Los Provinciales
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était allé pour tailler un gentilhomme. Il avait autrefois taillé le pape d'aujourd'hui à Cologne, l"an lGi-2. L'autre s'appelait Ph. Colot, âgé d'environ cinquante huit ans, qui a été praticien extrêmement habile. Il était allé tailler un homme près de la Rochelle : il est tombé malade d'une dysenterie et est mort à Luçon. Voilà aujourd'hui A. Ruffîn, jadis chirurgien de la Charité, le premier lithotomiste de Paris.
A Ch. Spon. 12 décembre 1656. — Je viens d'apprendre que les jésuites ont obtenu un arrêt du conseil d'en haut, par lequel il est défendu à qui que ce soit de plus éci'ire contre eux, et principalement à ceu.\ du Port-Royal, que ces passefins appellent jansénistes et, par modestie chrétienne, hér<)tiques recuits et renforcés; et même il est défendu à qui que ce soit de lire de tels écrits diffamatoires de la bonne renommée de ces bons pères, nés pour tourmenter les gens de bien, ce qu'ils font pour empêcher le cours de ces bonnes lettres, que j'ai céans pour vous envoyer, et à M. Gras, notre bon ami : j'en ai quinze, et une réponse à la douzième.
On mit hier dans la Bastille un conseiller à la cour, nommé M. de Chenailles, qui est de la prétendue réforme, avec un capitaine nommé le chevalier des Prez, à cause de certaines lettres surprises, par lesquelles ils sont accusés d'avoir quelque intelligence avec le prince de Condé, pour lui faire livrer Saint- Quentin en Picardie.
11 semble que toute la nature travaille à chercher les moyens de ruiner cette grandeur de la superbe et sourcilleuse maison d'Espagne, et néanmoins on n'en peut venir à bout. Les jésuites disent que c'est permission de Dieu; je le crois aussi, mais non pas dans leur sens. Dieu se sert des Espagnols comme des bourreaux pour aflliger le monde, et éprouver la patience des gens de bien. Et, par même raison, il endure qu'il soit des jésuites, usuriers, partisans et autres pestes du siècle
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J'ajoute, il est vrai, que les gens de bien ont beaucoup à souffiir dans ce monde, parla quantité des méchants qui y dominent fort tyrannicjuement.
Aujourd'hui MM. les gens du roi sont entrés dans la grand'chambre, et ont demandé que le Parlement nommât des commissaires pour examiner et faire le procès aux deux ci-dessus nommés, ce qui a été fait. On a député pour cela les doyens et sous-doyens de la grande chambre, savoir, MM. Ferrand et Champrond, et M. Madelaine, conseiller aux enquêtes, qui est de même religion que M. de Chenailles, qui est l'accusé; mais ce troisième s'en est excusé, disant qu'il est son allié. On a mandé les prisonniers de la Bastille à la Conciergerie et leur procès est sur le bureau.
Un courrier a apporté ici la nouvelle de la mort du roi de Portugal, dont la veuve est reconnue régente, et le fils roi, qui est manchot.
Le cardinal Mazarin produit contre M. de Chenailles huit lettres écrites de sa propre main au prince de Condé ; il a été interrogé: on dit qu'il se défend fort mal.
A Cii. Spon. 2G décembre 1656. — Le 14 de ce mois, le roi a fait mettre dans la Bastille le chevalier de Ligny, neveu de M. le cliancelier, pour une insolence qu'il a faite à la comédie, au Marais du Temple, avec 40 soldats qu'il avait emmenés cjuand et soi, pensant maltraiter un homme qu'il n'y trouva pas, cpii était un valet de chambre de i\L de Guise, avec lequel il avait eu querelle en une autre comédie.
Le roi menace de faire un nouveau Parlement à Nîmes, au détriment et à la perte de celui de Toulouse. C'est l'évêciue de la môme ville qui a entrepris de faire cette affaire-là, disant tout haut que cette nouvelle institution va au profit du roi et même à Thonneur de Dieu, en tant que c'est une bonne invention pour rembarrer les huguenots de la province. Ceux de Toulouse emploient tout leur crédit pour l'empêcher.
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M. de Clienailles, notre conseiller prisoaniei-, a refusé de répondre aux commissaires députés, disant qu'il n'est point dans une des prisons du Parlement, et que, quand il y sera, il dira bien des ctioses. Là-dessus le Parlement a ordonné qu'il sera interpellé par trois jours de suite de répondre, au bout desquels, s'il ne parle, qu'on lui fera son procès comme à un muet.
La seizième lettre contre les jésuites a commencé d'être publiée. Si les jésuites ne s'arrêtent, et que ceux de Port Royal n'en demeurent là, ils en feront plus de soixante. Je ne sais si les jésuites pourront bien se taire, combien qu'ils aient très mauvais jeu, mais ces carabins sont si glorieux, que lors même qu'ils ont tort, ils veulent triompher de tout le monde.
Enfin M. de Chenailles a répondu à ses commissaires, le 18 de ce mois; il a pleure au commencement, et puis après il a parlé. Il se défend fort bien, et n'a pas voulu avouer ni reconnaître trois lettres écrites de sa main qui lui ont été représentées. Le Parlement a ordonné que nouvelles confrontations lui seraient faites des arrêts signés, tant en sa quatrième des Enquêtes qu'en la Chambre de l'Édit, lorsqu'il y a été rapporteur.
Je vous demande une copie de l'ouvrage de ce prieur de Sainte-Foi, qui a tant pris de peine de défendre les loyolistes et, en récompense, vous aurez les lettres du théologien de Port-Royal, dont nous sommes dans l'attente de la dix septième. Bon Dieu ! comme ces maîtres passefins sont traités dans la cjuinzième et la seizième. Ah! qu'il y a d'honnêtes gens au monde! Puissent-ils y être bien conservés afin de résister à la tyrannie de tant de méchants qui ma)i(jorit du pain sur la terre.
A Cii. Spon. 19 janvier 1657. — Après vous avoir souhaité à vous et à toute votre famille un bon et heureux commencement d'année, et vous avoir prié de la continuation de votre amitié, comme vous m'en avez fait l'honneur jusqu'ici, je vous dirai que M""' de Mancini, sœur de Son Éminence Mazarine, est fort malade d'une fièvre continue, avec fluxion sur la poitrine. Guénaut y a été appelé avec Valot, Esprit, etc. Elle a pris de l'antimoine trois fois, tant en breuvage qu'en lavements; enfin elle est morte le 30 décembre dernier, au grand regret de la cour, oîi elle s'était acquis une grande réputation d'une habile femme, laquelle avait l'esprit fort élevé au-dessus de la fortune de son frère. Elle a été ouverte; on lui a trouvé un fort mauvais foie. Valot disait qu'elle était malade de la pierre, Guénaut disait que c'était un abcès interne, quelque part alentour du dos; et tandis que les médecins s'entre-contredisent, les malades meurent.
Les jésuites sont ici bien empêchés d'un miracle du Port-Royal, dont il est grand bruit partout. Les jansénistes disent que Dieu en a fait encore d'autres, ce qui augmentera la rage des loyolistes s'il se peut vérifier.
La paulette est faillie et finie le dernier jour de l'an, mais on s'en va la renouveler et la faire revivre.
On parle fort ici de quelque désordre qui est arrivé
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en Provence, contre le maître des requêtes, intendant de la province, nommé I\I. d'Orgeval, qui a été obligé de se cacher; son secrétaire y a été tué et le premier l)résident du parlement s'est sauvé.
Le roi a fait ici arrêter, depuis trois jours, un auditeur des comptes, nommé INI. Rousseau, qui est intendant de la maison du cardinal de Retz, que l'on dit aujourd'hui être en Italie, dans un château de Toscane, avec petit nombre de domestiques. Le prince de Condé et le cardinal de Retz sont les deux démons du cardinal IMazarin, et qui l'empêchent aujourd'hui de dormir à son aise, et môme dans la plénitude de sa fortune. C'est grande pitié d'avoir tant de bien et si peu de repos.
Le to de ce mois, le duc de Richelieu, neveu, à ce qu'il dit, du défunt cardinal, a été au Parlement, accompagné de plusieurs de ses amis, où il a prêté serment de duc et pair, pour les terres ducales que son prétendu oncle, de détestable mémoire, lui a laissées : ainsi continuent de triompher l'iniquité et l'impudence de la fortune.
On a fait le 16 de ce mois, aux Augustins, un service solennel pour le repos de l'àme de feu M™*^ de INIancini, sœur de Son Éminence Mazarine, avec beaucoup de cérémonies, comme Von fait en pareil cas. Et entre autres, M. Bertier, docteur en Sorbonne, évêque de Montauban, originaire de Tonlout^c, a fait une harangue funèbre en Thonneur de cette pauvre dame morte, le mari de laquelle a autrefois été apothicaire à Rome. Ce M. Bertier a parole d'une abbaye pour ce beau service funèbre qu'il a fait aujourd'hui en si bonne compagnie.
A Cn. Spon. 10 février 1(357. — Le bonhomme M. de Chevreuse est mort, âgé de quatre-vingt-trois ans; il était le dernier fds du duc de Guise qui fut tué à Blois, l'an 1588, par le commandement de Henri III.
Hier mourut le maréchal Foucault', Agé de cinquante
1. La phiparl des biographes indiquent que Louis Foucanid, comte de Dognon, ne mourut qu'en 16^9.
[l6o7] d'après la correspondance DE GlI PATIN 203
ans, homme fort débauche et dangereux. Il s'appelait par ci-devant le comte de Dognon ; c'est celui c{ui était gouverneur de Brouage et cjui, en le rendant au roi, par traité particulier, se fit l'aire maréchal de France, il y a environ f{uatre ans.
Le nouveau nonce du pape, M. Piccolomini, fit ici son entrée, il n'y a que trois jours, avec un cortège de cent carrosses. Bon Dieu! fjue de vanité parmi les grands! M. le prince de Harcourt fut au-devant de lui, au nom du roi, et depuis il a fait sa harangue, au nom du pape, à Sa Majesté.
Le 8 de février est morte, dans Iliùtel de Vendôme, la duchesse de Mercœur, nièce du Mazarin. Il y a cjuinze jours qu'elle était en couches. Avant-hier la jambe lui devint paralytique; cetle nuit elle est tombée en apoplexie, on lui a donné de l'antimoine et est morte autant par le fait de la maladie que du poi.so)K Elle était fille aîuéedeM"^HleMancini, laquelle mourut ici le mois passé.
On tient ici, depuis quatre jours, trois voleurs prisonniers, qui arrêtaient le soir les carrosses, qui volaient et dépouillaient ceux qui étaient dedans. Deux jours avant cju'ils fussent pris ils avaient volé, dans son carrosse, M"^*^ de Menardeau-Champré, femme du conseiller de la grand'chambre, qui est un des directeurs des finances. Cette dame est native de Lyon, elle s'appelle Henri en son surnom; elle était veuve d'un nommé Ferrier, qui était le fils du ministre de Nîmes qui se révolta l'an ICI 4 et cjui causa tant de bruit en Languedoc.
Enfin le 15 février s'est fait le mariage du prince Eugène, nommé le comte de Soissons, fils du prince Thomas, avec la Mancini, nièce de Son Éminence.
A Cii. Spon. 23 février lGo7. — Depuis ma dernière le cardinal Mazarin est malade, autant de la rjoutte aux pieds que du chagrin qu'il éprouva dernièrement do la mort de la duchesse de Mercœur. II y a cjuclque part dans le droit canon : qui dixerit episcopum podagra
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Uihnrare, analhemn eslo. Mais bien m'en prend, puisqu'il n'est point êvèque, je ne serai pas excommunié.
M. Riolan le bonhomme est en grand danger... 11 n'a pu se réduire à vivre sobrement et à mettre beaucoup d'eau dans son vin. Quand je l'avertissais, il me disait qu'il avait l'estomac vigoureux et accoutumé au vin; que celui qu'il buvait était de Bourgogne, du vin vieux de trois ans, et qu'il n'était pas besoin d'y mettre de l'eau; qu'il était doux comme du lait, qu'il était du vin de Plante, fugiens et edentulum: que je ne vivrais jamais tant que lui à cause que je mettais trop d'eau en mon vin... 11 a été confessé, communié et a eu rextrème-onction le 18 à neuf heures du soir... Le pauvre homme est en mauvais état; il m'a baisé et m'a fait pleurer. Son fils, le débauché, l'est venu voir et lui a demandé pardon.
Le cardinal Mazarin a donné l'abbaye de Saint-Denis à un de ses petits-neveux, qui est un des trois petits garçons que la duchesse de Mercœur a laissés à son mari.
Enfin le bonhomme M. Riolan est mort le lundi 19 de ce mois de février à sept heures du soir, âgé de soixantedix-sept ans moins un jour, et a été enterré le mercredi 20 de février dans Saint-Germain, en fort belle et fort grande compagnie.
Le roi presse le clergé de lui donner de l'argent ; il leur demande neuf millions, ils en ont offert un; maintenant ils montent à quinze cent mille livres. Mais le roi leur a écrit et leur a reproché plusieurs cas, et entre autres leur a dit qu'ils sont obligés de l'assister pour les diverses armées qu'il est obligé de mettre sur pied, et que même voilà l'Empereur qui va rompre avec nous.
Il est ici mort depuis peu un honnête liomme fort dévot, qui était bâtard de feu M. Seguier de Saint- Brisson, jadis prévôt de Paris, lequel a laissé au nouvel hôpital que l'on bâtit pour y enfermer les pauvres tout son bien qui passe 50 000 écus.
[i6o7j d'après la correspondance de gui patin 203
A Cil. Spon. 6 mars 16ij7'. — Le Parlement continue, toute autre affaire cessante, à travailler au procès de M. Vallée, sieur de Chenailles (belle terre d'Orléans); il y en a encore pour huit jours, et puis après gare la tête! Les conclusions du procureur général se savent déjà et vont à la mort, à ce que m"en a dit ce matin un conseiller, savoir, à être dégradé de sa charge de conseiller de la cour, sadite charge supprimée, son bien confisqué au roi, cl la tète coupée en Grève, ce qui est le plus fâcheux. J"ai céans un fort beau livre in-quarto de Genève inlilulé « les Parlements de France » de M. de La Roche Flavin', dans lequel se lisent plusieurs exemples de présidents et conseillers en divers parlements qui ont été condamnés et exécutés pour divers crimes... Il a autrefois été imprimé in-folio pour la première impression à Bordeaux Tan 1617, qui est Tannée que feu ma mère mamena petit garçon à Paris pour tâcher d'y faire fortune et me retirer des champs, oîi la guerre et la taille font trop et trop de désordres : c'était un des premiers souhaits de feu mon père.
M. Piccolomini, nonce du pape, a dit au roi que le pape son maître avait envoyé au roi d'Espagne un bref, portant à lui permission de lever plusieurs sommes sur les ecclésiastiques de ses royaumes, et que cela lui vaudra bien 8 millions par an. On croit de là que le IMazarin en voudra faire autant de deçà pour avoir de nouvel argent, afin de continuer plus aisément la guerre au roi d'Espagne; et ainsi nous n'aurons jamais la paix.
Un conseiller à la cour m'a dit aujourd'hui que si M. de Chenailles n'eût été fou, comme il en tient de race, qu'il n'eût jamais pensé à une si méchante et si malheureuse affaire qu'est celle pour laquelle il est prisonnier; mais qu'il a bien montre sa folie par ses
1. L'édition Reveillé-Parisc indique C mars 1656. Il y a une faute d'impression évidente.
2. Bernard de la Roche Flavin (Il3b2-1627), auteur de : Iraité sur les treize parlements de France.
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réponses, qu'il a bien avoué des choses par ses inlerrogations qu'il pouvait dénier, et dont il n'eût jamais pu être convaincu; que l'on ne saurait faire le procès à personne sur confrontation de lettres, parce que les écrivains s'y trompent très souvent, quand il est question de la vérification. Si bien que s'il se fût bien défendu, s'il eût nié tout ce qu'il fallait nier, il ne serait pas dans le péril éminent {sic} de sa vie comme il est. Quelque crime qu'il y ait dans son fait, il y a encore plus de folie que de méchanceté.
Il y a eu un grand tremblement de terre en Touraine, qui a abattu plusieurs maisons, dont les pauvres habitants ont été accablés. Bon Dieu, que ce pauvre animal que l'on appelle l'homme est sujet à plusieurs calamités et à divers accidents !
Il y ici un grand nombre de malades : a catarrho quodam epidcmico qui fU per defluxum ser^i maligni a cerebro in fauces sensim defluentis... Je ne leur ordonne que de l'eau de casse avec un peu de séné à la fin, et ne les purge que lorsqu'ils sont fort dégagés; mais c'est chose remarquable cju'à tous tant qu'ils sont, on ne leur tire point de sang, pas une goutte, mais de la boue, j)lutôt de la sanie, une humeur comme gangrenée, ^lème il y en a qui éternucnt cruellement, si bien que ce mal n'est guère différent de la coqueluche de nos aïeux, et dont le bonhomme Bâillon a parlé en divers endroits de ses œuvres.
A Cii. Si'ON. 13 mars 16j7. — Le sieur Hardouin Saint-Jacques, à dix lieues d'ici, dans la campagne, où il allait voir une malade, chut de son cheval, et s'est rompu tout à fait le bras gauche. C'est celui dont la perfidie est cause de tout le désordre qui est arrivé dans notre Faculté touchant l'antimoine; car étant doyen l'an 1638, pour favoriser les apothicaires, dont il espérait profit^ il falsifia les registres de la Faculté, mais il n'en est pas au bout.
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Le prince de Condé assiège tout de bon Saint-Guillain, et y a fait mener du canon de Valencienncs. Le prince de Condé parle d'aller en Italie; toute sa maison s'y apprête.
JM. le président de Belliévre est un des plus grands hommes du siècle," que cinq charlatans ont eu bien de la peine à tuer; le public y perdra beaucoup. Les jésuites, les partisans et autres canailles y gagneront; mais qui y gagnera le plus, ce sera le Mazarin, qui peut tirer de cette belle charge pour le moins un million ou douze cent mille livres; on ne sait pas encore quel sera son successeur. Quelques-uns parlent de M. Servien, les autres de M. Nicolas Fouquet, procureur général et surintendant des finances, les autres de M. de ^larca, archevêque de Toulouse, mais tout cela est fort incertain.
M. Fouquet veut faire une bibliothèque publique de ses livres : à moins que cela, les jésuites, dont il a été à toute heure entouré, les lui attraperont pour leur maison, où tels acquêts sont de bonnes prises. Vous savez que tous les moines sont de gros larrons, in nomine Domini.
M. Gargant, intendant de finances, est mort de regret d'avoir pris trois doses de vin émétique de la main de Guénaut et Rainssant.
A Cn. Spon. 23 mars lGo7. — Hier au soir mourut ici M. de Laffemas, maître des requêtes, doyen des deux semestres, âgé de soixante-seize ans; et cette môme nuit M. de Chenailles, le conseiller, a été, sous bonne garde, traduit de la Bastille dans la Conciergerie, où il est dans la tour carrée. Il a été examiné en la grand'chambre, et mis sur les sellettes, interrogé fort civilement par M. le président de Nesmond, qui tient la place de premier jusqu'à ce que le roi y ait pourvu. 11 a parlé fort sagement, et fait une harangue, laquelle a excité les juges à miséricorde; mais, de malheur pour lui, il
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a par ci-devant fait des réponses très dangereuses, sans lesquelles il pourrait être mis hors de cour et de procès; il eût agi plus sîirement s'il eût tout nié. C'est le chemin qu'il faut suivre dans les procès criminels, vu que les lettres que l'on dit être de telle main ne suffisent jamais à condamner un homme à la mort.
Les chambres assemblées le 20 de ce mois de mars, MM. du Parlement ont commencé à opiner. De quatre de la grand'chambre qui ont travaillé à l'instruction du procès, trois vont à la mort; le quatrième, qui est M. Meunier de Lartige, n'a été qu'au bannissement : le lendemain 21, treize juges sont allés à la mort; quelques-uns, mais en petit nombre, vont au bannissement. M. le président de Blancmesnil, comme l'heure a sonné, était en train de parler; on a remis à vendredi prochain la fin de son avis. Le :i3, le Parlement a continué d'opiner. Il n'y en a eu que cinq en tout. M. de Blancmesnil a continué et achevé son avis. La cour désirerait fort qu'il fût condamné à mort. 11 y en a un qui a aujourd'hui opiné à la mort. On ne l'eût pas cru de lui, c'est ce qui a causé un bruit extraordinaire, où entre autres on lui a reproché que l'on voyait bien qu'il avait envie de devenir prévôt des marchands. Enfin les enquêtes ont prévalu de plusieurs voix : M. de Chenailles n'a été condamné qu'au bannissement; on a remis l'exécution de la dégradation au lendemain de la Quasimodo. Ses biens sont acquis et confisqués au roi, etc.
A Falconet. 26 mars 1657. — La coqueluche, avec fluxion sur la gorge, a été ici fort commune; mais peu de gens en sont morts, à cause qu'ils ont été saignés de bonne heure. Il n'y en a plus tantôt ici, ni presque d'autres malades.
INI. de Bellièvre, premier président, est mort par sa faute toute pure et par l'ignorance de ses médecins. C'était un homme voluptueux, sanguin, pléthorique,
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qui haïssait la saignée et ne croyait guère aux règles de notre profession. Trois mois avant que de mourir, il l'ut attaqué de la goutte à laquelle il était sujet, et ne l'ut point saigné à cause qu'il faisait froid. Voyez la belle raison de Valot qui le flattait!...
Il se fiait en son bon esprit et en sa bonne fortune, et méprisait tout; mais cela ne l'a pas empêché de mourir, et n'en empêcha jamais personne. Il était excellent homme pour sa charge, et tout le public a raison de le regretter; mais le cardinal Mazarin y gagne, car il remplira cette place d'un autre dont il prétendra sans doute de l'argent. On lui a trouvé le poumon gauche pourri et un abcès dans le foie, dont aucun des médecins n'avait parlé.
Le cardinal Mazarin est fort pâle; il banchit fort; il est fort sujet à la goutte et à la gravelle; néanmoins il est encore jeune, il ne passe guère cinquante-cinq ans. Le cardinal de Richelieu n'en avait que cinquante-sept, et n'a vécu que trente ans plus qu'il n'était besoin pour le bien de la France, et même de toute l'Europe.
A Cn. Spon. l*^"^ avril 1057. — M. le maréchal de Lamothe-IIoudancourt mourut, le 23 de mars dernier, d'un abcès dans le foie et d'une fièvre lente, après avoir pris dans sa maladie des eaux de Sainte-Reine, de Forges, des poudres de perles, des confections précieuses, de l'or potable, de l'antimoine, n'avoir été c[ue très peu saigné et avoir eu de très mauvais médecins.
Les Rellièvre viennent de votre Lyonnois. Le chancelier de Rellièvre était fils et frère d'un premier président de Grenoble; leur père y avait été conseiller, et venait d'un notaire de Lyon qui avait épousé la fille d'un médecin, laquelle apprit à sa famille à se passer d'apothicaire, et même le chancelier de Rellièvre n'en voulait point et ne prenait des remèdes que de la main de sa femme.
Le iMazarin prend du thé pour se garantir de la
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goutte. Ne voilà-t-il pas un puissant remède contre la goutte d'un favori !
A, Ch. Spon. 8 avi'il 1057. — • Le gouverneur et le lieutenant de Saint-Guillain sont ici, qui ont rendu bon compte de ce qu'ils ont rendu la ville. Quelques-uns disent qu'ils n'avaient point de poudre; les autres qu'il y avait une trahison d'Irlandais que Ton n'a su ni empêcher ni éviter.
M. le président de Thou a enfin touché de l'argent, et est aussitôt parti pour s'en aller être notre ambassadeur en Hollande. 11 y a eu quelque chose de pressé en son départ, car on l'a fait partir quinze jours plus tôt qu'il ne pensait, sans qu'il ait eu loisir de dire adieu à ses amis, sans train de sa maison et sans bagage d'ambassadeur; il est parti en poste, ce qui est rare pov.r ces personnages. Tout son train s'apprête à partir en bref.
Trois dames de la cour furent disgraciées le 3 de ce mois et eurent commandement de sortir de Paris : ]\jmes (Je Chàtillon. de Montbazon et de Fiesque;il n'y a eu que M'"" de Chàtillon qui soit sortie.
Enfin les bans sont publiés du mariage de M. de Nemours avec M"'^ de Longueville, et les noces s'en feront dans huit jours. Son archevêché de Reims est donné au cardinal Antoine, qui était évêque de Poitiers : tous les fleuves courent à la mer.
