Qui nondum œre lavanlur. Expression empruntée à Juvenal
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lui donne douze cent mille livres; à cause de quoi on parle d'assiéger Péronne. Il n'est pas seul de cet avis : plusieurs gouverneurs des autres villes de Picardie sont de même complot avec lui, comme celui de Corbie, de Doullens, d'Arras et autres, outre la noblesse du pays qui est encore de leur parti. Cela fera chercher quelque ruse au Mazarin , car d'autres remèdes il n'y en a point : notre armée est fort délabrée, et nullement en état d'assiéger Péronne , laquelle est ville imprenable.
Le roi arriva hier ici à petit train pour y voii* la reine sa mère. On traite avec ces gouverneurs des villes frontières, lesquels demandent au roi une neutralité ; cela est ridicule, qvMls prennent garde! On me vient de dire une autre chose à l'oreille, c'est qu'il y a de la défiance et quelque mésintelligence entre la reine et le cardinal. Ilélas! que nous sommes malades, et que nous avons grand besoin de quelque bonne crise et de bons remèdes.
M. de Hocquincourt est enfermé dans sa ville de Péronne : il demande à traiter et ne demande que de l'argent; sa femme a été trouver le roi, qui l'a renvoyée tout en pleurs, disant qu'il ne veut aucun traité ni accommodement, mais une pure et seule obéissance; et, s'il ne le fait, qu'il saura bien se faire obéir. Ce gouverneur se plaint d"avoir employé 80 000 écus pour ramener le Mazarin en France l'an 1652, sans qu'il en ait été récompensé ou remboursé : c'est ce qui le rend aujourd'hui mécontent.
A Cii. Spon. 30 novembre 1655. — H y a ici grosse et 'puissante division en Sorbonne entre les jansénistes et les molinistes. Ces derniers sont ceux qui sont pour les Jésuites. Les autres sont contre ces bons pères et les autres moines, dont la race est innoinbrable.
La querelle de M. de Hocquincourt continue : il est enfermé dans sa place de Péronne, et ne veut point se
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rendre. Mais je ne vois personne qui puisse dire ce que deviendra cette affaire, hormis que je le tiens en danger d'y être arrêté prisonnier, ou d"y être poignardé comme un rebelle au commandement du roi.
Le roi est toujours à Couipicgne, mais le Mazarin est aujourd'hui arrivé à Paris. L'on dit qu'il y vient pour régler des différends qui sont entre messieurs du clergé touchant le curé de Saint-Séverin, qui a la commission de grand vicaire du cardinal de Retz, et les trois évêques sulfragants de l'archevêque de Paris, qui ne veulent point assister aux assemblées du clergé, s'ils n'ont ordre de leur archevêque; même ils ont l'ait opposition, en vertu de laquelle les receveurs du clergé ne pourront rien recevoir, ni prendre sur tout le clergé de l'archevêché de Paris, ce qui diminuerait fort la somme que l'on prétend de lever à ce coup sur tout le clergé de France.
Il y a pareillement querelle entre les maîtres des requêtes et les conseillers du Parlement : ces premiers s'opposent à ce que personne n'ait aucune commission d'être intendant dans les provinces qui ne soit de leur corps : ce qui est arrivé à cause de l'intendance d'Orléans que l'on ôte à M. Bénard de Rezé, maître des requêtes, et que le premier président, M. de Bellièvre, a fait donner à M. Servien, conseiller de la cour, fils de feu M. Servien, avocat général.
Le roi est ici arrivé le 23 de novembre pour voir la reine, et s'en est retourné voir le cardinal à Compiègne le 2u.
Le roi a ordonné que M'"'^ de Chatillon, prisonnière, sera menée à l'abbaye de Fontevraut où elle sera gardée exactement.
Des huit médecins par quartier de chez le roi, il n'y en a pas un qui ne voulût avoir vendu sa charge et retenir l'argent qu'il y a mis... Si le roi est à Narbonne ou en Flandre il faut aller faire là son quartier, coucher sur de la [)aille, et peut-être mourir dans une grange,
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comme fit M. Akakia * l'an 1630, en Savoie, âgé de quarante-deux ans... La cour est le pays des anthropophages, aussi bien que la Scythie septentrionale des anciens et l'Amérique des modernes. S'en garde qui pourra; pour moi je suis fort guéri de toute la vanité et de l'ambition de ce pays-là.
