ai pas voulu l'être, quelque effort qu'en ait fait ma mère, et que j'ai souvent loué Dieu de ne m'avoir fait ni femme, ni prêtre, ni Turc, ni Juif.

Mon fds aîné Robert a fait sa première présidence dans nos écoles le jeudi 19 janvier. Le voilà aussi grand docteur que moi en ce pays-là; Dieu le fasse plus savant, meilleur et plus sage! Il a vingt et un ans et un mois.

La reine a écouté fort patiemment M. le premier président, qui lui a parlé fort hardiment de la liberté des princes et des mauvais conseils qu'on lui donne. Elle lui a répondu qu'elle en aviserait avec son conseil et qu'elle en enverrait la réponse. Quand ils ont été sortis, elle a dit du premier président : « Voilà un homme qui a parlé bien insolemment, j'ai pensé le faire taire ». Et néanmoins elle ne l'a point fait; c'est qu'elle n'a pas osé.

A Ciï. Spon. 7 mars 16ol. — J'ai rencontré hier M. des François, qui me demanda des nouvelles, et m'étourdit ensuite de la peur qu'il avait eue des grandes eaux, et qu'étant logé sur le pont au Change, le moindre accroissement de la Seine le conduisait jusqu'aux portes de la mort. Il me menace qu'il veut venir avec moi et y boire à votre santé, mais je l'ai remis après Pâques, à cause de mon déménagement.

110 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII« SIÈCLE [l65l]

Je vous remercie de ma lettre que vous avez rendue à M. A. Falconet. Je suis affligé presque autant que lui de ses douleurs néphrétiques. J'ai aussi vidé autrefois des urines rougeàtres et noirâtres comme de la lessive... Je hais fort les mauvaises eaux et j'avais fait en ce temps-là un petit voyage où j'en bus étant échauffé et fatigué, n'en ayant pas trouvé de bonnes. Je m'en suis guéri avec nos l'emèdes généraux sans fatras d'apothicaires. Je me fais saigner cinq ou six fois l'an et prends autant de médecines, telles que les voulait défunt M. Nicolas Piètre, homme incomparable, savoir avec l'infusion de trois dragmes de séné et une once de sirop de roses pâles, que je fais faire exprès dans ma maison pour mon usage et celui de mes plus précieux amis. Je bois peu de vin, mais beaucoup d'eau. La compagnie oîi l'on m'engage plus souvent que je ne le voudrais, me fait quitter quelquefois cette règle que je me suis prescrite, mais enfin d'ordinaire je suis sobre et jamais je n'ai senti du désordre du côté de l'intempérance. Pourtant il faudra partir comme les autres, et aller, comme dit Catulle, en ce pays d'où l'on ne revient point. J'y suis tout résolu ([uand il plaira à Dieu.

Un peu de soin que vous apporterez à l'éducation de votre petit nouveau-né, le garantira des accidents dont vous craignez qu'il soit menacé pour être né dans la nouvelle lune. Le savant Simon Piètre, qui mourut en 1618, ne pouvait souffrir qu'on lui parlât de la lune chez les malades. Il voulait que les jeunes médecins s'arrêtassent aux causes des maladies les plus prochaines. L'érudition et le bon sens sont tout.

Enfin les trois princes sont sortis de prison le lundi 1j du passé. Ils partirent le même jour du Havre-de- Gràce, et arrivèrent à Paris le 16 en grande pompe et magnificence. Ils sont allés, accompagnés du duc d'Orléans, au palais, pour remercier le Parlement de l'assistance qu'ils en avaient reçue, et M. le prince de Condé y a fait de belles protestations pour l'avenir.

