‹ Correspondance de Gui Patin. Extraits publiés avec une notice bibliographiqueChapitre 26 sur 36 · Cette lettre n'est pas connue · texte numérisé non relu

Cette lettre n'est pas connue

2. Thomas Hobbes, philosophe et écrivain, né à Malmesbury en 1388, mort à Devonshire en 1G80.

116 LA FRANCE At* MILIEU DU XVII'= SIÈCLE [l6yl1

M. Sorbière a traduit en français. Je trouvai ce pauvre homme en assez mauvais état : ventre dur, tranchées, vomissements, avec de telles douleurs qu'il avait voulu se tuer. C'est un philosophe stoïcien, mélancolique et outre cela Anglais. Je le remis un peu en meilleur état par aliments et par lavements, m'ayant pourtant refusé d'être saigné, quoiqu'il en eût bien besoin, sous ombre qu'il avait 64 ans. Dès le lendemain, m'étant un peu insinué dans ses bonnes grâces, il me permit de le faire saigner, ce qui fut fait à son grand soulagement, en m'alléguant après pour excuse qu'il n'eût pas pensé qu'on eût pu lui tirer de si mauvais sang à son âge; après cela nous fûmes camarades et bons amis. Je lui permis de boire de la petite bière tant qu'il voulait; à la fin, après un petit purgatif, il fut remis en bon état. 11 m'en a bien remercié, et m'a dit qu'il voulait m'envoyer quelque chose de beau quand il serait en Angleterre. Puisse-t-il bientôt y retourner gai et joyeux, et sans autre espérance de récompense !

On parle ici de la mort du pape ; si cela est, le cardinal Mazarin pourra quitter Cologne et s'en aller à Rome : il a assez de notre argent pour acheter le papat.

Le jeudi 7 septembre, tout Paris a été en une fête fort solennelle. Le roi a été au palais y faire déclarer sa majorité. Toute la cour était merveilleusement brave et leste, et il n'y eut jamais tant de peuple par les rues ni tant de réjouissances. Dieu en bénisse la suite pour le repos des honnêtes gens!

On dit que la Mancini, femme du duc de Mercœur et nièce de Mazarin, est ici quelque part cachée dans un monastère, et le petit Mancini, son frère, chez le comte de Harcourt. S'il est vrai, il faut avouer que ces petits bilboquets de la fortune sont bien malheureux, et qu'ils se mettent en grand danger d'être ici assommés, vu la haine publique des grands et des petits contre leur oncle et sa race.

[l6ol] 1>"a1>RÈS la COHHESI'ONDANCE de (UI I'ATTN 117

A Falconet. 3 novembre 1651. — Nous avons fait vendangci' à ma maison des champs ', où nous n'avons eu que cinq niuids de vin, qui ont été aussitôt enlevés par les marchands, qui en ont donné cent écus. Le vin est très fort et très bon cette année : les grandes chaleurs l'ont extrêmement perfectionné, mais elles en ont de beaucoup diminué la quantité... Nous n'en buvons pas beaucoup, joint que tous les ans l'on m'en donne d'ailleurs quelques pièces. Mon médecin [son fils aîné, Robert] est ici auprès de moi et l'avocat Carolus est encore avec sa mère, où il étudie toujours; mais ils seront ici avant la Saint-Martin.

Les cartes se brouillent ici misérablement : le Mazarin est sur la frontière, fort souhaité de la reine; elle et le roi sont ù Poitiers, le prince à Bordeaux qui ramène des troupes : ceux d'AngouIème ont peur d'un siège, à cause qu'ils voient force troupes là alentour. Si le Mazarin rentre dans le royaume, le parti du prince en deviendra le plus fort, par l'ascension de tout le parti des mécontents et des ennemis de ce caudataire italien, qui cherche son malheur et le nôtre en voulant rentrer au cabinet des affaires et des bonnes grâces de la reine.

A Belin fils. 11 décembre 1651. — Je ne vous saurais rien dire de nouveau, sinon cjue le roi et la reine sont toujours à Poitiers. On dit que le prince de Coudé a accordé avec le roi d'Espagne qu'il ne mette les armes bas que jusc{u'à la paix générale, en fournissant audit prince de présent 800 000 livres, et 'i 00 000 chaque mois. Voilà une convention laquelle nous fait bien connaître la grande faiblesse des Espagnols.

Le Mazarin voudrait bien rentrer en France, mais il n'ose. On croit que le roi quitte Poitiers, et s'en vient passer les fêtes de Noël à Tours. On imprime ici un livre

1. Sa maison de Gornieilles en Parisis que, dans une lettre à Belin du 15 juillet IGiil, il annonce avoir achetée 15 000 livres.

de Balzac, intitulé : « Le Socrate chrétien » dans lequel il se déclare fort contre les jansénistes. Quelque savant de ce parti pourra bien lui river son clou, aussi bien qu'autrefois a fait le père Goulu, feuillant.

A. Falconet. 22 décembre 1651. — Le 9 de ce mois, à 9 heures du soir, un carrosse fut attaqué par des voleurs. Le bruit qu'on fit obligea les bourgeois à sortir de leurs maisons, autant peut-être par curiosité que par charité. On tira de i)art et d'autre. Un des voleurs fut couché sur le carreau, et un laquais de leur parti arrêté; les autres s'enfuirent, le blessé mourut le lendemain matin, sans rien dire, sans se plaindre et sans déclarer qui il était. Il a été enfin reconnu. On a su qu'il était fils d'un maître des requêtes, nommé de Laubardemont, qui condamna à mort, en 1633, le pauvre curé de Loudun, Urbain Grandier, et le fit brûler tout vif, sous ombre qu'il avait envoyé le diable dans le corps des religieuses de Loudun, que l'on faisait apprendre à danser, afin de persuader aux sots qu'elles étaient démoniaques. Ne voilà-t-il pas une punition divine dans la famille de ce malheureux juge, pour expier en quelque façon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre prêtre dont le sang crie vengeance!

A Falconet. 30 janvier 1652. — Depuis celle que je vous ai écrite, j'apprends que Montauron, le roi des partisans, est ici mort ', et qu'il a été enterré dans Saint- Gervais comme un prince. Avoir été partisan et avoir tant de torches après sa mort, n'est-ce pas le faire canoniser de bonne heure? Le peuple de Paris en souhaite autant au roi des favoris, qui s'est reposé quelques jours à Loches, oi!i il a été saigné, purgé et baigné. Le comte de llarcourt s'en vient à la cour pour y saluer ce favori rappelé, le veau d'or du malheureux siècle auquel Dieu nous a réservés. M. de Bitaut, conseiller à la cour, a montré plus de fermeté; car, comme on lui eut dit qu'on l'introduirait chez le cardinal Mazarin pour le voir, il a refusé, disant qu'il avait été condamné comme criminel de lèse-Majesté et déclaré ennemi du royaume; qu'il ne le voulait voir que sur la sellette pour lui faire son procès.

Le vieux évêque de Sentis, nommé Sanguin, a cédé son évêché à un sien neveu de même nom, cjui a été sacré dans l'église des Jésuites, en présence dc2oévéques.

1. « La nouvelle était fausse. Montauron vivait encore. II s'agit ici de ce fastueux partisan, de cet effréné maltôtier auquel Corneille dédia sa tragédie de Cinna... », etc. (Note de M. Reveillé- Parise.)

120 LA FRANCE AU MILTEl" DL" XVIl^ SIECLE [l(J32]

Le dîner fut fait clans la même maison : ils étaient sixvingts à table. Ils furent traités à la religieuse, chacun à part; ils eurent chacun quinze plats, si bien qu'en ce dîner il y a eu près de 2 000 plats. N'admirez-vous point cette frugalité apostolique, ou plutôt ne détestez-vous pas ce luxe épiscoj^al, tandis que tant do pauvres gens meurent de faim?

A Falcunet. 30 jaiivier 1052. — Trois régiments allemands de cavalerie ont pris le parti du duc d'Orléans; on les envoie à Montrond, avec les régiments du même prince qui étaient de vers Montargis, pour en chasser le comte de Paluau qui y lient le blocus pour le Mazarin. On vend toujours ici la bibliothèque de ce rouge tyran: 10 000 volumes en sont déjà sortis; il n'en reste plus que 24 000. Tout Paris y va comme à la procession; j'ai si peu de loisir que je n'y puis aller; joint que le bibliothécaire C{ui l'avait dressée, cjui est M. Naudé, mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher que je ne puis voir cette dissolution et destruction'.

M. le duc de Nemours est paili hier d'ici, et est allé vers Stenay, y faire signer l'accord des princes au duc de Lorraine. Si bien que, si Dieu n'y met la main, le mois d'avril prochain, bella, horrida bella!

A Falconet. 5 mars 16.52. — Je suis obligé de vous détronqjer d'une fausseté c^ui est dans ma dernière lettre. Montauron, roi des partisans, n'est point mort, mais bien

1. « Par l'arrêt de proscription du cardinal Mazarin du 16 février 1649, le Parlement avait ordonne la vente des meubles du cardinal à l'exception des livres; par un nouvel arrêt en 1631, il fut ordonné que la bibliothèque serait vendue et que sur le prix « il serait par préférence pris la somme de 150 000 francs, « laquelle serait donnée à celui ou à ceux qui représenteraient le-

" dit cardinal à justice, mort ou vif Celte vente ne cessa que

lorsque le roi ordonna... de faire cesser la vente, de retirer les livres vendus et d'en restituer le prix. « (Note de M. Reveillé- Parise.)

[l6a2] d'après LA CORRESPONDANCE DE GL 1 l'ATIX 121

un nommé Montorin, qui avait autrefois été maître des requêtes, autrement dit Rocher-Portail, iiomnie fort riclie de Bretagne.

On continue toujours de vendre la jjibliothèque niazarine, où l'on dit qu'il y avait 4U 000 volumes. M. Naudé, qui est fort en colère contre le Parlement de voir vendre et dissiper une si belle bibliothèque, a i)ris tous les livres de médecine pour 3 500 livres.

On dit que le roi revient avec son armée contre les gens de M. de Nemours et de M. de Beaufort, et puis qu'il viendra autour de Paris jusqu'à ce que le Mazarin soit bien rétabli. Les princes soulevés contre ce bonnet rouge ont maintenant à aviser à leurs moyens d'opposition pour empêcher ce rétablissement. M. le Prince, qui est en Guyenne, ne demeurera les bras croisés.

A Belin fils. l'6 juin 1652. — Nous sommes ici en état de guerre sans guerre, car on ne se bat point : d'un coté le duc de Lorraine, de l'autre côté le maréchal de Turenne ; à Étampes, l'armée des princes ; et qui pis est, à Melun... c{ui ne s'en va point, et plût h Dieu qu'il ne s'en aille jamais! fût-il bien assommé, le mâtin, comme il le mérite! On a fait ici les plus belles processions du monde, avec toute sorte de dévotion, et néanmoins ce vilain Cometa caudatus ne s'évanouit point; puisse-t-il bientôt fondre au soleil puisqu'il ne peut être chassé! Les députés du Parlement sont à Melun; on attend leur retour et la réponse qu'on leur fera. On a mené M. de Châteauneuf à la cour, ciui a dit qu'il n'irait point que... ne lut hors du royaume. On dit bien toujours qu'il s'en ira, mais je ne le crois pas.