Il y avait ici une grosse querelle (laquelle pourtant n'est pas cessée) entre les docteurs de Sorbonne qui tiennent le parti de M. Arnauld {appelés vulçiairevAcnt jansénistes) et les autres docteurs qui tiennent le parti de Rome, des loyolistes et des moines; c'est que M. Arnauld, docteur de Sorbonne, a fait un livre in-cjuarto sur une ({ueslionqui s'est présentée. Tous ces molinistes enragés contre ce livre, auquel ils ne peuvent répondre, ont fait nommer en Sorbonne six docteurs pour examiner ce livre, qui tous sont ses ennemis ; il s'y est opposé, et en fait ses plaintes avec soixante-cinq docteurs qui sont de son avis. 11 a demandé qu'on lui donnât d'autres examinateurs, etc. M. Talon, qui est le jeune avocat général, a fait merveille en ses conclusions sur les plaintes de M. Arnauld. Tout Paris et tout l'auditoire étaient de l'avis de ses conclusions; mais messieurs de la grande chambre ont été d'un avis tout contraire, et ont confirmé ces six docteurs que M. Arnauld récusait : j'en suis tout en colère. On verra maintenant ce que feront ou diront ces six censeurs contre ce beau livre. Les juges ont eu tant de peine à s'accorder, qu'ils ont été une heure et demie entière à dire leur avis et à faire leur arrêt, duquel tous les gens de bien sont fort mal contents.
Il y avait encore un autre incident touchant les moines cjui viennent aux assemblées de la Faculté en trop grand nombre, vu que, par les anciens règle-
\. Descenflanl de Mart. Akalda, médecin de Franç.dis 1", né à Châlons-sur-Marne, mort en lool, qui avait changé son nom de Sans malice en celui d'Akakia, qui en grec a la même signification.
[lôrlo] d'aI-KÈS la correspondance ItE GLI l'ATIN 181
ments, il ne devait y en avoir que deux de chaque maison, Cordeliers, Jacobins, Augustins et Carmes. Cela préjudicie aux: droits du roi, et donne courage au pape d'entreprendre en France ; car ces frères mouches et frères frapparts sont ses esclaves, qu'il tient tous par le ventre, et qui tous ont fait vœu d'obéir aveuglément à leur général. Néanmoins messieurs les juges n'ont rien prononcé là-dessus; ils ont seulement ordonné que dans un mois les moines viendront répondre aux conclusions du procureur général, qui est une moquerie de les faire revenir pour une affaire qui a déjà été jugée plusieurs fois.
On me vient de dire à l'oreille que tout ce qu'a fait M. de Hocquincourt pour Péronne n'était qu'une feinte et une ruse du cardinal Mazarin, avec laquelle ils espéraient d'attraper le prince de Condé : cela pourrait bien être. Ce sont les plus fins qui gouvernent le monde.
A Falconet. 24 décembre IGoiJ. — Ce mot n'est que pour vous remercier de votre dernière, et de la belle connaissance que vous m'avez donnée de M. le comte de Rebé, qui a pris la peine de m'apporter lui-même votre lettre, et de là m'emmena chez lui, oîi je dînai avec M. l'archevêque de Narbonne, M. Godeau, évêque de Valence, M. de Lingendy, évêque de Mâcon, M. l'évèque d'Aire et quelques abbés; nous y avons bu à votre santé, et y boirons encore, Dieu aidant. Voyez combien je vous ai d'obligation. Je connaissais bien ces deux premiers évêques. et le bon vin de Condrieu de M. de Narbonnene servit qu'à nous remettre en train.
A Cil. Spox. 24 décembre lGo5. — Le clergé qui est ici assemblé se plaint fort du pape, pour un bref qu'il a envoyé au nonce, que le nonce môme n'avait pas osé présenter, et que l'on dit que le pape n'a envoyé au roi qu'en tant qu'il l'a demandé. Je vous laisse à penser qui est celui qui l'a fait demander par le roi. Ils sont ravis à
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Rome davoir un premier ministre d'État de leur parti et de leur avis; car tut ou tard, manifestement ou en cachette, ils font toujours leurs affaires et y trouvent leur compte. Ces assemblées du clergé ne se font que pour avoir de l'argent.