[iGolJ l)"AI>lii:S L.V COKHESl'OND.WCK DK GUI CATIN 111

A Cir. Spon. 21 mars lOol. — La reine et MM. nos princes sont fort ahenrtés Fnn contre l'autre. Cette l'emme veut maintenir son autorité, et tâcher de faire revenir le Mazarin, qui est pourtant une chose tout à fait hors d'espérance pour elle et d'apparence pour tout le monde. Elle a fort désiré que les gardes de la ville fussent ùtées; le duc d'Orléans ne le veut point; il demande une assemblée d'États généraux à Paris à commencer le 1*^'' juillet prochain : elle ne le veut point, mais elle en promet une à Tours le mois d'octobre prochain. Le duc d'Orléans lui réplique qu'elle promet une chose qu'elle ne pourra tenir, vu qu'en ce temps là elle ne sera ijlus régente, ce qui est vrai. Mais c'est qu'elle espère d'avoir encore beaucoup de crédit auprès du roi son fils dans la majorité, et ce sera alors que nos princes seront obligés de bien prendre leurs mesures pour leur conservation, et se défier de la reine si elle a du crédit. Elle demande aussi qu'il fasse cesser les assemblées de la noblesse, qui se sont ici jointes avec MM. du clergé. Le duc d'Orléans répond que cela se fera en temps et lieu, et ne lui en promet aucun contentement. Le parlement veut avoir la déclaration contre les étrangers et les cardinaux : la reine ne le veut point et empêche que le garde des sceaux ne la délivre. Le premier président du parlement et sa brigue (qui n'est pourtant point la plus forte) voudrait bien, en faveur de la reine, diminuer le crédit que MM. de Beaufort et le coadjuteur se sont acquis dans l'esprit du duc d'Orléans, afin qu'elle le pût regagner, mais cela n'est presque point à espérer. On dit aussi C{ue le parlement veut empêcher l'assemblée des États généraux; mais cela se doit entendre du premier président et de sa cabale, en faveur de la reine.

Le Mazarin a été jusque sur les terres des Liégeois, et puis est revenu à Sedan, où il est à présent, y attendant toujours fort impatiemment des nouvelles de la reine, avec grand souhait qu'elle pût sortir de Paris, ce qui n'arrivera point sans beaucoup de difficulté. M. le

112 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIECLE [l65l]

duc d'Orléans n'eut point à se repentir d'avoir laissé aller le Mazarin; ses créatures subsistent encore dans le conseil; mais on dit que les princes y donneront ordi'e bientôt.

A Falconet. 21 ai:ril 1651, — Si nous avions le bonheur de nous rencontrer quelque part, j'en serais ravi; quelle joie ce serait pour moi! Il se pourra présenter quelque occasion qui nous fera aller vers Lyon ; je me détournerai toujours fort volontiers de trente lieues pour vous aller embrasser; je souhaiterais que ce fût ici à Paris, dans mon étude; je puis vous assurer qu'elle est belle. J'ai fait mettre, sur le manteau de la cheminée, im beau tableau d'un crucifix qu'un peintre que j'avais fait tailler me donna l'an 1627. Aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux portraits de feu mon père et de feu ma mère ; aux deux coins sont les deux portraits d'Érasme et de Scaliger. Vous savez bien le mérite de ces deux hommes divins.

Outre les ornements qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque, une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes illustres d'un côté et autant de l'autre, y ayant assez de lumière par les croisées opposées; si bien que je suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle clarté. Je vous y souhaiterais aussi fort. Je suis, etc.

A Falconet. 27 juin IGol, — Vous ne doutez pas que je n'aie été très aise d'avoir de vos nouvelles, et d'apprendre que vous soyez revenu de vos eaux à Lyon en bonne santé. Mais, je vous prie, apprenez-moi donc en quelle province est Vichy, à combien de Lyon, et quelles eaux ce sont, vitrioleuses, ferrées, bitumineuses, nitreuses ou sulfurées.

Pour des nouvelles, il n'y a ici rien de nouveau en

[ifiolj It'.M'RÈS LA nORRESrOXnANCE DE Glt l'ATÎX 113

matière de livres; ôtez la querelle des ziiolinistes et des jansénistes, qui produit souvent de nouveaux petits livres. La mésintelligence continue toujours très forte entre la reine et M. le duc d'Orléans, auquel M. le prince est très particulièrement attaché d'alliance et d'intelligence; elle voudrait bien ravoir son îMazarin, mais cela ne sera jamais ici, ou tout au moins sans grand danger d'être assommé, en tel lieu se pourra-t-il rencontrer, vu la haine publique dont il est merveilleusement chargé, sans celle des princes et des autres grands. On ne parle plus tantôt ici que de la majorité du roi, du sacre et des Étals généraux. Le duc d'Orléans garde le lit et la chambre, il y a plus de quinze jours, sous ombre de la goutte et des hémorroïdes; on croit pourtant que c'est une maladie feinte, afin de ne plus aller au Palais Royal, où M. le Prince ne va même plus. On voit ici souvent par les rues M. le Prince, d'où quelques-uns soupçonnent quelque désordre; mais je pense qu'il n'y en aura point, tandis qu'il sera en bonne intelligence avec le duc d'Orléans, ceux de l'autre parti n'entreprendront rien, et ainsi s'écoulera le l'este de la minorité; mais lorsque la majorité sera venue on parlera d'autre chose, d'autres personnages monteront sur le théâtre. M. le duc de Beaufort est ici fort malade d'une continue double tierce, dont les accès sont fort rudes; on l'a transporté de la rue Quincampoix, où était son logis, à l'hôtel de Vendôme, où il y a un plus bel air. Le prince de Conti est aussi malade; ils guériront s'ils peuvent : au moins le pain est-il encore plus nécessaire que ces princes.