A Falconet. ISjuin 1652. — On nous apprend ici que l'archevêché de Toulouse a été conféré à M. de Marca, évéque de Conserans, moyennant 50 000 écus qu'il a donnés au cardinal Mazarin. Voilà une grande fortune pour cet homme ambitieux. 11 était de bas lieu : après

122 LA FKANCE AU MILIEU DU XVII" SIECLE [l6o2J

avoir étudié, il devint ministre du parti des réformés dont il était. S'étant changé, il devint jésuite; puis, ayant quitté la société, il se maria et devint conseiller au parlement de Pau, puis président; ensuite il vint à Paris et, par la faveur de M. le chancelier Séguier, il fut fait conseiller d'État ordinaire, après intendant de justice en Catalogne, puis évéque de Conserans, après avoir longtemps attendu ses bulles qu'il ne pouvait avoir de Rome, à cause de la querelle qu'il avait avec les jésuites, depuis qu'il les avait quittés, et qu'enfin il n'a eues qu'en se raccommodant avec eux. A la fin le voilà archevêque de Toulouse. Quand il aura payé ses dettes, si un bonnet rouge se présentait à vendre, il est sûr qu'il l'achèterait aussi.

Voici le temps de nos licences, auquel, de deux en deux ans, on fait des jetons pour donner à nos docteurs. La coutume était d'y mettre les armes du doyen d'un côté et de l'autre celles de la Faculté. J'ai retenu les dernières, mais, au lieu d'y mettre celles de ma famille, qui sont de gueules au chevron d'or, accompagné de deux étoiles d'argent en chef et d'une main de même en pointe, j'y ai fait mettre mon portrait. Le sculpteur, tout habile qu'il est, n'y a pas fort bien rencontré pour la ressemblance, principalement à l'œil, mais il n'y a point de remède. Je vous en envoie un échantillon que je vous prie de garder à cause de moi.

Nous avons trois armées à l'entour de nous : des princes, du Mazarin et du duc de Lorraine. Mais tout cela n'est rien auprès de la dévotion qu'on a par deçà pour sainte Geneviève : on porta sa châsse, le 10 de ce mois, en procession par les rues. Si la paix se fait ensuite, la bonne sainte ne manquera pas d'en avoir l'honneur; mais la puissions-nous tenir à cela près, tant j'ai peur qu'elle ne vienne point! Je ne vis jamais tant d'aftluence du peuple par les rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait quelque miracle; mais je tiens que c'en est un, s'il n'y a eu plusieurs personnes d'étouffées.

[l6o2] Ii'aPRÈS la correspondance de cri l'ATI.N 123

Tous nos Parisiens, qui sont gens de beaucoup de foi, sont fort contents d'une si belle cérémonie, et moi qui ne suis point Parisien j'en suis pareillement content; mais plût à Dieu et à sa sainte mère, par l'intercession de sainte Geneviève, que nous eussions la paix!

A Falconet. 0 juillet 1652. — Nous avons bien eu des désordres dans cette ville le mois passé. Le mardi 25 juin, toutes les compagnies ont été en armes par l'ordre du prévôt des marchands, les chaînes tendues et le palais gardé de tous côtés, tandis que les pères conscrits délibéraient dans la grand'chambre, où ils ont résolu que les députés retourneraient vers le roi, lui dire de la part de la cour et des princes que, pourvu que le cardinal Mazarin soit envoyé hors du royaume, lesdits princes sont prêts de mettre les armes bas, et de signer tout ce qu'il plaira à Sa Majesté. Tandis que tout Paris était ici en armes, il y eut diverses querelles en plusieurs endroits, où quelques-uns furent tués et d'autres blessés. Cela ne se peut guère faire autrement : tandis que les fous ont les armes à la main, il faut que les sages soient cachés. Les princes néanmoins, après avoir été trompés par le duc de Lorraine, se trouvent bien étonnés, et je ne sais point à quel saint ils vont se vouer.

A Belin fils. 16 novembre 1652. — Paris est. Dieu merci, en meilleur état qu'il n'y était depuis que le roi y est rentré, et eussions été toujours bien s'il n'en eût bougé : mais une telle sagesse ne réside pas -parmi nous. Le roi a été au Parlement, où il a fait vérifier la déclaration par laquelle les princes de Condé et de Conti sont déclarés criminels de lèse-majesté, avec M'"'= de Longueville leur sœur.

Depuis ce temps-là, M. le garde des sceaux de Châteauneuf a reçu le commandement du roi de se retirer en Berry.

4 24 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII" SIÈCLE [l6o2j

Il y a ici deux hommes fort considérables qui s'y meurent : l'un est M. Talon, avocat général au Parle ment; l'autre est le père Pelau, jésuite. Tous deux ont désiré de moi quelques visites que je leur ai données; mais je ne suis point assez habile homme pour les guérir,

M. Piètre, notre avocat, a quitté le palais et s'est fait prêtre, en conséquence de la cure de Saint-Germain-le- Vieil, que notre Faculté lui a conférée en son rang, comme patron lai; il a été préféré à d'autres postulants et compétiteurs, en vertu des obligations que nous avons à ses ancêtres, et entre autres à feu son aïeul Simon Piètre, doyen l'an ioG6, lequel mourut en 1584; à son oncle et parrain Simon Piètre, que l'on appelle encore aujourd'hui le grand Piètre, qui mourut l'an 1618; et à feu M. son père, Nicolas Piètre, lequel mourut l'an 1()49, durant le blocus de Paris, âgé de huilante ans, l'ancien de noti'e Faculté, et même à son frère, M. Jean Piètre, qui a été doyen devant moi, qui tous quatre ont été hommes incomparables. Il était excellent avocat et sera aussi bon curé.

A Falgonet. 31 janvier 1653. — Le pape a dit à notre ambassadeur qui est à Rome qu'il veut que l'on remette en liberté le cardinal de Retz, et qu'il ne s'en prendra qu'au cardinal Mazarin, ce qu'il a répété par huit fois. Cette répétition a fort déplu à la reine.

Je vous envoie ma médaille, que j'ai toujours eu dessein de vous présenter; elle est plus belle que celle que vous avez vue entre les mains de M. Gontier, à qui mon fils aîné en a envoyé une. Le coin de la Faculté, qui était usé, a été refait, et au lieu de 1648 j'y ai fait mettre 1652. Si vous en désirez de cuivre, je vous en enverrai ce qu'il vous plaira.

Il se pourra rencontrer quelque bonne occasion qui me fera aller devers Lyon, mais il faudrait que la paix fût assurée en France; en ce cas-là je serais ravi de vous aller embrasser.

On dit que le pape a député dix cardinaux pour examiner le fait du cardinal de Retz, et pour trouver les moyens de le faire remettre en liberté. On dit que Bordeaux est en si mauvais état qu'il serait de besoin que le roi y fît un voyage, pour empêcher que les Espagnols ne s'en emparent; mais, d'un autre côté, il est besoin qu'il soit aussi de deçà, à cause du prince de Condé, qui est le plus fort sur la frontière de Picardie et de

126 LA FRAXCE AU MILIEU DU XVII^ SIÈCLE [lôoS]

Champagne, et qui pourrait venir jusqu'ici, où il a encore quelques amis et où il y a plusieurs ennemis du Mazarin; il ferait bien du mal, étant secouru des Espagnols, comme apparemment il le sera. On parle ici de la mort du pape; c'est peut-être d'autant qu'il est fort vieux. On nous promet le grand jubilé pour la fin du carême; je voudrais qu'il fût déjà passé et le carême pareillement. Les partisans du Mazarin disent qu'il viendra bientôt; les plus fins disent que non et qu'il ne peut ni ne doit venir. Le prince de Condé a pris Vervins : on y fait passer nos troupes, afin d'y remettre le siège et de le reprendre.

A Falconet. 4 février 1653. — Le prince de Conti est le plus fort dans Bordeaux; il en chasse qui bon lui semble. Les Hollandais ont traité avec le Mazarin qui leur a promis du support, dont les Anglais sont indignés, et menacent de ravager nos côtes.

Le prince de Condé a mis le siège devant Jametz. Le Mazarin a été traité superbement à Soissons par M. le maréchal d'Estrées, qui en est le gouverneur, et en revenant beaucoup de personnes sont allées au-devant de lui, entre autres M. le chancelier; le roi même y a été jusqu'à trois lieues d'ici, et Ta amené dans son carrosse. Ils sont entrés dans Paris lundi, 3 février, à deux heures après midi; le roi lui a donné ce même soir à souper en grand et superbe festin.

A Belin fils. 3 mai 1653. — Le dessein du siège de Bellegarde est rompu; nos troupes sont nécessaires ailleurs. Le second fils du prince de Condé est mort d'une hydrocéphale à Bordeaux, où il y a de la peste de nouveau, aussi bien qu'à Toulouse.

M. de Belièvre est premier président; M. de Champlastreux président à mortier, en sa place. Le bonhomme retient les sceaux, mais plusieurs croient qu'il ne les gardera pas longtemps.

[!6o3] n'AI'llÈS LA CuHHKSPO.VHANCE DE GlI PATIN 127

L'archevêché do Lyon n'est point encore donné; M. de la Meilleraie le demande pour M. l'évèque de Rennes, son parent, qui est le frère du maréchal de la Motte-Houdancourt; mais on croit qu'enfin M. le maréchal de Villeroy l'aura pour son frère l'abbé d'Esnai. La charge de grand aumônier a été donnée au cardinal Antonio, qui s'en va, ce dit-on, ambassadeur à Rome pour nous, en qualité d'extraordinaire ; le cardinal Grimaldi demeure ici, n'osant retourner à Rome, de peur du pape et du roi d'Espagne, qui lui en veulent.

On ne dit ici rien de nouveau du prince de Condé, sinon qu'il est à Stenay, et qu'il menace Chàlons.

A Belln fils. 10 mai 1633. — Le l'oi est encore à Fontainebleau; on dit qu'il en reviendra, mardi prochain, et qu'après avoir été ici quelques jours de repos, ils s'en iront faire un voyage à Compiègne. Le prince de Condé est encore à Bruxelles; mais il n'est point content du peu de séjour qu'on lui offre.

On envoie des troupes en Piémont et en Italie sous la conduite du maréchal de Houdancourt; on dit que le marquis d'Ussel s'en va commander le siège de Bellegarde.

L'affaire des Jansé)iistes et des Molinistes se négocie à Rome activement On dit qu'avant qu'il soit deux mois, l'affaire se jugera ; mais je ne sais si ce sera définitivement, ou quelque arrêt plâtré, comme souvent il s'en donne dans ce pays-là.

On fait à Rome des assemblées pour prouver la liberté du cardinal de Retz, auquel les préside (sic) un cardinal de Médicis, qui est fort l'ami du prisonnier et capitalement ennemi du Mazarin : on en parlera quand il sera achevé.

On tient que la princesse de Condé mourra du mal qui la tient, et que le prince son mari épousera M"e d'Orléans, fdie du premier lit de M. le duc d'Orléans; sur quoi Ion dit déjà que la reine en a écrit audit duc

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père de la dame pour Feiupêcher. Le mariage serait un nouveau martel en tète pour le Mazarin, aussi bien que la prétendue liberté du cardinal de Retz.

A Falconet. 21 juin 1653. — Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont à Saint-Germain encore pour quelques jours. Le Mazarin traite avec le chevalier de Chaulnes, pour avoir le gouvernement d'Amiens; dès qu'il en sera le maître, il a dessein d'y envoyer le cardinal de Retz dans la citadelle, sous la garde de M. de Bar, qui a gardé les princes dans le Hàvre-de-Gràce; et, cela fait, on dit que le roi ira demeurer pour quelque temps dans le bois de Vincennes.

Le prince de Condé est encore à Bruxelles. Ceux de Bordeaux espèrent du secours et des Anglais et des Espagnols : aussi en ont-ils grand besoin. Les Anglais ont eu derechef un grand avantage sur les Hollandais, qui y ont fait perte de plus de 4 millions d'or. Notre grande armée est en Champagne; on dit qu'elle s'en va à Rethel.

A Ch. Spon. 16 septembre 1633. — Le roi est parti aujourd'hui avec la reine, le Mazarin et belle compagnie pour aller coucher à Compiègne, oi!i se rendra Pigneranda, plénipotentiaire d'Espagne, pour y traiter d'un accord, lequel sera tout au moins une trêve qui sera un acheminement à la paix générale. Fiat ! fiai ! L'on a envoyé contentement à ceux de Bordeaux et le parlement demeurera dans leur ville.