Le clergé donc, étonné de ce bref, ne l'a point voulu recevoir, et l'a renvoyé; sur quoi on a expédié un courrier tout exprès à Rome, vers le pape, et en attendant la réponse qu'il y fera, surséance de tout ce qui concernera celte affaire. Si le clergé eût laissé cette autorité au pape c'était ouvrir la porte à plusieurs dangereux abus, et entre autres au concile de Trente, à l'inquisition, et autres fourberies tyranniques dont les Jésuites sont les solliciteurs en ce siècle maudit et pervers, auquel Dieu nous a réservés; car les Ignaciens sont les janissaires du pape.
M. le maréchal de Schomberg a cédé le gouvernement de -Metz au Mazarin, et a pris pour récompense le gouvernement d'Anjou. 11 court ici un poème en français infolio, contre le cardinal de Retz pour le ■Mazarin; il est intitulé : s Lettre en vers ». 11 est très rare et ne se voit qu'en cachette. On a aujourd'hui chanté le Te Dcum, et fait des feux de joie dans Paris, pour l'accord que nous avons tout nouvellement fait avec Cromwell, tandis que nous refusons au pape de faire la paix avec l'Espagne, et que nous perdons la Pologne, et que le pape fait un carrousel à Rome, qui coûtera près d'un million, pour y recevoir la défunte reine de Suède. Je dis défunte, car elle n'est plus reine et ne le sera jamais...
M. le comte de Brienne, secrétaire d Élat, qui a les affaires étrangères, est allé trouver le nonce depuis huit jours et lui a dit qu'il avait charge de lavertir que les affaires du roi ne lui permettaient pas d'envoyer des députés pour la paix générale du côté de l'Italie; mais que si le pape voulait, qu'il en enverrait en quelques villes frontières de son royaume du côté des Flandres. Cela veut dire que nous n'avons pas hâte de la paix et
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que le roi ne veut pas envoyer ses députés à Bologne ni même que le pape y vienne.
Le cardinal Antoine est attendu ici dans peu de jours. On dit qu'il a vendu son cvèché de Poitiers, sur lequel M. de Longueville retient, par permission du roi, une pension pour son second fds. Le cardinal Antoine sera archevêque de Reims et M. de Nemours, quittant cet archevêché, épousera la fille de M. de Longueville : ainsi tout se prend, tout se vend ou se maquignonne.
Le cardinal Antoine est ici arrivé, et a, le môme jour de son arrivée, vu le roi, la reine et le Mazarin.
La reine et les jésuites poursuivent M. A. Arnauld en Sorbonne. Ils veulent faire condamner quelque proposition qui est en sa seconde lettre. Plusieurs assemblées s'y sont déjà tenues. Il y a près de quatre-vingts docteurs du f/'owpeait des jansénistes qui le maintiennent et le veulent soutenir jusqu'au bout. L'autre nombre est aussi fort grand, à cnuse des moines intervenanl; il y a pareillement quelques évêques que la reine a fait bri guer et qui y viennent à cause d'elle dans la pensée de nuire. Et néanmoins, quoi qu'il puisse arriver, les jansénistes ne craignent rien, vu que cette violence les absout, joint qu'ils sauront jjien se défendre et faire valoir leur innocence avec de bonnes raisons vers la postérité.
Les molinistes prétendent que M. Arnauld a tort d'avoir dit que les cinq propositions condamnées par le pape ne sont point dans Jansenius, et y ont intéressé les évêques, qui ont dit comme le pape en leur requête.
M. Arnauld et ceux de son parti les ont priés jusqu'ici de leur indiquer l'endroit, et ne l'ont pu, ou ne l'ont voulu montrer. Voilà le premier point de la controverse, d'où s'ensuivent tant de bruit en Sorbonne et de si grandes colères parmi les célestes esprits. Bon Dieu, que le monde est méchant et enragé !
Les molinistes ont obtenu de la reine, par le moyen du père Annat, confesseur du roi, de faire venir en Sor-
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bonne M. le chancelier, qui y a employé toute une matinée à les voir opiner; mais il y a si grand nombre de docteurs de part et d'autre, qu'il leur faut encore plusieurs années pour terminer leur différend. Le nombre des molinistes semble être le plus grand, per accessionem fralellorum. C'est-à-dire que les gens de bien gagneraient si le nombre des méchants n'était si grand.