A. Ch. Spon. 13 avril 1657. — Le duc de Modène est à Pignerol, d'où il n'ose passer pour aller en Italie; il a écrit au Mazarin qu'on ait à lui envoyer gens et argent, sinon qu'il traitera et s'accommodera avec le roi d'Espagne. La duchesse de Savoie est aussi en état de nous quitter, combien que depuis peu nous lui ayons rendu la citadelle de Turin, dans laquelle nous avions une bonne et forte garnison. Maintenant elle nous demande la neutralité pour récompense, ce qui nous empêcherait de faire passer à l'avenir en Italie.
[lù'Cl] n'APlŒS LA CORRESPONDANCE DE GUI PATI.N 211
Voici bien encore pis. Les Ilollaiidais ont fait et conclu leur traité avec TEspagne et les Flamands contre Cromwell et contre nous. Ils ont déjà commencé ix prendre de nos vaisseaux sur la mer Méditerranée, et on a contremandé M. le président de Thou. Si bien que voilà beaucoup de mauvaises affaires sur les bras du ministre.
Le 9 de ce mois au matin, l'arrêt do M. de Chenailles a été exécuté dans la grand'chambre. Il a été emmené avec sa robe rouge par les huissiers, qui, par commandement, l'ont dépouillé.
Après cette expédition, on a commencé une grande affaire, qui est entre le duc d'Orléans et la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, pour la terre de Champigny. Un savant et célèbre avocat, nommé M. Petitpied, a plaidé pour M. le duc d'Orléans, et a dit rage contre la tyrannie du cardinal de Richelieu, et n'a pas encore fini; la duchesse d'Aiguillon a retenu pour son avocat un nommé Montauban, gendre du défunt juif, chirurgien fameux.
Le 11 de ce mois d'avril, j'ai commencé mes leçons au collège de Cambrai, où j'ai plus de 90 auditeurs, mais je pense bien que tous n'étaient pas médecins.
Le duc d'Orléans arriva hier à Paris : le cardinal lui est allé au devant; il arriva au palais d'Orléans, autrement l'Hôtel de Luxembourg, et puis après fut saluer la reine et ensuite souper chez le Mazarin. Plût à Dieu que tous les princes pussent bien s'accorder ensemble pour une bonne fois, afin que le pauvre peuple pût s'en ressentir et être délivré de tant de calamités que la guerre lui a fait souffrir!
On a taxé tous les marchands étrangers à des sommes assez considérables; on a aussi saisi tous les effets hollandais, à Paris, à Rouen, au Havre, à Dieppe, et les Hollandais ont encore saisi sur la mer quatre vaisseaux de marchandises qui nous appartiennent, en deux différentes fois. J'ai peur que ces brigandages sur mer
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n'avancent tellement, qu'enfin on ne puisse plus faire par après aucun bon accord, et je pense que c'est le dessein des Espagnols qui l'ont comme les pécheurs et les sémites, qui ne demandent pas mieux que de pécher en eau trouble et de faire leurs affaires.
Après que le cardinal eut été hier au devant du duc dOrléans, il retourna au Louvre; le duc d'Orléans s'alla un petit reposer et chanû^er d'habit au Luxembourg, et puis s'en alla au Louvre y saluer le roi et la reine; tôt après et presque aussitôt l'ambassadeur de Hollande y arriva, qui fit ses plaintes au roi, mais bien rudes : il demande raison des 300 vaisseaux que nos chevaliers de Malte ont pris sur les Hollandais. Comme cet ambassadeur parlait hardiment au roi, il fut interrompu par trois fois par le cardinal. L'ambassadeur lui dit, par trois fois : « Monsieur, je ne parle pas à vous. » Il dit que les Hollandais avaient obtenu au conseil du roi 58 arrêts dont pas un n'avait pu être exécuté. Le cardinal dit à cela que le roi ne se mêlait pas de telle exécution d'arrêts. L'ambassadeur répondit aussitôt : « Que fera donc un pauvre étranger en France, s'il ne peut faire exécuter les arrêts du conseil du roi? » Enfin, après que cet ambassadeur eut hardiment parlé, il fit la révérence au roi et se retira.
Il voulut aller voir la reine, laquelle ne voulut pas le voir. Le duc d'Orléans était présent, mais tous ne dirent mot,
A Cii. Spon. 24 avril 1637. — On a ici saisi tous les effets des Hollandais; mais ceux de la Rochelle et de Bordeaux n'ont pas voulu permettre qu'on fit la même chose chez eux, et qu'ils sont trop intéressés au commerce de Hollande.
Le 18 d'avril, un jeune homme âgé de vingt ans a été condamné à être pendu et étranglé au Chàtelet. Comme la sentence de mort lui a été prononcée par le greffier, en présence du lieutenant criminel, il a été tellement
[iC,[\l] m'aPIŒS la correspondance nE GlI PATTN 213
clonnc qu'il en est tombé sur-le-clmnip eu apoplexie, et aujourd'hui, à 5 heures du soir, il vivait encore : c'était un valet de chambre, pourvoi domestique... Messieurs du Chàtelet mont fait {)rier de l'aller voir; mais je n'ai pu m'y résoudre, tant la prison me fait horreur. J'en ai été une fois dégoûté pour trois mois et n'ai point le cœur d'y retourner.
Vous savez qu'il y a grosse cjuerelle entre le comte de Maurevers et M. d'Espernon : l'un se veut dire gouverneur de Bresse, et l'autre, en tant que gouverneur de Bourgogne, veut qu'il ne soit que lieutenant. Cela fit du bruit dans le pays de Bresse l'an passé, et est venu presque dans le conseil du roi, où l'affaire n'a pas été jugée. En attendant le jugement qui serait peut-être longtemps à venir, d'autant que les affaires sont entre les mains d'un homme qui ne termine rien et remet tout de temps en temps, le troisième fils du comte de Maurevers, nommé le chevalier de Maurevers, attaqua hier M. de Caudale, fils unif{ue de M. d'Épernon, comme il passait en carrosse, et mit la main à l'épée. L'autre sortit du carrosse, et se mit en état de se défendre. On les voulut séparer et empêcher de se battre, et entre autres un gentilhomme qui se rencontra là.
Les domestiques de M. de Candale, dont la maison était là proche, y accoururent, qui assommèrent ce pauvre chevalier de Maurevers de plusieurs coups de croc pt d'épées, qui néanmoins n'était pas encore mort hier à dix heures du soir. Pour M. de Candale il n'est pas blessé. Si j'avais vu le Grand Turc, le général des Jésuites, le grand 'Sluïii et le grand Kan de Tartarie, se battre ainsi ensemble et s'entre-tuer à grands coups fourrés, je lâcherais à me résoudre de n'en avoir aucune pitié.
Le roi a envoyé des édits au parlement pour trouver de nouveaux moyens d'avoir de l'argent. Le premier, qui est des notifications, est furieux et horrible : il est en grand état de ne point passer.
214 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [lôol]
Un conseiller de la grand'chambre a ce matin parle \\>vl hardiment, et allégué des raisons, lesquelles ont loi't plu aux gens de bien, en taxant le luxe de la cour et les dépenses que font les grands partisans. Dieu veuille, par sa sainte grâce, conserver M. de Sève, ce conseiller qui a si bien parlé, et inspirer à ses autres compagnons d'aussi bonnes pensées! Si cet édit passait, il serait plus dangereux que celui du papier que ieu M. de Bellièvre, premier président, fit accorder Iieureusement il y a deux ans. Ah! que nous aurons l)'Soin par ci-après de cet excellent homme.
La peste est à Bordeaux; je souhaite fort que cette méchante bête demeure là et n'approche point de nous : Paris est déjà assez malheureux. Nous avons ici des charlatans, des chimistes, des moines, des jésuites, des courtisans, des partisans, etc. : tout cela est pire que la [)cste.
Le duc d'Orléans a aujourd'hui gagné son procès contre M™" d'Aiguillon et le duc de Richelieu, pour la terre de Champigny que le feu cardinal de Richelieu a [)resque ruinée pour emljellir sa maison, ou plutôt son i)alais de Richelieu. M. Talon, l'avocat général, y a fait merveilles, et ses conclusions ont été confirmées par arrêt. Tout le monde en est bien aise.
A Cn. Spon. 7 )7iai IGijT. — Je vous remercie d'avoir écrit pour moi à M. Jean Daniel Horstius. Si son cousin fût venu à Paris l'hiver passé, il aurait pu y voir des dissections tout à son aise, car on n'y en fit jamais tant. On en a fait quatre publiques en nos écoles, dont il y en a eu sur deux femmes, et six particulières chez des chirurgiens, qu'il aurait pu voir.
On a tiré de la Bastille et mis en liberté un certain abbé de Courtenai qui s'était ici rendu suspect à cause du cardinal de Retz, et, en sa place, y ont été mis certains Anglais qui médisaient atrocement de Cromwell, et qui n'y sont qu'à sa recommandation, car c'est lui
[i6:i7] d'après la corhesponda?<ce de gui patin 21b
qui a prié pour les y faire mettre. Depuis la mort du feu roi, le meilleur conseil qui ait été pris entre tous a été de gagner à nous ce Cromwcll et de faire paix avec l'Angleterre, d'autant que si nous ne l'eussions gagné, rEspagnoll'eût eu de son côté, qui nous eût bien fait de la peine. Comme le roi partait d'ici, un courrier arriva qui porta une nouvelle qui déplut de Francfort, savoir que l'Empereur sera bientôt élu, et que les électeurs s'étaient déjà assemblés trois lois; et MM. de Grammont et de Lionne avaient auparavant mandé qu'ils avaient obtenu que l'élection ne se ferait plus de six mois, à quoi l'on s'attendait.
Le duc d'Orléans est parti de Blois le 2t d'avril, pour aller à Bourbon, sous ombre de guérir par ses eaux d'une loupe qu'il a au dos, laquelle a par ci-devant été ouverte et s'est encore rouverte depuis. On dit que ce prince, à ses heures de loisir, travaille à notre histoire de France depuis la mort du l'eu roi. Je voudrais bien avoir lu cela : il peut dire de belles choses de notre gouvernement et de nos deux ministres, tant femelle que mâle; on dit que le cardinal de Retz en fait autant à sa mode. Les gentilshommes de Normandie, de Bretagne, d'Anjou, du Maine et du duché d'Orléans continuent leurs lettres circulaires et leurs assemblées.
On imprimait ici la Vie des cardinaux illustres en sainteté, in-folio en latin, en trois tomes, de M. d'Attichy, évèque d'Autun, par ci-devant de Riez et minime, mais la querelle des imprimeurs et libraires l'a fait mettre bas. Ces pauvres imprimeurs ne pouvant gagner leur vie, s'en vont par désespoir à la guerre, où la plupart mourront, et puis après on ne pourra plus rien imprimer.
Il y a ici grosse querelle entre les jésuites et les pères de l'Oratoire à cause du père Senault, supérieur des pères de l'Oratoire du faubourg de Saint-Jacques, qui a fait trois sermons contre la nouvelle théologie des cas de conscience des révérends pèies de la Société, qui s'en vont écrire contre lui.
216 LA FRANCE At MILIEU DU XVIF SIÈCLE [iGoT]
M. le maréchal de Grammont n'a \ms voulu recevoir la visite de l'électeur de Saxe, d'autant qu'il avait été voir le premier le comte de Pigneranda, ambassadeur d'Espagne. Vous savez quels droits nous avons de préséance par-dessus tous les autres princes de l'Europe, en tant que nous sommes les fds aînés de l'Église. Il n'y a cpie ces Moresques d'Espagne qui aient l'impudence et l'eflronterie de nous disputer ce droit de progéniture ecclésiastique.
Le cardinal de Retz est quelque part en Allemagne, où il a pensé être assassiné : il ne s'en est fallu que demiheure. Deux de ses domestiques l'avaient vendu ; il montait à cheval déguisé et inconnu avec ces deux traîtres pour faire un petit voyage; à demi-heure delà, trente cavaliers devaient le rencontrer et le massacrer malheureusement. Mais ayant reçu l'avis de sa mort infaillible, et comme il était averti par ce billet que ses deux coquins siens domestiques auxquels il se fiait le plus étaient ceux qui le trahissaient, il descendit et fit arrêter ces deux malheureux pendards. Voilà ce qui m'en a été dit ce matin. Si cela est vrai. Dieu sait de quelle part vient ce mauvais dessein.
M. de Turenne, que les courtisans appellent « Thomas a Kempis », à cause qu'il excelle dans l'intelligence et dans l'art de camper une armée, est parti ce matin. On soupçonne seulement que ce sera pour assiéger Gravelines pour cette année, et que Cromwell doit envoyer 12 000 hommes par ses vaisseaux d'Angleterre, qui débarqueront à nos ports. Il faut i)rendre patience... 11 n'est pas jusqu'à la saison qui ne soit fort déréglée.
Il y a neuf mois entiers qu'il fait froid à Paris, car nous l'avons eu sensible de bonne heure. Dés le mois d'août, septembre et octobre, il a fait froid et humide. Le grand hiver est venu qui a duré jusqu'à i)résent. Le 20 et le 30 d'avril dernier, il lit ici autant de froid qu'en janvier. Ce grand et long froid a merveilleusement concentré et poussé les humeurs...
[lO;i]] I) ArRKS LA COURESrONIlANCE DK C.ri TATIN 217
Le roi est à Amiens. Le Mazarin a envoyé la femme de M. Fargues dans Hesdin pour y traiter avec son mari.
Il y a révolte devers Sens de plusieurs villages contre les exacteurs et collecteurs des tailles; c'est à Saint- Fargeau que la querelle a commencé.
Ceux qui tiennent Hesdin ont découvert une conspiration; c'est qu'un nommé Sainte -Marie-Papillon, qui commandait là dedans une compagnie, avait été gagné, et devait laisser entrer les troupes du roi dans Hesdin par la porte à laquelle il commanderait le jour qu'il serait en garde. Cela a été découvert, et il a été mis prisonnier; le lendemain on l'a trouvé mort dans la prison, poignardé et sa baïonnette près de lui, afin de l'aire croire que lui-même s'est poignardé. J'ai connu cet homme; ce n'était qu'un fripon débauché, enfant de Paris, glorieux et superbe, fils d'un maître en fait d'armes.
M. de Neufchèse, évèque de Chalon-sur-Saône, est mort : voilà un évéché et trois bonnes abbayes qui tombent dans la ferme des bénéfices dont M. Ondedei, secrétaire de l'Éminence et évèque de Frejus (mais dont il n'a pu encore avoir les bulles), est le dispensateur argent comptant.
A Cii. Spon. 8 -mai 1637. — Le Parlement a cessé ses assemblées touchant les édils nouveaux que l'on voulait y faire vérifier. Ils n'en ont retenu que deux, savoir, une nouvelle création de 3i secrétaires du roi à 1000 livres de gages par an sur les gabelles et un sur les francsfiefs; remontrance ordonnée d'être faite pour le reste.
Le 28 d'avril mourut ici, à cinq heures du soir, une des belles dames de la cour, savoir, M"^« de Montbazon : elle n'a été que deux jours et demi malade '. La rougeole
l. Voir, à propos de la mort de M""" de Montbazon et de la conversion de l'abljé de Rancé, ce que raconte Saint-Simon (t. 1, p. 375, éd. de 186i, in-12).
218 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII^ SIÈCLE [lGo7]
commençait à paraître après deux saignées qu'on lui avait faites; ce mouvement critique s'arrêta tout d'un coup et, contrairement à Vespoir de tous, elle mourut aussitôt suffoquée. Elle avait environ quarante-cinq ans, et avait été une des belles de la cour.
Le 4 de ce mois de mai, qui sera vendredi, MM. de l'assemblée du Clergé feront leur harangue de remercîment au roi, et se sépareront sans avoir fait autre chose que de bien manger le pauvre curé de village, et avoir, contre leur conscience et leur honnneur, fidèlement servi le Mazarin et les loyolistes contre les jansénistes et le cardinal de Retz. Hélas! que le monde est méchant et dépravé! J'ai pitié du genre humain quand je vois tant de fourberies.
Je viens d'apprendre que messieurs du clergé, dans cette dernière assemblée, ont mangé, aux dépens du crucifix et des pauvres bénéficiers, 1 500 000 livres.
M. de Tournes, libraire de Genève, est ici; je le trouve fort honnête homme et très civil : nous n'avons point ici de gens de ce métier-là si courtois et si gracieux... Pour nos libraires de Paris je n'en veux rien espérer; ils n'impriment rien à leurs dépens que des romans, j'entends des livres d'amourettes ou de méchants livres de nouvelle dévotion, des visions ou des rêveries de moines, des miracles, des révélations, des cordons de saint François, des ceintures de sainte Marguerite, C'est pourquoi il faut prier Dieu qu'il nous donne patience, et il faut que nous la prenions, puisqu'il l'a lui-même si grande. Vous savez ce que chante l'Église : Patiens nimis et multum misericors Dominus. Vraiment il y paraît bien en ce misérable temps que nous sommes entre les mains d'un prêtre, ou au moins d'un cardinal italien, d'une femme espagnole et d'un jeune roi. Ne diriez-vous point, si vous ne me connaissiez déjà d'ailleurs, qu'en cas de nécessité je serais un étrange prêcheur? Oui, certes, pour ne jurer qu'à la huguenote. Mais je ferais le sermon bien court...
[lOal] d'aI'RÈS la correspondance DE GUI PATIN 219
Les marchands sont ici fort réjouis de ce que la ilolte d'Espagne est heureusement arrivée, et que les Anglais n'ont pu rattraper; ils disent que cela s'en va rétablir le commerce, qui était fort interrompu. Cette nuit, à deux heures du matin, est mort de ses plaies le pauvre chevalier de Maurevcrs, qui a été assommé par les gens de M. de Caudale fort malheureusement, et à huit heures du matin est mort M. de Mestrezat, autre ministre de la parole de Dieu, en son église retirée, à Charenton.
Nouvelles sont arrivées que M. le président de Thou est arrivé en Hollande, mais qu'il n'y a pas été reçu en andDassadeur; que l'on n'est pas venu au-devant de lui, ce qui fait croire que les Hollandais ne veulent point de notre amitié, si nous ne leur faisons raison de tant de vaisseaux qu'ils nous redemandent, et qu'ils se plaignent leur avoir élé enlevés par nos chevaliers de Malte, qui rodent et qui volent sur la mer Méditerranée avec le consentement de celui qui a sa part du butin.
Le 0 de mai, il est ici survenu un gros débat, ou plutôt querelle non préméditée, entre M. de Vendôme et M. d'Espernon, à la porte de la chambre du roi. Toute la cour en fut aussitôt divisée en deux partis. Le roi, en ayant été averti, les envoya tous deux à la Bastille, où ils ont couché une nuit. Le lendemain, le roi les a envoyés quérir, et les a accordés, mais avec quelques menaces à M. d'Espernon, etc. Ce même lundi le roi est parti d'ici avec toute sa cour pour Compiègne, dans un carrosse à huit chevaux, à midi sonnant.
A Cii. Si'ON. 8 juin 1657. — Depuis ma dernière, je vous dirai que M. de "Vendôme suit la cour, par ordre qu'il en a du roi, et M^L d'Espernon et de Caudale se retirent en leurs gouvernements de Bourgogne et d'Auvergne, en vertu de la même puissance.
Si les jésuites ont eu le crédit de faire brûler, par la main du bourreau, les dix-sept lettres du Port-Royal, à Aix en Provence, ne vous en étonnez point : ce sont des
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marques et des effets de la haine, de la passion el du crédit de ces bons pères, cjui n'aiment rien que leur profit, et qui, comme ils ont reconnu quils ne pouvaient être aimés d'un grand nombre, veulent être redoutés de tous. Cela n'a pas empêché que l'auteur n'ait généreusement continué et cfue nous n'ayons ici la dix-huitième en une feuille et demie. L'auteur de ces lettres est un admirable écrivain : vous admirerez son esprit plus que jamais dans cette dix-huitième, et vous verrez combien finement et adroitement il a drapé Tinfailli- Inlité prétendue de ce Jupiter Capilolinus, à qui les loyolistes servent de janissaires pour régner sur les consciences des hommes, faute de pouvoir commander sur toute la terre.
A Cii. Si'ON. \i juin 1657. — Les coureurs du prince de Condé sont venus jusqu'à demi-lieue près de la porte Saint-Antoine, où ils ont enlevé et emmené à Rocroy un partisan nommé Girardin. L'on dit que leur dessein était d'enlever M. Fouquet, procureur général et surintendant des finances, lorscfu'il reviendrait de sa maison de Saint-Mandé, près du bois de Vincennes. Celui-là pouvait bien payer une bonne rançon, car il a la clef du grand coffre. Nouvelles sont arrivées que c'est le chevalier de Chemcraud qui a enlevé le partisan Girardin, et qu'il l'a emmené au Catelet, non pas à Rocroy, d'où Girardin mèmeaécritàsa femme et lui a envoyé la clef de son cabinet, à telles enseignes qu'il dit qu'il est bien traité.
Le 22 de mai fut fait et accompli le mariage de M. de Nemours, par ci-devant archevêque de Reims, avec M'if^ de Longueville. Voilà ce mariage tant de fois contesté et différé, enfin consommé, et le cai^dinal Antoine Rarberin est arclievcque de Reims. Messieurs du clergé enfin quittent leur assemblée cette semaine; ils ont fait présent à la reine d'Angleterre de 36 000 livres.
MM. les prélats font leurs paquets, plusieurs dïceux sont déjà partis.
[lGo7] D APRES LA CORRESPONDANCE DE OUI PATIN 221
Le 1" de juillet prochain doivent partir dici, pour aller tout droit à Francfort, nos députés en Allemagne, savoir, M.M. le maréchal de Graniiiiont et de Lionne, neveu de !\I. de Servien, surintendant des finances; c'est pour l'élection d'un roi des Romains, pour en faire après un empereur. On dit ici que la maison d'Autriche est assurée de cette élection pour l'archiduc Léopold, à cause que le nombre des électeurs protestants est moindre que les autres, à cause du duc de Bavière qui y est de surcroît, et les trois électeurs, archevêques de Cologne, de Trêves et de Mayence.
Nous avions investi Cambi^ai pour l'assiéger, sur l'avis que nous avions eu qu'il n'y avait dedans que 400 hommes et cet avis était vrai; mais le prince de Condé ayant eu avis de notre dessein, prit tout chaudement 4 000 chevaux et les fit entrer dans la place sans aucune résistance. Le roi a été à Péronne, il est de présent à la Fère.
Les jésuites persécutent ici cruellement quelques lil»raires qu'ils ont soupçonnés d'avoir imprimé quelque chose pour le Port-Royal, et entre autres les dix-huit lettres; ils en ont fait mettre un prisonnier, qu'ils ont fait enlever en plein minuit, et se sont rendus les maîtres de sa boutique et ont fouillé partout II s'appelle Desprez, à l'enseigne de saint Prosper, rue Saint-Jacques. Ils ont aussi découvert l'imprimeur, nommé Langlois, qu'ils ont mis à la Bastille. L'on dit que c'est pour une pièce qu'ils ont imprimée en faveur du cardinal de Retz contre la dernière assemblée du clergé, et principalement contre M. de Marca, archevêque de Toulouse, qui est un étrange compagnon et un dangereux garçon, en tant c{ue, pour faire fortune, il a par ci-devant joué divers personnages, et entre autres été un des malheureux commissaires qui envoyèrent à la mort feu M. de Thon, en votre ville, l'an 16i2.
A Cii. Spon. 10 juin 1057. — Il y a eu du bruit à la cour, entre la reine et le duc d'Anjou. Elle l'a menacé
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de lui faire donner le foueL et mrme Ta ronimandé; mais ni le gouverneur, qui est M. le maréchal du Plessis- Pz'aslin, ni le sous-gouverneur n'ont osé l'entreprendre, dont il a été averti, et a dit à la reine qu'ils ont bien fait de n'accepter point cette commission; qu'il n'est plus en âge d'avoir le fouet, et que quiconque l'entreprendra est assuré que lui-même lui donnera de sa propre épée au travers du corps. La reine, fâchée de cela, a crié et a dit qu'elle ne voulait plus demeurer à la cour, mais revenir à Paris, etc. Le Mazarin s'est chargé de faire cet accord : la reine a commencé, sur les plaintes de ses filles d'honneur, lesquelles lui ont dit que quand M. le duc d'Anjou les rencontrait il voulait leur lever la cotte et usait envers elles de termes étranges et lascifs.