Le cardinal de Retz est encore dans le bois de Vincennes. Le mois prochain il sera mené dans Pierre- Ancise, et le roi viendra passer quelque temps dans le bois de Vincennes, pour aller à la chasse partout alentour. Le cardinal a cherché un médecin qui se voulût enfermer dans la prison avec lui ; enfin il en a trouvé un après que plusieurs ont refusé, M. Vacherot s'est enfermé avec lui moyennant 4 000 livres par an qu'on

[j6o3] b'Al'ItÈS LA CORHESI'O.NDANCK DE Gl I l'ATlX 129

lui promet et dont ou lui a avancé la première année. Le cardinal ne perdra pas tout son argent; il a assez Itien et heureusement rencontré en ce choix-là. M. Yacherot est savant, d'un riche entretien et de bonne compagnie: il est même un petit débauché, il boit assez volontiers et emplit aussi son capuchon, et par après il dit merveilles. C'est un grand garçon d'environ cinquante-quatre ans. homme veuf qui n'a qu'un enfant.

Clinchamp, qui était un des lieutenants du duc de Lorraine, est mort de fièvre continue dans l'armée du prince de Condé, et le chevalier de Guise, qui était du même parti, est mort à Cambrai d'une double tierce. M'"" la princesse de Condé, avec son fils le duc d'Enghien et quelques olïiciers, s'est embarquée à Bordeaux, s'est reposée à Belle-Isle en Bretagne, et puis est allée chercher son mari; elle est arrivée à Dunkerque, à ce que portent les lettres qui en viennent. Le cardinal de Retz a tout à fait refusé de bailler sa démission de l'archevêché de Paris, et qu'il ne la donnera jamais; même il adonné charge qu'on le dise à tout le monde. De Compiègne le roi est allé à Amiens pour en faire prendre la possession du gouvernement à M. l'éminentissime, qui est en si belle i)0sture de bonne fortune que tout lui vient à souhait; de là il est allé à Abbeville.

Le mariage des princesses nièces de l'éminentissime sera la matière pour l'hiver prochain, avec les ballets que cet homme chérit si fort.

Je ne doute point que les jésuites n'aient contribué à ce nouveau désordre du Vivarais; ils ne peuvent semliècher de se mêler partout : ce sont de francs hypocrites, qui font les saintes-nitouches pour pénétrer partout et pour en attraper. Us font comme les Turcs, les courtisans et les partisans. Ils exercent leurs brigandages de différentes manières, mnis leur seul dessein est de pe'dre le genre humain.

Les médecins n'eurent jamais si bon temps à Paris

LA FRANCE AU MILIEU DC XVll' SlÈuLE. 9

l30 LÀ FRANCE Al MILIEU DU XVIl'' SIECLE [i6o3j

qu'ils ont maintenant : les capitaines sont à la guerre, avec le roi, le Parlement en vacances, les bourgeois aux vendanges et ainsi nous nous reposons.

A Belin fils. 27 septembre 1653. — Pour l'aire réponse à trois des vôtres, ce que je n'ai pu faire par ci-devant, empêché particulièrement d'un méchant rhumatisme, qui m'a fort incommodé et embarrassé, je vous dirai c|ue, outre M. Naudé, mon bon ami, qui est mort dans Abbevilie d'une fièvre continue, avec assoupissement, le 29 de juillet, nous avons encore perdu le grand et incomparable M. Saumaise', qui est mort en deux jours, à Spa, où il était avec sa femme, à prendre les eaux, âgé de soixante-cinq ans. M. le garde des sceaux de Châteauneuf mourut hier au matin à Leuville, à neuf lieues d'ici, âgé de septante-six ans. Toutes ces morts d'honnêtes gens m'étonnent fort^ et me causent grande tristesse en l'esprit.

Le roi est à Compiègne, d'où il partira dans quelques jours pour aller à Soissons et de là à Chàlons. Le prince de Condé et le prince de Conti sont fort mal ensemble. On dit que ce dernier vient à Paris, le mois prochain, pour s'accorder avec le Mazarin, et épouser une de ses nièces; si cela est vrai, il est gaillard.

A Ci(. Spun. 21 octobre 1053. — Je vous écrivis ma dernière le mardi 16 de septembre. Le 26 dudit est mort à neuf lieues d'ici M. le garde des sceaux de Chàteauneuf, âgé de soixante-quatorze ans. Il avait de bons bénéfices, desquels le Mazarin héritera.

Voici la nouvelle qui vient d'arriver, ([ue Rocroy s'est rendu au prince de Condé, et que plusieurs braves de notre parti ont été tués devant Mouzon, entre autres le jeune comte de Roucy, neveu du maréchal de Turenne, un comte de Montgommery et plusieurs autres. Par le

1. Claude Saïunaise élail né à Semiu'(Gôte-d'Or) le lo avril 1588.

[i653] »"aI'K1':s la r.ORRliSPONDANCË DE Clll l'ATIN 131

moyen de la prise de Rocroy, voilà les Espagnols en garnison pour tout l'hiver et le printemps qui vient en Champagne. Ah! Dieu, que de malheurs pour un homme!

Les Espagnols ont permis au prince de Condé de mettre dans Rocroy tel gouverneur qu'il lui plairait; il y a mis M. de Bouteville, son parent, qui avait été par ci-devant dans Bellegarde.

Le i i d'octobre, dans la rue Saint-Antoine, devant et tout joignant la porte de la Bastille, ont été étranglés et rompus deux hommes accusés d'avoir attenté à la vie du cardinal Mazarin : l'un s'appelait Ricou, l'autre Bertault, grand maître des eaux et forêts de Bourgogne, qui tous deux cabalaient ici pour le prince de Condé.

La princesse de Condé, avec son fils le duc d'Enghien, de Bordeaux sont allés en Bretagne, de là à Dunkerque, à Bruxelles, et enfin sont arrivés à Rocroy, où elle a été reçue avec quantité de coups de canon. Le roi doit arriver à Chàlons aujourd'hui.

A Falconet. 21 octobre 16o3. — M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, s'est bien fait des ennemis par son Histoire de VAcadémie. M. Corneille, illustre faiseur de comédies, écrit contre lui, de même que M. Charles Sorel. Je n'y ai encore guère lu de choses ; mais il s'est trompé en certains éloges, entre autres ceux de M. de Bourbon et de M. de MeziriaC, que jai connus particulièrement.

M. Perrot dAblancourt est un habile homme. On le blâme pourtant de s'être trop donné de licence à son Tacite; et de fait je ne l'entends pas si bien que le latin. Je ne suis point de votre avis touchant ces traductions : pas une ne me plaît. Il n'y en a point qui vaille le tiers de son original, si ce n'est peut-être les Métamorphoses d'Ovide, traduites par Renouard, et encore tout cela

1. Claude-Gaspard Bachet de Meziriac, liUéraleur, archéologue, mathématicien, membre de l'Académie française (1581-1638).

132 LA FRANCE Al" MILTEl' MU XVII" SIECLE llGoS]

n'est bon qu'à ceux qui n'entendent pas le latin. Pour M. l'abbé de Marolles, c'est un fort honnête homme, qui est mon ami depuis l'an 1620. Ces traductions ne lui font pas honneur; ses meilleurs amis s'en plaignent aussi bien que moi. Je voudrais qu'il n'y eût jamais pensé, car c'est d'ailleurs un excellent homme.

Le cardinal de Retz est malade d'une fièvre lente pour laquelle il ne bouge guère du lit. Il a son médecin enfermé avec lui cjui ne le saurait si bien guérir, comme ferait le cardinal Mazarin s'il le mettait en liberté.

On a exécuté ici plusieurs faux monnayeurs, voleurs et assassins, et il y en a encore d'autres que l'on cherche avec beaucoup de diligence. Aussi est-il vrai que cette grande ville est une vraie retraite de larrons, d'imposteurs et de coupeurs de bourse, sans faire mention de ceux cjui donnent de l'antimoine aux malades et de tant de prêcheurs et faux prophètes qui s'assemblent ici.

A Ch. Spon. 25 novembre 1633. — Le comte d'Alais, par ci-devant gouverneur de Provence, est ici mort le 13 de novembre. Il est le dernier de la race des Valois. 11 était le cher ami de M. Gassendi : il ne laisse qu'une fille mariée à M. le grand chambellan, cadet de la maison de Guise. Ce comte d'Alais était le plus savant gentilhomme de France.

Le roi sera ici de retour dans la fin du mois. Pour mon procès, c'est une infamie du siècle, mais elle n'est pas unique. Guénaut se vante d'en avoir fait lui-même l'arrêt avec son gendre... Le greffier m'a fait voir qu'il y a eu en cette affaire cinq rapporteurs nommés que la corruption du siècle a fait changer l'un après l'autre, l)our enfin en avoir un qui fît ce que voudrait Guénaut; que la reine même en a parlé, laquelle n'a jamais su de l'affaire que ce que Guénaut lui en a fait dire par l'organe des charlatans qui sont à la cour. Quatre juges ne vinrent point ce jour-là au palais, de ceux dont j'espérais le jylus : l'un fut malade, l'autre alla aux champs, l'autre

.■■I6r;3j I) Ai'iU';s la coiuîEsi'ôNhA.NCE i»E (ai I'ATFn 1^3

faisait donner la question à un criminel, l'autre y vint tro}) tard. Il y en eut quatre pour moi et six contre, l'un desquels se montra fort passionné pour l'antimoine contre moi. .le parle au nom d'une faculté de cent et douze hommes, contre l'antimoine, pour le bien public, et ces messieurs les juges me condamnent aux dépens, desquels je suis quitte. Dieu nous garde de procès, de chicanes et d'affaires d'autrui!

Il y a ici un Lyonnais, nommé l'abbé Michel de Pures, qui y a fait imprimer Vila Alph. Plessaci, Richelii, votre archevêque. On y imprime aussi un catalogue des simples du jardin liotanique de M. le duc d'Orléans à Blois, où ce bon prince demeure coiment sans parler de venir à la cour. Le prince de Condé est à Rocroy, malade d'une double tierce.

A Cii. Spon. 5 décembre 1033. — 11 court ici une pièce fort secrète, en deux demi-feuilles imprimées, touchant le mérite de quelques-uns de nos docteurs, cjui ont, par la cabale de Guénaut, signé que l'antimoine est un excellent remède. .le vous les envoie, afin que vous les lisiez et les gardiez fort secrètement, sans les moidrer à personne; je ne les ai que d'hier au soir. Je ne sais pas encore au vrai qui en est le propre auteur; mais je crois que c'est M. Merlet le père, et même on me l'a assuré. Il y a là dedans beaucoup de choses cjue je lui ai ouï dire, joint qu'il hait fort l'antimoine et Guénaut encore davantage.

Le mari et la femme, qui ne purent être pendus à la porte de Paris, vendredi dernier, pour le tumulte que les laquais y excitèrent (dont il y en eut de tués un bon nombre, plusieurs de blessés et faits prisonniers), furent hier, en plein midi au même lieu, pendus et étranglés, pour montrer à cette racaille de laquais qu'on ne les craignait point. Le corps delà femme a été porté en nos écoles pour en faire l'anatomie. Il y a encore en prison quantité d'autres voleurs, desquels on instruit le procès.

134 LA FHAXCE AU MILIFA' DU XVlV SIECLE [lC53]

Tout cela vient d'une retraite qui était dans le faubourg Saint-Germain. Ce même jour a été reçu avec grande pompe, dans le parlement et dans leChàtelet, M. Seguier, par ci-devant conseiller de la cour, en la charge de prévôt de Paris, à la place d'un sien cousin qui mourut fort vieux il n'y a cju'un mois.