A Falconet. 15 août IGal. — MM. nos princes d'Orléans, de Condé, de Conti, de Longueville et de Beaufort sont ici en très bonne et très étroite intelligence entre eux contre la reine : elle voudrait bien encore pouvoir faire revenir le Mazarin, mais elle ne peut ni n'ose.

LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl" SIÈCLE. O

On a découvert que le duc de Mercœur, fils aîné de M. de Vendôme, était marié, et qu'il avait été si lâche que d'épouser la Mancini, nièce de ce malheureux et malencontreux ministre le cardinal Mazarin : son affaire en est au Parlement. Les partisans y ont aussi présenté requête, pour tâcher d'y avoir quelque raison, ne le pouvant obtenir au conseil à cause du président des Maisons, surintendant des finances, qui leur est fort contraire. Ils tâchent de se rétablir dans les partis et dans les fermes du roi, et promettent merveilles en bien, si on leur donne de quoi se remplumer un peu. Il y a apparence que l'on ne conclura d'aucune grande affaire que le roi ne soit déclaré en majorité. On n'a point rempli le conseil du roi, depuis que l'on a chassé les trois restes de la tyrannie mazarine et que M. de Chavigny s'en est retiré. La reine a eu envie d'y mettre M. de Chàteauncuf et notre premier président, mais les princes jusqu'ici l'ont empêché. Je pense que le roi le fera de sa puissance absolue dès qu'il sera majeur, pour gratifier et pour complaire à sa bonne maman, sauf à eux d'y pourvoir au contraire s'ils ont du crédit.

Les Princes veulent que les États se tiennent à Paris, la reine veut que ce soit à Tours. Si les princes vont à Tours, on les y attrapera; s'ils ne bougent de Paris ils y seront les plus forts. Le roi dit hier à table, et fut bien entendu, ciuc dès le lendemain de sa majorité, il partirait pour aller à Tours aux États.

A Falconet. 5 septembre 16j1. — On ne parle plus ici que du jour de la majorité du roi, pour lequel toute la cour se fait brave pour l'accompagner au palais : au moins les tailleurs et les marchands drapiers y gagneront : plût à Dieu que la paix vienne bientôt ensuite. MM. les princes ne sont pas bien d'accord avec la reine. (Le 27 août). Le duc d'Oi'léans est plus que jamais pour le prince de Condé : il ne peut s'accorder avec cette femme touchant les États généraux, qu'elle veut être

[l6ol] l/Ar'RÈS LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 113

tenus à Tours ou à Orléans, et lui veut que ce soit à Paris : eux d'ailleurs ne se veulent point fier à elle, qui a son Mazarin en la tète plus que jamais, et qui, pour faire revenir ce lirouillon, ce larron, ce malheureux et malencontreux ministre, est en état de tout entreprendre. Ils ne peuvent non plus s'accorder du conseil qu'il faut donner au roi : elle hait M. de Châteauneuf, et le prince de Condé en fait de même; elle aime le premier président, que les deux princes haïssent, et néanmoins ils sont tous deux si habiles gens, que l'on pourrait en espérer beaucoup de bien s'ils étaient là employés : bref, ils ont chacun leurs amis et leurs ennemis. La puissance de la reine et celle des princes sont, en quelque façon, dans la balance; quand le roi sera majeur, il y donnera le coup de doigt, et fera trébucher celui des deux partis qu'il voudra.

Ce o de septembre. Le roi a envoyé ce matin au Parlement trois déclarations, dont la première est pour la justification et l'innocence de M. le Prince contre toute sorte d'accusations de par ci-devant; la seconde est contre le Mazarin et pour l'empêcher de rentrer jamais en France, lui et tous les siens ; la troisième est pour faire continuer le Parlement durant les vacations mêmes, et de plus il a aussi envoyé une lettre de cachet pour leur faire savoir que jeudi prochain, 7 de ce mois, il ira au palais, en belle compagnie, s'y faii'e déclarer majeur. Je voudrais bien vous tenir ici à cette belle cérémonie. Si bien que voilà nos princes assemblés et réunis avec la reine.

A F.ALCONET. 22 septembre 1651. — Je vous envoyai ma dernière lettre le 15 d'août *, et ce jour-là même on me vint prier d'aller voir un malade. C'était M. Hobbes ^ qui a écrit un livre du Citoyen, cjue notre bon ami

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