A Belin fils. 30 juin IGjT. — Le roi et la cour sont toujours à la Fère, et notre armée devant Montmédy, que le prince de Condé a tâché de secourir et n'a osé, se voyant empêché par le maréchal de Turenne; de sorte que, sans un effort des Espagnols, qui pourront bien être repoussés s'ils l'entreprennent, nous pourrons avoir la place dans quinze jours.
j\L le maréchal de Grammont et M. de Lionne ne sont pas encore partis pour aller à Francfort, où se doivent trouver les électeurs pour faire un nouvel empereur; j'apprends aussi que le jour de l'assemblée des dits docteurs est différé et remis pour quelque temps. La paix des Hollandais est faite avec nous par la sage entremise de M. le président de Thou, qui est à la Haye notre ambassadeur. On tient ici le pape bien malade, par suite cVune extrême faiblesse des reins et de la vessie et de tous les viscères. On dit que M. le cardinal Antoine se dispose pour s'en aller à Rome, en raison de la mort imminente du pape. Deux cardinaux y sont morts depuis peu, savoir, Rapaccioli et Bichi : ce dernier était l'homme du Mazarin à Rome.
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J'apprends qu'il conrl ici quelques écrits et libelles pour le cardinal de Retz contre M. de Marca, archevêque de Toulouse...
A Cii, Spon. 13 juillet 1057. — On ne voit ici plus de gueux dans la rue ni autres mendiants que des moines, dont le nombre est fort grand. On a fait un hôpital général, où l'on a renfermé tout ce que l'on a pu attraper de ces pauvres gueusants, au bout des deux faubourgs de Saint-Marceau et de Saint-Victor. Paris en est plus beau de la moitié; les riches y donnent volontiers quelque chose.
M. le chancelier a dit, en plein conseil, que les Espagnols s'étaient retirés à cause que le roi avait envoyé des troupes dedans Ardres. qui y étaient heureusement entrées, en suite de quoi les Espagnols n'ont pas de quoi empêcher que nous ne prenions cette année Montniédy, et qu'ils ne peuvent faire aucun siège contre nous qui soit d'importance. Le prétendu siège d'Ardres était une finesse espagnole; ils avaient dessein sur Calais qu'ils ont pensé surprendre, mais ils en ont été généreusement repoussés. Calais eût été en plus grand danger si les Espagnols eussent attaqué par mer, en même temps que les autres attaquaient par terre, mais les vaisseaux arrivèrent trop tard de deux heures. On faisait autrefois la guerre en lion, maintenant on la fait en renard.
Le libraire nommé Desprez et l'imprimeur nommé Langlois l'aîné, qui imprimaient les lettres pour le Port- Royal, ont été découverts et sont prisonniers dans la Bastille. Les loyolistes, hominum gcnus nequissimum, se vantent qu'ils les feront envoyer aux galères; c'est un compagnon imprimeur qui les a découverts pour quelque argent qu'il a eu de la Société.
Nous avons perdu près de 4000 hommes devant Mont, médy; il y a plusieurs officiers de tués; cela est capable de faire riche le Mazarin, s'il ne l'était déjà d'ailleurs.
224 LA FHA.NCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [l6o7]
Nous sommes ici en i)rocès avec nos chirurgiens-barbiers, qui ont voulu faire une union avec les chirurgiens de Saint-Cùnie, nos anciens ennemis; ces marchands de fjommade étaient des misérables coquins presque tous arracheurs de dents et fort ignorants, qui ont attiré les chirurgiens-barbiers à leur cordelle, en les faisant participants de leurs maisons et de leurs prétendus privilèges, et entre autres d'avoir dans leur salle en leurs examens une longue robe noire et un bonnet carré, et en ce cas-là ils nous demandent que nous assistions à leurs actes, j'entends notre doyen, qui y va accompagné de deux docteurs, qu'il choisit à son Qré parmi les compagnons sûrs. Ils parlent des degrés de bacheliers et de licences et autres telles cérémonies et vanités tout à fait indécentes à de tels laquais bottés. La cause s'en plaidera pendant un mois, et je crois que les desseins audacieux de cette superbe racaille seront bridés et réglés, et, en attendant, notre doyen n'assiste à aucun de leurs actes. Les chirurgiens de Saint-Côme ne sont-ils pas plaisants? Ils ont une permission du roi d'environ 300 ans, dans laquelle il leur est fait licence, de s'assembler; ils prétendent, se disent-ils, de ce mot de licence, qu'il leur est permis de faire des licenciés en chirurgie, ce qu'ils n'ont pourtant jamais entrepris par ci-devant; si on leur cédait sur ce point, ils auraient aussitôt des prétentions au doctorat et nous feraient des docteurs pas latins qui ne sauraient ni lire ni écrire. Nous ne prétendons pas empêcher qu'il y ait à Saint-Côme des chirurgiens, ni que les autres s'unissent avec eux, mais seulement nous voulons avoir une compagnie de chirurgiens-barbiers comme nous avons eu jusqu'ici, laquelle relève de notre Faculté, qui prête tous les ans serment de fidélité dans nos écoles, entre les mains de noire doyen en grande assemblée de la Faculté, et nous paie tous les ans une certaine somme de redevance dans les droits que nous avons sur leurs actes. Mais nous ne voulons ni robes, ni bonnets, ni licences, ni tels autres
[les?] n'ATRÈS LA COnnEST'OXDANCE DE GUI PATI.N ■ 22o
abus, ils sont déjà assez glorieux et assez sols sans se fournir de tel apparat.
A Cii. Si'ON. 10 août 16o7. — Les coureurs du prince de Condé ne cessent de courir vers Paris, et d'attraper toujours quelqu'un, comme ils ont par ci-devant fait à M. Girardin. Ils cmmrneut prisonniers ceux qu'ils prennent au Catelet ou à Rocroy.
Martin, qui est un des lieutenants du prince de Condé, a surpris en Lorraine une petite ville nommée Dieuzc, où se tenait la gabelle de Lorraine et où Tou vendait le sel du pays.
Il y avait ici des laquais qui voulaient recommencer à porter des épées, mais ils en ont été mauvais marchands : ils en ont eu le fouet par les carrefours; et même on saisit tous ceux qui portent ici des épées.
On attend d'heure à autre la lettre de cachet du roi, pour faire chanter le Te D(2U)u à Xotrc-Danie, touchant la prise de IMontniédy.
A Cii. Si'oN. 19 septembre 1057. — Le 4 de ce mois est parti de Paris, M. Servien, surintendant des finances, avec grand train, pour aller à Metz, où le roi se doit rendre. Ou croit que, comme il est fort habile homme dans les négociations, qu'il sera envoyé à Francfort pour l'élection de l'empereur.
Le roi arrivera demain à Metz et la reine y demeurera; mais le roi, avec le Mazarin, ira à Brisach et à Philipsbourg. Des sept électeurs nous avons les cinq voix, et le roi de Hongrie ne sera pas empereur; l'archiduc Léopold n'est pas assez riche pour l'être. Mais si l'on ôte cette plume aux ailes de la maison d'Autriche, qui sera donc l'empereur? Sera-ce le iJaimrois? le Soxon? ou noire cardinal lui-même'.'' Je voudrais Tavoir vu empereur, entouré de janissaires à la romaine, sur le trône irnpèriaL Lui etCromwellet le généi-d des Jésuites seraient trois beaux personnages pour représenter
LA FRANCE AU MILIEU UU XVU" SIl'.CLE. lO
226 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIie SIECLE [lôBl]
rétat tyranniquc du misérable temps auquel Dieu nous a réservés.
Pour notre roi, je ne pense pas qu'il voulût s'arrêter à si peu de chose; l'empire d'Allemagne est au-dessous de sa grandeur, et 25 000 écus de rente ne sont rien au plus puissant roi de l'Europe, et néanmoins cette qualité d'empereur ne vaut que cela par an à celui qui la possède. Je les laisse là et les abandonne de bon cœur pour répondre à votre chère lettre.
Le partisan Girardin, qui avait été enlevé par les coureurs de M. le Prince, avait été fort malade à Anvers; il avait, après être guéri, fait son accord et était dans le chemin de s'en revenir. Accablé d'un autre mal qui lui est survenu, il est mort dans Matines. Yoilh un homme bien malheureux pour un partisan qui laisse onze enfants, s'il n'a de l'argent caché.
A Cii. Spox. 5 octobre 1657. — On pendit hier, à la porte de Paris, un homme de soixante ans, qui était un des exempts de la prévôté de l'île, nommé Brète. C'était un méchant larron; il avait un sien neveu tabletier et remetteur de dents d'ivoire, qui, sachant que son oncle était condamné, se pendit en sa chambre et s'étrangla ; il a été traîné à la voirie.
M. Chemeraud de Barbezières, cjui avait pris Girardin (lequel depuis est mort à Anvers), a été pris prisonnier et emmené à la Bastille, où depuis le lieutenant criminel a été instruire son procès. Aujourd'hui au matin il a été mené dans le grand Chàtelet, d'où l'on croit qu'il ne sortira qu'en belle compagnie, et qu'il aura la tète coupée, si le prince de Coudé ne s'en mêle et qu'il ait assez de crédit pour cela.
Les peuples de Flandre sont en grande consternation, voyant les courses de nos gens et nos petites conquêtes, sans qu'ils puissent y résister, ni que les Espagnols les en puissent garantir. Cela porte les Étals du pays à penser à une neutralité, laquelle causera bien
[l6o7] D*APRÈS LA CORHESl'ONDAXCE DÉ GUI PATLN 227
du bruit dans le pays avant ({i\"i\s puissent l'obtenir du roi (rEspagne.
Ce matin Chemeraud de Barbezières a été condamné d'avoir la tête coupée à la Grève : c'est celui qui avait pris Girardin, qui depuis fut pris près de Cambrai. Il a été jugé prévôtalement, par ordre de la cour, en vertu des lettres patentes munies du grand sceau, pour un libelle qu'on lui a trouvé dans sa pochette, qu'il avait écrit de sa propre main contre le roi, la reine et le gouvernement présent. Il a été exécuté ce soir, et a reçu un coup du bourreau qui ne l'a qu'abattu; mais le valet aussitôt lui a haché la tète de plusieurs coups. On me vient de dire que tout le monde criait au bourreau.
Le partisan Girardin est mort, comme je vous ai mandé, non pas dans Malines, mais dans la ville d'Anvers; ils laisse dix enfants vivants : punition divine! dit llomenas. Je voudrais que tous les partisans fussent morts comme celui-là, et que la race en fût éteinte.
Vraiment vous me l'avez baillée belle. Voilà que je reçois votre propre lettre de la propre main de W^" Spon , laquelle, après avoir vu un peu mon étude, mais avec une chandelle, m'a parlé de cette bonne femme, laquelle me connaissait comme si elle m'avait nourri. Cela m'a tout à l'heure mis en soupçon, ce qu'ayant reconnu, elle est si bonne qu'elle a voulu tout à l'heure me mettre hors de peine, et m'a avoué la vérité. Mon Dieu, que c'est une digne femme! Ah! que vous êtes heureux d'en avoir une si bonne, si parfaite et de si belle humeur! La mienne a bien plusieurs qualités fort bonnes; mais elle est quelquefois chagrine et cruelle aux valets et servantes, qui sont des qualités desquelles je ne tiens rien; mais elle les a par droit de famille. Feu sa mère, qui a vécu quatre-vingt-quatre ans, était de la même humeur. Vous avez été plus heureux que beaucoup d'autres, c'est que Dieu s'est mêlé de vos affaires : une femme sage est un don de Dieu. Nous assiégerons Dunkerque par terre comme les Hollandais par mer.
228 LA FHAXCE AU MILIEU DU XVlI'' SIECLE [iGo"]
Nous avons ici un nouveau procureur du roi au Chàtelet, nommé M. de Riant de Villerai, qui par ci-devant était conseiller en la première des enquêtes.... Cette charge de procureur du roi au Chàtelet vaut plus de 20 000 livres de rente : aussi lui coùte-t-elle plus de cent mille écus.
On a porté le testament de M. Girardin, dans lequel il donne à THôpital général six mille livres, et fait aussi quelques restitutions à quelques veuves, entre autres à celle de M. Manis qu'il avait aidé à ruiner.
A Cn. Si'ON. IG octobre 16o7. — Cent archers sont sortis de Paris pour aller quérir des prisonniers qui sont à dix lieues d'ici, qui étaient des coureurs de Rocroy, que Ton a attrapés en chemin, et qui sont en danger d'être participants de la mauvaise fortune de Barbezières Chemeraud.
Enfin notre armée a pris Mardick que nous faisons fortifier, et Bourbourg pareillement. Le roi est encore à Metz. Les officiers qui avaient fini et achevé leur quartier à la fin de septembre ont été la plupart maltraités du côté de Verdun, caries uns ont été tués et les autres ont été pris prisonniers.
La !Miltière' avait fait un livre contre vos ministres; mais les jésuites sont venus et en empêchent l'impression, par le moyen de l'autorité du roi qu'ils y ont employée. Voyez la cabale de ces gens-là, car il est malaisé dédire quel intérêt ces gens-là prennent à tout ce qui se passe dans l'État, et néanmoins ils se mêlent de tout, et même y réussissent au nom du Seigneur, tant le monde est embabouiné de leurs sornettes.
Le roi est encore à Metz, oi^i le IMtizarin a eu de griéves et rudes douleurs néphrétiques. J'ai ]jeur qu"à la lui il n'ait la pierre et qu'il ne le faille tailler, après quil cn aura tant fait tailler d'autres.
1. Théophile Brachot, siour de La Millelière (IJ'JG-IGG:)). Cf. Fiance protestante, t. V!. p. 4y(j.
[iGoi] d'ai'Kès la coruespondance de GLI TATIN 229
Néanmoins pour dix qui en pourraient pleurer, je pense que cent mille en pourraient rire, voyant la fin de la fortune de cette homme, laquelle a été si constante en lui, et si fantasque en tant d'autres.
A Cii. Spon. C novembre iGo7. — Le Mazarin est toujours malade; sa pierre lui est tombée du rein dans la vessie, mais il ne l'a pas encore vidée, et il est fort fâcheux et fort chagrin à ses médecins, qui sont Valot et Esprit. M. Seguin, médecin de la reine, n'est point à la cour; elle lui a donné trois mois de terme pour aller en Poitou y visiter et réformer une abbaye qu'elle lui a donnée et qu'il a obtenue depuis deux ans pour prix de sa discrétion.
Les nouvelles d'aujourd'hui portent que le roi passera les fêtes de la Toussaint à Metz, et même peut-être la Saint-Martin, à cause de la maladie persistante du cardinal I\Ia:arin.
On fit un nouveau contnMeur des finances, savoir M. Le Tellier, il n'y a qu'un mois, lequel auparavant était intendant; mais il ne l'a guère gardée; on lui a ôté ladite charge et a été donnée à M. Breteuil-Tonnellier, maître des requêtes, et à M. Derval, qui tous deux en ont donné de bon argent, et plus grande somme que n'avait fait M. Le Tellier.
Feu M. de Chàtillon, qui fut tué durant le siège de Paris, à l'attaque de Chaienton, laissa sa femme grosse. C'était son fils, qui est mort depuis trois jours à quinze lieues d'ici, si bien que voilà la race éteinte desChàtillons par cinq chefs depuis lo72, lorsque l'amiral de Chàtillon fut tué cruellement et proditoirement avec plusieurs autres, le 2i août, fête de la Saint-Barthéleniy.
Comme nous étions hier assemblés en notre compagnie pour proroger le doyen et choisir les professeurs, un ancien chirurgien, député de tout le troupeau, nous vint demander la paix, au nom de Dieu la paix, et qu'ils no voulaient point plaider contre nous; et, après nous
230 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [jGy-]
avoir lait force soumissions, il sortit; sur quoi fut délibéré et conclus que quelques députés s'assembleraient jeudi prochain chez le doyen qui entendraient leurs propositions. Je suis un des neuf députés. Nous verrons et ouïrons les plaintes et les soumissions de ces laquais bottés et de ces corps glorieux qui ne seront de longtemps canonisés.
A Ch. Spon. 23 novembre i657. — Comme le roi était prêt de faire un voyage à Fontainebleau, pour y aller voir la reine de Suéde, il en est venu une nouvelle qui l'en a empêché, c'est qu'elle a fait poignarder son premier écuyer, qui était un Italien, par un autre Italien, pour des fourberies et des impostures, et pour des lettres falsifiées que cet écuyer lui avait fait voir, dont elle a été tant plus irritée qu'elle a reconnu que même son honneur y était engagé : ce sont des jeux de princes. Celui qui a tué s'appelle Sentinelli, et celui qui a été tué s'appelle Monaldeschi. Dès qu'il fut mort, elle fit porter le corps de ce pauvre malheureux au couvent des Mathurins, oîi il fut enseveli et enterré. On dit qu'elle était elle-même dans la galerie près de la chambre lorsqu'il fut poignardé. Cette action est fort tragique : aussi paraît-elle fort noire et fort vilaine de deçà. Ce pauvre misérable avait apparemment quelque dessein, ou se doutait de quelque chose, car il avait une cotte de mailles, à cause de quoi celui qui eut charge de le tuer n'en put venir à bout; de quoi la reine de Suède avertie, cjui était là tout proche, répondit qu'il fallait le prendre par la gorge, ce qui fut aussitôt exécuté. On dit qu'elle a écrit au roi que c'est ainsi que les princes doivent punir et traiter leurs officiers, lorsqu'ils viennent à tromper leurs maîtres et à manquer envers eux de respect et de fidélité. Néanmoins je ne vois ici personne qui n'interprète et ne prenne cette action en mauvaise part, et qui n'en tire quelcjue méchant augure.
[i()57] d'après la correspondance de gui patin 231
Ceux d'Amiens ont depuis peu fait un collège à votre imitation... Tous ceux de Rouen sont aussi fort animés contre les apothicaires, et ont introduit la médecine familière dans les maisons, de casse, séné, manne, rhubarbe et sirop de roses pâles ou de Heurs de pêcher; et, depuis trois semaines, il est arrivé un grand malheur qui a fort scandalisé sur les drogues des boutiques. C'est que la femme d'un apothicaire, au lieu de donner une fiole d'eau anisée pour un malade, en donna une d'eau-forte, de laquelle mourut le malade le lendemain, presque enragé, qui était un riche marchand de Rouen. Toute la ville en a été émue, et a eu horreur de cet incident. Le corps a été ouvert en présence des médecins, qui ont fait leur rapport, et qui se sont joints au procès que la veuve a fait à ce pharmacien. Toute la ville crie qu'il ne faut plus rien prendre dans les boutiques, et qu'il faut que chacun fasse à la maison ses remèdes comme l'on fait à Paris. Ne voilà pas un étrange événement, bien tragique pour le malade, et bien dangereux pour les cuisiniers et partisans d'Arabie! Il est vrai que « Le médecin charitable », lorsqu'il ne coûtait qu'une pièce de trois blancs, a fait un grand miracle h Paris, et a délivré bien du monde de la tyrannie de ces gens-là, laquelle était inouïe et insupportable.
On dit que la reine de Suède, par ordre de la cour, a envoyé hors d'auprès de soi celui qui a poignardé, nommé Sentinelli, et les quatre autres qui lui ont aidé, qu'elle n'a point fait tuer cet homme pour aucune chose qu'il eût dite ou faite contre son honneur, mais plutôt qu'elle a découvert qu'il la trahissait, et qu'il servait d'espion au Mazarin près d'elle. D'autres disent que c'est un mystère de cabinet, et nn secret princier, qui ne se saura jamais bien : peut-être que non. D'autres disent encore que c'est qu'il la trompait en plusieurs façons, en quoi il avait grand tort, vu qu'il avait eu une grande part en ses bonnes grâces, et qu'elle se résolut à s'en défaire, ayant reçu une lettre du roi de
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Suède, et ayant appris qu'il voulait la quitter et retourner en Italie.
Jeudi prochain nous avons une thèse touchant le thé, dédiée à M. le Chancelier, qui a promis d"y venir : le poitrait dudit seigneur y sera, qui a coûté trente pistoles à graver, chez Nanteuil, qui est un des plus excellents chalcographes, qui est le fils d'un chirurgien des plus employés de Paris, nommé P. Cressé.
A Cii. Spox. 18 décembre 1637. — Tout le monde ne parle ici que de M. le Prince et de sa maladie. Quelqu'un a dit au palais que c'était dommage que ce prince ne mourût de regret, afin que le Mazarin en mourût de joie; mais je ne crois point cela, vu que ce prince lui sert de prétexte.
La reine de Suède est fort méprisée à Fontainebleau et partout là alentour, à cause de ce pauvre Monaldeschi que trois hommes furent une demi-heure à poignarder, tandis qu'il criait et beuglait effroyablement. On dit que, s'il eût eu une épée ou un poignard, ils n'en fussent jamais venus à bout; et néanmoins il n'a pas laissé d'avoir fort cruellement vingt-sept coups de poignard, qui sont cinq plus que n'en eut Jules César a.u milieu du Sénat. C'est toujours bille pareille à gens de même pays.
M. deMondejou, gouverneur d'Arras, avait une femme riche, laquelle s'est fait séparer de biens d'avec lui, et s'est mise en protection du parlement avec un bon arrêt, dont elle est garnie, et nonobstant tout cela, 200 chevaux, par commandement du Mazarin, ont ici enlevé cette pauvre femme laquelle était dans son lit, et, demihabillée, l'ont mise dans un carrosse et l'ont emmenée à son mari à Arras. Ce sont là délires d'un siècle mourant auxquels Dieu nous a réservés. Je rougis de honte de voir tant de malheurs et tant de scélératesses.
La comtesse de Soissons, autrement la Mancini, princesse, nièce de Son Éminence, par ci-devant « la
[Kj:;-] l)"Al'Ii!':S la COliUESl'ONnANCE DE on l'ATlN 2:53
Bécasse », est fort grosse. Elle ne sort point; mais le roi la va voir et joue avec elle jusqu'à onze heures du soir. On dit que son mari, fils du défunt princcThomas, s'en va être le favori du roi, et que le Mazarin le porto là.
A Cii. Si'uN. 28 décembre l(JiJ7. — Le roi a été ce matin au parlement, y faire vérifier une déclaration contre les jansénistes, pour les deux bulles des deux derniers papes.
Elle a été vérilii-e avec trois restrictions, lesquelles embarrassent fort les jésuites. M. Talon, premier avocat général, y a fortement harangué pour les droits du roi, de sorte que messieurs les loyolites, le nonce du pape et les évèques qui se sont ici trouvés, sont fort malcontents de cette harangue, que tous les honnêtes gens louent et exaltent fort. M. Talon ne craint point tous ces gens-là.
Un laquais, par mégarde, a mis le feu dans une tour pleine de poudre à Bordeaux, qui a renversé la moitié de l'hôtel de ville et la moitié du collège des jésuites, et qui a tué plus de 300 pei'sonncs.
On imprime les « Mémoires de M. de Castelnau de Maunissière » en deux volumes in-folio. Il avait jadis été ambassadeur en Angleterre, vers le roi Elisabeth, du temps de Charles IX. (M. du Plessis-Mornay disait qu'il fallait dire ainsi, et dire « la reine Jaquette », vu que cette princesse méritait le haut-de-chausse.)
La mort de M. votre fils l'aîné m'a touché très sensiblement; j'en ai très grand regret à cause de vous et de M""^ Spon, et même à cause de lui. Peut-être que quelque jour j'eusse eu l'honneur de l'embrasser et de le tenir céans, si votre dessein eût été de le meltre à la médecine. Je sais bien que l'on peut dire de lui, cito raptus est ne malitia inntarct intellectum. Mais ce n'est pas assez; ceux qui ont perdu ce qu'ils aiment tendrement ne le recouvrent point par là, joint que quodam modo morilur ille qui aniitiit suos. Je prie le Dieu des gens de bien qu'il vous console et vous dédommage de cette
234 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIO SIÈCLE [itjol]
signalée perte, et qu'il envoie à ^I"' Spon un bon et heureux accouchement de quelque beau garçon qui soit plus fort que le défunt, que je soupçonne avoir été délicat et avoir eu de mauvais poumons, puisqu'il est mort de la sorte en si peu de temps. S'il n'y avait que 25 lieues d'ici à Lyon, j'irais dire la « Vie de sainte Marguerite » pour M"*^ Spon, et prendre ma part du gâteau de baptême de cet enfant qui viendra, de la naissance duquel je tâcherais de me réjouir avec vous, pour vous consoler de la perte de l'autre; mais cela ne se pouvant faire, il faut attendre quelque autre commodité par laquelle nous puissions nous embrasser.
A Ch. Spon. 18 janvier 1658. — Il y avait ici, auprès du roi, un jeune seigneur, nommé JMarsillac, fils de M. de La Rochefoucauld de Poitou, que le roi voyait de fort bon œil, et qu'il appelait quelquefois son petit favori. Le Mazarin est entré en soupçon et l'a fait envoyer en Poitou. Un des neveux du Mazarin, nommé Mancini, écolier aux jésuites, y fut blessé à la tête le jour de Noël : il en a été trépané, et est en grand danger. Le Mazarin en est fort aflligé. C'étaient quatre écoliers des jésuites qui le bernaient, dont deux le laissèrent choir exprès, afin qu'il fût blessé. Ce petit est le troisième frère, le second est à la cour. Le premier est celui qui mourut à Saint-Denis, l'an 16o2, d'un coup de mousquet qu'il reçut à la jjorte Saint-Antoine.