Le comte d'Armagnac, fds du comte de Harcourt, a été enlevé d'ici. On ne doute point que ce ne soit par l'ordre du père qui médite de faire quelque rébellion contre le roi, avec les deux villes cju'il a de Brisach et de Pliilipsbourg, n'ayant pas fait son accord par ci-devant.

A Cil. Spon. 16 décembre lGo3. — Les jansénistes de deçà ne se tiennent pas vaincus: ils ont bonne espérance de remonter sur leurs bètes. Il y a des gens à Rome cjui leur donnent de quoi espérer, en dépit des carabins qui sont sortis de brayette du père Ignace, et de tout le crédit qu'ils ont acquis en ce pays de corrui)tion, par leurs petites finesses spirituelles.

L'évèque d'Angers est propre frère de M. A. Arnauld, docteur de Sorbonne, grand janséniste, qui a fait le livre de La. fréquente communion et qui favorise ce parti-là ; mais je n'en ai ouï dire davantage, hormis que j'apprends que l'archevêque de Sens, les évèques de Beauvais et de Comminges ont tous trois fait publier quelque chose dans leurs diocèses, contre cette romanesque bulle, quas est vore biilla hullnta, sous le nom de protestations contre la bulle, etc.

On a ici chanté un Te Deum fort solennel dans Notre- Dame, en présence du roi, de la reine, du Mazarin et des cours souveraines, pour la reprise de Sainle-Menehould et l'extinction de la guerre civile. Maintenant on ne parle plus que de nouveaux impôts pour avoir de l'argent, et entre autres d'un parlement à Poitiers. France! misérable France ! jusqu'à quand seras-tu misérable ?

A Falconet. .30 décembre 1G;>3, — La secte anlimo-

[lC)o?i] d'après la CORRESI'ON'DANCE de GlI PATIN 131)

niale est ici fort étonnée du libelle intitulé lo Légende que je vous ai envoyé.

Pour le livre de M. ChilfletS je vous en enverrai un à la première occasion. Cette poudre de quinquina n'a par deçà aucun crédit. Les fous y ont couru, parce qu'on la vendait bien cher; mais l'cflet ayant manqué, on s'en moque aujourd'hui. J'avais traité une fdle de la fièvre quarte si heureusement, que l'accès était réduit à deux heures seulement. La mère, impatiente, ayant entendu le bruit que faisait cette poudre des jésuites, en acheta une prise quarante francs, dont elle avait grande espérance à cause du grand prix. Le premier accès, après cette prise, fut de dix-sept heures, et beaucoup plus violent qu'aucun autre qu'elle eût eu auparavant. Aujourd'hui cette mère a peur de la fièvre de sa fille, et a grand regret de son argent. Voilà comment va le monde, qui n'est qu'un sot et veut être trompé.

A Cil. Spon. 30 décembre 1653. — Je vous envoyai ma dernière le 16 de décembre, depuis laquelle ceux de Toulouse ont donné arrêt contre l'intendant qu'on leur a envoyé, lui faisant commandement de sortir de la province, etc. Le conseil a cassé cet arrêt et a envoyé tout exprès un huissier de la chaîne portant interdiction au Parlement et commandement au premier président, au procureur général et au conseiller-rapporteur, de venir à la cour répondre de leurs faits. Ils n'ont pas pris le chemin de se soumettre à ce nouvel arrêt, que le Parlement a cassé par un autre. Nouveau commandement a été fait à l'intendant de sortir de la province et défense au premier président, au procureur général et au rapporteur de désemparer la ville. Le Parlement a tant plus hardiment pris cette résolution qu'il en est d'accord avec les États de la province qui agissent de

I. Il s'agit vraisemblablement de Jean-Jacques Chifflet, médecin et archéologue (1588-1660).

I3G LA KUANCE AU MILIEt" liU Wir SIECLE 11033]

leurs forces réunies contre ces nouvelles entreprises du conseil, lesquelles ne tendent qu'à avoir de l'argent, et eux travaillent au soulagement de leur province.

M. le Chancelier a été au palais, de la part du roi. pour commencer le procès du prince de Condé, à la charge que le roi même y viendra quand il sera besoin.

Il est mort ici un vieux jésuite nommé le père Dinet, qui était confesseur du roi. Voilà une bonne place vacante pour un moine qui voudra se damner dans le désordre qui règne aujourd'hui à la cour.

Le bâtiment nouveau du bois de Vincennes est achevé. Le roi ira y demeurer le mois prochain, mais l'on en enlèvera auparavant le cardinal de Retz; on parle de Pierre-Ancise. Le pape a nouvellement écrit pour sa liberté au roi, à la reine et au Mazarin.

Le prince de Condé est encore malade; même Cuénaut dit qu'il a pris trois fois de l'antimoine. Je m'étonne si cela est comment il n'en est pas mort... Trois médecins de la ville de Reims ont été mandés à Rocroy pour l'y voir, qui l'ont trouvé fort enflé, et ils ont fort mauvaise opinion de sa guérison : il a encore la fièvre quarte, avec grande disposition à l'hydropisie. Quelque ancien a dit que les venins étaient bons à quelque chose, et que l'on avait trouvé par expérience qu'au moins servaient-ils, dans un État, à se défaire de ceux qui tourmentent les autres.

M. Duprat, qui m'est aujourd'hui venu voir, avait dessein d'acheter une nouvelle charge, qui n'est pourtant pas encore établie, et laquelle ne vaudra jamais rien, qui est de médecin par quartier chez INI. le duc dAnjou, frère du roi; c'est une nouvelle invention que des princes aient des médecins par quartier; il n'y a jaiuais eu que le roi qui en ait eu. Cela n'a rien valu et n'a pu réussir chez M. le duc d'Orléans, d'autant que nous n'avons pas voulu consulter avec eux, quelque jussion que M. le duc d'Orléans nous en ait faite. Ce qu'on fera chez le duc d'Anjou ne vaudra jamais mieux: même

ITiDo] I» AI'PKS LA CdRlîESr'OMiA.NCE HE GlI PATIN 137

c'est anjourd'luil uno chétive charge chez le roi, d'autant que depuis liuit ans ils n'ont rien reçu de leurs gages, et qu'il faut suivre le roi tous les ans, en quelque ville qu'il aille, et ainsi abandonner la pratique de la ville, ((ui est plus sûre et toujours bonne. Je lui ai ôté cette fantaisie de l'esprit, et crois lui avoir rendu un bon service; il peut colloquer son argent en meilleur endroit, car il ne le peut pis mettre qu'à la cour, où toutes choses sont incertaines et cliangeantes. Un homme de bien, sage et réglé, ne doit point penser à la cour, joint qu'à cause de sa religion il aurait de la peine à y être reçu : qne cehii qui veut être pieux quitte ta cour. Si on m'avait donné une de ces charges pour rien, je n'en voudrais point.

Je viens d'apprendre, de bonne j)art, que le comte de Ilarcourt a relait son accord avec le roi; qu'il rend ses villes et quitte toutes ses prétentions sur Brisach et Philipsbourg au roi, moyennant La Fère qu'on lui donne avec cent mille écus, le gouvernement d'Auvergne et deux abbayes pour son fils. Le duc d'Orléans ne veut bouger de Blois et d'Orléans et ne veut point venir à la cour que le Mazarin n'en sorte et disparaisse.

Depuis quelques jours est ici mort une très riche femme, veuve d'un fameux partisan : c'est M'"" de Bretonvilliers. Elle eut quelque tremblement et se plaignit de la tète; on la mit sur un lit (elle était alors en visite chez la duchesse de Lorraine), on lui donna un lavement laxatif dans lequel on ajouta quatre onces de vin émétique... Je tiens pour certain que l'antimoine l'a tuée... Les quatre opérateurs furent Vignon, Guénaut, B. des Fougerais et le gazetier; c'est le premier des quatre qui m'a conté tout cela aujourd'hui, non sans avoir le sentiment de la fnute commise. Et voilà comment MM. les antimoniaux se jouent de la vie des hommes!

A Ch. Spon. Q janvier lô.ii. — Bon jour et bon an. Je vous dirai que je traite ici M. de Bois-Morand, prévôt d'Angoulème, lequel m'a dit que M. de Balzac avait été mené d'une fièvre continue jusqu'au dernier point de la vie : qu'il avait tout de bon cru mourir de ce coup: son testament fait et tout son bien légué aux hôpitaux, qu'enfin il en est revenu, et que l'on imprimera bientôt de lui son Aristippe ou De la cour, après que ses amis en auront retranché quelque chose contre celui qui aujourd'hui sumrno suo imynerilo rerum potitur.

Je m'étonne de quoi vous vous avisez de m'envoyer des présents de prunes de Brignoles, vous et M"« Spon, que je respecte très fort à cause de vous, et que j'aime tant plus chèrement et tendrement, c{u'elle me connaît comme si elle m'avait nourri. Oh! que j'aurais été heureux si feu ma bonne mère, la 'meilleure des femmes assurément, avait eu autant d'esprit que Mademoiselle votre femme! J'aurais eu ma part de ce bon esprit, et aurais été déniaisé de bonne heure et de bonne sorte; mais je n'ai point été si heureux.

Les jésuites et leurs sectaires ont voulu faire accroire que Jansenius, èrêquo d'Ypres, était l'auteur du Mars Gallicus et, pour le persuader aux autres, en rertu même de cette méchanceté dont ils sont gonflés, ils font grand

[l6ni] LA FRANCE Al' MILTEl^ DU WU" SIÈCLE 139

scmlîlant de le croire, mais ce n'est qu'en intention de rendre odieux en France ce bon évèqne, qui était un homme sage et douv. qui, ôté le service de Dieu, ne songeait qu'à faire son livre de Gratik, en lisant attentivement saint Augustin : ce qu'il a fait par plusieurs années sans faire du tout autre chose. Ils disent que son évèché lui a été donné pour avoir fait ce livre, qui est une autre imposture, car ni dans le Pays-Bas, ni dans tout l'empire espagnol, on ne donne point les évêchés comme en France, mais par nomination seulement. Quiconque a fait le Mars Gallicus est un catholique romain fort zélé, Français, je crois, et peut-être même Jèsuile, qui connaît fort bien nos désordres, et qui est fort entendu en nos affaires, même qui sait le fort et le faible de nos historiens. Le bon Jansenius avait bien dantres affaires cjue de s'amuser à telles bagatelles. Les jésuites ne le haïssent que pour avoir été plus savant qu'eux, plus homme de bien et qui est de plus, calamité 'pour ta secte de Loyola, c'est qu'il a été, en Espagne, député de l'université de Louvain, y plaider contre les jésuites en plein conseil, afin d'empêcher qu'ils n'enseignassent la théologie, ce qu'il obtint, frementibus et frendentibus socils, qui sont, comme les autres moines, gens qui ne pardonnent jamais. Cette controverse durera plus longtemps c|ue nous.

Le sieur Scuderi, qui est un illustre écrivain, a fini son Grand Cyrus ou Artarinàne, qui est un roman fort bien reçu. Il a fait l'Histoire d'Alaric,roi des Goths.... Ces sortes de livres se débitent fort bien de deçà aux coui'tisans, aux partisans et à leurs femmes, aussi bien que les livres de dévotion, princii)alement quand c'est quelque jésuite ou autre moine de réputation qui les a faits.

A Cii. Sp(»n. 30 janvier 1654. — J'ai aujourd'hui dîné, avec M. Gassendi, chez M. H. de Montmor, maître des requêtes. 11 m'a fait voir ses livres qui sont beaux et en

140 LA FHA.NTE W MILIEU lil' Wll' MKCLF. ICial

grand nombre : il m'a fait prouicUcc que je Tirais voir une Ibis la semaine, mpis je n'ai pas pi'omis que ce serait à dîner; on perd trop de temps en telles cérémonies. Je dîne céans à mon aise en un bon quart d'heure. Il dit qu'il veut venir voir mes livres; je pense cju'il prétend aussi que je serai son médecin, mais je ne sais si nous nous accorderons bien, car il aime la chimie, il n'est pas encore détrompé tout à fait de l'antimoine, qui est ici fort déchu et décrié.