A Cii. Spo.v. 2G février I606. — Les assemblées contre M. Arnauld en Sorbonne se conllnuent toujours, même en présence de M. le chancelier, touchant la cjuestion do droit, c'est-à-dire touchant la doctrine de M. Jansenius, évéque d'Ypres, sur la grâce suffisante : mais on leur ôte la liberté de parler, et l'on y apporte telle violence que la plupart des jansénistes se retirent, quelque chose cjui en puisse arriver.
Le nouvel édit de la monnaie fait ici bien du bruit. MM. du Parlement se sont assemblés, où il y a eu quelques-uns qui ont parlé bien haut, et qui sont fort contre cet édit, à cause de quoi la cour a envoyé commandement à cinq de nos conseillers de se retirer en divers lieux qui leur ont été assignés : ce sont MM. Godart de Petit-Marais, de Pont-CaiTé, de Villemontré, de Mâchant et Le Coq de Corbeville, qui est un fort honnête homme et bon juge; tous les autres ont pareillement bonne réputation, aussi est-ce une certaine et bonne marque de leur vertu d'être exilés en de telles occasions. Dieu soit loué de ce qu'il y a encore d'Iionnètes gens au monde, et quelques restes de vertu généreuse.
Enfin le prince Thomas est mort à Turin, même après avoir pris de l'antimoine, dont le gazctier s'est vanté, mais un peu trop tôt.
Les jansénistes sont malheureusement et iniquement
traités en Soi-bonne, ce que jïmpule à Finjustice du siècle et à l'impunité qui règne, et même aussi à l'autorité trop grande des loyolistes, qui sont leurs ennemis très puissants.
M. Arnauld est un petit homme noir et laid, né à Paris', fds d'un savant avocat qui a autrefois plaidé vigoureusement contre les jésuites : de là larmes et colères. 11 est docteur de Sorbonne et très savant, âgé de quarante-six ans : socius Sorbonicus et un des beaux esprits qui soient aujourd'hui dans le monde. II est parlé de son père dans le président de Thon, environ l'an l;19i ; il est auteur du livre de la Frèquonte communion. Les jésuites le craignent comme le l'eu, à cause qu'il est bien plus savant qu'eux.
La princesse d'Orange est aujourd'hui ai'rivée à Paris en grand cortège; le roi et le cardinal INIazarin lui sont allés au devant. On dit qu'elle vient voir sa mère, la reine d'Angleterre, et par après que toutes deux se retireront en Savoie, à cause que Cromwell désire que la reine d'Angleterre ne soit pas ici, qui sont des mystères que je n'entends pas.
On dit que M. le duc d'Orléans a fort l)ien reçu le petit Mancini, neveu de Son Éminence, qui l'est allé saluer à Blois au nom du roi, avec MINI, le duc de Damville et le maréchal de Clerembaut, et qu'il a l'ait présent à ce neveu d'un diamant de 4000 écus, qu'il l'a fait superbement traiter à Blois, et même à Orléans lorsqu'il y a passé, mais aux dépens des dites villes et non pas des siens.
Aujourdluii matin, l'on a tiré environ cinq cents hommes du régiment des gardes, vingt de cliaque compagnie, que l'on a fait i)artir aussitôt ; ils vont à Sentis et de là prennent le chemin de Rocroy, pour de là empêcher que les ennemis ne viennent camper près du
1. Antoine Arnauld, né à Paris le G février 1612, mort à Liège le G août 1694.
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Onesnoy ou de Condé, qui sont dos iilaccs menacées l)ar les Espagnols.
Le duc d'Orléans a obtenu du roi. par son dernier traité, que le prince de Condé et sa femme ne demeureront plus longtemps dans le Languedoc; c'est pourquoi on leur a envoyé ordre qu'ils aient à en sortir et revenir de de çà. Le prince de Condé est bien embarrassé des Espagnols, et fort mal content d'eux; il voudrait bien avoir refait la paix avec le roi et la reine, dût-il être obligé d'aller servir trois ans les Vénitiens contre le Turc, pour au bout d'iceux revenir à la cour et y jouir de son l)ien, tant il est dégoûté des Espagnols qui sont bien plus fins qu'ils ne sont vaillants.