.Je prends part à votre joie de la naissance d'une si l^elle fille et de l'heureuse délivrance de Mademoiselle votre femme; je m'en vais en boire à leurs santés et à la vôtre pareillement en bonne compagnie, avec du vin d'Aï, dont un financier m'a donné un quartaut.
M. de Longueville est parti d'ici pour s'en aller à Rouen y faire vérifier l'édit de la révocation des nobles depuis l'an 1610, dont on croit qu'il y aura bien du bruit dans la province, d'autant que les autres nobles qui auront acheté des lettres de noblesse sous les autres rois précédents, savoir ; Henri IV, Henri III, Charles IX,
230 LA KHANCE AU MILIEU DU XVIU' SIÈCLE [iCos]
Henri II et Franeois V", pourront aussi bien par après être révoqu«^s pour la décharge de la province, laquelle est merveilleusement chargée de tailles encore plus que les autres, et fort pleine de tels nobles, qui n'en ont acheté les lettres que pour s'exempter desdites tailles.
Le petit Mancini, neveu de Son Éminence, est mort de ses convulsions avec sa tète cassée, le 5 janvier à six heures du soir. Le trépan n'a de rien servi, et on n'en a rien tiré. Le INIazarin en a gourmande Valot et le chirurgien qui l'a appliqué. On dit que le Mazarin est tout épouvanté de cette mort; cela fit résoudre le roi avec Son Éminence d'aller crier : « Le roi boit! » au bois de Vincennes, pour consoler ce grand génie d'une perte si sensible. Le Mazarin avait envie de l'aire venir un chapeau de cardinal pour ce petit neveu de Rome, et il avait envie de lui donner des abbayes pour un million de revenu. Ce qu'un petit Italien eût dévoré tout seul pourra servir à dix Français, tant bons que mauvais; on dit même qu'il le destinait à être sou successeur au ministère, mais la corde est rompue. Les Italiens viennent ici gueux et maigres pour s'engraisser.
Les députés du Parlement continuent de s'assembler trois fois la semaine, afin de réformer beaucoup d'abus qui se sont glissés dans le palais : cela ira au détriment des conseillers de la grand'chambre, de leurs clercs qui se font appeler leurs secrétaires, des greffiers qui sont de grands larrons et des procureurs qui ne valent guère mieux.
Le pape est fort en colère contre le cardinal Mazarin de ce qu'il a empêché qu'on ne fasse la paix générale; il a dit au cardinal Antoine qu'il veut qu'il opte du grand camerlingat ou de la charge de grand aumônier de France... Quoi qu'il en soit, les cardinaux prétendent être dispensés par leur saint père de tenir et de posséder plusieurs bénéfices, pourvu qu'ils soient bons et gras, tels que sont abbayes, évôchés et archevêchés. Le cardinal de Joyeuse en avait ainsi plusieurs : il était arche-
[iCos] d'après la correspondance de gui patin 237
vèque de Toulouse, de Rouen, etc. Et comme un jour un moine eut prêché en sa présence contre ceux qui {possédaient plusieurs bénéfices, le cardinal l'alla trouver en sa chambre et lui dit : « Si c'est pour moi que vous avez prêché contre la pluralité des bénéfices, je vous avertis que j'en ai dispense du pape, d Le moine lui repartit sur-le-champ : « A bien l'aire il ne Tant point de dispense. » Voilà un cardinal bien payé d'un moine.
Le pape a refusé les bulles de l'évoque de Fréjus, Ondcdey, et n'a pas voulu donner la dispense requise à la sœur du Mazarin pour, de simple religieuse qu'elle est en Italie, venir en France, y être abbesse de Poissy en la place du cardinal de Retz.
Le 10 de ce mois au matin a été rendu au Parlement un arrêt de la cour fort solennel, parties ouïes, à la requête des six corps des marchands, par lequel la loterie a été abattue et renversée.
A Cii. Spon. 5 février 1058. — M. Gramoisy, qui est le roi de la rue Saint-Jacques parmi les libraires, a fait banqueroute pour plus de 300 000 livres. Cette nouvelle me surprend si merveilleusement et m'étonne si fort ([ue je ne sais plus à qui me fier de ces marchands négociants. Je ne sais pas comment cela peut être arrivé; mais je ne doute pas que cethomme, qui a tant imprimé de livres par le conseil des jésuites, n'ait des magasins tout pleins de méchante marchandise et dont le débit n'a rien valu. Voilà un grand malheur sur la librairie, et néanmoins je ne pense pas que les carabins du père Ignace s'en mettent fort en peine, car ces gens-là, quelque crédit en argent qu'ils aient, ne sont bons que pour eux, et pratiquent finement le vieux proverbe : primo milii, secundo Michaud. Tous nos libraires de la rue Saint-Jacques sont ici fort morfondus ; mais voilà un coup qui les mortifiera encore bien autrement et qui diminuera bien fort le peu de crédit qu'ils avaient. Le Mazarin a fait disgracier un premier valet de chambre,
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nommé Chamarante, qui avait quelque part aux secrètes inclinations que le roi a eues pour une des fîUes de la reine, laquelle est fort belle, nommée M"« d'Argencourt, fille du gouverneur de Narbonne. Le jésuite, confesseur du roi, lui a remontré que ces débauches des princes avaient provoqué l'ire de Dieu et que leurs États en avaient été ruinés.
Il est arrivé de Lyon un courrier à la cour qui a apporté certaines nouvelles de la mort de M. de Candale. Si cette nouvelle est vraie, voilà un tyran mort, et une grande maison ruinée, éteinte et fondue. Voilà ce que le vieux d'Espernon a gagné à ruiner la France pour bâtir sa fortune et agrandir sa maison dans les bonnes grâces de Henri III. Son grand-père a été un grand tyran, et néanmoins toujours aux bonnes grâces des jésuites. Son fds, qui est le duc d'Espernon d'aujourd'hui, a causé des désordres horribles dans la Guyenne, et vit avec beaucoup de désordre dans sa maison, où, tandis que sa femme ne lui est de rien, il entretient devant elle deux sœurs et leur tante, avec autant d'impudence que d'impunité. Son lils, qui mourut à Lyon le dimanche 27 de janvier à sept heures du soir, était le meilleur des trois, ou au moins le moins méchant ; mais il était encore jeune, et peut-être que Dieu, ayant pitié de son àme, l'a retiré plus tôt de ce monde, de peur qu'il n'y emi)iràt, comme font la plupart des autres. Vous savez mieux que moi l'Écriture sainte; je ne lairai point de la citer puisque je suis en train de théologiser : Cito raplus est ne malitia. mularet intellectum. Néanmoins il fit malheureusement massacrer, il y a deux ans, le pauvre chevalier de Maurevers dont le sang a crié vengeance au ciel.
A Cii. Spon. 20 février 1658. — Le pape et le Mazarin s'enLredemandent et s'entrerefusent plusieurs choses, i[ à cause desquelles ils pourront bien à la fin rompre ensemble.
[]Go8] IJ AI'HÈS LA CORRESPOxVDANCE DE GUI PATIN 239
Les jésuites ont fait une réponse aux dix-huit lettres de Port-Royal, dans laquelle ils défendent leur morale prétendue. Les curés de Paris se sont assemblés et ont demandé justice et à la Sorbonne et au Parlement. Comme raffairc s'avançait, le roi, qui est tout bon, et qui veut que la paix soit partout, a envoyé quérir ces curés, et leur a fait défendre de poursuivre, et par là vous jugerez quel crédit ont ces bons pères, nonobstant quoi les curés ne laissent point de gronder et de poursuivre encore au Parlement. La reine de Suède est toujours à Fontainebleau, où elle passe fort mal son temps : elle voudrait bien venir ici pour y voir les bals et ballets et la foire Saint-Germain.
Le Mazarin a envoyé quérir les curés et leur a permis de poursuivre la censure des jésuites in foro ecclesiastico, mais non pas au Parlement, ce qu'ils lui ont promis : en vertu de quoi, ils poursuivent maintenant la censure en Sorbonne. Et pour ce qu'ils lui ont promis de ne rien poursuivre au Parlement, il leur a accordé une petite grâce pour M. Duhamel, curé de Saint- Médéric, que l'on voulait envoyer à Quimper-Corentin en Basse-Bretagne, qu'il ne bougera de chez son père en Gàtinois, qu'il ne se fera point tant suivre par les pauvres gens, qu'il ne fera plus d'aumônes, etc. On lui défend d'être homme de bien. 0 mores! o temporal
Nous avons ici la foire Saint-Germain, où il y a plusieurs boutiques de libraires fort bien garnies, et entre autres celle du sieur Dubuisson, qui est venu de iMontpellier aussi glorieux que jamais : c'est peut-être l'air du pays d'où il vient.
Le prince de Condé a obtenu dans la Flandre les meilleurs quartiers d'hiver pour ses troupes. Le Brabant lui a été accordé, où il a envoyé ses régiments, qui y ont fait tant d'insolences qu'enfin le pays et les paysans se sont soulevés contre eux, et ont pris les armes; mais ils nont pas été les plus forts. Nos gens s'en sont rendus les maîtres, et en ont bien tué. Si bien que tout
240 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII' SIÈCLE [iG.'iS]
le pays en est désolé, d'autant plus qu'ils y vivent à discrétion ou sans discrétion. Jugez si ces gens-là bénissent la guérison du pi-incede Condé, et s'ils enverront des présents à Guénaut pour lui avoir rendu quelque service en sa maladie.
Les curés continuent toujours contre les jésuites, et même au Parlement, (juoique le procureur général, M. Fouquet, le même qui est surintendant des finances, soit le bon et féal ami des carabins du père Ignace, et qu'il cache et retienne leur requête.
11 y a ici grand désordre \)0\\y les eaux. La rivière est tellement grossie que tout le monde a peur d'être submergé; elle est aussi grande que jamais, mais elle est vingt fois plus rapide qu'elle ne le fut en l'an IGol, en ce même mois de février. On ne voit passer sur la rivière que bois, paille, paillasses et lits, qui sont des marques qu'elle fait des ravages par où elle a passé en venant à Paris. 11 n'est pas jusqu'à la petite rivière de Bièvre, Bibara, vulgo rivière de Gentilly ou des Gobelins, qui n'ait fait rage dans le faubourg Saint-Marceau, où elle a bien noyé du monde et abattu des maisons. La Grève est si pleine d'eau , que l'on en n'approche que par bateau ; toutes les rues prochaines en regorgent.
A Belin fils. 27 février 1638. — Toutes nos assemblées se font en nos écoles, dans le grand bureau d'en haut, pour les affaires de notre faculté. Par l'autorité que nos statuts nous donnent, qui sont des édits de nos rois, confirmés au Parlement; mais il. n'y a que le doyen qui ait le droit de nous assembler : que s'il se présente quelque affaire pressante pour laquelle il ne veuille point assembler, tous les anciens n'y peuvent rien s'ils n'ont un arrêt de la cour qui, pour cette cause j^articulière, ne casse le statut. Avnjd. que nous eussions nos écoles, il y a trois cents ans, nos assemblées i)ubliques se faisaitmt aux Mathurins, et les particulières se faisaient chez
[l658] d'après la correspondance DE GUI PATIN 241
l'ancien; mais tout cela fait moins à votre fait. Quand je vous dis nos statuts, j'entends le roi et le Parlement, et cela de fort longtemps; car j'ai vu un titre dans notre grand coffre, où sont quantité de nos vieux papiers, qui porte : « Nouvelle confirmation des privilèges de la faculté de médecine de Paris de l'an 1132 ». Le doyen de la faculté est le maître des écoles; il a toutes les clefs, quatorze beaux registres, tous les autres papiers et tout l'argent, dont il rend compte exactement tous les ans : il est vindex disciplinœ et custos legum. Nos statuts l'appellent cnput Facultatis. Et comme vous ne faites qu'un petit collège, dont les lois ne sont appuyées ni du prince ni du Parlement, ne remuez rien, la chose n'en vaut pas la peine, ni le jeu la chandelle. Qu'ils fassent leurs assemblées oia ils voudront; allez-y si vous voulez. Si vous replaidiez ici j'aurais peur que la sentence qu'ils ont eue contre vous ne fût confirmée par arrêt, d'autant que les grands ne veulent pas d'assemblées particulières.
A Falconet. 1'^'" mars lGo8. — On a ici parlé delà mort de M. de Caudale avec quelque regret pour sa personne, mais non pas pour sa maison; car son père est aujourd'hui fort ha'i', comme l'héritier d'un favori de Henri III, qui se ruina lui-même et ébranla toute la France pour enrichir son mignon, qui a été un terrible compagnon. Tout Paris n'a parlé de celte mort qu'avec admiration et l'on n'a dit que du bien des médeciens qui l'ont traité. Pour le poison qui en était soupçonné, je n'en suis pas surpris : on en dit toujours autant à la mort des princes dont on fait souvent mystère et finesse. Les taches livides du cœur peuvent venir de la pourriture du sang dans le cœur et aux environs.
Pour le cardinal de la Valette, son frère, j'ai toujours cru qu'il fut empoisonné en Italie par ordre du cardinal de Ivichelieu, qui voulait ruiner celte maison. Un fin et rusé courtisan me le dit de ce temps-là. Ce cardinal était
LA FR.VNCi: AU MILIEU DU XVU"' SILCLE. 10
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un Jupiter massacreur qui faisait périr ses ennemis par le Ter et ses amis par le poison.
A Cii. Srox. 22 mars 1658. — La rivière est ici tellement accrue que l'on ne va que par bateaux dans la moitié de la ville. Elle a fait d'étranges ravages à Rouen.
M. de Bellebrunc, gouverneur de Hesdin, est ici mort en quatre jours entre les mains des médecins de la cour. Son gouvernement fut aussitôt donné au comte de Moret, jeune gentilhomme de fort bonne grâce et qui est fort dans les intérêts du Mazarin, moyennant 40 000 écus qu'il a donnés à la veuve pour récompense. Il est aussitôt parti pour en aller prendre possession; mais le lieutenant qui est dedans ne lui a pas voulu ouvrir les portes; il demande une grosse récompense, autrement qu'il sait bien ce qu'il y a à faire. L'Espagnol lui offre 100 000 écus s'il veut lui rendre la ville. Le comte de Moret est à Montreuil, à cinq lieues de Hesdin, où il attend le progrès de son affaire et les ordres de la cour. J'ai vu Guénaut par la ville, il n'est que pâle et défait.
Le 1*^'" de mars, entre minuit et une heure, une bonne partie du pont Marie, qui va dans l'île Notre-Dame, est chu dans la rivière avec environ cinquante personnes; quelques-uns pourtant en disent moins. Cela est arrivé tandis que le roi, la reine de Suède et la plupart de la cour étaient au bal et ballet chez M. de la Bazinière, trésorier de l'épargne. Ce sont deux arches dudit pont du côté de l'île qui se sont enfoncées, qui soutenaient •22 maisons, M de chaque côté, qui sont chues dans l'eau. Les débordements de l'eau ont faits d'étranges ravages à Compiègne, à la Fère, à Amiens et à notre pauvre ville de Beauvais, laquelle a pensé être submergée, et n'y a eu que trois rues qui n'ont pas été inondées; pareil malheur est arrivé à Troyes et en beaucoup d'autres endroits.
La révolte ou au moins la désobéissance du lieute-
[KioS] n'APHÈS LA CORRESl'0^•DA^'CE DE GUI PATIN 243
nant Hesdin continue. Il demande d'une part, et le maréchal d'Hocquincourt de l'autre, chacun 200 000 écus, L'Espagnol d'ailleurs demande aussi à traiter avec eux pour leur ville, et leur offre deux millions argent comptant.
La reine de Suède a tant fait qu'enfin elle s'est fait donner de l'argent par le Mazarin, et en récompense elle a promis de partir bientôt et de s'en aller en Avignon. Le chapitre de Notre-Dame de Paris a député le doyen de Notre-Dame et quelques chanoines pour aller trouver le cardinal Mazarin, sur quelque affaire qui les touchait; mais entre autres discours, il leur a dit que le cardinal de Retz était à Bruxelles déguisé, où il se fait appeler M. du Mesnil, où, sous ombre de travailler à la conversion du roi d'Angleterre, il traite avec les ennemis de l'État, le prince de Condé et les Espagnols, leur a dit, afin d'être cru, que cela est aussi vrai qu'il est vrai qu'il est chrétien, et, comme si cette première preuve n'était pas bien vraie, il a encore ajouté, et comme il n'y a qu'un Dieu. Pour moi je ne doute ni de l'un ni de l'autre, mais je doute fort que le cardinal soit à Bruxelles : le mémoire qu'on en a donné au Mazarin peut être faux.
Le pape est fort mal content du cardinal Mazarin, qui emploie l'argent de la France à faire venir les Turcs en Hongrie et à soutenir les ennemis de la religion catholique : tels sont Cromwell et le roi de Suède. Sur quoi l'on dit que le pape veut envoyer un bref aux évêques de France, pour les dispenser de payer de l'argent au Mazarin, puisqu'il l'emploie si mal à propos.
La reine de Suède, avant que de sortir de Paris, a voulu voir l'académie des beaux esprits, et y a honoré de sa présence une de leurs assemblées. Elle a témoigné avoir grand regret de quitter Paris, et a dit qu'elle s'étonnait que le roi avait eu envie de maltraiter une si belle ville, vu que le peuple y est si bon, et qu'il y a tant d'honnêtes gens et de savants. Elle est partie malcon-
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tente de la reine, ayant appris qu'elle avait dit que si la reine de Suède ne s'en allait, elle sortirait du Louvre. Elle lui a dit adieu avec quelque esprit de braverie, et a obtenu du Mazarin 200 000 livres.
La révolte du lieutenant et du major de Hesdin continue; on ne veut point leur accorder ce qu'ils demandent et eux en récompense menacent et épouvantent de deçà... On y a renvoyé, pour une seconde fois, un nommé Carlier, commis de M. Le Tellier, secrétaire d'État; mais on croit qu'il ne fera rien si l'on n'envoie à ce lieutenant, nommé La Rivière, les provisions du gouvernement de Hesdin.
A Falconet. 9 avril 1058. — Vous saurez pour nouvelle que, depuis neuf ou dix jours, les exempts s'étant transportés au couvent des Carmes à deux heures après minuit, à la requête du supérieur, ils en enlevèrent douze qu'ils amenèrent en carrosse au Fort l'Évéque. C'étaient des compagnons qui se moquaient de leur supérieur, qui faisaient grande chère là dedans en dépit du carême. On a trouvé dans une de leurs chambres 25 bonnes perdrix, des pâtés, des jambons et force bouteilles de vin. Voilà comment ces maîtres moines jeûnent le carême, tandis que les gens de bien mangent du riz et des pruneaux.
Il y avait ici des conseillers de Rouen qui étaient venus pour faire des remontrances sur ce que leur parlement n'avait point voulu vérifier des édits qui étaient trop à la charge de la province. Le roi ne les a pas voulu entendre, et lésa renvoyés et en a relégué six dudit parlement. Si bien que nous ne sommes pas au temps qu'il était permis de dire librement son avis pour le soulagement du public.
L'auteur du livre des Préadamites, nommé Isaac de la Peyrère, gascon, est ici de retour de Rome. 11 a fait imprimer un petit livre in-quarto, dans lequel il rend raison de son changement de religion (on appelle cela
[l6S8] d'après la CORI?ESI'Oi\DANCE de gui patin 241)
en termes d'école : abjurer son hérésie), et il a désavoué son livre des Préadamiles. J"ai vu ce dernier livre, mais il ne se vend pas bien. On dit que le pape lui a donné une petite abbaye, et que le Mazarin lui a encore promis quelque nouvelle faveur du ciel ou du purgatoire. Il est ici attendant cette grâce, aussi avidement que vous pouvez l'imaginer d'un gascon qui a peur de mourir de faim, et qui n'a changé de religion que pour faire fortune et meilleure chère aux dépens de qui il appartiendra.
A Cii. Spon. 9 avril 1638. — On fait ici des assemblées de ville, pour délibérer et trouver quelque moyen de remédier aux débordements de la rivière, en les détournant avant qu'elle entre dans Paris, soit en continuant le canal qui a été commencé à l'entour de la porte Saint-Antoine, et le conduisant i)ar les portes du Tenqde, de Saint-Martin, de Saint-Denis, de Montmartre, de Richelieu et de Saint-Honoré, jusqu'à la porte de la Conférence, un peu au-deçà [sic, en deçà] du cours de la Reine. D'autres disent qu'il faudrait faire un grand fossé devers Saint-Maur, qui passât au travers de la plaine de Saint-Denis, et se vînt décharger dans la Seine, entre Saint-Ouen et Saint-Denis, vu que c'est la rivière de Marne qui nous fournit tant d'eau, laquelle en reçoit de fort loin, presque même des montagnes de Lorraine. 11 n'y a encore rien d'arrêté, mais seulement il y a des députés nommés pour examiner une affaire de cette importance.
On est ici en grande impatience touchant Hesdin et ce qui en arrivera. M. d'Hocquincourt, qui est dedans, demande qu'on lui donne le gouvernement de Ham, avec la survivance pour son fils le chevalier, et outre cela grande somme d'argent. La Rivière et de Fargues, (jui sont deux beaux-frères, demandent les provisions du gouvernement de Hesdin pour eux deux, conjointement avec le droit de survivance pour celui qui restera
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des deux, et outre cela bien de l'argent, sinon qu'ils feront leur compte avec l'Espagnol, qui, à ce qu'on dit, leur a déjà envoyé 000 chariots dans ladite ville, chargés de munitions; et dans les faubourgs de Hesdin, pour les faire entrer dans la ville, 800 hommes, à qui on remettra la place, si le Mazarin ne leur envoie ce qu'ils demandent. Il y en a encore qui soupçonnent ici de la ruse et qui croient que tout ceci est une invention du Mazarin, pour nous donner de nouvelle besogne et nous susciter de nouvelles guerres, afin que nous ayons une raison apparente de refuser à Cronnvell le secours que nous lui avons promis le printem})S procliain pour lui faire prendre Dujikerquc; on croit qu'il ne fait cela que parla peur qu'il a d'être décardinalisé du pape, et même excommunié. Et plus grand malheur ne lui pourrait arriver; car quand un homme est excommunié, il ne peut s'élever plus haut. Ne serait-ce point un grand malheur pour un homme de sa sorte?
On a mis des billets par les carrefours de Paris, par lesquels on avertit tous les soldats qui voudront prendre parti, de s'en aller à Hesdin, et qu'ils y seront bien traités.
MM. le duc d'Anjou et prince de Conli ont été ce matin à la Chambre des comptes et à Cour des aides, y faire vérifier des édits bursaux, pour faire venir de l'argent aux coffres du roi, ou au moins de ceux (jui les gouvernent.
J'ai vu aujourd'hui le roi qui s'en allait à la chasse; c'est un beau prince, fort et robuste; il est grand et a bonne grâce : c'est dommage qu'il ne sait pas son métier, et qu'il n'est pas aussi grand homme d'État que Til)ère, ou Auguste, ou 'Vespasicn, qui me semble avoir été le meilleur des douze.
On vient de me dire que nous n'avons plus rien à espérer à Hesdin, et que les Espagnols en sont les maîtres, ce que je ne puis encore croire, vu que l'on a promis 300 000 livres aux deux beaux-frères.
[l658] d'aI'KÈS la correspondance de GUT I'ATIN 247
A Cil. Spon. 2G avril IGiJS. — M. de Rosières, gouverneur de Marsal, y est mort : c'est près de Metz, sur le chemin do Strasbourg. Dès avant qu'il fût mort, sa femme a pris serment de fidélité de toute la garnison, ce qui fait ici douter du reste, et qu'elle ne veuille faire dans Marsal ce que MM. de la Rivière et de Fargues ont fait à Hesdin, lesquels enfin ont traité avec le prince de Condé (et non pas avec l'Espagnol pour Hesdin) n'ayant pu s'accorder avec le ^Nlazarin, qui a perdu cette occasion par son avarice. Mais le traité qu'ils ont fait avec le prince de Condé n'est pas encore conclu, faute d'argent que l'on ne représente point comptant, de sorte que l'événement est encore douteux.