Il y a ici force malcontents touchant les rentes de l'Hôtel de Ville, à cause d'un demi-quartier d'icelles c{ue l'on veut supprimer; le roi même l'a dit, à cause des affaires qu'il a sur les bras. Le Parlement s'en est assemblé aujourd'hui, qui n'a rien pn arrêter, et qui a remis la délibération à mardi prochain, pendant lequel temps M. le premier président a promis qu'il tâchera d'amender l'alïaii'e. La somme est fort notable, et quantité de pauvres gens y ont intérêt qui n'ont autre bien que celui-là; il y a même plusieurs riches familles dont les rentes font le plus beau bien.

On parle ici de nouveaux impôts sur le sel et sur le vin, sur les chapeaux et sur les passements d'or et d'argent, dont les femmes font de grands trophées en leurs braveries. Si messieurs du Parlement veulent passer ces nouveaux impôts, on leur promet de ne pas supprimer ce demi-quartier des renies dont il est question. 0 mores ! 0 temporal tout deviendra insupportablement si cher à Paris, qu'il n'y aura plus moyen dy demeurer. J'ai pitié de tant de pauvres bonnes gens qui souffrent ici cruellement parmi tous ces désordres.

Pour le comte de Harcourt, il a perdu Philipsbourg et n'est pas trop bien dans Hrisach, d'autant que Chai-leroi y est bien fort pour le roi. Ce comte ne demande qu'à revenir à Paris et renoncer à tous les avantages prétendus de prince de l'Empire, que nos ennemis lui faisaient espérer; mais il n'en sera pas quitte pour cela, d'autant qu'il ne trouve point d'assurance pour sa per-

[l6o4] D AI'RKS LA CORRHSI'ONDANCE ItE GUI PATIN 1 i 1

sonne à son retour, nprès un acte de délection si lâche et si infâme; et néanmoins il demande de l'argent de retour pour se remettre en son devoir.

Entre plusieurs matières et fondements d'impôts que l'on cherche, on parle de deux sols pour livre et de mettre tant sur chaque baptême et chaque mariage. Ne voilà pas de belles inventions!... Pauvre France, que tu es malheureuse!

A Cii. Si>(iN. 2U février Itioi. — Balzac est mort. Voila le père de l'éloquence à bas.

On a découvert dans Stenay une trahison qui devait remettre la ville au roi. Le prince de Condé en a fait pendre huit; celui qui est le chef de l'entreprise s'est sauvé; sa maison a été brûlée. Le prince Thomas a marié sa llUe par procureur à un prince allemand catholique nommé le marquis de Baden. Le prince de Conti doit arriver ce soir à Paris; le Mazarin lui est allé audevant à trois lieues d'ici; il sera fiancé demain et marié jeudi prochain. La paix du prince de Condé n'est ni faite ni à faire ; et quand même il la voudrait faire je crois qu'on n'en voudrait point; il faut qu'il y ait toujours quelque chose de reste pour entretenir les malheurs publics. Le roi d'Espague retire d'auprès du prince de Condé Fuensaldagne (qui passera par ici en s'en retournant) et lui baille Pigneranda, avec lequel ce prince s'accorde mieux. On dit que les Espagnols font bien plus d'honneur au prince de Condé qu'ils n'ont fait par ci-devant, qui est pour l'engager plus avant dans la guerre pour l'été procJiain. Le cardinal de Retz est fort malade dans le bois (le Vincennes. On croit qu'il n'en réchappera point. Il (lit qu'il mourra en son péché, que la coadjutorerie de l'archevêché de Paris est son péché, qu'il ne la quittera point, et qu'il y mourra. S'il meurt, et le vieux archevêque son oncle, Larchevèché de Paris sera à l'encan, et au service de celui qui en donnera le plus. On dit que ce sera l'abbé Fouquet, frère de M. le procureur général,

142 La FRANCE AiJ MILTEÙ DU XYII^ SIÈCLE [iGoiJ

qui est aujourd'hui surintendant des finances, et bien avant dans les bonnes grâces de TÉniinence. Enfin révèché de Fréjus, de 2li 000 livres de renies, a été donné à Ondedei, secrétaire de l'imminence.

Le prince de Conti est arrivé ici le lundi gras, mais il n'est point encore marié. On attend le courrier de Rome qui apportera la permission audit prince de retenir une pension de 50 000 écus sur les bénéfices qu'il quitte en se mariant. Il a obtenu une surséance de six mois pour le procès de son frère le prince de Condé, qu'on avait commencé de faire. Plusieurs spéculatifs de deçà espèrent que ce mariage produira enlin l'accord, la paix et le retour du prince de Condé; cela peut bien arriver, mais savoir s'il s'y faut fier.

A Cil. Si'ON. 10 mars iij'.i't. — Donum factum, enfin M. le prince de Conti fut liicr marié, et a l'honneur d'être neveu du cardinal Mazarin, en tant qu'il a épousé la Martinossi, laquelle est pareillement nièce du sieur Ondedei, qui est un autre Italien depuis peu revêtu de Fréjus. On demande là-dessus si le prince de Condé reviendra, et s'il est content de cette alliance. Je réponds que je le crois ainsi, mais néanmoins n'étant nullement de la race des prophètes, je ne sais pas ce que ces gens-là deviendront, ni nous-mêmes. Quoi qu'il en tioit, voilà la faveur, la fortune et la tyrannie fort établies par le moyen de cette alliance avec la maison royale. Le roi et la reine ont tous deux fait grand honneur à la mariée, par le degré qu'elle tient aujourd'hui parmi les dames du sang royal.

Le Mazarin a eu quelques attaques de goutte de[)uis huit jours, qui lui ont lait garder le lit... Des sœurs et des nièces de l'Eminence sont ici nouvellement arrivées d'Italie. On dit qu'elles sont déjà toutes retenues en mariage.

Le roi; le Mazarin, le prince de Conti qui est le grand favori, avec tous les joueurs de la cour, sont allés à

[l6oi] I)*A1'KÎ;S LA CURHESI'ONMNCË DË GUÎ l'ATIN 143

Saint-Germain se réjouir pour quatre ou cinq jours. Le comte de Ilarcourt a lait son accord avec le roi : il rend Brisach. Le Mazarin est évêque de Metz, et traite avec le maréchal de Schomberg pour en avoir aussi le gouvernement.

On vient de pendre, à la croix du Tralioir, une fille des champs, nommée Marie Vauvre, native d'un village près de Pontoise, nommé Contlans, laquelle avait aidé, liabillée en garçon, à égorger un pauvre conseiller de Rouen, nommé M. Le Noble, le mois d'octobre dernier. Le premier assassin cpii menait la troupe s'est sauvé et n'a i)U encore être pris, si bien qu'on ne sait pas qui a mis ces assassins en besogne; il y a encore trois femmes prisonnières et deux hommes, mais les preuves manquent contre eux. Il y avait encore un autre assassin, frère de celle qui fut hier e.\écutée; mais quinze jours après qu'il eut tué ce conseiller, il fut pris près de Meaux pour un autre vol qu'il venait de faire, et fut pendu à Meaux i)ar jugement dernier, de sorte que, comme il n'y est plus, on désespère d'apprendre la vérité entière touchant ceux ciui ont fait égorger ce pauvre conseiller.

On envoie des troupes à Brisach, sous l'espérance que dès qu'elles en ai)procheront, il y aura tumulte dans la ville, et que l'on arrêtera prisonnier le comte de Ilarcourt qui est dedans, bien empêché de sa personne, le Mazarin ne lui voulant pas tenir l'accord cpron a fait avec lui.

Hier furent arrêtés prisonniers un chanoine de la Sainte Chapelle et le chirurgien du cardinal de Retz, accusés d'avoir voulu faire quelque chose pour la délivrance de ce cardinal.

A Ciî. Si'ON. 20 mars 1654. — Je vous envoyai ma dernière le 10 de ce mois; depuis ce temps-là nous apprenons ici que le duc de Lorraine fut arrêté prisonnier dans Bruxelles le 26 de février, qui était un jeudi; cpie les Espagnols se sont saisis de son argent, de ses pier-

144 LA FKANCE AU MILIEU KU XVIF SIÈCLE [l6o4j

reries et de toutes ses nippes, qui sont très bonnes; que dès qu'il lut arrêté, il parut fort étonné; et pria qu'on le lit parler à rarchiduc Léopold, ce qu'il ne put obtenir. Cette prise lait reculer le sacre du roi à Reims, aussi bien qu'elle fait avorter plusieurs desseins que nous avions sur quelques villes, et entre autres sur Stenay. Il y a ici du bruit entre M. d'Espernon et M. de Caudale fils, lequel refuse d'épouser une des nièces de. rÉniinence. On dit, entre autres causes de la détention du duc de Lorraine, que l'on a découvert qu il avait entrepris de nous livrer le prince de Condé, quand le roi serait à Reims, à la charge que l'on le remettrait en son pays, ce qu'on lui avait promis: c'est peut-être celait y a de grandes fourberies dans les desseins et la vie des princes.

L'ordre de faille arrêter le duc de Lorraine est venu de Madrid; quelque espion que le Mazarin a en Espagne lui avait mandé ce grand secret, mais on n'a pu de deçà l'avertir assez tôt. La reine a témoigné qu'elle est bien fâchée de cet emprisonnement; on croit que l'on le fera passer en Espagne : si cela est, il y en a pour longtemps. Le prince de Condé est tombé malade, et voilà ses affaires reculées.

On n'emprisonne point ici seulement les hommes, mais les femmes aussi. La reine en a envoyé plusieurs carrossées dans la Bastille. Ce sont des femmes de ces élus et autres ofïïciers supprimés, lesquels criaient et faisaient du bruit. Cette dame veut que l'on souffre patiemment son mal et sans se plaindre, comme une victime qui est conduite à la mort. Le Parlement en a voulu faire des remontrances; ils ont été au Louvre, on leur a fermé la porte au nez, et leur a été dit qu'il faut obéir.

Le Mazarin qui envoie un nouveau gouverneur dans Philipsbourg. qui est le frère de M. de Navailles, a acheté pour soi les gouvernements de Vie et Moyenvic. et traite celui de Metz avec M. le maréchal de Schondierir. Je

[l6o4] n AI'HKS LA CORHESPONDANCE DE C.Vl PATIN 14j

pense qu'il prendra tous les gouvei-nements des places de cette province de Lorraine, afin qu il en puisse être assuré et en répondre à soi même en cas de nécessité. Le prince de Condé s'est rendu à Bruxelles tôt après la détention du duc de Lorraine; sa maison, ses officiers et son écurie sont à Matines. Sa femme, la princesse de Condé, est à Valenciennes; elle n'a pas encore vu son mari depuis le temps qu'elle est arrivée en Flandre. Le vieux duc d'Elbeuf est ici fort malade. On parle de continuer le procès commencé du prince de Condé, et que le prince de Conti son frère s'ira promener ici alentour, tandis que cela se fera. M. le grand maître de l'artillerie, fils de M. le maréchal de la Meilleraie, épousera une des nièces de l'Éminence, tout en est déjà accordé; mais pour celui de M. de Caudale, tout est rompu, d'autant que M. d'Espernon, son père, ne veut point en passer par tout ce qu'on lui propose.

A Cii. Spon. 10 avril 1654. — Je vous ai envoyé ma dernière de trois pages le vendredi 27 du mois de mars. Dès le lendemain le roi fut au Parlement, j'entends le 28 de mars, où l'arrêt de mort contre le prince de Condé fut prononcé.