Le roi témoigne bien de la passion et de la forte amour pour la Mancini, nièce de Son Éminence; mais néanmoins, jusqu'ici l'on a cru que la reine l'empêchera, et même l'on dit qu'elle l'a déclaré et qu'elle ne souffrira jamais que le roi l'épouse : peut-être que le temps et le INlazarin l'adouciront. Elle avait autrefois dit que jamais Vautier ne serait à la cour et qu'elle ne souffrirait point que cet homme y eût de l'emploi, et six mois après, il était premier médecin du roi, moyennant 20 000 écus qu'il donna au Mazarin, sans ce qu'il lui promit.
Le parlement fait ici tout ce qu'il peut contre la nouvelle monnaie que l'on veut introduire; mais la présence du roi rabat les coups et empêche, par divers stratagèmes, qu'ils ne se puissent assembler.
A Cii. SpoN. 3 mars lOoG. — Nous apprenons que notre saint père Alexandre VII est en grande colère contre le Mazarin de ce qu'il a fait la paix avec Cromwell, et, qu'en dépit de cela, il s'en va faire tout ce qu'il pourra contre lui en faveur du cardinal de Retz. Pour moi je crois qu'ils s'accorderont ensemble pour leur prolit et à notre perte.
Le comté de Foix est en armes; il s'est soulevé contre les garnisons qui le mangeaient.
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On persécute fort ici les pauvres jansénistes à cause de M. Arnauld. Le roi a envoyé une lettre de cachet à M. de Sainte-Beuve', professeur en Sorbonnc, par laquelle on lui défend de plus enseigner, et ordre d'assembler la Faculté afin de procéder à une nouvelle élection de professeur du roi en théologie. Ce M. de Sainte- Beuve est un très excellent i:)crsonnage qui souffre persécution pour la justice et pour la vérité : c'est un des martyrs du jansénisme et de la doctrine de saint Augustin.
L'édit de la nouvelle monnaie ne s'exécute presque point ici. On y travaille fort faiblement à la Monnaie; presque tous la refusent. Le parlement enfin assemblé a ordonné que très humbles remontrances en seront faites au roi en temps et lieu, c'est-à-dire que ce sera quand il plaira au roi de leur donner audience; et, en attendant, le cours d'icelle sera ou empêché ou relardé et ralenti.
Le roi et le Mazarin partirent hier pour aller passer quelques jours à Saint-Germain, oîi on résoudra par quel voyage le roi commencera sa campagne.
Les marchands refusent ici la monnaie nouvelle; cela fait espérer qu'il faudra révoquer cet édit nouveau et odieux.
l"^"" août 1656 '. — Quelques luthériens, assemblés en grand nombre, ont fait un prêche à leur mode dans le faubourg Saint-Marceau, avec un ministre de la même secte. Les curés de Paris se sont assemljlés, et ont délibéré là-dessus de faire des remontrances à M. le chancelier et au procureur général, et même à MM. du clergé, dont l'assemblée dure encore.
Ceux de Valencienncs ont fait une grande sortie, où ils ont rudement traité les nôtres, et y avons perdu plu-
L Jacques de Sainte-Beuve, casuisie (1613-1077). 2. Probablement à M. Spon, d'après le classement. L'indication du destinataire a été omise dans l'édition Reveillé-Parise.
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sieurs capitaines. Les bourgeois s'y déiendcuL merveilleusement bien, et l'issue du siège en est ici tenue fort incertaine; car notre armée est aujourd'hui enfermée entre la ville assiégée et l'armée des Espagnols, qui ont délibéré de nous attaquer dès que nous voudrons donner l'assaut à la ville. Le comte de Broglio a été tué d'un coup de mousquet dans la tète devant Valence, que nous avions assiégée. Il était grand capitaine et fort entendu ; cela retardera nos conquêtes en Italie pour cette année.
Le fds de M. d'Erval, intendant des finances, avait traité d'une charge de conseiller de la cour, vacante par la mort de M. de Cumont. Quand il a prétendu y être reçu, la plupart des conseillers au parlement se sont opposés à sa réception, disant qu'il était fils d'un partisan et d'un maltôtier, et aura de la peine à en venir à. bout. Les armes sont journalières; les Espagnols nous ont fait ce que nous leur fîmes devant Arras il y a deux ans; ils ont forcé nos lignes, nous ont fait lever le siège, et ont emmené dans Valenciennes, prisonnier et fort blessé, M. le maréchal de la Ferté-Sennectorre. On parle ici d'un grand nombre de tués et de blessés de notre côté et de tout notre canon perdu; M. le maréchal de Turenne a beaucoup sauvé de troupe. Le roi, la reine et le ]\Iazarin avec sa bonne fortune sont dans la Fère.