Il y a ici un prédicateur du Louvre qui y a prêché le carême, nommé le père Joseph de Morlaic, capucin, lequel en prêchant la passion de Jésus-Christ le vendredi saint devant le roi, en l'absence de la reine et de Mazarin, lui parla fort hardiment à propos de la vérité, et lui dit entre autres choses que son pauvre peuple n'en pouvait plus; qu'il y avait à la cour plusieurs étrangers qui tiraient le dernier sou de la France, et que tout cela se faisait sous ombre de faire la guerre pour le bien du royaume avec les ennemis de l'Église; il entend sans doute Cromwell et le roi de Suède. Le roi l'écouta fort attentivement, mais baissa la tète et les yeux quand il entendit parler de ces étrangers. On ne sait ce qui en arrivera; tout au pis aller un moine n'a rien à perdre; il n'y a pas plus loin en paradis de la Bastille que de son couvent. Tous les prêcheurs en devraient faire de même, voire davantage; mais la plupart sont retenus ou empêchés, soit par' l'argent, soit par la crainte. Et ainsi deviennent botes do l'évangile, les chiens ynuets ne pouvant aboyer. On n'a jamais manque de ces gens-là.
Les Augustins du grand couvent, qui est au bout du Pont-Neuf, ont eu tout fraîchement de grosses querelles les uns avec les autres. Le prieur a eu le crédit par ses plaintes d'en faire mettre deux dans la Bastille, les-
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quels, ayant été examinés, se sont si bien défendus et ont tellement chargé leur prieur, qu'il a été pris, mené dans la Conciergerie et mis dans la tour de Montgoméry, qui est celle dans laquelle fut enfermé Ravaillac. La reine et le Mazarin ont désiré que ce prieur fût incontinent mis en liberté, mais ils n'ont pu en venir à bout, les arrêts du conseil et les arrêts d'en haut n'ayant pu le tirer de là. Enfin il fut conclu que MM. le chancelier et Le Tellier, secrétaire d'État, iraient l'enlever de vive force avec six compagnies du régiment des gardes, ce que M. le chancelier ne voulut pas entreprendre, soit qu'il eût peur de l'enlèvement, ou qu'il eût peur de se mal mettre avec le Parlement. Enfin M. le président de Mesmes,qui était contre le prieur, ayant été mandé par M. le chancelier et ne voulant pas y aller lui-même, y envoya son fils, le maître des requêtes, et fut accordé que le prieur serait mis en liberté, à la charge que les deux Augustins qui sont dans la Bastille y seraient pareillement mis : ainsi le prieur des Augustins sortit hier de prison.
Le père Joseph de Morlaie, capucin, a été dire adieu au roi, qui ne lui a rien dit, sinon qu'il se recommandait bien fort à ses prières; il a été pareillement le dire au Mazarin, mais on ne sait pas ce c|u'il lui a dit.
Ceux de Nîmes ont repris les armes, d'autant qu'on ne veut pas leur tenir ce qu'on leur a promis.
]yime d'Aiguillon offre une sienne nièce au Mazarin pour son neveu Maxime, avec tout ce qu'elle a de bien, hormis une pension de 100 000 écus qu'elle retient; c'est qu'elle est mal contente de ses trois neveux et qu'elle tâche de se bien mettre avec le Mazarin, duquel elle a besoin. Ces trois neveux sont le duc de Richelieu qui a épousé une veuve, dont il n'a point d'enfants; le marquis de Richelieu qui a épousé la fille de M""^ de Beauvaiset en a des enfants, et l'abbé de Richelieu. (Je vois ici beaucoup de gens qui doutent du père et de la mère de ces trois frères, mais ils ont tort, il n'en faut
[i6o8] d'après la correspondance de gui patin 249
point, du tout douter.) Pour cette nièce, je ne sais qui elle est, car je n'ai jamais ouï parler que des trois garçons.
A Cii. Spon. 2i nicd 1658. — Depuis ma dernière du septième de mai le roi a toujours été à Amiens.
Les deux traîtres du cardinal de Retz sont prisonniers à Cologne.
Les jésuites sont ici assemblés en grand nombre et tiennent un chapitre national pour aviser aux affaires de leur feinte communauté et aux désordres de leur prétendu ordre. Ils avaient fait un livre de prétendue morale, touchant les cas de conscience, que la Sorbonne de présent examine, et en a déjà censuré huit diverses propositions, sans celles qui viendront : ils l'ont vendu et publié, et puis après l'ont supprimé. M. le chancelier leur en avait refusé le privilège et leur avait dit que ce livre ne devait pas être imprimé; ils n'ont pas voulu le croire. Le syndic de Sorbonne leur en avait pareillement refusé l'approbation, et néanmoins ils n'ont pas laissé de le mettre en lumière; l'auteur en est un de leurs pères, nommé le père Tiron, breton. Les députés de Sorbonne en sont aujourd'hui sur les articles de l'usure, qui seront aussi condamnés. Cette censure les fâche fort, et n'ont pu l'empêcher ni par le Mazarin, ni par leur père Annat, confesseur du roi, ni par M. le chancelier, qui jusqu'ici les a toujours protégés et défendus.
Le roi, la reine, le 31azarin et toute la cour sont sortis dAmiens à cause que tout y manquait et que la cherté y était si grande qu'il n'y avait plus moyen d'y vivre; il n'y avait plus même de foin ni d'avoine; la nourriture d'un cheval y coûtait cent sols par jour. Ils sont allés à Abbeville, et de là iront à Mon treuil, qui n'est qu'à cinq lieues de Hesdin.
Voici un beau commencement de campagne : tandis que nous marchandons Hesdin, et que l'on fait courir
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le bruit qu'il n'est pas tout à fait perdu pour nous, et que le roi est là alentour, le maréchal d'Aumont, gouverneur de Boulogne, était après pour surprendre Ostende, dans laquelle il avait une intelligence; mais elle s'est trouvée double, et, dans la ville prise, c'est le preneur qui fut pris. II y est entré avec l'intendant de justice, nommé M. Talon, et 300 hommes suivis de quelques vaisseaux, où il y avait plusieurs officiers et soldats du régiment des gardes, et plusieurs Anglais, qui tous ensemble ont été faits prisonniers. On dit qu'ils sont bien seize cents en tout, sans quelques Anglais qui ont été poignardés, ou qui sont péris : sur le nombre il n'y a encore rien de précis. M. d'Aumont a été mené prisonnier à Gand, etc. Voilà une grande mortification contre tant de belles espérances que nous avions.
11 court ici un libelle imprimé (il a par ci-devant couru manuscritj intitulé : « Remontrance au roi » dans lequel, à ce qu'on dit (il ne m'a pas encore été permis en effet de le voir, tant il est rare), il y a d'étranges vérités, et des choses effroyables contre le I\lazarln. Il faut que cela vienne de Flandre, ou d'Allemagne, ou de Hollande, car on ne peut pas avoir eu la hardiesse de l'imprimer ici, il y a trop de surveillants.
Le pape fait un livre de plaintes et de doléances, dans lequel il décharge sa conscience, et s'excuse vers la postérité de ce qu'en son pontificat il n'a pas pu venir à bout de faire faire la paix entre les deux couronnes; mais, quoi qu'on en dise, je tiens pour très certain que ceux de Rome, le pape, toute la papimanie, et tous les arcboutants de cette tyrannie ultramontaine, ne sont pas marris en leurs âmes que nos affaires soient entre les mains d'un cardinal, qui fait ici leurs affaires, et leur envoie encore force de nos pistoles tous les ans, sans que nous en recevions guère des leurs. Je crois que le pape ne se soucie guère de la paix générale, pourvu qu'il reçoive force argent à Rome de ses annales, etc.
Pour ce livre imprimé contre le Mazarin, intitulé
[iGoS] d'après la CORRESI'ONDANCli DE GUI l'ATI.N 2ol
« Remontrance au roi », plusieurs soupçonnent ici qu'il .vient de la part du cardinal de Retz, ce qui n'est pas sans grande apparence.
Le roi est à Calais avec son chei- ministre d'État. Notre armée est avancée, elle a passé la Lys, et est aujourd'liui vers Bergues-Saint-Vinocq.
A C». Si'ON. 18 juin 1038. — Depuis ma dernière, du 2't de mai, j'apprends que notre armée est à l'entour de Bergues. Les Espagnols demandent trois ranç-ons au maréchal d'Aumont : 1 " pour ce qu'il est maréchal de France; 2' pour ce qu'il est gouverneur du Boulonnois ; 3'^ pour être grand maltôtier.
Les paysans de Sologne se sont si fort attroupés, qu'ils sont aujourd'hui une armée de 7000 hommes. On avait donné commission, au vice-bailli de Chartres, de lever 100 ou 120 hommes, et d'aller ranger ces paysans révoltés; mais il n'est point assez fort, et s'est retiré dans le château de Sully, où ces mutinés le tiennent assiégé lui et ses archers, et en ont si bien bouché les passages qu'il ne lui peut venir ni provision ni secours sans leur permission. Voilà ce que portent les lettres d'Orléans écrites du 29 mai.
Les nouvelles de la cour portent que Dunkerque est assiégé par le roi, et que GOOO Anglais y ont été tout fraîchement débarqués et mis à terre. Le roi et Son Kminence sont au siège de Dunkerque, oîi ils couchent tous deux dans la tente, comme les autres.
Les révoltés de Sologne ont 500 chevaux et un officier de l'armée qui leur tient lieu de chef. On dit que ce désordre irait bien loin s'ils avaient un chef de remarque.
Savez-vous bien pourquoi le Mazarin, avant que d'aller en campagne, a fait venir à la cour M. de Beaufort, et qu'on l'a fait rentrer en grâce avec le roi et la reine, dont personne ne s'est douté"? C'est qu'alors il y avait bruit en Normandie, et que l'on avait peur qu'il ne s'allât mettre à la tête de ces gentilhommes normands,
2b 2 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII*" SIECLE [1658]
dont le parti eût été bien plus considérable s'ils eussent eu un seul chef.
La reine se plaint fort de ce que l'on fait demeurer le roi près de l'armée, en un lieu froid, malsain et plein de brouillard; elle menace que si on ne veut pas mieux ménager sa santé, qu'elle s'en reviendra et le ramènera à Paris.
L'évéque d'Orléans et celui de Tulle ont censuré la « Nouvelle Apologie pour les casuistes » que les jésuites ont mise au jour depuis trois mois. Il y en aura d'autres qui imiteront ces deux-là, qui sont braves et généreux, entre autres l'archevêque de Sens, les évêques de Coutances et de Beauvais, etc.
On parle ici des incommodités du siège de Dunkerque, et comme nos gens y ont beaucoup souffert à cause de la disette du bois, de foin, de fourrage, etc.
Le roi est à Calais, où il attend le fds, le gendre et les filles de Cromwell pour les recevoir magnifiquement; on y fait de grands appareils. Cette famille y doit venir dans la compagnie de 800 gentilhommes anglais.
On se bat rudement à Dunkerque; nos ennemis y ont fait trois sorties pour un jour, et nous y avons perdu plusieurs bons hommes. Le roi est revenu de Mardick à Calais, et de là reviendra à Montreuil et puis à Abbeville, pour la nécessité c{ui est grande de delà de bois et de foin.
La révolte des paysans de Sologne continue contre les maltùtiers et les sergents. Le duc d'Orléans est revenu tout exprès de Bourbon à Orléans pour empêcher ce tumulte, qui peut, comme une boule de neige, s'accroître merveilleusement. Ils demandent deux choses, qui accordées leur feront mettre les armes bas, savoir, qu'on leur rabatte quelque chose de la taille, et que les liards aient un cours libre dans les paiements qu'ils auront à faire. On dit que ces messieurs les intendants se moquent de ces propositions.
Les Espagnols avaient délibéré de venir attaquer nos
[lOos] d'après la correspondance de gui patin 253
lignes devanl Diuikerque. Le maréchal dô Ilocquiucourt s'est chargé de la commission de découvrir les ennemis; il vint devers notre armée et s'en approcha de si près, mais à son malheur, que les Suisses tirèrent sur lui et y fut tué sur la place. Voilà un traître bien récompensé; cela n'empêcha point que les Espagnols, le jour suivant, n'entreprissent de venir devers notre armée pour attaquer nos lignes. Le Mazarin en eut avis de bonne heure, qui en avertit M. le maréchal de Turenne, qui aussitôt laissant nos tranchées garnies, emmena le restant de son armée avec sept canons, et s'en alla au devant des ennemis qu'il trouva en deux corps d'armées, dont l'un était conduit par don Juan d'Autriche, et l'autre par le prince de Condé, à qui on tua son cheval et qui fut bien heureux de se sauver. Tous ses gens et ses braves sont pris, excepté Persan et Marsin. On tient Bouteville, Coligny, le comte de Meille, Guitaut, La Roche, capitaine de ses gardes. Son écuyer y a été tué. Ah ! le beau coup, si le prince de Condé eût été attrapé! Il serait rentré dans la Bastille. U y a une relation de cette bataille faite tout exprès, laquelle sans doute ira jusqu'à Lyon. Les Espagnols ont entrepris cette attaque de nos lignes par deux raisons : la première était qu'ils n'avaient l)oint d'argent, et qu'ils ne pouvaient plus retenir leur armée; la seconde, c'est l'approche du maréchal de la Ferté-Sennecterre, qui, étant joint à notre armée devant Dunkerque, leur ôtait toute occasion d'entreprendre d'attaquer nos lignes. Nous avons quantité d'autres prisonniers et entre autres le gouverneur d'Anvers. Ils disent que les Flamands ont de nouveau une grande oliligation au prince de Condé et qu'il a fait grand devoir en cette dernière déroute.
A Cii. Spon. o juillet 1658. — Je viens d'apprendre que notre victoire sur les Espagnols est bien plus grande que je ne vous ai écrit par ma dernière ; ils y ont perdu 6 000 hommes, et nous très peu de monde. Quelques-uns
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disent que le dessein des Espagnols d'attaquer nos lignes fut découvert au cardinal Mazarin par un traître qu'il avait dans le conseil du prince de Condé; mais d'autres disent que le maréchal d'Hocquincourt, en mourant, donna avis de leur dessein, dont M. de Turenne a bien fait son profit.
On dit qu'à cette dernière défaite des Espagnols, le prince de Condé l'échapi^a belle; qu'il fut porté par terre et foulé aux pieds, sans être reconnu; qu'enfin un des siens l'emporta hors de la mêlée sur ses épaules en un lieu écarté; qu'on le voulut saigner, et que son bras fut piqué, mais qu'il n'en vint pas de sang, tant il était étonné.
Nonobstant la défaite des Espagnols, qui voulaient attaquer nos lignes, ceux de Dunkerque font rage de se bien défendre : dès le lendemain ils ont fait une sortie sur les nôtres, où ils ont blessé des plus remarquables, entre autres M. deCastelnau-Mauvissière, qui a reçu un grand coup de mousquet dans le ventre, à cause de quoi on a fait partir en diligence, le 19 juin dernier, après midi, un chirurgien fameux, nommé Dalamé, qui est allé en poste à l'armée pour panser ce seigneur qui est un brave et excellent capitaine, et qui était à la veille d'être fait maréchal de France. Le prince de Condé eut deux chevaux tués sous lui, il fut terrassé et foulé aux pieds; mais de bonheur pour lui, d'autant qu'il n'était que médiocrement vêtu, il ne fut pas reconnu, et ainsi fut sauvé par un escadron de ses gens, qui le cherchaient.
Les paysans révoltés pour les liards, vers Sully, Jargeau et Sancerre sont d'accord. Le duc d'Orléans avait ici envoyé pour eux vers MM. du Conseil, y demander abolition et rabais de quelque chose sur les tailles, et que l'on prendrait un peu de leurs liards, et qu'ils se retireraient dans leurs maisons : on leur a accordé tout ce qu'ils ont requis ; ainsi l'on tient cette affaire parachevée.
[iGiis] d'aphks la corhespoxdaxce de gui PATIX 235
Les Espai^nols ne perdent pas courage; ceux de Dunkerque se défendent comme des lions. Le prince de Condé et tous les Pays-Bas travaillent à nous faire lever le siège, et tâcheront de faire cet effort avant que M. le maréchal de la Ferté-Sennecterre arrive à Dunkerque, et en attendant il y a grand désordre et furieux mécontentement dans le pays. Plusieurs villes du Brabant, et entre autres celles d'Anvers, Louvain, Bruxelles, Malines et autres, cherchent à traiter de neutralité avec nous, ou à s'accorder avec les Hollandais, ne pouvant plus fournir aux contributions, ni résister aux forces étrangères, pour la grande impuissance dans laquelle est le roi d'Espagne. Ah ! que si le conseil du roi était composé de gens de bien, qu'il y a longtemps que nous serions les maîtres de ces dix-sept provinces! Mais le premier vers d'Aristophane n'est que trop vrai, etc.
Nous avons ici un de nos magistrats bien malade, qui est M. Fouquet, procureur général et surintendant des finances. Oh ! la belle chape-chute, si cette âme moutonnière et loyolilique se laissait mourir! Mais cela n'arrivera point, car il est encore jeune, il a les dents et les ongles fort bons : il est le grand patron de la troupe loyolitique ; il est un des premiers hommes du cardinal Mazarin, et un des grands arcs-boutants de la tyrannie du siècle, des partisans et autres mangeurs du peuple; et môme, quand il mourrait, il ne manquerait point de successeurs qui seraient des poux maigres, qui voudraient se rengraisser de la substance des pauvres et des riches, et ainsi nous aurons toujours du mal.
Il y a grand bruit à Orléans : la populace et les faubourgs s'y sont émus, qui malgré toute la force de la ville, et nonobstant la présence du duc d'Orléans, qui s'en est sauvé, ont pillé trois bateaux chargés de sel. On dit que ce mal ira bien plus loin et s'agrandira fort. On a mis et réduit les liards à un double, par un arrêt du conseil, qui a été partout publié et proclamé. Le bruit et le désordre continuent dans Orléans. Les dernières
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lettres portent que l'on y a pillé jusqu'à sept Ijatcaux de sel.
Après la prise de Dunkerque, notre armée a passé au siège de Bergues-Saint-Vinocq et de Furnes, qui ne sont pas loin l'un de l'autre.
A Cii. Spun. \(j juillet IGoS. — Le roi est tombé malade à IMardick, d'où il a été mené à Calais : on commence ici les prières publiques pour sa convalescence. Le saint sacrement est exposé sur les autels, et les prières des quarante heures se disent dans les églises. Je prie Dieu qu'il guérisse, car j'aurais appréhension de grands désordres à la cour, et même dans tout le royaume, s'il venait à mourir. Néanmoins on n'en fait point ici la petite bouche : on dit ici publiquement qu'ii est en danger à cause de la maladie et à cause des médecins, qui sont Valot, Guénaut et Daquin.
Les deux assassins domestiques qui avaient entrepris de tuer le cardinal de Retz sont tous deux prisonniers à Cologne. Interrogés pourquoi et par qui ils ont été sollicités d'entreprendre ce massacre, ils ont nommé un de nos conseillers de la cour exilé, nommé Croissi- Fouquet, qui est de présent en Italie, lequel a été l'intime du cardinal de Retz, et jusqu'à présent cru pour tel. Cette déposition fait soupçonner qu'il n'ait été gagné par les ennemis dudit cardinal de Retz, et ce qui sera par ci-après comme très vrai, si ces deux prisonniers continuent et persistent en cette confession jusqu'à la mort, laquelle semble leur être due en tant que domestiques qui ont voulu tuer leur maître.
Le roi a dit qu'il a grande envie de revenir à Compiègne et au bois de Vincennes, et a témoigné beaucoup de réjouissance, quand on lui a dit que l'on avait fait à Paris de grandes prières publiques pour sa convalescence. La reine ne bouge d'auprès de lui jour et nuit; sur quoi l'on a peur qu'elle ne devienne fort malade par ci-après. Le duc d'Anjou ne voit point le roi, de peur
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que cette maladie ne le touche, ou à cause du pourpre qu'a eu le roi, que les courtisans disent être contagieux. D'ailleurs on dit au roi que son frère est malade de la petite vérole, et que c'est ce qui l'empêche de le voir et le venir visiter.
Le marquis de Richelieu, c'est le second fils du feu cardinal de Richelieu, et qui a l'honneur d'être le gendre de M""*^ de Beauvais, première femme de chambre de la reine, et dont le père était crocheteur et emballeur des marchands de toile de la Halle, qui a fait ces prouesses en cette dernière campagne, et qui a de grandes aver. sions contre les Espagnols, a la peste, fièvre continue, avec charbons et bubons. Si la peste eût étouffé toute cette race, il y a quarante ans, la France, ni l'Europe môme, n'y aurait rien perdu.
A Falconet. 20 juillet 1638. — Le roi est tombé malade à Mardick, d'où il a été mené à Calais. Les médecins sont Guénaut, Valot et Daquin... Dès le commencement du mal, le roi n'ayant été saigné qu'une fois, il y eut dispute entre Valot et un autre médecin de la cour touchant la saignée. Valot disait qu'il ne fallait point saigner, l'autre pressait de le faire. On appela pour arbitre un tiers, qui est un médecin d'Abbeville oîi on lalla quérir, nommé M. du Sausoy, qui fut d'avis que le roi devait être saigné... Le roi fut saigné et sur cette diversité d'avis, la reine dit qu'il fallait envoyer quérir Guénaut à Paris. Quelques jours après le roi demanda lui-même le médecin d'Abbeville; on le retourna quérir; il continua de traiter le roi avec les autres. On l'a saigné neuf fois en tout. Il eut une mauvaise nuit le Ki et le 14 de juillet. On tient pourtant qu'il sorliia de Calais lundi prochain 22 juillet. Il y en a qui disent iri que le roi n'est pas encore bien et quil n'est pas exempt de fièvre, mais, soit qu'il Tait ou non, j'ai toujours cru qu'il guérirait et l'ai voulu gager contre plusieurs per-
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sonnes. Le roi est un prince bien fait, grand et fort, qui n'a pas encore vingt ans, qui ne boit presque pas de vin, qui n'est point débauché, qui n'a nulle partie gâtée ni intéressée dans le corps. La maladie n'a été qu'un excès de chaleur d'avoir monté à cheval et d'avoir eu longtenqDS le soleil sur la tète, qui est, selon le témoignage de Galien, une des plus puissantes causes externes des maladies; joint qu'il y a du mauvais air et de la puanteur en ces quartiers maritimes oîi est l'armée... On continue ici les prières et les processions pour sa santé, et je suis ravi de voir la dévotion du peuple pour sa convalescence; car en lin il ne m'importe guère de quels remèdes on se sera servi, corporels ou spirituels, pourvu qu'il guérisse. C'est un prince digne d'être aimé de ceux mêmes à qui il n'a jamais fait de bien, qui a de grandes parties et sur les inclinations duquel la France peut fonder un repos que les deux cardinaux de Richelieu et Mazarin lui ont ôté. Je me sens pour lui une inclination violente, au-delà de ce que les Français ont ordinairement pour leur prince.
A Cn. Spon. 2& juillet 1638. — On me rend votre lettre du 16 de ce mois, pour laquelle je vous rends grâces très humbles. Je vous ai écrit deux fois cette semaine pour vous apprendre bien des nouvelles.
Toute la Flandre est en une horrible consternation, et les Flamands ne savent plus à quel saint se vouer. Les Anglais, qui sont les maîtres de la campagne à l'entour de Dunkerque, ont pris 1500 prisonniers espagnols qui pensaient n'être pas découverts.
Le prince de Condé a écrit à M. Le Tellier, secrétaire d'État, qui n'a pas voulu ouvrir la lettre, mais par res pect l'a envoyée au roi. Je pense qu'il passe mal son temps avec les Espagnols, et qu'il est bien las d'être entre leurs mains. S'il eût été bien sage, il serait ici à son aise, et nous aussi, car nous aurions maintenant la Flandre, voyant les avantages que nous avons eus
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et l'extrême faiblesse dans laquelle ils sont réduits, faute d'argent et de crédit.
11 y a bien des dupes pris à la cour, où plusieurs seigneurs et dames, pensant que le roi mourrait, s'étaient déjà mêlés de faire des compliments au roi futur M. le duc d'Anjou, de lui donner des conseils et entre autres, dès que le roi serait mort, de faire arrêter le cardinal Mazarin, de l'ôter des affaires et de lui faire rendre gorge.
Une dame de quarante ans, nommée M""^ de Fiennes, qui était de ce conseil, avait reçu 12 000 livres pour lui dire ce qui se brassait là contre lui, et ne s'est pas acquittée de sa promesse, c'est pourquoi l'on dit qu'elle est disgraciée. Les autres auront leur tour; entre autres y sont nommés M^I. le maréchal de Villeroy, M. le duc de Créqui, M. le duc de Roquelaure et plusieurs autres.
Je viens d'entendre une chose que je ne puis croire : ils disent que comme le roi était fort malade, le prince de Condé envoyait tous les jours à la cour savoir des nouvelles de la santé du roi, et que, par soumission et en cachette, il traitait avec le Mazarin et avait fait son accord avec lui pour revenir à la cour, mais que, depuis que le roi est guéri, le Mazarin ne veut plus tenir cet accord.