Enfin, par plusieurs considérations tant bonnes cjue mauvaises, M. le cardinal de Retz a donné sa démission de l'archevêché de Paris, moyennant 100 000 livres de rente en bénéfices, qu'on lui donne, y compris cpielques abbayes de feu son oncle mort. Il est sorti de prison aujourd'hui mardi 31 de mars; il est allé dîner à Chilly, et dès demain matin il part pour s'en aller à Nantes en Bretagne, où il demeurera en attendant c|ue ses bulles soient venues pour les bénéfices nouveaux qu'on lui donne.

Le Mazarin a commencé de parler et a fait offrir de sa bibliothècjue 20 000 livres à plusieurs pauvres héritiers ; mais elle vaut bien davantage, et surtout elle abonde et est très pleine de petits livres bons, rares et curieux,

146 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'- SIÈCLE [iCat]

qui ne se pourraient qu'avec grand'peine retrouver ni rencontrer ailleurs.

On dit aussi que les Anglais ont envoyé 8 000 hommes vers la Rochelle, et qu'ils sont fort à craindre en ces quartiers-là, et que leur paix avec les Hollandais s'exécute.

A Falconet. 1^'" mai t6oi. — Le 28 du passé. Charles, mon second fils, ci-devant avocat, fut fait bachelier en médecine. Si bien que, Dieu merci, voilà notre famille délivrée de la chicane du palais et de l'iniquité du siècle.

Voici des nouvelles de Paris. Le curé de Saint-Paul a reçu ordre du roi de se retirer en sa maison des champs pour avoir troublé le sermon du P. Lingendes, qui prêchait dans Saint-Paul. Les curés de Paris commencent à s'assembler pour procurer la liberté de leur confrère, ce qui pourrait enfin arriver après quelques jours de pénitence.

M. Moreau m'a dit qu'il travaillait à la vie de M. Naudé. Je suis ravi qu'il s'en veuille donner la peine. Je viens d'apprendre que la bibliothèque dudit M. Naudé a été vendue pour 10 000 francs au cardinal Mazarin. Elle valait deux fois plus, et il y avait quantité de livres qui ne se sauraient plus trouver.

A Ch. Spon. i*"" mai 1654. — On danse aujourd'hui le ballet du Louvre, qui est très beau, pour la troisième fois. Le prix du bâtiment du bois de Yincennes est changé, d'autant que le roi n"a pas d'argent; on n'y en emploie pas tant. Le Mazarin lui prête seulement 200 000 livres pour faire un corps de logis, qui sera bien plutôt fait, car l'autre du premier dessein eût été quatre ans à bâtir. Nous sommes ici à la veille de quelques désordres à cause des Anglais qui se sont saisis de plusieurs barques de pêcheurs appartenant à ceux de Saint- Malo, lesquels, par représailles, se sont jetés sur les Anglais qui étaient dans Saint-Malo, ont arrêté leurs effets et leurs marchandises. Plaintes départ et d'autre :

[l6o4] d'aI'HKS la l'.OliRKSPONnAXCE DE GUI l'ATLN 147

cela lie peut pas être sitôt assoupi. Mardi dernier on fit sortir un régirnont d'infanterie sur-le-champ, qui était en garnison dans Beauvais, que l'on dépêcha aussitôt à Calais. 11 y a de l'apparence que quelque entreprise est à craindre de ce côté-là, tant de la part des Anglais que du prince de Condé.

Le roi est allé aujourd'hui à Fontainebleau avec la reine et toute la cour, pour revenir dans huit jours.

Le curé de Saint-Paul avait été exilé pour donner contentement aux pères de la Société, et bientôt après il fut rappelé. Tandis qu'il était en exil, on afficha à la porte de l'église de Saint-Paul un papier contenant ces mots : « Louis XIV, roi de France et de Navarre, archevêque de Paris et curé de Saint-Paul. »

Je n'ai jamais ouï parler d'oiseaux sans os. On confond ici les ortolans avec les becfigues; ainsi je n"en sais rien de nouveau; mais je pense que ces petits oiseaux sont gros et mieux nourris en Languedoc et en Provence qu'en pays de deçà.

Si les médecins de Montpellier sont mal payés de leurs gages, ils se récompenseront à donner des licences à ceux qui les en pi-ieront pourvu que ce soit argent comptant, c'est un abus dont je m'étonne, mais que je ne puis empêcher. La justice en souffre. On ne fait pas mieux autre part, chacun tire à ses fins et à ce diable d'argent. .J'enrage de voir tant de jeunes gens qui se targuent de leurs bulles apostoliques et qui se disent docteurs en médecine de telle et telle faculté, qui ont à peine effteuré la médecine. Il y en a même qui ne savent rien du tout et qui ne sauront jamais rien.

A Falconet. 19 mai IGoL — J'ai plusieurs fois ici vu sortir des vers des veines par la saignée du bras; mais quand ils ont été grands et morts je n'ai vu personne qui en soit échappé. Votre malade est bien heureux de l'êlre.

M. le cardinal de Retz est à Nantes où ses amis le

148 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII" SIÈCLE [l65i]

vont voir et rentretiennent. On ne sait pas encore qui sera son successeur en rarchevèché de Paris. Le Mazarin n'a point la pierre, mais il a martel en tète du prince do Condé et de plusieurs autres choses qui regardent sa fortune. On parle du voyage à Reims pour le sacre avec beaucoup d'incertitude. Les Anglais nous menacent toujours.

Depuis pou a ici paru un livre fort impertinent et très satirique, intitulé : Seconde apologie pour la faculté de médecine de Montpellier, etc.; il est tout plein d'injures contre M. Riolan, contre moi, contre M. Guillemeau, MM. Moreau et de la Vigne défunt. Le livret a été imprimé in-quarto et peut-être fait à Paris. Un de nos charlatans aniimoniaux en est fort soupçonné. On parlait de faire saisir le livre et d'en empêcher la vente par autorité de justice. Je me suis opposé à cet avis; il le faut laisser débiter en toute liberté : c'est prouver l'infamie à ces écrivains, de faire cpio tout le monde voie leurs sottises et leur ignorance.

Le comte de Harcourt est onlin rentré en son devoir et a fait sa paix avec le roi, nonobstant les offres des Espagnols; et tant mieux pour vous, d'autant que la Bourgogne était menacée de cette guerre. Le roi s'en va à Reims pour le sacre dans huit jours.

A Cii. Spon. 2G mai 1G54. — Nouvelles sont venues de Rome que le signor Pietro Mazarini, père du cardinal, notre grand et premier ministre, y est mort âgé de quatre vingt-trois ans: si son fils doit autant vivre, il a beau de faire gambades. Il est encore bien loin du but, nonobstant l'amnistie du comte de flarcourl vérifiée en parlement; il n'a pas laissé de s'accorder avec l'empereur, et de se dire, comme il a fait par son traité, landgrave de l'Alsace.

Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont arrivés le mercredi 13 de mai de leur voyage de Fontainebleau. Le efouverneur de Guise, nommé Bridieu, a donné avis

[l65i] d'aI'HES la IlOUHESPONbAiNCE DE Gl'l l'AtrN 14(3

à la couf que douze mille Anglais ont dessein de passer vers Calais et de se joindre au prince de Condé; et néanmoins, nonobstant toutes ces menaces, on ne laisse pas de danser ici des ballcls, et Ton n'y |)arlc <iuc de réjouissance.

Ce matin, commandement a été fait aux officiers qui sont en quartier, qu'ils eussent à se tenir prêts pour partir le lundi, lendemain de la Pentecôte, pour aller au voyage du sacre, qui se fait à Reims lundi, lendemain de la Trinité, sauf à changer s'il survient quelque empêchement ou affaire pressée; car on dit ensuite, tout au moins, si le sacre ne se fait, que le roi ira à Compiègne pour y voir passer ses troupes; qu il ira jusqu'à l'armée, et i)uis après qu'il reviendra se renfermer dans le bois de \ incennes, où il y a des cerfs, des biches, des sangliers, et toute autre sorte danimaux qui peuvent servir à la chasse, au divertissement ou au plaisir du roi. Un bruit sourd continue que le Mazarin a la pierre dans la vessie, qui ne sera enlevée que par une opération. Ainsi la taille sera nécessaire à celui cjui a si bien taillé le peuple.

Si le prince de Conli avait d(; l'ai-gent conqitant, il partirait demain et emmènerait sa femme. 11 est fort malcontent du Mazarin qui ne lui donne pas tout ce qu'on lui a promis.

A Cii. Spon. 9 juin IG.li. — Pour réponse à votre dernière, je vous dirai que la bibliothèque du Mazarin se remplit véritablement de plusieurs livres cjui avaient été achetés au débris de sa bibliothèque par des libraires et quelques particuliers, le syndic des libraires s'y étant employé tout de bon : en tout ce procédé je n'y ai nulle part, n'en ayant acheté aucun... Le Mazarin est en posture où il a beaucoup d'autres choses à méditer que l'enrichissement de sa bibliothèque et particulièrement n'étant point homme de lettres, n'en ayant ni le loisir ni linclination.

130 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIie SIÈCLE [l654l

J'ai le livre cVEus. Nierembergius '■ : je vous rends grâces du boa avis que vous m'en avez donné. Il y a là dedans bien des contes borgnes aussi bien que dans l'Alcoran. C est un abus que tout ce qu'on dit de cette prétendue démonomanie. 11 n'y a point de pires démons que les princes qui nous l'ont du mal, et qui nous empêchent de vivre à notre aise... Les chimistes, les |

apothicaires et les charlatans sont les démons du genre humain en leur sorte, principalement quand ils se servent d'antimoine. Le prétendu démon d'enfer n'en tue pas tant que ce démon chimique. Pour les prophètes il n'en est plus de ceux que j'entends.

L'évoque de Valence est ici mort depuis trois jours. Le roi fut sacré à Reims dimanche dernier (7 juin). On croit qu'il s'en va à Châlons-sur-Marne, d'autant qu'ils sont trop incommodés à Reims faute de fourrage. Gravelines a reçu un horrible esclandre du feu qui a pris aux poudres : plus de la moitié de la ville a été renversée, et quantité de gens tués, et entre autres plusieurs religieuses.

Depuis ma dernière, qui fut du mardi 20 de mai, je vous dirai que le prince de Conti est parti d'ici le mercredi 27 de mai, avec quelque train. Pour le sacre on tient que c'est chose assurée : que le roi l'a tant de fois demandé, qu'enfin on lui a accordé. Mais on allègue une raison d'État et toute mystique, pourquoi il a désiré être sacré; mnis cette raison ne peut être écrite. Nous en verrons les suites, si elle est vraie. On parle ici d'une éclipse de soleil pour le mois d'août prochain, laquelle doit faire bien du mal. Je n'en ai point du tout de peur. Je crois tout à fait celui qui a dit : A^e craignez rien des signes du ciel. Quelques-uns nous menacent de la peste : je n'en crois rien non plus. La saison est fort belle et bien douce; le lléau de la guerre nous incom-

1. Joseph-Eusèbe Meremberg, jésuite, savant naturaliste. Madrid, 1590-1658.

[l6o4] I) APRÈS LA CORRESI'OXDAiNCE DE GUI PATIN loi

mode assez, Dieu est trop bon poiu" nous faire davantage de mal.

Le roi est sorti de Paris le 30 mai au matin, sur les onze heures : on le suit plutôt qu'autrement, car c'est lui qui mène les autres: il veut être sacré et le sera bientôt, inême malgré le refus des autres. On a bonne et grande espérance de quelque chose de bon après le sacre. On dit que l'esprit du roi s'éveille, fnxit Deus. etc. Il n'est sorti que le 2 juin de la ville de Meaux pour aller à Reims : il y a séjourné plus qu'il ne pensait, à cause que le JMazarin s'est trouvé incommodé par le tnouvement de la voilure. D'habiles gens croient qu'il souffre d'un calcul dans la vessie.

Le pape a refusé les bulles des sept abbayes pour te cardinal de Retz, au lieu de son archevêché, et a défendu au cardinal d'Est de lui plus parler de cette affaire, de la part du cardinal Mazarin ni d'aucun autre, que ledit cardinal de Retz n'ait été six mois hors de prison et en toute sorte de liberté.