Aujourd'hui a été pendu dians la grève un vendeur de cendres de la rue Montorgueil pour fausse monnaie dont le père le fut pareillement il y a vingt ans, pour le même crime.
Le maréchal de la Ferté-Sennecterre et quelques autres bons prisonniers ont été tirés de Valenciennes par les Espagnols et emmenés à Anvers.
On avait emmené M. de Lionne en Espagne, avec un jésuite espagnol, pour y traiter de la paix générale sans que le pape s'entremît. Quand il a été à Bayonne, il a envoyé à Madrid demander un passeport pour lui et les siens; on lui a répondu qu'il n'en aurait point; que
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le roi avait donné plein pouvoir au pape de faire la paix, et que c'était à lui qu'il fallait s'adresser si on voulait traiter. M. de Lionne est ici de retour.
Nous avons levé le siège de Valenciennes parce que nos gens ne voulurent point combattre, voyant les ennemis qui venaient les attaquer, mal contents de ce qu'ils manquaient de pain et d'argent. C'est qu'ils ont mieux aimé se rendre à l'ennemi que de combattre, et se mettre en danger de se faire tuer par le Mazarin, qui veut avoir l'honneur de la guerre et le prodt pareillement, tant aux dépens des officiers que des pauvi'es soldats.
A Ch. Spon. 13 septembre 1656. — Le maréchal de la Ferté-Sennecterre est ici. où il est venu voir son père, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Le prince de Condé lui a permis cette liberté pour deux mois, au bout desquels il doit retourner en prison si accord n'est fait.
La reine de Suède a fait son entrée dans Paris, oii elle a été reçue fort magnifiquement le vendredi 8 de septembre. Elle n'y entra qu'aux flambeaux, et était 9 heures du soir quand elle passa sur le pont Notre-Dame. Je ne vis jamais tant de monde qu'il y en avait dans les rues où elle passa, et je pense qu'elle-même n'en a jamais tant vu. Elle était à cheval immédiatement après un beau dais que l'on portait devant elle. Elle avait une casaque rouge, une perruque et un chapeau sur l'oreille.
M. Musnier de Gênes m'a écrit que la peste a été si grande à Naples qu'il y est mort, outre une infinité de monde, quarante-quatre médecins.
11 y avait ici un tel désordre sur les habits des jeunes gens et des courtisans, en ce qu'ils appellent des galons, qui sont des passements sur les côtés des chausses, que le roi la trouvé même fort indécent et les a défendus.
Grosse querelle entre messieurs de l'assemblée du clergé et les ministres de Charenton pour des harangues et des écrits de part et d'autre.
Le Mazarin a dit qu'il sait de bonne part que le car-
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dinal de Retz a passé au Saint-Esprit et de là en Auvergne et néanmoins on ne le croit point si malavisé de se mettre en tel hasard. On dit qu'il est près de Besançon en la Franche Comté.
Le prince de Conti, conseillé par son confesseur, a envoyé vers le roi un gentilhomme le prier de lui ôter les régiments qu'il a, n'étant pas raisonnable qu'il en ait à son nom, et a prié le Mazarin de reprendre ou de retenir la somme de 40 000 écus, qu'il s'était retenue lorsqu'il s'est marié, et qu'il a quitté ses liénéfices. Cela n'est-il pas beau qu'un prince se mette en état d'amendement avant que de mourir?
11 y a ici un jésuite qui a conçu un nouveau dessein touchant la s^'ographie. Il s'a[)pelle le père Laurent le Brun; il nous veut donner une géographie universelle in-folio. Chaque partie du monde fera un petit tome. L'Asie est tout fraîchement achevée, toute sa copie est prête : on s'en va imprimer les autres parties. Il y aura là dedans quantité de relations loyolitiques de ces pères qui errent par le monde, mais je pense qu'il y aura aussi des menteries.