On recommence à travailler dans Tlle Notre-Dame à ce pont qui chut dans la rivière le mois de mars dernier, où l'on a encore trouvé de nouveaux corps.
Le roi a envoyé le bâton de maréchal de France à M. de Mondejeu, gouverneur d'Arras. On traite avec les flollandais afin de les induire à se détacher tout à fait du roi d'Espagne, et de se mettre avec les Anglais et nous contre la Flandre, qui aura de la peine à subsister et à se défendre, puisque l'Espagnol n'a ni hommes ni argent. Ces trois forces unies empêcheraient l'Espagnol d'envoyer plus d'hommes par mer dans la Flandre, et à la fin tout ce pays se révolterait contre lui. N'eût été que l'on apprit par le maréchal d'Hocquin-
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court, à sa mort, le dessein des Espagnols, qui était de secourir Dunkerquc, et qui l'ut empèclié par le maréchal de Turenne, on dit qu'il s'en allait paraître bien du désoi'dre en France; car dès cjne le secours fût entré dans Dunkerque, ce maréchal d'Hocquincourt devait entrer en Picardie avec GOOO chevaux, passer en Normandie et se déclarer pour ces gentilshommes normands, à qui on voulait regratter quelque chose sur leur prétendue noblesse; prendre tous ces paysans révoltés devers Orléans, Gien et Sully, et y joindre les malcontents de Poitou. On croit que cela eût fait grand bruit, et je le crois aussi; mais Dieu ne l'a pas voulu ainsi, d'autant que trop de gens en auraient souffert.
On a aujourd'hui chanté, dans Notre-Dame, avec grande solennité, le Te Deum pour la convalescence du roi. La compagnie en était grande et belle. Et ce soir on en fera un grand feu de joie à la Grève et dans les grandes rues. Le roi est à Montreuil du lo août. Je vous salue et votre chère dame de tout mon comr, etc.
A Ch. Spon. 13 août 1658. — Le roi est à Compiègne. On a encore chassé une certaine M'"'' de Fiennes, laquelle trompait le cardinal Mazarin, et jouait les deux vers M. le duc d'Anjou; on dit qu'il y en a plusieurs autres qui auront leur tour, et que c'est M"^" la comtesse Palatine, sœur de la reine de Pologne, qui a tout su dudit petit duc, et l'a révélé au cardinal Mazarin et à la reine, moyennant l'argent qu'on lui avait donné pour cela. On dit qu'il avait promis, selon le conseil qui lui était suggéré, qu'en cas que son frère mourût, aussitôt il se retirerait de Calais à Boulogne, qu'il laisserait la reine sa mère, et qu'il ferait arrêter le Mazarin en le dépouillant premièrement, et lui ôtant tout ce qu'il a amassé avec tant de soin depuis tant d'années.
Le 30 juillet, les chambres assemblées, la cour du Parlement a donné un arrêt contre les évêques qui sont ici en grand nombre, qui les oblige à quitter Paris en
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bref, et à aller faire leur résidence dans leurs évêchés, ce qui a été fait après la requête du i)rocureur général.
Le I'^'' d'août, a été condamné à la Tournelle un notaire de Paris, nommé Crespin, d'être pendu et étranglé avec deux écriteaux devant et derrière, « notaire faussaire ».
Gravelines est assiégée par le maréchal de la Ferté- Sennecterre avec 12 000 hommes de pied et 4000 chevaux, et M. de Turenne a une autre armée avec laquelle il va au-devant des ennemis. On parle ici d'un grand désordre arrivé à Marseille entre plusieurs bourgeois, dont les uns étaient pour les privilèges de la ville en l'élection des consuls, et les autres pour M. le duc de Mercœur, qui veut en faire à sa mode. 11 n'a pas été le plus fort; il a été obligé de sortir de la ville, et i)ar provision quarante bourgeois y ont été tués sur la place, et son parti a été obligé de céder à celui des privilèges; il les menace de faire assiéger leur ville par mer et par terre.
Le 4 d'août, M. d'Elbeuf, gouverneur de Montreuil, et M. de Villequier, fils du maréchal d'Aumont, gouverneur de Boulogne, se rencontrèrerit devant l'Hôtel de Guise et se battirent à coups d'épée; ils sont tous deux blessés, mais pas un n'en mourra.
Les liards avaient été réduits à un double, et, par après, un arrêt du conseil les avait réduits à un denier; mais les i)laintes que l'on en a faites ont obligé nos souverains magistrats de les faire demeurer à un double, de peur de quelque mauvaise conséquence, comme il avait déjà été ordonné à Rouen, par arrêt du Parlement, pour toute la province de Normandie, à Orléans et ailleurs.
Le siège de Gravelines n'a pas changé ; notre armée y est toujours devant, sous le commandement de M. le maréchal de Sennecterre; notre armée y a reçu une grande incommodité par les écluses que les ennemis y ont ouvertes, et nous y avons perdu beaucoup de soldats.
M. de la Fontaine se recommande à vos bonnes grâces ; je lui ai fait voir votre dernière lettre.
262 LA FRANCE AU MÎLIEU DU XVII'' SIECLE [l658]
Messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, la Cour des aides et rHôtel de ville ont été saluer le roi dans le Louvre, le G d'août après midi; il ira à Notre- Dame jeudi prochain à la messe et à vêpres, et lundi prochain il ira à Fontainebleau. C'est là un beau moyen de le voir sur le Pont-Neuf.
On recommence à parler de quelques mouvements de la noblesse de Normandie, de Poitou, de Saintonge et de Bretagne, laquelle jointe ensemble peut faire un parti considérable.
Enfin l'Hôtel de ville a résolu, après beaucoup d'assemblées et de consultations faites par les experts, de ne point entreprendre de nouveau canal de la rivière de Marne vers Saint-Ouen; mais plutôt de continuer le canal que l'on commença l'an 1652, dans les fossés de la porte Saint-Antoine jusqu'à la porte du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, Richelieu et Saint-Honoré. L'exécution de ce dernier avis ne coûtera pas plus d'un million, que l'on espère d'obtenir du roi. au lieu que l'autre, selon l'avis de M. Petit, savant ingénieur, coûterait près de 8 millions, que l'on ne sait où prendre. Cet avis a encore d'autres incommodités qui ne se peuvent essuyer qu'avec grande peine, et entre autres qu'il y a beaucoup de terres à acheter pour ce canal, et beaucoup de ponts à faire sur les grands chemins qui sont depuis une extrémité à l'autre, lesquels même coûteraient beaucoup à entretenir.
A Cii. Spon. 21 noût 1658. — Le roi a été, le 15 de ce mois, à la messe à Notre-Dame, où il a fait ses dévotions? et de là est revenu au Louvre y toucher les malades d'écrouelles, selon la mode accoutumée. Je l'ai vu au bout du Pont-Neuf, comme il revenait de Notre-Dame dans son carrosse bien plein et bien accompagné; il est fort bien fait; il me semble qu'il est tout à fait revenu de son mal. Le même jour nouvelles sont arrivées que le canon de Gravelines joue rudement sur nos gens;
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il a emporté deux de nos capitaines qui sont fort regrettés, savoir, un lieutenant général de l'armée? nommé de Varennes, fort chéri du maréchal de Turenne, et le comte de Montfort, aimé du roi et du Mazarin, à qui l'on avait promis le gouvernement de Gravelines après ([uc nous l'aurions. C'est un jeune gentilhomme fort beau et bien fait, fils du marquis de Vardes et de la feue comtesse de Moret, qui avait été autrefois la maïtrease de Henri VI vers Van 1609. C'est celle qui est appelée Casina dans l'Euphormion de Barclay C'est celui à qui cette comtesse fut premièrement accordée en mariage, nommé le comte de Cezi, de la famille du premier président de Harlai, et qui fut tôt après envoyé ambassadeur à Constantinople. Il fut démarié d'avec cette première femme, et en épousa une autre, dont il a eu quelques enfants, dont il y en a eu un aumônier du roi, qui est aujourd'hui évèque en Languedoc depuis deux ans.
Je viens de lire quelque chose dans votre Sennertus, j'en suis tout en colère... Je pense que ce pauvre homme n'a jamais guère vu de malades... Nous guérissons nos malades après quatre-vingts ans par la saignée et saignons aussi fort heureusement les enfants de deux et trois mois sans inconvénient : j'en pourrais montrer vivants dans Paris saignés dans ce bas âge plus de deux cents.
On fait ici des feux de joie sur la rivière, vis-à-vis le Louvre, pour la convalescence du roi, qui a vu aussi de ses propres yeux plusieurs autres réjouissances du peuple.
Je viens d'apprendre que les médecins de Dijon voulurent, à l'imitation de Lyon, faire et dresser entre eux un collège, mais qu'ils sont en procès, |jrincipalement pour la diversité de religion qui est entre eux.
... Ceux de Rouen sont bien d'accord entre eux, mais ils plaident rudement contre les apothicaires, ceux d'Amiens contre leur Dourlan, et n'en font point la
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petite bouche; ils disent tout haut qu'ils le ruineront, et n'ont point voulu entendre Valot qui leur en voulait parler pour les accorder. Ils se sont moqués de lui et de son autorité prétendue, et l'ont traité de façon dont il prétend être offensé d'eux, et dit qu'il s'en vengera; mais je pense qu'il a assez à faire à la cour, tant près du roi que de peur d'être chassé (ce dont il fut question) et de travailler et poursuivre le paiement de ses gages, dont il se plaint fort... La forlune de cour est une superbe servitude toute jileirie de calatnilés, de travail et de misères ; la cour a fait le bonheur d'un petit nombre dliommes alors qu'elle en a perdu un grand nombre. Heureux qui n'est point attaché à cet écueil infâme de tant de naufrages!
... Je me tiens plus heureux céans avec mes livres et un peu de loisir, que n'est Mazarin avec tous ses écus et ses inquiétudes. Tant que j'aurai du pain et de l'eau je serai prêt à rioalif^er, pour le bonheur, avec Jupiter lui-même; mais il faut de la santé ensuite, et un peu do loisir pour étudier ou pour méditer la patience de Dieu sur les péchés des hommes, et considérer le trictrac du monde d'aujourd'hui qui est autant fou que jamais.
Le roi alla sur les dix heures du matin, le 17 de ce mois, à Saint-Eustache, oîi il se fît enrôler et écrire sur le livre de la sainte et grande confrérie, mais je ne sais pas exactement laquelle, etc. (sic). Le soir sur les cinq heures, il partit pour s'en aller coucher à Essonne et de là à Fontainebleau. Son précepteur, M. l'évêque de Rodez, a fait un vœu pour sa convalescence d'aller a pied à Notre-Dame des Ardillières; il est en chemin de revenir. Que dites-vous de ce vœu?
Nouvelles sont arrivées que le marquis d'Uxelles est mort de sa blessure à l'armée. Voilk une grande perteil était le plus habile et le plus vaillant de tous nos capitaines; on lui promettait le liàton de maréchal de France, qu'il avait mérité il y a longtemps; il laisse deux fils, et est mort âgé de trente-huit ans, avec une
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maison fort incommodée pour le bien qu'il a dépensé au service du roi.
M. de F'abert, maréchal de France, est gouverneur de Sedan; il fut autrefois imprimeur et est fils d'an imprimeur de Metz ; mais on dit qu'il est excellent homme, tant dans les arts de la guerre que dans ceux de la paix; il a Tort les bonnes grâces de Son Éminence, et a eu autrefois celles du vieux d"Espernon, qui, étant gouverneur de Metz, fit son père échevin de la ville, et a enrichi cette famille.
Il y a ici une plaisante querelle qui fait bien parler du monde. Les Augustins du grand couvent, au bout du Pont-Xeuf, se battent et se chicanent cruellement les uns aux autres depuis quelques années. Tantôt un parti prévaut, tantôt l'autre; le conseil en a fait arrêter d'un côté, à cause que le parlement en avait fait emprisonner de l'autre parti et jusqu'ici le conseil a été le maître ; car ceux qu'il avait fait prendre dès le carême sont encore prisonniers, au grand regret du président de Mesmes, qui les portait extrêmement. La querelle s'est échauffée de plus belle depuis quelques jours; requête présentée au parlement dont a été suivi arrêt qui leur a été signifié, et auquel ils n'ont voulu obéir. De plus, ils se sont barricadés, ont fermé leur église, ont cessé leurs messes et prières, et ont pris avec eux des séculiers pour se défendre, au cas qu'ils fussent attaqués ou assaillis. Le parlement n'en a point voulu avoir laffront; il a été ordonné que, par un derrière de leur maison, serait faite brèche, que plusieurs archers y enti'eraient bien armés, et qu'ils se saisiraient de ceux qui feraient résistance aux ordres du parlement. Ceux du dedans, voyant la brèche, se sont mis en défense; il y a deux moines de tués et deux archers; enfin les moines se sont rendus; plusieurs ont été menés à la conciergerie avec les séculiers qui ont été trouvés là dedans. Et notez que la cause de tous ces débats sont le meum et luum de Platon : ce n'est que pour le partage des
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deniers qui se l'eçoivent à la sacristie, et à qui en aura de reste pour boire, pour jouer et pour friponner.
A Ch. Spon. 6 septembre 1658. — II y a ici de bonnes gens qui ne sont pas contents, et qui grondent contre l'Éminence de ce que l'on donne entrée et des villes aux Anglais dans la Flandre, disant que cest perdre la religion catholique de laisser entrer en France l'ancien ennemi du royaume; mais ils ont beau dire, il s'en faut moquer; ces gens-là n'entendent pas la politique comme notre Éminentissime, qui fait en ce cas-là fort bien; car ses ennemis mêmes avouent que, depuis la mort du feu roi, il n'a jamais fait une meilleure affaire pour le bien de la France, que de s'accorder avec Cromwell; car si nous ne l'eussions amené de notre parti, les Espagnols n'eussent jamais manqué de nous faire bien du mal.
Le maréchal d'Aumont est véritablement en liberté, puisqu'il est dans Boulogne; mais il n'a terme que de vingt jours, après lesquels il doit retourner, et en a donné sa parole, à moins que d'avoir tiré du roi permission de demeurer ici, et de renvoyer en sa place le gouverneur d'Anvers, qui est un Milanois, et trois hommes qui sont à M. le Prince, savoir, Bouteville, Saligni et Guitaut; s'il ne peut obtenir ces quatre hommes-là pour échange de sa |)ersonne, il a promis à Don Juan de retourner en Flandre et s'y rendre prisonnier.
Les Augustins ne veulent point répondre au parlement; ils disent qu'ils ne relèvent que du pape, et refusent d'obéir. Voilà le commencement de la querelle des Vénitiens avec le pape Paul V, l'an 1606, pour un abbé et un chanoine de Vicence, qui avaient été trouvés enfermés dans un monastère de religieuses, oi^i en furent trouvées plus de trente qui avaient passé les piques; voir à ce sujet Thurianus, à la fin du tome V, édition de Genève.
Il y a ici un président à mortier fort malade, qui est
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M. de Longueil, sieur de Maisons, qui est un superbe bâtiment qui est près de Saint-Germain-en-Laye. Il est malade d'une fièvre continue et d'un méchant ilux de ventre; il a la réputation d'être un des plus rusés hommes de France; il aime fort la bonne chère : c'est peut-être qu'il a trop mangé de melons, que l'on cultive avec beaucoup de soin en sa belle maison.
L'évéque d'Agde, nommé M. Fouquet, qui est frère du procureur général et surintendant des finances, est aussi Tort malade d'une fièvre continue. La l'ortune entre dans cette maison des Fouquet par la porte et les fenêtres : l'un est coadjuteur de Narbonne, l'autre est procureur général et surintendant des finances; le troisième est l'abbé Fouquet, qui a plusieurs bons bénéfices; le quatrième est l'évéque d'Agde, mais la santé leur manque.
Enfin Gravelines est rendue à composition au grand regret des Espagnols; 300 soldats en sont sortis, et aujourd'hui, dernier d'août, nous en sommes maîtres. Le nouveau maréchal de France, M. de Montejeu, gouverneur d'Arras, de joie qu'il a de cette nouvelle dignité, a de soi-même entrepris un nouveau siège, qui est Armentières
On a coupé le bras à un des Augustins blessés, pour la gangrène qui y était. C'est un jeune moine natif de Tours ; et les cinq séculiers qui furent emprisonnes avec le prieur, par arrêt de la cour, ont été renvoyés le 2 septembre, mois courant, au Grand Chàtelet, afin que leur procès leur soit fait par le lieutenant criminel. Il se pourrait bien faire qu'il y en aura quelqu'un de ceux-là pendu, au lieu des moines que l'on ne pendra point; carce serait scandaliser notre sainte mère la Religion, et l'abandonner trop lâchement à la risée des libertins politiques, athéistes, hérétiques, maheutres, épicuriens, et autres méchants ennemis de notre sainte mère Église.
Son Éminence a donné le gouvernement de Gravelines
â68 i>A France au milieu du xvii'' siècle [i6bsj
à M. de Manciiii, son neveu, sous la direction du sieur La Prune, gouverneur dudit Mancini. On dit qu'il lYiit bon avoir des gouvernements en ces quartiers-là, à cause des grandes contriltutions que l'on y fait payer; d'où il revient bien du gain.
La princesse de Conti, à 4 heures du matin du quatrième de ce mois de septembre, a accouché d'un fils. Voilà un prince du sang de la famille Mazarine.
On apprête ici. près des minimes de Nigeon ', une grande salle pour y faire voir au peuple de Paris et aux curieux, la peau et le squelette d'une baleine que l'on a ici amenés et qui a été prise entre Nantes et La Rochelle. Chacun y aura place pour un écu.
A Falconet. 24 septembre 1638. — Nous avons appris ici, de ceux qui y étaient, l'histoire du vin émétique de Calais : le roi ayant à être purgé, on lui prépara trois doses d'apozèmes purgatifs, qui étaient chacune de cinq onces d'eau de casse, et l'infusion de deux dragmes de séné. Le cardinal demanda si l'on n'y mettait rien d'extraordinaire. Espi-it, médecin de M. le duc d'Anjou, dit que l'on y pouvait ajouter quelque once de vin émétique (voyez la jjelle politique de notre siècle!) S'il en eût été cru, et que le roi fût mort, son maître eût été roi, et lui premier médecin du roi. Il n'en était pas ainsi à V origine, autrefois on n'appelait jamais chez le roi malade les médecins des princes du sang, pour des raisons politiques très fortes (mais aujourd'hui tout est renversé).
Ce qui a sauvé le roi a été son innocence, son âge fort et robuste, neuf bonnes saignées et les prières des gens de bien comme nous, et surtout des courtisans et
I. L'édition de 1846 donne à li>rl Nif//-on. Hurlant et Magny indiquent que, en li93, Anne de Bretagne donna aux disciples de François de Paule « qui avaient pris par humilité le nom de Minimes » ... « son hôtel de Mirjeon dans la paroisse de Cliaillot pour en faire un monastère ». [Dictionnaire historique de ta vitle de Paris, t. III, p. .546.)
[l6o8] d'aPRKS la CORRESPONnANCE HE OlI l'ATIN 2()9
officiers, qui eussent été fort affligés de sa mort, particulièrement le cardinal Mazarin.
Pour iM. votre fils, je vous avertis qu'il est mieux à Lyon qu'à Paris, où la jeunesse est merveilleusement débauchée. Vous en voulez faire un médecin? Il peut faire sa philosophie à Lyon, et après vous nous l'enverrez ici pour la médecine, un an ou deux ans. Si M. votre fils demeure près de vous, vous en serez mieux le maître, sa santé se fortifiera, et il sera plus capable de me croire dans deux ans, si j'y suis encore. Quand il aiu'a ici étudié quelque temps, il faudra le faire passer docteur en peu de temps, et après le retirer près de vous, oîi il vous suivra chez les malades, et où il apprendra plus en trois mois qu'en quatre ans à Montpellier, où japprends aussi que les jeunes gens sont fort débauchés. J'en ai plusieurs exemples, mais j'y prends moins d'intérêt. Étant à Lyon, près de vous, il pourra vous rendre bon compte de son loisir, et à son aise et à son grand profit : il lira Hippocrate, Galien, Fernel et Duret. Voilà ce que j'en pense; si vous désirez que l'atïaire aiHe autrement, vous en êtes le maître, et je suivrai entièrement votre avis.
Si vous retenez M. votre fils à Lyon pour faire sa philosophie, tâchez de faire en sorte qu'il apprenne le grec si heureusement qu'il sache bien sa grammaire, le Nouveau Testament, Lucien, Galien et Aristote. Dans deux ans il sera plus robuste et plus propre à supporter son premier hiver à Paris, qui y est extraordinairement rude aux nouveaux venus et aux jeunes gens; et même alors il faudra l'envoyer dès le mois d'août, afin qu'il y passe l'automne et qu'il y soit accoutumé avant que l'hiver vienne.
A Ch. Spon. 24- septembre 16o8. — Le 7 de ce mois, on a chanté le Te Deum à Notre-Dame, pour la prise de Gravelines et de Mortare^ où les quatre compagnies
1. Morlara, petite ville du Milanais (voir lettre à Falconet du ■21 nov. 1659).
270 LA FRANCE AU MILIF.U DU XVIl" SIÈCLE [l658]
ordinaires ont assisté, savoir, messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des aides et de l'Hôtel de ville, et outre tout cela, grand nombre d'évèques qui font leur résidence à Paris, pour plusieurs commodités qu'ils trouvent ici, et qui leur pourraient manquer en leurs villes.
Le prince de Couti est arrivé à Paris le même jour que sa femme y est accouchée d'un fils.
Le cardinal Mazarin a couché la nuit du G de ce mois au bois de Vincennes, où plusieurs sont allés pour le saluer, qui n'ont pu le voir. Les grands du siècle ressemblent aux esprits bienheureux, ils sont invisibles quand ils veulent. 11 s'en va à Fontainebleau, où est le duc d'Orléans, et l'on fait ce que l'on peut de gentillesses et de comédies pour réjouir le roi, qui sera encore tout autrement réjoui quand il verra le cardinal Mazarin tout triomphant à son retour.
Le roi était ici attendu dans huit jours, pour être parrain du petit neveu du cardinal Mazarin, et fils du prince de Conti; mais ce voyage est rompu, car le petit enfant est mort à midi le 14 de ce mois. Voilà le nombre des princes du sang diminué, et réduit au nombre ancien : c'est peut-être que Dieu ne veut point qu'il reste dans la maison royale de ce sang italien, etc.
Le 15 de ce mois de septembre, il est venu un commandement de la part du roi à M. le premier président de Mesmes, et à son fils le maître des requêtes, qu'ils aient à se retirer en Champagne, à une terre qui lui appartient, nommée Avaux, qui est devers Reims. Ce sont les Augustins qui ont eu ce crédit, se plaignant fort de lui, et qui ont fait connaître au cardinal Mazarin que c'est lui qui est cause de tout le désordre qui est arrivé en leur maison. Il est vrai qu'il est dans la querelle et que plusieurs l'ont blâmé; mais néanmoins le traiter ainsi, c'est presque autoriser la rébellion des moines; aussi est-ce ce qui fait croire que le pape se mêle de cette affaire envers le Mazarin, et que ce qui
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est fait est par ordre de Rome. Notre armée a pris de nouveau en Flandre les villes d'Oudenarde et Menin; elle est à présent devant Ypres. Nous avons trouvé dans Oudenarde trois régiments qui ont passé de notre côté.
Le 17 de ce mois, sur les trois heures après midi, trois compagnies du régiment des gardes ont été jusqu'à la porte de la Conciergerie, avec ordre d'enfoncer la porte, si d'avenlure on leur refusait ce qu'ils avaient charge de demander. Le geôlier n'a rien refusé; ainsi ils ont tiré des prisons les douze moines Augustins. que Ton a mis en trois carrosses, et qui ont été comme en triomphe ramenés à leur couvent, où ils ont aussitôt dit le Te Dcum de réjouissance.
La mort de Cromwell est arrivée le 13 de ce mois, et jusqu'à ce jour cela avait été bien caché : il est mort d'une difficulté d'uriner pour une carnosité qui était, à ce qu'ils disent, dans le col de la vessie, car il en avait tous les signes, il y a plus de deux ans; joint que toutes ces carnosités des chirurgiens sont purs mensonges. Ces docteurs de la petite spatule s'en font merveilleusement accroire, quand les médecins n'y sont point; la pierre est bien commune, mais il n'y a rien de si rare que ces prétendues carnosités.
Le président de Mesmes a obtenu permission de la cour de ne point aller jusqu'à Avaux, mais il demeurera à Fismes, petite ville près de Reims. Les moines Augustins, délivrés de prison, sont partis ce malin pour aller à Fontainebleau y remercier le roi de leur délivrance.