A Belin fils. 13 juin 1654. — On dit que l'armée du roi a investi Clermont, et que le roi ira de Reims à Châlons.

On pendit hier à cinq heures, à la porte de Paris, un chimiste qui se disait gentilhomme provençal, pour fausse monnaie. Il était d'Avignon; il disait qu'il préparait son antimoine aux fourneaux, où il faisait de la fausse monnaie : il fut pris en llagrant délit, et a été exalté au bout d'une bûche. Nous aurons dans peu le livre de M. Merlet contre l'antimoine.

On dit ici que le duc de Savoie demande en mariage une des nièces de Mazarin; je n'ose le croire.

A Cii. Spox. 7 juillet 16o4. — Le roi est allé à Rethel, il ira de là à Sedan. Stenay est assiégé.

Le valet d'un apothicaire dans le faubourg Saint-Germain, nommé Arnoulet, a tué son maître âgé de soixante-

132 LA FRA^•CE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [l63i]

douze ans, et l'a volé. Pensant se sauver, il s'est mis sur le chemin d'Orléans, où il a été attrapé dès le lendemain du forfait, et a été emmené ici, où il est en prison et où on lui fait son procès. Je ne doute point qu'avant peu de jours on ne lui casse les os bien menu ; il est âgé de vingt et un ans.

Il y a eu une conspiration dans Stenay, que le gouverneur a découverte. Le major qui était dedans avait promis de rendre la place au Mazarin à tel jour: Taffairc étant découverte, le gouverneur l'a fait pendre avec un de ses complices.

Le valet apothicaire qui a tué son pauvre maître Arnoulet, avait été, par son premier juge, bailli de Saint-Germain, condamné à avoir le poing coupé, et par après d'être rompu tout vif devant la porte de son maître. Il fut pris le mercredi, son procès fait le jeudi, sa sentence lui fut prononcée le vendredi matin, le même jour à midi il fut transféré à la Conciergerie. Il y avait apparence tout entière que la sentence serait confirmée à la Tournelle; il a demandé son renvoi à la Chambre de l'édit, ce qu'on lui a accordé.

A Falconet. 26 août IGjL — Les lettres de Tui'in portent que l'on y a vu en l'air, par plusieurs fois, des chariots, des hommes à cheval et des armées. 11 y en a ici qui ont peur; pour moi, je me tiens à celui qui a dit que nous n'eussions point peur des signes du ciel. On dit qu'en Hollande le nombre des malades est effroyable. Ils meurent tous, nonobstant le fréquent usage des sudorifiques. Où est-ce que ces gens-là ont appris la médecine? Saigner très peu, ou point du tout; purger peu et avec des poudres, des pilules et de l'antimoine, et puis faire suer des malades qui ont les vaisseaux, le ventre et l'habitude du corps pleins d'ordures et de beaucoup d'impuretés! ?s'est-ce pas là être des bourreaux plutôt que des médecins?

[i6o4] d'après la correspondance de gli patin i;33

A Fai.conet. 8 septembre IGai. — Le roi arriva à Paris le jour que je vous envoyai ma dernière lettre, et le Icndeninin matin mourut M. Broussel, pour qui en partie Ton lit les barricades l'an 1048. Il était âgé de quatrevingt-trois ans. Son fds, qui est l'un des plus savants de Paris, est conseiller de la cour. Il était reçu en survivance.

On dit que le maréchal de Turenne est d'avis de ne point faire de siège, si on ne lui donne de l'argent, qui est un métier que notre cardinal Mazarin n'entend point.

Le roi doit aller vers la frontière où sa présence est requise, avec le Mazarin, et même on croit qu'ils iront jusqu'à Metz. 11 y a apparence, comme celui-ci en a l'évèché, qu'il en veut aussi avoir le gouvernement. Il aura enfin tout; car on le fait ici le dieu de la terre, et tout lui réussit.

Nous nous assemblerons demain pour notre pauvre collègue r\I. ^'acherot, qui est prisonnier à Rennes, pour avoir aidé à sauver son maître le cardinal de Retz. M. le maréchal de la Meilleraie le poursuit criminellement. On a déjà pendu deux de ses gardes; mais il n'y a point d'apparence qu'on en veuille faire autant à son médecin. On doit pourtant tout craindre de la colère des grands. Pour moi, je ne voudrais point être à leur service, s'il faut mourir pour eux dans les retranchements d"unc ville assiégée, comme a fait depuis peu notre autre collègue M. Du[)ré à Arras, à qui M. le prince ne voulut point donner congé; ou être en danger d'être pendu, pour aidera sauver son maître, comme M. Vacherot.

A Falconet. 9 octobre 1654. — Il faut que je vous fasse part d'une bonne nouvelle dont vous ne serez pas marri, si ce n'est que vous n'ayez pitié de moi, comme l'on a quelquefois de ceux que l'on aime, voyant que ce que je vais vous dire me fera bien de la peine. C'est que M. Riolan le bonhomme, se sentant fort vieux, et presque accablé d'un fardeau aussi pesant que le mont

1;34 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII'' SIÈCLE [[Q-^i]

Etna, in'a considéré par-dessus tous les autres pour nie faire avoir sa charge de professeur royal, ce qui est heureusement accompli. M. Amory, évéque de Coutances et grand vicaire de M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France, a reçu et agréé la nomination que M. Riolan lui a faite de moi. De là nous avons été à M. de la Vrillière, secrétaire d'État, qui a signé nos lettres; ensuite nous les avons portées chez le garde des sceaux. M. Riolan lui a allégué ses raisons, à quoi il a répondu qu'il connaissait fort bien M. Riolan et son mérite, et que, pour moi, il me connaissait aussi, que lundi prochain il y aurait sceau, et que nous y fussions» qu'il nous expédierait de bon cœur. Ainsi, il ne reste plus que quelques cérémonies et de faire le serment de fidélité entre les mains de l'évèque de Coutances. Mon emploi sera pour la botanique, la pharmaceutique et Tanatomie. J'en choisirai divers traités, tantôt de l'une, tantôt de l'autre, et apporterai tous mes soins à faire de bons écoliers, qui soient éloignés de la forfanterie des Arabes et des impostures des chimistes, qui sont les venins ordinaires dont les jeunes médecins sont aujourd'hui empoisonnés.

A Ch. Spux. Il janrier I65o. — i\I. le duc de Modène a été reçu par le roi et Son Éminence dans le bois de Viiicennes, le lundi 27 de décembre, qui. dès le même jour, Font amené à Paris dans le Louvre où il est logé et traité tout à fait royalement, à cent écus par jour.

Trois cents carabins, sortis de la brayette du père Ignace, sont sortis de Pologne et sont arrivés à Rome. Le pape s'en va mettre un im[)ôt sur la gabelle de Rome : cela fera haïr le pape et ces maîtres passefins pareillement.

On dit ici tout haut que ces rusés moines sont cause de la perte de la Pologne, qu'ils avaient mis en tète au roi et à la reine de Pologne d'abandonner la royauté, et de faire mettre en leur place le fils de l'empereur. Ainsi la Pologne serait tombée entre les mains de la maison d'Autriche, la dépression de laquelle est bien plus à souhaiter que l'exaltation.

La reine Christine est à Rome dès le 17 décembre.

M. le garde des sceaux, par ci-devant premier président, est mort ce matin d'un choléra morbus, avec l'antimoine que Guénaut, Rainssant et Valot lui ont donné... Les sceaux de France ont été rendus à M. Séguier, chancelier. Quand il en a été remercier le Mazarin, il a eu

156 LA FRAXCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [jOool

ces mots pour réponse : « On vous les avait ôtés par ï, nécessité, on vous les rend par justice ». Néanmoins '> la commune opinion n'est point qu'on les lui ait donnés | pour rien; car nous sommes dans un siècle où l'on fait argent de tout. On dit que M. IMénardeau-Champré, conseiller de la grande chambre et contrôleur général des finances, en a offert 750 000 livres; un pi-ésidcnt à mortier 000 000 livres et un maître des requêtes, nommé Bersi-Malon, un million.

Dès que le ballet du roi aura été dansé, le duc de Modène reprendra le chemin d'Italie où il s'en va être notre généralissime.

Le prince de Condé est fort mal venu des Espagnols en Flandre, et même des capitaines qui conduisent ses troupes, dont plusieurs régiments l'ont quitté depuis peu.

Toute la ville de Saint-Malo est en grande aflliclion de ce que les Turcs ont pris sur mer 150 de leurs marchands, et les ont faits prisonniers et emmenés à Alger.

Hier au soir, au bout du Pont-Neuf, fut arrêté prisionnicr un moine augustin, qui filoutait et tirait la laine : un homme se défendit contre lui, sur lequel il avait tiré un coup de pistolet, et qui était blessé à la tète. Le moine a été traîné dans leChàtelet. On dit qu'il sera pendu, mais je ne le puis croire, car la surperstition est trop grande dans ce siècle, et les moines, la pire espèce (Vlioinmes, ont trop de crédit.

Le bonhomme M. Riolan m'a dit ce matin que le Mazarin a eu de M. le Chancelier 50 000 pistoles pour ravoir les sceaux. ^

M. Le Tellier, secrétaire d'État, est fort malade : M. le maréchal de Grammont fait la charge par commission.

Les deux archiprètres, curés de la Madeleine et de Saint-Séverin, font leurs charges, comme le cardinal de Retz les a nommés par tolérance de la cour. Le roi se baigne à la Fère. On a pendu ce soir à la Grève deux

[lOSoj D A^RE^i LA CORRESPONDANCE DE Cil PATIN 157

porteurs de lettres de Lyon, qui avaient le secret d'ouvrir les lettres et prenaient les lettres de clianges et en allaient recevoir l'argent.

Le prince de Conti demande à revenir à la cour, et ne veut plus retourner en Catalogne...

La princesse de Conti demeurera à Pezenas pour y faire ses couches. On lui a envoyé d'ici en litière une sage-femme, nommée M™'- Robinet, et son mari ne viendra qu'après cet accouchement.

Le prince de Condé est fort malcontent des Espagnols : il s'est retiré à Rocroy avec 200 chevaux, parce qu'on lui a refusé quelques quartiers d'hiver pour ses troupes.

Trois régiments ont tout de nouveau et tout fraîchement quitté le prince de Condé, et sont revenus de deçà, ayant fait auparavant leur accord avec le .Mazarin. Ce sont des régiments de cavalerie, Ravenol, Holne, etc.

On continue en Sorbonne de tourmenter le pauvre M. A. Arnaud, qui vaut mieux que tous les molinistes ensemble; les uns pour avoir les bonnes grâces de la reine, et les autres pour attraper des bénéfices et avoir du crédit à Rome. Auri sacra famés, etc.

Le roi traite aujourd'hui à souper fort superbement M. le duc de Modène, et demain le ramène au bois de Mncennes, où il l'a pris, qui delà s'en retourne en Italie par Lyon.

Il y a ici du bruit pour la nouvelle monnaie que l'on veut faire, et que le Parlement veut empêcher; c'cs qu'il y a des partisans qui offrent bien de l'argent pour en avoir le parti. Mais ce sera aux dépens du public et à la perte de tout le monde, d'autant qu'ils affaiblissent la monnaie. Le roi a fait défense au Parlement de s'assembler là-dessus, et leur a fait commandement de se transporter demain au Louvre pour entendre ce qu'il en désire.

Nous avons un grand vicaire nommé par le roi, et agréé par M. le cardinal de Retz, pour l'administration de l'archevêché de Paris : c'est M. du Saussay, officiai

KiS LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [ifi.ï.ïj

de Paris, curé de Saiut-Leu-Saint-Gilles, et nommé à l'évéché de Toul. Le roi en avait nonim'é plusieurs autres; celui là seul a été retenu. Le cardinal de Retz a écrit au roi, à la reine, au chapitre de Notre-Dame, mais non pas au xMazarin.