La querelle des jansénistes continue, voire plutôt elle augmente tous les jours. Les curés de Rouen se remuent et ont écrit aux curés de Paris, afin qu'ils s'adjoignent à eux contre les jésuites et leur prétendue théologie morale, ce que ceux-ci font très volontiers. Les syndics des curés de Paris, au nom de ceux de Rouen et de toute la France, se sont adressés à messieurs les prélats, à l'assemblée du clergé, pour avoir justice contre les jésuites et leur théologie morale, afin de la faire censurer par lesdits prélats, et en Sorbonne pareillement : l'affaire est bien engrenée dans l'assemblée du clergé. Ils s'en vont envoyer une lettre circulaire par toute la France à tous les curés, à ce qu'ils aient à envoyer chacun une procuration, afin d'agir contre ces maîtres passefins et nouveaux théologiens, qui sont ici fort méprisés à cause du livre des cas de conscience du père
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Escobar et des lettres que les jansénistes du Port-Royal ont écrites contre eux. Néanmoins le père Annat, confesseur du roi, les maintient heureusement encore à la cour, sans quoi l'on dit qu'ils deviendraient pis que cordeliers.
A Ch. Spux. 3 octobre 10o6. — La querelle des jésuites et des jansénistes continue toujours. Ces derniers nous donnent presque chaque mois de nouvelles lettres, lesquelles scandalisent fort ces carabins du père Ignace. Ils ont fait quelques réponses, mais ce n'est rien auprès : aussi est-il très difficile de défendre une si mauvaise cause que celle de la société et de réfuter les très puissantes objections des jansénistes, qui sont gens très savants et de bonne conscience. Nous en avons ici douze lettres, sans celles qui viendront. On tient ici en ce point-là déplorée et perdue la cause des loyolistes; mais ils tiennent par d'autres principes. Ils sont bien à la cour, oîi ils servent d'espions et de maquereaux politiques, et encore mieux à Rome, où ils font venir l'eau au moulin, et où le pape est leur marotte. Les jansénistes feront bien de se défendre jusqu'au bout; car ils ont affaire avec gens qui ne pardonnent jamais, et qui sont aussi méchants et cruels que glorieux et insupportables.
11 y a jusqu'ici grosse querelle entre le Parlement et les maîtres des requêtes; mais on commence à parler de les accommoder, à cause que le Mazarin aura, l'hiver prochain, besoin du Parlement, et ne voulant le choquer en aucune façon.
On a proclamé et publié, le 23 de septembre dernier, à trois briefs jours, le cardinal de Retz, avec grosses défenses à quelque gouverneur que ce soit de le recevoir, ni le retirer chez soi, etc. Il y a ici des gens qui croient qu'il est en France, et même à Paris, ou près d'ici; mais qu'il est si bien caché qu'il ne peut être trouvé. Je ne sais à quoi est bonne cette grande har-
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diesse; car je tiens pour certain qu'il se met en danger fort grand, s'il vient à être découvert, et même aussi tous ceux qui le retirent. On a présenté à MM. de l'assemblée du clergé une lettre de la part de M. le cardinal de Retz, écrite et signée de sa propre main, datée du lo de septembre, ce qui fait croire qu'il n'est pas loin d'ici.
Les jésuites de Compiègne, qui ne se sont nichés là que depuis un an, par le crédit du père Annat, confesseur du roi, et malgré tous les habitants, ont représenté une comédie devant la reine de Suède, laquelle était fort chétive; elle leur en a dit tout franchement son avis, et ensuite leur dit qu'elle savait bien de bonne part le désordre qu'ils mettaient dans la chrétienté, qu'ils se mêlaient de trop d'affaires, et même que plusieurs princes s'en plaignaient. Ces bons pères se trouvèrent fort surpris, et en firent un rapport à notre reine, laquelle s'en plaignit à la dame Christine. Mais la bonne dame suédoise n'en demeura pas là; elle renchérit à la reine sur tout ce qu'elle avait dit de ces bons pères, et lui en dit six i'ois davantage, dont notre reine demeura fort étonnée. Oh! que je souhaiterais volontiers que tous les princes fussent avertis de leurs fourberies! il n'y aurait pas tant de monde trompé. Si fêtais le maître j'en ferais une bonne caravane et enverrais tout cela en l'Amérique, afin qu'ils y travaillassent à la conversion des sauvages.
M. de Turenne ayant appris que dans la Capelle, que les Espagnols nous tenaient, il n'y avait guère de monde, il est aussitôt allé l'assiéger, à quoi il a réussi, car six jours après la ville s'est rendue; il n'y avait dedans que 200 hommes; il y a des gens qui disent 60 seulement. Le prince de Condé n'a pu les secourir; maintenant il cherche à combattre le maréchal de Turenne.