Le prince de Condé est à Tournay, bien empêché de sa personne : il n'a ni hommes ni argent; on dit que sa femme est bien malade à Malines. Don Juan d'Autriche est dans Anvers, où il demande de l'argent aux bourgeois, qui se moquent de lui, ne le craignant point et le méprisant.
Le faussaire Palliot a été enlevé du For-l'Évèque et a été mis à la Bastille; le Parlement ne pourra pas l'en-
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lever de là, où les maîtres des requêtes iront à leur aise lui faire son procès.
M. Cramoisy est toujours le directeur de Timprimerie royale : il a sagement et doucement assoupi le bruit de sa banqueroute, ou plutôt de celle de son frère Gabriel, qui a été pour quelque temps absent, et qui depuis est revenu. La boutique n'a point été fermée, et a traité et accordé avec ses créanciers, avec quelque perte.
Les Augustins sortis de prison, et qui triomphalement sont rentrés dans leur couvent, maltraitent les autres qui y étaient demeurés, et qui n'étaient pas de leur parti; c'est ce qui oblige ces derniers de s'aller jeter à genoux devant M. le chancelier, et lui demander sa protection contre les autres. On dit aussi que les Augustins ont tort, et que le Conseil d'en haut a été trop vite contre M. le président de Mesmes, en vertu de quoi l'on dit que bientôt il sera rappelé. Le prieur des Augustins, qui avait été tiré de la Conciergerie, et était rentré triomphant dans son monastère, a été de nouveau, par ordre de M. le chancelier, arrêté et mis en prison dans son couvent, et un autre prieur établi pour la maison, nommé le père Rousseau.
Le maréchal de Grancey, qui est gouverneur de Thionville.redemande son gouvernement de Gra vélines, prétend qu'il doit luiêtre rendu, et on fait imprimer un manifeste.
Le nommé Châtelain, qui a acheté 1 120 0110 livres la charge de secrétaire du conseil, a été reçu; mais il y est inquiété. Le cardinal demande quelque chose pour soi que l'autre ne veut pas donner; il dit que, tout au pis aller, il y a bourse commune, que son rang de servir ne vient que dans neuf mois, et qu'entre ci et neuf mois il pourra arriver quelque chose, c'est-à-dire que le singe parlera ou que le pape mourra, ou quelque autre.
Le maréchal de Grancey dit que quand lui aura remis Gravelines, qu'il se défera de Thionville, dont le gouvernement lui appartient fort légitimement, puisqu'il l'a bien acheté et payé.
[l658] d'après la correspondance de GUi l'ATIN 273
A Ch. Spon. Il octobre 1058. — Le 27 septembre dernier, il arriva un courrier qui apporta la nouvelle de la prise d'Ypres par M. de Turenne : ils se sont rendus par capitulation, 600 hommes en sont sortis, desquels le prince de Ligne était le chef.
Le l^"" de ce mois d'octobre, le roi et la reine ont été à Notre-Dame, où l'on a chanté le Te Deum pour la prise d'Ypres.
On a retranché de douze. si.K intendants des finances, savoir : MM. de Brisacier, de Boilesve, Housset, de Fieubet, Paget et Le Tellier.
On parle beaucoup d'une censure qu'a faite ^L l'arclievèque de Sens contre le dernier livre des jésuites, intitulé « Apologie pour les casuistes »; elle est fort belle, eu latin. Il la fait mettre en français et imprimer, et aussitôt on publiera Tune et l'autre.
Il va paraître un journal de toutes les assemblées que les députés de Sorlionne ont faites pour examiner le dernier livre, intitulé « Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes », qu'a fait un jésuite breton, nommé le père G. Pirot: il est censuré comme un très .pernicieux et très méchant livre. Mais la censure n'a pas été publiée, les bons pères loyolites ayant obtenu du roi qu'elle ne le serait point : à quoi ils ont employé diverses petites finesses, suivant Vasage loynlitiquc.
Les curés d'Évreux se remuent contre les carabins du père Ignace aussi bien que par ci-devant ont fait ceux de Paris et d'Amiens: car ils ont présenté une requête à leur évêque contre cette nouvelle apologie des casuistes, laquelle n'est que de quatre pages; mais elle est fort bien faite, généreuse, vigoureuse et savante. Tous les autres évéques et curés en devraient faire de même, et courir sus à ces maîtres passefins dont l'impudence et l'ambition va jusqu'à corrompre la pureté de l'Évangile et à troubler la conscience des infirmes. Bon Dieu, que les princes sont malheureux, qui ne connaissent pas ces fourbes qui, sous le manteau de l'Évangile, trompent
LA FRANiL AU MILIEU DU Wll' SltCLF;. 1 1'
insolemment tant de monde, in nomine Domini ! Certes, ces opérateurs d'iniquités sont plus dangereux que n'étaient autrefois, du temps du Messie, les scribes et les pharisiens, qui néanmoins ne valaient rien, et qui n'ont jamais été que les prototypes, les prodromes de ceux-ci, et des échantillons de cette méchante bète, que l'on appelle l'Antéchrist, qui viendra bientôt, sil n'est déjà venu.
M. le cardinal Mazarin a rendu visite à M. le premier président en sa propre maison, rue Aubri-le- Boucher. Comme il sortait et que M. de Lamoignon lui disait qu'il lui avait beaucoup d'obligations, on dit que le ^Mazarin lui répondit : <> Monsieur, si le roi eût pu trouver dans son royaume un plus homme de bien que vous, il ne vous eût pas donné cette charge. » Tous ses amis disent qu'il n'a rien promis ni donné ; mais d'autres parlent autrement, et nomment même deux grandes sommes, savoir, sa charge de maître des requêtes et six vingt mille écus d'une autre part, ce que je ne puis croire; outre qu'il est fort homme de bien, fort sage et fort réglé, il n'est pas assez riche pour donner de telles sommes, car il n'a jamais eu 30 000 livres de rente. On dit que la reine, en parlant de M. de Lamoignon, a dit : « Voilà la première fois que M. le cardinal a été généreux. »
A Falconet. 11 octobre 1638. — Nous avons enfin un premier président au Parlement, savoir M. de Lamoignon, maître des requêtes, fort habile, fort savant et de grande réputation. Il est de bonne famille, fds d'un président au mortier, et n'a que quarante-deux ans. On dit que cette charge ne lui coûte rien et que le cardinal Mazarin lui a dit lui-même que le président de Novion lui en avait offert six-vingt mille pistoles qu'il a refusées. N'est-ce pas une merveille qu'un ministre d'État comme lui qui a pris trente mille écus, en plusieurs articles, d'un charlatan inconnu et ignorant, pour le faire premier médecin du roi, ait refusé une si belle somme pour
[l65si d'après la CORfiESPO.\r>ANCË t)Ë Gft I'ATL\ 278
faire uii premier président? S'il est vrai, c'est à cause du grand mérite de celui à qui il donne cette charge, de même que pour sa naissance et pour sa capacité dans les affaires.
Nous avons été ce matin, en corps, saluer le premier président au nom de la Faculté. Le doyen lui a porté la parole, et lui a fait une petite harangue en latin, de douze lignes ou environ, à laquelle il a répondu sur-lechamp en la même langue. Il nous a promis merveilles, plus que nous ne demandions et plus qu'il ne nous tiendra, si du moins il fait comme les autres grands, qui ne veulent pas être esclaves de leur parole.
Il y eut dernièrement un docteur de Sorbonne, janséniste des plus échauffés, qui me vint voir. Il me dit que M. le chancelier leur est fort contraire, et leur fait plus de mal que les jésuites mêmes; qu'ils ont trois livres à faire imprimer, et qu'ils n'osent néanmoins l'entreprendre. L'un est un journal de leur voyage à Rome, en 1652, dont ils n'eurent pas grand contentement; car l'année suivante il vint une bulle qui condamnâtes cinq propositions prétendues être de Jansenius, quoique ceux de deçà nient fortement qu'elles se puissent trouver dans son livre... Il m'a dit qu'ils ont un autre journal prêt à être mis sous presse, touchant les assemblées qui furent faites en Sorbonne pour examiner le livre de M. Arnault, il y a deux ans, où 38 moines de diverses couleurs eurent séance et voix, ce qui fit trébucher la balance contre M. Arnault.
A Falcunet. 2o octobre 1638. — On vient de me dire qu'il court ici un livre en cachette intitulé : De l'infaillibilité du pape. On croit que c'est quelque ouvrage des jansénistes irrités contre lui, pour la bulle de 1653, et même que le cardinal Mazarin est malcontent de Rome, à cause que le pape est porté pour le cardinal de Retz, et qu'il a fait demander ici par son nonce pourquoi on l'empêche de jouir de son temporel. Je ne pense pas
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néanmoins que le pape nous fasse jamais grand mal, tandis que le cardinal Mazarin sera dans le plus haut crédit qu'un ministre d'État puisse jamais être, si ce n'est qu'il nous voulût ôter le carême; en quoi il ferait grand dépit aux poissonniers et vendeurs de marée; ou bien qu'il nous excommuniât, car on dit que lorsqu'un homme est excommunié il devient noir comme poivre.
On imprime un second tome des lettres de M. de Costar. M. Paul Thomas, sieur de Girac, conseiller au présidial d'Angouléme, et intime ami de M. de Balzac, avait eu querelle contre ce M. de Costar en défendant Balzac contre Voiture. Il y en a quelque chose d'imprimé. M. de Girac y a répondu et a envoyé ici sa copie. M. de Costar, qui en a eu le vent, a présenté requête contre l'impression de ce livre, et a obtenu qu'il ne s'imprimerait poin/; même ce qui a été commencé en a été saisi, et néanmoins Balzac vaut mieux que Voiture.
Le roi part demain pour Dijon. On dit que dans ce voyage il y aura cent dix carrosses à six chevaux, sans les chevaux de selle et de bagage. Voilà la cour qui sen va en vos quartiers; les nouvelles nous manqueront dorénavant, ce sera vous qui les aurez, mais il n'importe pourvu que j'aie vos bonnes grâces.
A Falconet. 29 octobre 1058. — Je ferai à M. votre fils tout ce que je pourrai à cause de vous et de lui; et, afin que nous n'ayons point de querelle ensemble, recommandez-lui bien son devoir : il me sera très recommandé, n'en doutez point, c'est assez qu'il porte votre nom. Je n'ai jamais voulu prendre personne en pension, bien que j'en aie été plusieurs fois prié; mais je ne puis vous rien refuser. Yons me parlez du prix d'une pension ; je ne sais ce que c'est, je ne vous demande rien; ditesmoi seulement si vous voulez qu'il fasse son cours en philosophie, et quel vin vous voulez qu'il boive; du reste, il sera nourri à notre ordinaire, qui suffii'a à un étudiant. Pour son étude, j'en aurai soin et vous en
[l6.")8] T>'aPHÈS la CORRESPONnANCE DE GUI PATIN 277
avertirai de temps en temps; à la fin je vous en rendra bon compte.
Le roi est parti d'ici le 26 pour Dijon; M. le chancelier est parti le 28. On dit ici que ce voyage du roi est tout politique et mystique. Le Parlement de Dijon a charge de s'assembler de lundi en huit jours où le roi se rendra. On dit que c'est pour créer une chambre de redit et une cour des aides.
A Falcoxet. 8 novembre 16.^8. — Voulez-vous beaucoup de petites nouvelles en peu de mots, en voici : le maréchal de Turenne doit passer son quartier d'hiver en Flandre, et a pillé et brûlé une petite ville h cinq lieues de Bruxelles, nommée Ninove. pays du fameux grammairien Jean Despautère.
Le président de Thou, ambassadeur en Hollande, a déclaré de la part du roi à MM. des Etats, que s'ils donnaient Maestricht aux Espagnols, en échange de Dunkerque et de Xieuport, il leur déclarait la guerre. La reine de Suède vit comme une sainte à Rome.
La postérité se passera aisément de mes écrits : aussi n'ai-je pas beaucoup d'envie d'en laisser. Il n'y a que deux sortes de gens qui écrivent, les sages et les fous, et je me connais pour n'être ni l'un ni l'autre. De plus, la vie que nous menons à Paris est trop agitée; l'exercice de notre profession nous ôte cette tranquillité qu'il faut avoir quand on veut écrire pour l'éternité. J'ai toujours dans l'esprit le passage de l'histoire du président de Thou, où il est parlé d'Antoine de Richelieu, appelé vulgairement le moine, qui a coûté la vie à son petit-fils. Il eût bien mieux valu ne pas écrire. Que sait-on si dans quelques siècles il ne se trouverait pas quelcjue tyran qui lancerait son foudre sur ma famille, de chagrin que j'aurais écrit quelques vérités de ses ancêtres? On n'eût pas coupé la tète à M. de Thou, si le cardinal de Richelieu n'eût cherché l'occasion de se venger sur le petit-fils de ce qu'avait écrit le grand-père.
278 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl" SIÈCLE [I638]
Je passe tranquillement les apr.-s-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron, président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux requêtes, qui ont grand soin chaque soir de m'envoyer quérir. On nous appelle les trois docteurs du quartier. Notre conversation est toujours gaie. Si nous parlons de la religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne à la maison, où après quelque entretien avec mes livres, ou quelque consultation pressée, je vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir, comme a dit notre grand Fernel, d'après Senèque le Tragique, la meilleure partie de la vie humaine. Je soupe peu de fois hors de chez moi, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon, premier président.
A Ch. Spon. .3 décembre 1(J.J8. — Ceux' de Dijon sont fort attristés du voyage du roi, tant pour l'argent qu'il leur a demandé dans les états de la province que pour les offices nouveaux qu'il veut faire et dans le Parlement et dans la Chambre des comptes. Les lettres de Dijon portent que ce que le roi leur a demandé en ce dernier voyage vaut plus d'argent qu'il n'y en a en toute la Bourgogne. Tout le voyage du roi n'est pas en intention de mariage; mais seulement pour avoir de l'argent pour la guerre que nous voulons faire en Italie l'été prochain, et pour apaiser l'affaire de Marseille.
Les procureurs et les greffiers commencent à se plaindre de M. de Lamoignon : il leur a dit qu'il veut avoir soin de leur âme aussi bien que de leur office, qu il ne veut plus qu'il se donne des arrêts sur requêtes, ni de parlers sommaires, etc.
1. Ce n'est pas la contre-partie d'une ptirase précédente; Gui Patin emploie souvent ce mot dans le sens d'habitants.
[i658] d'après la correspondance de gui patin i?70
On espère beaucoup de M. de Lamoignon et de M. Talon (dont le plus vieux des deux n'a que quarante ans, et M. Talon n'en a que trente-deux), dans la réformation que Ton va laire dans la grand'chanibre et aux enquêtes, mais, principalement, dans cette grand' chambre d'où découle tout le mal. Car c'est chose effroyable que les abus et les désordres que les greffiers et quelques vieux conseillers font dans cette grand'chambre.
A Falconet. 10 décembre I608. — 11 y en a ici qui disent que le roi passera les fêtes à Lyon, et que le duc de Savoie n'a été que peu de jours à la cour, et qu'il s'en est retourné bientôt à Turin. Je vous envoie deux autres lettres avec celles-ci, lesquelles vous auraient pu être envoyées dès l'ordinaire passé, mais je les retins sur l'espérance que j'avais d'avoir hier de vos nouvelles; néanmoins je vous avertis que nous n'en avons point d'impatience; ce sera tout à votre commodité. Notre écolier, votre fils, est en bonne santé, et va gaiement en classe, où tous les jours il dispute, et est toujours interrogé de son régent, qui m'a bien promis de lui donner de l'exercice et de ne point le laisser en repos. Nous ne nous écrirons plus désormais que quand nous serons pressés; faites-en de même, s'il vous plaît, et ne vous mettez point en peine de nous. 11 fait bien froid, mais nous avons du bois pour nous chauffer, joint tju'il fait chaud dans mon étude, et nous étudions toute la soirée tète à tète jusqu'à Iheure du souper, et par après nous causons auprès du feu de quelque matière agréable, physique, historique ou politique. Notre Carolus nous conte toujours quelque chose de curieux; il aime l'antiquité et nous en entretient gaiement, si l)ien que nous allons nous coucher une heure plus tard que nous n'avons l'ésolu.
A Cn. Spon. 24 décembre I608. — On parle ici d'un Espagnol nommé Pimentel, que l'on dit être à Lyon, et qui
280 I.A FRANCE AU MILIEU DU WW SIECLE , lijo.s]
traite du mariage du roi avec Finfante d'Espagne, et que, pour cette affaire, l'on a envoyé un jacobin tout exprès à Madrid ; que la reine affectionne fort ce mariage, en quoi ceux qui n'en ont pas tant d'envie qu'elle, lui forment plusieurs difficulté?, lesquelles pourront bien empêcher le marché, combien que ce soit chose fort à désirer, vu que ce serait une reine de paix; mais ce dernier mot est le chiendent, car il y a bien des gens qui n'en veulent point, et qui sont comme les pécheurs, qui ne font jamais bien leurs affaires que dans l'eau trouble. M. de Guise le Balafré disait autrefois :
Par la guerre nous vient Le crédit et le bien.
C'était ce duc de Guise qui fut chef de la Ligue, et que Henri III, par un fort bon et généreux conseil, fit tuer à Blois, l'an 1588, la veille de Noël. Feu mon père, qui haïssait la Ligue et les ligueurs, disait (j'étais encore fort petit) que ce massacre avait été le meilleur coup que fît ce roi en sa vie.
Le 15 de ce mois, furent ici arrêtés trois hommes de ces braves qui entrent hardiment dans les maisons, et qui, sous ombre d'être gens à craindre, d'avoir des poignards et des pistolets, demandent impudemment de l'argent. Le premier des trois était allé chez ^l. Colbert, intendant de la maison de Son Éminence, y demander loO pistoles, le poignard à la main; mais il n'eut pas ce qu'il demandait; ce M. Colbert le fit arrêter, et deux autres de ses compagnons qui furent pris en chemin. On tient ici que voilà de la besogne pour le successeur du sieur Saint-Aubin, qui était le bourreau de Paris l'an passé.
Le cardinal de Richelieu fit faire exprès le Parlement de Metz pour avoir des juges et commissaires à sa poste, afin de faire condamner plus aisément le maréchal de Marillac. Quelque temps après, à la prière du cardinal
[ifioS] k'aPHI-.S la COHHESl'ONDANCE UE OUI PATIN 281
de la Valette, qui était fort son ami, il tira ce parlement de Metz et l'envoya à Toiil, où tous ces messieurs ont été fort incommodés, à cause de quoi ils ont fait tout ce qu'ils ont pu, depuis ce temps-là, envers les ministres, pour obtenir la permission de retourner à Metz, ce qui leur a enfin été accordé par Son Kminence Mazarine, moyennant 200 000 livres qu'ils lui ont données. Voilà comment un homme qui est en fortune tire avantage de tout, et fait d'un seul article plus d'argent que tous les alchimistes et faux monnayeurs du monde. Guénaut dit qu'un grain de fortune vaut mieux que dix onces de vertu; c'est ainsi que parlent les avares et les enragés de gagner.
On dit que M. d'Espernon a charge de prendre six compagnies des gardes, et de les mener à Dijon pour tourmenter cette ville, et les (sic) obliger à donner au roi ce qu'il demande. C'est marchandise d'Italie et invention des partisans, de peur que les peuples ne crèvent de graisse, joint que l'on trouve, par cette voie, moyen de fléchir les Bourguignons. On tâchera de se servir de cet exemple pour le Languedoc, la Provence et autres pays, afin de tirer de l'argent pour faire la guerre en Italie et en Flandre, la campagne prochaine, si devant ce temps-là Dieu ne nous envoie une bonne paix, par le mariage du roi avec l'infante d'Espagne, qui serait une reine de paix, et le seul but auquel nous pouvons aspirer.
A Falconet. 3 janvier 16o9. — Giiénaut, avec deux autres médecins et trois chirurgiens, sont enfermés à Saint-Maur, à deux lieues d'ici (c'est où Rabelais était moine vers l'an 1532, et où il a fait les deux premiers livres de son Panlagruelisme). Excusez cette parenthèse; je ne l'y ai mise que pour l'amour du personnage, qui valait bien tout seul trois douzaines de moines. Ces Esculapes et ces Chirons sont à l'entour du prince de Conti qui y est fort malade; c'est un homme qui est bien incommodé en sa posture, et qui est infailliblement en danger de sa personne.
On dit que noire éminentissime cardinal est malade avec fièvre. Il n'est point temps pour nous qu'il meure, car je pense que nos affaires sont bien brouillées. Quelques-uns disent ici que les Espagnols traitent d'un accord avec les Anglais, qui est ce que je n'entends point.
Votre ti'ès cher fils se porte bien et étudie; il trouve fort belles les églises de Paris, et entre autres Saint- Germain l'Auxerrois, Saint-Paul et les Minimes de la place Royale, où il fut à vêpres le premier dimanche de janvier. Les fêtes qu'il est ici avec moi, il met toujours quelque chose dans le cahier. Je lui ai parlé de certains écrits que j'ai céans... Je les lui prêterai quelque jour quand il sera plus avancé et quand il en sera plus
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cnpable : ce sont des cahiers historiques et politiques dans lesquels il y a bien des particularités dont il ne pourrait encore faire son profit. Je lui ai promis de lui faire apprendre l'histoire, et que mon second fils, qui est Carolus, lui apprendra la géographie. Il le va quelquefois voir on sa maison rue Saint-Antoine, et n'en revient qu'avec joie; il dit qu'il y voit toujours quelque chose de beau; il y a un cabinet fort curieux où il y a quelques tableaux et force médailles. Je l'ai quelquefois entretenu des événements tragiques de notre histoire, de la mort des rois Heiu-i II, Henri III, Henri IV; de la mort des deux Guisars, à Blois, en 1588; du maréchal de Biron, du marquis d'Ancre, que je lui ai fait lire près de moi dans les historiens. Il dit que Jacques Clément et Ravaillac qui tuèrent Henri III et Henri IV (que je lui dis avoir été de fort bons rois) étaient de méchants coquins, et tout cela se fait sans préjudice de ses études; c'est souvent après souper auprès du feu en nous chauffant. 11 a bien envie de s'aller promener en notre maison de Cormeilles, mais il n'y fait pas beau; il ira à Pàcjues avec ma femme, et y verra tous nos arbres fleuris ; nous y avons 500 petits poiriers, sans les pruniers, pêchers, abricotiers, mûriers et figuiers, et y retournera à la Saint-Jean, où il verra 200 cerisiers chargés de cerises bien mûres. Notre maison est tout joignant la montagne, sur laquelle nous avons un moulin à vent du haut duquel on voit le grand clocher de notre ville de Beauvais. Nous lui montrerons tout cela et lui ferons apprendre toute la topographie des environs et de la banlieue de Paris.
A Falconet. 9 janvier 1659. — M. le surintendant est arrivé, mais on ne dit rien encore de la paix; on attend M. le Prince à Coulommiers en Brie, chez M. de Longueville.
Plusieurs officiers de M. le Prince sont partis d'ici aujourd'hui, ce 5 janvier, pour se rendre à Coulommiers
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cl pour Ty saluer, d'autant qu'il est attendu. C'était hier que l'on devait remettre llesdin au service du roi.
Le marquis de Rostain mourut hier ici âgé de quatrevingt-sept ans; il est père du comte de Bury et gendre du chancelier de Chivcrny, cjui mourut il y a soixantedeux ans.
M'"° Fouquet est encore malade, à ce qu'on dit; si son mari n'eût l'ait ce voyage à la cour, il était désarçonné, M. Hervart l'avait supplanté. L'évéque de Cahors est mort; M. Sevin, son condjuteur, est dorénavant évêque. Il fait ici un froid horrible et perçant, lequel tue cruellement les vieilles gens et les pulmoniques, tabiques, hectiques, ils s'en vont même tout à coup; ils meurent en cachette.
A Falconet. 13 ' janvier 16o9. — On nous présage ici beaucoup de malheurs, sur un faux bruit que la grosse cloche d'Aragon a sonné toute seule; mais cela est superstitieux, et Hippocrate dit qu'un médecin doit fuir la superstition comme la peste et le défaut suprême.
On dit ici que le roi est en Provence et qu'il ira à Montpellier; que la ratification de la paix est venue d'Espagne, et que bientôt elle sera publiée; mais qu'il ne faut douter ni de l'un ni de l'autre, j'entends du mariage qui viendra dans son temps, quoiqu'il puisse arriver, ou de la mort de l'infant d'Espagne, qui, à ce qu'on dit, n'a que vingt-huit mois et trois cautères, et ne peut vivre longtemps.
M"^<" la princesse de Condé s'en va à Trie, près de Gisors, maison qui appartient à M. de Longueville. Le président Viole est encore à Bruxelles, oîi il est demeuré
1. Il faut vraisemblablement dater cette lettre du 23 et non du 13 janvier. L'éditeur Reveillé-Parise a suivi, sans rectification, le classement erroné de l'édition de tTIo. Dans l'édition de 1715, après le premier paragraphe, on lit : « Un honnête homme (ce 14 de janvier) vient de m'assurer ", etc.