A Falconet. 26 janvier 16yj. — On nous apprend ici que le cardinal de Retz est fort malade à Rome, où, s'il mourait, la collation de l'archevêché appartiendrait au pape, en tant cju'il mourrait sur ses terres.

Un jeune gentilhomme, capitaine aux gardes, nommé M. de Tilladet, qui a encore son père vivant, et qui a été autrefois gouverneur de Bapaume, et depuis de Brissac, neveu de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été ici tué misérablement par les pages et laquais de M. d'Espernon. Les deux carrosses de ces deux maîtres s'étaient rencontrés et entre-heurtés. Ces laquais voulaient tuer le cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut sortir du carrosse ))our l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces coquins, qui le tuèrent brutalement. Le roi veut que justice en soit faite et a donné une déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir de tels abus; savoir qu'ils ne porteront plus d'épées ni aucune arme à feu, sous peine de la vie; qu'ils seront dorénavant habillés de couleur diverse et non de gris; afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration a été envoyée au Parlement pour être vériliée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais pas combien de temps elle sera observée. Les jésuites ont quelquefois dit que les décrets de Sorbonne ne passent pas la semaine. Ces ordonnances en seront peut-être de même; car les Français font de bons règlements, mais les observent très mal.

Hier mourut ici un homme très vieux et considérable en sa qualité : c'est M. Le Bret', doyen des conseillers

1. Cardin Le Bret, seigneur de Flacourt, était, d'après divers biographes, né en 1358 à Paris.

[iCiio] Ii"aI'RI>S la COHliKSI'OMiANCE HE (U I F'ATIN 1S9

d'État, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Il a, autrefois, été avocat général au Parlement de Paris, et était un des juges du maréchal de Marillac. Ce fut lui qui donna le coup de mort; car, quoiqu'il eût promis aux parents de ce pauvre et infortuné maréchal, il se laissa ensuite gagner de l'autre côté parle cardinal de Richelieu, qui lui donna le brevet de premier président de Metz; à quoi il ne gagna rien, car, tôt après, on le lui ôta et il fut vendu à un autre qui, depuis, est mort enragé.

A Ch. Spox. 2 mars ICaii. — L'évêché de Langres a été donné par le roi à M. de la Rivière, qui en a cédé 2o 000 livres de rente en bénéfices, qui serviront à augmenter le revenu ecclésiastique de celui qui gouverne tout et qui profite de tout.

Enfin j'ai fait ma harangue, aujourd'hui lundi premier jour de Mars, en fort grande et belle compagnie.

Ce même jour le roi partit pour aller à Saint Germain pour quatre jours, et pnis après il sera huit jours au bois de Vincennes. Le mèmejour, le corps de M. le duc de Rohan (ainsi nommé pour avoir épousé l'héritière de cette maison, fille de feu M. le duc de Rohan ; auparavant c'était M. Chabot « qui, sous chemise fine, trouva fourrure d'hermine ») fut emmené de deux lieues d'ici à Paris, sur le soir, en grande pompe, conduit par 200 cavaliers tous vêtus de deuil, éclairé par vingt-six officiers couverts de deuil qui portaient chacun un flambeau de cire blanche : sic transit gloria mundi.

Le roi ira au Parlement pour de nouveaux impôts, à cause des \6 millions que le procureur général du roi, qui est M. Fouquet et surintendant des finances, a promis de faire trouver après Pâques, pour la campagne prochaine. Cet homme à petit collet et grand ami des jésuites possède deux charges qui sont incompatilîles, ce qu'on ne souffrirait point dans un État bien réglé.

La paix d'Angleterre n'est point encore faite. On croit

inO LA FRANCE AU JIILIEI' DU XVII« SIÈCLE [iCIo]

ici, et ii y a grande apparence, que les Espagnols font tout ce qu'ils peuvent pour l'empêcher.

Il est mort dans le conclave, le iij du passé, un cardinal nommé Charles Carafle, lequel était l'idole des jésuites; ils eussent bien voulu le pouvoir faire pape, c'est pourciuoi je ne fus point marri de sa mort.

A Cii. Spon. 2G mars IGÎJo. — Un apothicaire de Troyes a donné du poison à un de ses voisins, pour lequel crime, dont il est convaincu, il a été condamné d'être pendu et étranglé; il en a appelé à Paris. Je pense qu'il viendra ici se faire brancher à la Grève; ainsi les apothicaires feront parler d'eux en grande com[)agnie.

Cette nuit le feu a pris dans la maison d'un mercier, dans la rue des Prêcheurs, près de la halle, où huit personnes ont été brûlées. Maître et maîtresse, enfants, valets et servantes, personne ne s'en est sauvé.

Le lendemain matin le roi a été au palais, où il a fait vérifier quantité d'édits de divers offices et autrement. M. Bignon y a harangué devant le roi très pathétiquement, et y a dit merveilles; et nonobstant tout a passé. On y a supprimé l'office de contrôleur général des finances et la chambre de justice.

A M. J. B. DE Salins le puîné, docteur en médecine, à Beaune. 27 mars 1655. — Je vous prie de dire à Mademoiselle votre maîtresse que je l'honore très fort et que je la supplie de me tenir en ses bonnes grâces. Pour ce qu'elle a baisé ma lettre, je l'en remercie très humblement; je vous prie, en récompense, de lui donner un baiser à cause de moi, à la charge qu'au bas de la pre mière lettre que vous me ferez l'honneur de m'écrire elle y mettra son nom et son surnom, de sa propre main, et son âge pareillement, afin que là-dessus je fasse quel((ue magie aussi étrange que celle d'Apulée, qui me transportera tout en une nuit d'ici à Beaune. Vous savez bien que je suis sorcier comme une vache

[l6o,ï] d'après la correspondance de gui l'ATT.X 161

et fort entendu dans ces transports magiques; mais c'est en songeant, et ainsi votre demoiselle sera bien étonnée de me voir mettre à table avec vous. Mon Dieu! que nous rirons si cela arrive. En attendant pourtant ne laissez point de dîner et ne m'attendez point.

A Cii. Spox. 9 avril 1653. — J'ai vu ce matin le roi, la reine et M. le duc d'Anjou à Saint-Germain, notre paroisse ; il y avait grande piaiïe d'officiers du Louvre : c'est le roi qui y a rendu le pain bénit. Son Émincnce y a en même temps entendu la messe dans la chapelle de Rostaing, et l'ai vu sortir en bonne conche '. Dieu sait combien il y a du mérite d'avoir vu toutes ces grandeurs de la terre, aussi en suis-je tout glorieux.

On commence ici à vendre et à faire trafic des charges de la maison de la reine future. Notre maître Beda, dit du Fougerais, a offert 10 000 écus de la charge de son premier médecin ; il s'est vanté à quelqu'un qu'il a parole de l'être, et qu'il est assuré de la bonne volonté de Son Éminence en son endroit.

A Cfi. Spon. 21 avril 16oo. — Le Parlement s'était assemblé de nouveau pour examiner les édits que le roi fit vérifier en sa présence la dernière fois qu'il fut au palais, qui fut à la fin du carême : cela a irrité le conseil, et défenses là-dessus leur ont été envoyées de ne pas s'assembler davantage. Et, de peur que le roi ne fût pas obéi, il a pris lui-même la peine d'aller au palais bien accompagné, où de sa propre bouche, sans autre cérémonie, il leur a défendu de s'assembler davantage contre les édits qu'il fit l'autre jour publier. Il y en a plusieurs fort odieux, et entre autres un pour le papier

1. " Vieux mot qui signifiait autrefois la bonne ou mauvaise fortune de quelqu'un. J'ai vu autrefois ce gentilhomme en bonne couche, il avait grand équipage, maintenant il est en fort mauvaise conche, il n'a pas un habit, un valet. » Dictionnaire de Trévoux.

LA FRANCE AU MILIEU DU XYII' SltCLE. 1 1

des notaires, afin qu'ils soient obligés d'en faire leurs actes publics; ce qui ne se peut exécuter sans bien du désordre, et qui fera beaucoup de bruit.

J'ai aujourd'hui fait ma première leçon dans la grande salle de Cambrai : j'avais 52 écoliers qui écrivaient et quelques autres auditeurs.

A Cii. Spon. i i mai 1655. — Je vous dirai que messieurs du Parlement travaillent ici à l'examen des édits que le roi fit vérifier le mois passé en sa présence. Les messieurs du conseil en ont envoyé autant au parlement de Rouen pour y être vérifiés, à la réserve de celui du papier, qu'ils semblent par là vouloir abandonner, pressentant qu'il ne pourra passer de là, non plus que de deçà.

L'on imprime en Hollande un plaisant livre de Prœadamitis, dans lequel l'auteur, nommé Is. de la Peyrère, gentilhomme de Guyenne, de la religion, prétend prouver qu'Adam n'a point été le premier homme du monde, qu'il y en avait avant lui. Ce livre servira de commentaire à quelques chapitres de l'épître de saint Paul ad Romanos. Cette opinion me plaît et me tairais volontiers persuader qu'elle est vraie. Au moins elle est belle. Le roi a pris un petit deuil, savoir un habit violet, pour la mort de la reine de Suède la mère, veuve du grand Gustave, et propre mère de celle qui est aujourd'hui à Bruxelles, où elle est réduite à chercher de l'argent à emprunter sur des gages et bonnes nippes qu'elle a vers soi, qui font apparemment partie du pillage et du butin du feu roi son père en Allemagne.

Il n'y a pas longtemps que l'on me fit voir un Auvergnat malade, lequel était soupçonné de ladrerie; peutêtre que sa famille en avait quelque renom, car pour sa personne il n'y en avait aucune marque. Cela me fait souvenir de quelques familles de Paris qui en sont accusées ou soupçonnées, car actuellement nous ne voyons ici aucuns ladres. Autrefois il y avait un hôpital dédié

[i6ooj d'après la corhesponkance de gui PATI.N 163

pour les recevoir au faubourg de Saint-Denis, qui est aujourd'hui occupé par les prêtres de la Mission sous la conduite du père Vincent'... Néanmoins il y a encore des ladres aujourd'hui en Provence, en Languedoc et en Poitou. Fv. Valleriola et Guil. Ader l'avouent.

A Cii. Spûn. g juin 1055. — Le mai-échal de Turcnne est pai'ti ce matin pour s'en aller sur la frontière, où il doit joindre son armée, et après on dira quelles villes ils ont le dessein d'assiéger.

Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont partis d'ici le mardi IS de mai pour aller coucher à Chantilly, et de là à Compiègne, où le roi demeurera quelques semaines. Avant que de partir il a fait commandement à l'abbé Bois-Robert, âgé de soixante-trois ans, de sortir de Paris pour divers jurements qu'il avait proférés du nom de Dieu, après avoir perdu son argent à jouer contre les nièces de Son Éminence. On dit que le père Annat, jésuite et confesseur du roi, duquel il s'était moqué en le contrefaisant, a bien aidé à lui procurer cet exil, qu'il a bien mérité d'ailleurs. C'est un prêtre qui vit en goinfre, fort déréglé et fort dissolu.

On a volé au cardinal Mazarin 4 000 pistoles en quatre sacs. Le voleur est inconnu, mais on a emmené prisonnier dans le Chàtelet, par le commandement de l'Éminence, un sien domestique italien, qui en est accusé. Le massacre de vos pauvres réformés est ici unanimement abhorré et détesté de tous : Nous en a7'rivons à être la lie des siècles.

Tous les princes d'Allemagne, tant ecclésiastiques que protestants, arment sans que l'on en sache la vraie cause; on a soupçon que c'est le roi de Suède qui leur fait peur, qui a une grande armée, sans que l'on sache à qui il en veut.

Le roi a laissé ici seize compagnies du régiment des

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