Il court ici une lettre nouvelle du cardinal de Retz à MM. de l'assemblée du clergé, dans laquelle il les
194 LA FRANCE AU MI Dl'LIEU XVII- SIÈCLE [iCIlG
exhorte vivement à entreprendre sa défense, et leur dit qu'enfin on le contraindra à prendre la résolution de se servir de ses armes spirituelles. Cela s'explique, par gens du métier, qu'il interdira tout rarchevèclic de Paris et qu'on ne fera plus aucun service ni aucune fonction dans les églises.
A. Cii. SruN. 7 novembre 1G56. — On pul;)Iie à son de trompe et cri public, par les carrefours de Paris, l'ordonnance du roi contre les passements d'or et d'argent, les dentelles, les points de Gènes, de Venise et de Raguse, les carrosses dorés et autres superfluités. Beaucoup de pauvres ouvriers faiseurs de rubans se plaignent fort de cet édit, d'autant qu'ils gagnaient leur vie à faire de ces passements; mais les autres allèguent à cela une très méchante et maudite raison d'État, qui est que ces ouvriers bandés et désespérés, faute de vivre de leur métier, on en fera des soldats pour remplir les régiments de l'armée du roi qui sont fort délabrés et diminués de cette dernière campagne; de sorte que la politique deviendra enfin Cort notijoastant de gouverner que de tromper les hommes, et tout cela pour le profit d'un homme tout seul et aux dépens de toute la France.
L'assemblée du clergé continue toujours. L'on s'étonne de ce que le cardinal de Retz leur envoie si fréquemment des lettres; cela fait croire qu'il est bien près d'ici. Ceux du Port-Royal ont ici fait publier un miracle qui est arrivé en leur maison, d'une fille de onze ans, qui était là dedans pensionnaire', laquelle a été guérie d'une fistule lacrymale. Quatre de nos médecins y ont signé, savoir, le bonhomme Bouvard, Ilamon le médecin et les deux gazetiers. Ils attribuent le miracle à un reliquaire, dans lequel il y a une porlion de l'épine qui était
I. « On sait que ce miracle, vanlé par les jansénistes, se fil, (!il-on, en faveur de la nièce de Pascal... » (Note de .M. Revcillé-
l'arise.)
[ifiyO] d'après la CORRESI'ONnANCE DE GUT PATIN 19 S
à la couronne de Noire Seigneur, (jui a été appliqué sur son œil.... Quelques-uns m'ont d(Miiandé mon avis : j'ai répondu que c'était peut-être un miracle c[ue Dieu avait permis d'être fait au Port-Royal, pour consoler ces pauvres bonnes gens qu'on appelle des jansénistes, qui ont été depuis trois ans persécutés par le pape, les jésuites, la Sorbonne, et de la plupart des députés du clergé et aussi pour abaisser l'orgueil des jésuites, qui sont Ibrt insolents et imprudents, à cause de quelque crédit qu'ils ont à la cour.
Nos gens ont mis Ibrce provision dans Valence; les Espagnols n'ont osé attaquer nos troupes.
A. Cii. Spon. 18 novembre 1656. — La princesse de Condé est allée à Malines pour y accoucher; elle n'a pu obtenir la permission de pouvoir faire ses couches en France, ni à Breda, dans le château oi!i M. de Haute- Rive, qui en est gouverneur, ne l'a voulu recevoir sans les ordres de M"" la princesse d'Orange. Le roi a envoyé dix compagnies du régiment des gardes à Angers, pour y vivre à discrétion et y faire leur quartier d'hiver, à cause de quelque maltôte que l'on y a voulu imposer et qu'ils n'ont pas voulu souffrir.
Le roi a fait mettre dans la Bastille un nommé de Gourville'; il était autrefois au duc de La Rochefoucauld, puis au Mazarin, et enfin au prince de Conti : on l'a mis dans la boîte aux cailloux. Il a été autrefois laquais; il a merveilleusement de l'esprit, et est Gascon. On dit qu'il a maintes fois, par ci-devant, fort heureusement réussi dans les intrigues de la cour, et qu'il entend fort bien ce métier-là.
Le sieur de la Peyrère ^, gentilhomme gascon et prétendu réformé (s'il n'est pas juif, car plusieurs l'en soup-
1. Jean Héraud, sieur de Gourville, rautcur des Mémoires (lG2o- 1703); il était né à la Rochefoucauld.