[1659] d'après la correspondance DE GUI PATIN 28S
malade; on dit qu'il reviendra dans peu de jours. On dit, que dans le traité du prince de Coudé, il doit ne retourner jamais au Parlement; mais on dit que par un article secret il doit y être rétabli.
A Falconet. 31 jamner IGo'J. — On croit bien ici que le roi épousera l'infante d'Espagne, et tous, tant que nous sommes de bons Français, le désirons bien fort, cela finira la guerre, et elle sera une reine de paix : Ainsi soit-il. Si le cardinal désire ce mariage, j'en suis ravi; son consentement servira fort à le faii'e avancer.
On dit ici que le prince de Conti et sa femme sont guéris.
Le roi est arrivé à ce soir dans le Louvre; le cardinal est au bois de Vincennes. Don Juan d'Autriche est encore dans Bruxelles; on dit qu'il passera par ici, mais je ne le crois pas. On s'apprête en Angleterre pour la séance du parlement, et même on dit qu'il aura besoin que le roi fasse un tour jusqu'à Rouen ou à Ca>ais,pour renouveler notre alliance de guerre avec les Anglais contre l'Espagne; mais peut-être qu'une trêve interviendra qui fera pendre les armes au ci'oc aux uns et aux autres.
On dit ici que la reine s'est fort plainte à Lyon du voyage qu'on lui avait fait faire durant une si mauvaise saison; qu'elle n'y avait point tant été amenée que traînée; qu'elle en avait su mauvais gré à Son Éminence; qu'ils avaient été dix jours sans se voir, mais (}u'entin le roi les avait accordés. Je vous supplie d'assurer M""^ Falconet de nos très humbles services. Notre écolier est gaillard et sain : il étudie diligemment, et apprend bien l'histoire de Paris. Je lui ai promis que dimanche prochain il verra le roi et la reine à Saint- Germain l'Auxerrois, qui est leur paroisse et la notre, où ils ne manqueront de venir à la procession.
A Falconet. 20 avril 1G59. — J'ai été voir M. Le Sanier, qui fait tout ce qu'il peut pour votre fils et pour le faire
286 LA FHANCE AU MILÎEt! DU XVII* SIECLE [l6o9]
étudier diligemment. Aujourd'hui avant midi il est venu étudier avec moi; je lui ai l'ait lire dans les lettres de Plassac, qui étaient sur ma table par hasard, un beau chapitre de cette bonne lemme, dont le conte est si plaisant dans Pétrone : Mulier quaiidam Ephesi tam notœ erat pudicitiœ, et après qu'il l'a vu en français, je le lui ai fait lire en latin dans Pétrone même; après, je lui ai dit qui était Pétrone, ce que c'était que son livre, qui nous reste, parh'e détachée seulement d'une grande œuvre et sa mort, que je lui ai fait lire dans les Annales de Tacite, dont il m'a promis de lire le quinzième et le seizième livre des Annales, où il verra cette grande conspiration contre Néron, laquelle fut malheureusement découverte, la mort de Sénèque, et enfin celle de Néron njème. Il a écrit de Pelronio dans son cahier, et m'a dit qu'il était bien aise de savoir cette histoire de cette matrone d'Éphèse. Je l'ai averti qu'il ne la faut jamais réciter en compagnie de femmes, de peur que Vune d'elles, animal naturellement orgueilleux, ne s'indignât sérieusement. Voilà oîi nous en sommes.
A Falconet. 6 mai 1659. — Son Éminence a été assez mal depuis huit jours. Je voudrais qu'il fût bien guéri, et que nous eussions la paix; mais il y en a qui disent qu'elle est rompue, et qu'il faut tout de bon en recommencer le traité. Un homme me disait hier que les Français, les Hollandais et les Anglais avaient fait un accord entre les rois de Suède et de Danemark, par l'entremise de M. le président de Thou, notre ambassadeur en Hollande, à la charge que celui des deux qui ne voudra pas suivre la paix qu'on lui propose y sera contraint par la force des trois autres.
Son Éminence a envoyé son neveu, M. Mancini, prisonnier à Brisach, sous la garde de six archers, pour quelques impiétés et des libertinages qu'il a proférés la semaine sainte contre la religion, avec le comte de Vivonne, un aumônier du roi nommé I.e Camus, qui en
il6o9j D APRES LA C0RRES1'0NDA^XE DE GUI l'ATLV 28?
a été chassé aussi, et un autre courtisan qui est prisonnier, yuclqucs-uns soupçonnent que c'est une fausse politique, afin qu"il soit là, et qu'il garde Brisach pour son oncle qui a de nouveau 300 gardes à pied, avec une petite mantille rouge et ses armes en broderie sur l'épaule, que j'ai vu passer ce matin dans la rue Saint- Denis.
Un peintre de Beaune ma si fort prié de me laisser peindre pour un médecin de sa ville qui veut avoir mon tableau, qu'hier je lui donnai une heure de mon temps. Noël Falconet était auprès de moi, à qui je dictais quelques gentillesses qu'il écrivit dans son cahier; il y en pourra mettre tous les jours, et je l'y exhorterai.
Les deux prisonniers qui ont tué le marquis de Charton, en sortant de la messe des Augustins, ont été jugés au Chàtelet, l'un à être rompu, et l'autre à avoir la tète coupée. Ils ont été aujourd'hui transférés à la Conciergerie. Gare pour eux la lin de la semaine. Notre cardinal ne se porte pas, bien.
A Falconet. 13 mai 1659. — La paix n'est pas faite, mais l'on en traite; il y a plusieurs articles dont on est d'accord, et d'autres sont encore en dispute. La reine veut que la paix se fasse et avoir l'infante d'Espagne pour sa bru, et le roi d Espagne consent à l'un et à l'autre; mais il y a deçà un rouge Italien qui n'a hâte ni de l'un ni de l'autre, et qui voudrait bien n'y être pas pressé, de sorte que nous pouvons dire qu'il n'y a encore rien de fait, puisque tout peut faillir.
Toutes les troupes qui étaient en garnison en Champagne, Picardie, Normandie, sont allées vers la frontière. Elles ont leur rendez-vous vers Hesdin, soit qu'il le faille assiéger ou non, si le major qui est ici n'en a fait l'accord.
L'évèque de Meaux se meurt, et il est frère de M. le chancelier; il a quelque chose dans la vessie qui n'est pas une pierre. Junot, chirurgien de la Charité, a ici taillé depuis peu l'abbé du Chàtelet, qui en est mort
288 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'' SIECLE [l65'j]
huit jours après; trois autres lui sont morts après la même opération, si bien qu'il est ici malheureux en réputation. Le petit Colot en a taillé d'autres qui en sont réchappes; je pense qu'il deviendra aussi bon et aussi heureux que son père.
A Falconet. 20 mai 1639. — Je soupai, samedi dernier, chez M. le premier président, où il me fit grand'chère. On mange vite en ce pays-là, et l'on y parle peu pendant le repas; il voulut pourtant que j'y busse, deux l'ois, à sa santé, du vin d'Espagne qui était extraordinairement bon. Après souper, je l'entretins une grosse heure et demie sur diverses choses, à quoi il prit grand goût. Il m'a dit qu'il était en peine comment nous pourrions l'aire l'été prochain; qu'il eût bien voulu avoir le loisir de m'entretenir une fois la semaine, une aprèsdînée tout entière, et qu'il avait peur, faute de loisir, d'oublier le peu qu'il savait. Deux maîtres des requêtes, qui y étaient venus souper à cause de moi, me ramenèrent dans leur carrosse : il me dit en sortant qu'il avait dessein de faire chez lui une petite académie, une fois la semaine tout au moins, mais qu'il ne voulait point que nous fussions plus de six; c'est signe que j'en serai l'un, et je crois que mon fils Carolus en sera aussi, car M. le premier président lui veut autant de bien qu'à moi.
A Falconet. 27 mai 16o9. — M. le duc d'Orléans a fait composer par un savant courtisan, nommé Varillas, un livre de fine politique qui sera intitulé : « Politic|uede la maison d'Autriche », que l'on imprime [)résentement eu Hollande. Il y a eu ici grande cérémonie aux Augustins pour un certain saint espagnol de leur ordre, nommé frère Thomas de Villeneuve, que le pape canonisa l'hiver passé. Leur général est ici avec plusieurs Italiens, qui en ont célébré la fête fort authentiquement. Et de peur qu'il ne manquât quelque chose à la joie publique^ bien
[1659] d'après la correspondance de gui patin 289
plus h la folie du siède, ils ont fait un feu de réjouissance, au bout du Pont-Xeuf, où ce nouveau saint était représenté comme un faquin de quintaine, et où courut une foule de monde qui ne se peut nombrer, et c'est là où le peuple disait que c'était un saint espagnol qui n'eût pas été reçu en France si la paix n'eût été faite; néanmoins il y en a beaucoup qui en doutent, et surtout qui tiennent que le traité du prince de Condé n'est pas accordé.
Le roi est avec Son Éminence au bois de Vincennes.
Il est ici mort, depuis trois jours, un vieux conseiller d'État, nommé M. Turgot, qui avait 40 000 écus de rente et 700 000 livres d'argent comptant dans ses cofïres, et un comédien nommé Béjart, qui avait 24 000 écus en or.
On réimprime ici les oeuvres de Jo. Duns Scotus, cordeller; il y aura 17 volumes in-folio; c'est ce moine qui fut enterré sans être mort et qui se mangea le bras.
A Falconet. 6 juin 16o9. — J'ai si peu de chose à vous écrire, que j'ai de la peine à m'y résoudre; néanmoins, puisque M. Troisdames désire que j'entretienne cet innocent commerce de lettres avec vous par son moyen, je vous dirai que le roi passera dans Paris les deux semaines de la Fête-Dieu (je pense que la reine mère le voudra faire voir à la procession, tant pour sa beauté que pour sa dévotion), et dès lendemain de la petite Fête-Dieu, le roi sortira de Paris, s'en ira au bois de Vincennes, de là à Fontainebleau sans plus revenir à Paris, mais pour partir vers le commencement du mois d'août, et s'en aller à Bordeaux, et de là à Bayonne, audevant de l'infante d'Espagne; et, pour assurer toutes les conditions du mariage, on tient que le cardinal Mazarin partira d'ici dès le 22 de ce présent mois pour se rencontrer à Bayonne, où don Louis de Haro se doit pareillement rencontrer.
On dit que cette infante est une bonne princesse fort accomplie, et qui a beaucoup d'esprit. Un évèque, fils
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d'un maréchal de France, m"a dit ce matin que, lorsque le roi son père fut extrêmement malade, il y a deux ans, elle avait fait une brigue avec les grands d'Espagne et le conseil éternel de ce pays-là, pour obtenir la régence de ce royaume, durant le bas âge de son petit frère, au lieu de sa belle-mère. Si elle a de tels degrés d'ambition d'esprit, étant en France, elle pourra bien faire changer la scène et renverser le théâtre qui subsiste il n'y a que trop longtemps.
A Falconet. ii juin 1659. — M. Petitpied, avocat très célèbre, a été fort malade d'une inflammation du poumon, pour laquelle il a été saigné 17 fois; mais il se porte mieux. S'il avait été traité par quelque charlatan, on lui aurait épargné « le trésor de la vie », on lui aurait donné des petits grains ou du laudanum, et il serait mort. Nous avons ici quantité de fièvres continues, avec douleurs de côté, crachement de sang, pleurésie et inflammation du poumon. Ils ne sont soulagés que par la saignée, car ce n'est pas du sang qu'on leur tire, c'est de la boue.
Je soupai dernièrement chez M. le premier président, qui m'envoya inviter dès le matin. Il me fit dire qu'il m'enverrait son carrosse à six heures du soir, ce qu'il fit, et me renvoya avec bonne escorte, à dix heures. Il se plaignait à moi de ce que je ne l'allais point voir, que j'étais quelquefois obligé de l'aller quelquefois entretenir et que je devais avoir pitié de lui pour la peine qu'il avait dans l'exercice de sa charge. Je lui répondis que je n'avais osé l'importuner, et que je le viendrais voir, toutes les fois qu'il me ferait l'honneur de me le commander. « Je vous prie, me répliqua t-il, d'y venir au moins une fois la semaine si vous n'y voulez venir tous les jours. Lorsque je ne pourrai pas souper avec vous, vous souperez avec ma femme. » Il me traita avec cette familiarité de me faire asseoir entre lui et M^" la première présidente, et je ne pus le refuser. Après souper,
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nous nous entretînmes auprès du feu: entre autres discours, il me dit que j'étais bien heureux, puisqu'ayant fini la visite de mes malades, je n'avais qu'à passer mon temps avec mes livres; que pour lui sa charge le tuait, et qu'il se tenait bien plus malheureux que M. Patin. En ei'fet, les grandes dignités sont des charges, des menottes et des entraves qui nous ôtent notre liberté et nous rendent esclaves de tout le monde. Cette charge publique l'oblige de donner audience à chacun, lui ôte le moyen et le loisir de se divertir dans l'étude qu'il aime naturellement, et le fait lever, tous les jours de palais, à quatre heures du matin; et néanmoins après tout, et nonobstant toutes ses plaintes, c'est une très belle et très importante dignité, plus considérable que celle du chancelier même, à qui le roi fait ôter les sceaux quand il veut; mais les premiers présidents meurent en leur charge, et on ne la leur peut ôter qu'avec la tète. Depuis plus de cent vingt ans, les favoris n'ont pas manqué de ruiner les chanceliers qui leur ont déplu et qui ont refusé de faire ce qu'ils voulaient. Toute notre histoire en est pleine d'exemples.
A Belin fils. 6 août 1659 •. — Je vous dirai pour nouvelle que le roi fait diligence pour arriver à Bordeaux, oîi il ne fera que passer pour arriver au plus tôt à Bayonne, d'autant que le roi d'Espagne doit partir le 19 d'août pour venir jusque sur notre frontière. On ne doute point de la paix ni du mariage, mais personne n'en sait les conditions; néanmoins on dit que l'Alsace nous demeure par ce mariage, et que le roi d'Espagne nous acquitte de ce que nous en devons à l'empereur. Tous les protestants de l'Europe ont grande peur et soupçon de cette paix des deux couronnes; ils ont peur par ci-après d'être attaqués, et non sans raison; car si
4. L'édition Reveillé -Parise indique par erreur la date du 6 août 1644.
les deux couronnes s'y prenaient de bonne sorte, et appliquaient à cela toutes leurs forces, on leur ferait bien du mal. Si tous étaient bien unis ensemble, j'avoue bien qu'ils feraient un puissant parti, mais d'ailleurs ils ne s'accorderont jamais pour cet effet; les Suédois sont trop ennemis des Hollandais, et les Anglais des Danois. Les protestants d'Allemagne ne seront pas sitôt attaqués, vu que Saxe et Brandebourg sont fermement attachés à l'empereur, que le Palatin est des nôtres, et même que l'empereur n'est guère fort et nullement en état pour une telle entreprise; joint qu'il est fort mal content de ce que nous lui ravissons sa prétendue femme et que nous lui étouffons de grandes espérances. D'ailleurs, l'Angleterre est en un état fort incertain et à la veille d'être fort brouillée, surtout si quelque vengeur de la mort du roi Charles se levait, soit un autre Cromwell, soit un nouveau Catilina.
Les Hollandais sont aussi fort repentants de la paix qu'ils ont faite avec l'Espagne, malgré nous, à Munster l'an 1647. En voici la raison : c'est qu'ils ont peur que, par notre mariage avec l'infante d'Espagne, nous ne nous accordions à leur faire la guerre et à les priver de leurs biens, de leur liberté et de leur prétendu droit de navigation dans les Indes; ils ne pourraient, en ce cas là, guère espérer de services de leurs voisins : les Anglais leur sont ennemis, aussi bien que les Suédois et les Portugais. Quoi qu'il en soit, la paix ne sera jamais si universelle que la guerre ne reste en quelque coin; il y aura toujours quelque fou ou quelque malheureux qui fera de la peine aux autres... Au reste le mariage du roi avec l'infante d'Espagne est l'ouvrage des mains et de l'esprit de la reine qui nous apporte la paix; elle s'y emploie violemment et généreusement; elle prend ses assurances pour le futur, et même pour le temps prochain. Il y a ici des gens entendus, pnreils à ceux que Cicéron appelle habiles praticiens, qui croient que la scène changera et que le vieux théâtre sera renversé
ri6o9j d'après la correspondance dé GlI PATIN 293
avant Vannée; c'est elle seule à qui nous avons l'obligation du bien qui nous en reviendra, et si elle ne s'y fût obstinée, la guerre eût duré plus longtemps que son auteur ne durera, et le roi eût été obligé de chercher femme ailleurs. 11 y a grande apparence qu'il en eût pris une qui est à la cour, mais Dieu ne l'a pas voulu. Non erat in fatis que le plus puissant prince de l'Europe et le premier roi de la chrétienté se mésalliât si fort : qui est une rencontre dont tous les honnêtes gens et bons Français se doivent fort réjouir et en savoir grand gré à la reine, laquelle prudemment et généreusement en a empêché le coup, qui autrement en fût arrivé, au moins il y en a toutes les apparences.
A Falconet. 15 août 1639. — Je suis fort content de notre écolier; il est doux comme un agneau. Je le menai lundi matin à la ville avec moi, et lui dis qu'à cause de lui je voulais aller à pied, à la charge qu'il apprendrait quelque chose de moi. Quand nous fûmes à l'horloge du Palais, je lui demandai s'il savait bien les deux vers latins qui sont au dessus de cette hoi'loge; il me dit qu'il y voyait bien de l'écriture, mais qu'il ne la pouvait lire; je le lui dis à charge que dès qu'il serait au logis, il le mettrait dans son cahier.
Machina quœ bis sex tam juste dividit huras, Jusliliam servare monet, legesque tueri.
Je lui dis qu'au-dessus de la porte de l'Arsenal, il y avait deux autres vers qu'il fallait pareillement savoir :
.Ethna hœc Henrico Vulcania tela minislrat, Tela yiganleos debellatura furores.
Jean Passerai, professeur du roi, qui mourut l'an 1602 fort vieux et aveugle, est auteur de ces deux distiques. Je lui dis encore que, dans les Jésuites au collège de
294 LA FRANCE AU MILIEU DU XYII" SIÈCLE [iGoO]
Clermont, il y avait un beau vers sous leur cadran qu'il fallait retenir et méditer :
Ut CLispis, sic vita finit dum stare videlur.
Ce même jour je le menai à Cormeilles : je le fis partir une heure avant moi, avec un écolier en médecine; je les atteignis près d'Argenteuil, où nous goûtâmes, et fûmes souper à Cormeilles, c'est-à-dire une lieue par delà, dans notre belle maison. Le lendemain mardi nous revînmes à Paris; le mercredi je le menai quant et moi à la porte de Paris, y voir une exécution criminelle d'un voleur qui y fut roué; on nous donna une chambre, de la fenêtre de laquelle il vit toute la cérémonie de ce mystère de défaire les hommes pour leurs crimes.
Le roi est encore à Poitiers. L'entrevue ne s'est point encore faite des deux ministres; M. de Lionne ne fait qu'aller et venir pour la bien disposer; et néanmoins on croit qu'elle se fera bientôt.
On dit que M. le maréchal de Grammont ira en Espagne quérir la nouvelle reine. 11 y a ici quantité de prisonniers, voleurs et assassins, desquels le procès criminel est sur le bureau. Jamais les héritiers de Jean Guillaume n'ont eu moyen de tant gagner : on ne fait que pendre et rompre.
L'entrevue des deux ministres de France et d'Espagne ne se fera ni en France ni en Espagne, mais dans une île de la rivière de Bidassoa, qui est entre deux; cependant don Louis de Haro a fait de grands honneurs à M. de Lionne.
A Falconet. 9 septembre 1659. — Un courrier extraordinaire vient d'arriver, il a apporté l'entière conclusion de la paix; tout est arrêté pour le mariage et la nouvelle reine sera en France le 24 d'octobre prochain. On achève en Hollande une belle édition de notre auteur François Rabelais. C'était un homme qui se moquait de tout ; en
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vérité il y a bien des choses dont on doit raisonnablement se moquer.
Les partisans disent ici que messieurs du parlement sont bien fâchés de la paix, qu'on n'aura plus besoin d'eux et qu'on ne leur donnera plus de pension ; d'autres disent que ce sont les partisans qui en sont bien marris, à cause qu'ils ne seront plus admis à offrir de l'argent pour avoir des arrêts du conseil qui écorchent le peuple.
M™e la maréchale de Guébriant est morte à Périgueux; elle n'a été malade que treize heures et est morte sans confession : elle était le partisan de ce pays-là; elle y est fort maudite.
On attend un courrier d'Espagne qui doit venir prendre le nôtre, pour aller ensemble à Rome demander dispense, pour le roi, d'épouser l'infante d'Espagne sa cousine.
A. Falconet. 19 septembre 1659. — Je vous écrivis le lo septembre; mais je vous dirai que, depuis ce temps-là, on débite à Paris la conclusion de la paix et du mariage du roi, et cjne notre nouvelle reine sera bientôt en France. Le roi a envoyé en Espagne un jeune seigneur fort bien fait, qui est le marquis de Vardes, capitaine des Cent-Suisses pour y saluer de sa part la nouvelle reine. Le marquis est le lîls de la feue comtesse de Moret, mère du comte de Moret, bâtard de Henri IV, qui fut tué proche de Castelnaudary, lorsque M. de Montmorency fut pris en Languedoc en 1032. Cette comtesse est célèbre dans VEuphormion de Barcley sous le nom de Casina. C'est à l'endroit où elle fut mariée au comte de Cesi-Sancy. qui depuis fut ambassadeur à Constantinople. Environ Tan 1618 elle se remaria au marquis de ^'ardes, fils du bonhomme gouverneur de la Chapelle, et père de celui-ci qui est allé en Espagne.
Vous avez toutes mes thèses, puisque vous avez les
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trois que vous m'avez nommées. Il n'y a que deux quodlibétaires et une cardinale. L'an 1627, je présidai à M. G. Joudouyn, de Fiirore uterino,k cause que vers ce temps-là j'en avais traité une belle fille avec laquelle sa mère eût bien voulu me marier; mais je ne songeais alors qu'à étudier. Je m'occupais tellement avec mes livres, dont j'achetais presque tous les jours quelque nouveau, que j'y passais le jour et la nuit, mais les veilles incommodèrent si fort ma santé, que, pour la rétablir, il me fallut presque quitter entièrement l'élude. C'est une des obligations que j'ai à la médecine, sans le secours de laquelle je me serais infailliblement tué pour être trop sage, mais trop déréglé dans l'envie que j'avais d'apprendre.
A Falconet. 19 septemf've 16o9. — On dit que les entrevues ne sont point encore finies, et même qu'elles ne finiront pas sitôt; qu'il y a d'autres affaires auxquelles on ne pense point; quelques-uns disent que c'est que les Espagnols ne veulent point abandonner le prince de Condé, et qu'ils désirent pour lui bien des avantages qu'on ne veut pas accorder; d'autres disent que c'est pour les aflaires d'Angleterre et même que le roi d'Angleterre s'est travesti pour se rendre au lieu de l'entrevue. On dit encore au plus fin, c'est que les deux rois veulent agir, en unissant leur^ forces, contre les Hollandais, et qu'ils veulent conquérir la Hollande et étouffer la liberté de cette république naissante (cela pouriaît bien ètrej; d'autres croient que c'est pour aider aux Vénitiens contre le Grand Turc, pour faire quelque mémorable expédition sur la mer Méditerranée, prendre les Dardanelles et le chasser de Constantinople;iI n'y a pas d'apparence à ce dernier. Nous ne sommes pas assez gens de bien pour avoir de si nobles pensées.
D'autres disent que c'est pour ruiner les Huguenots, et que le pape y pousse fort. Je ne doute nullement de
ri659j d'aI'HÈS la r.OHRESrONDANCE DE GUI PATIN 29"/
lui ni de sa bonne volonté. D'autres prétendent que c'est pour abattre les jansénistes, par ie l'eu et le fer : les carabins du père Ignace n'y oublieront pas le pouce. Qu'en dites-vous, Monsieur? ne voilà pas de belles spéculations politiques sur les affaires de l'État du temps présent"? Chacun y veut avoir sa part.
Je viens de rencontrer un conseiller à la cour qui m'a dit que le mariage du roi est reculé, que l'on dit qu'il ne se fera qu'au mois de mai prochain, et c{ue la cour ne reviendra point à Paris devant ce temps-là. Quelques-uns, dit-il, ont mauvaise opinion du tout, vu que M. le maréchal de Grammont, qui devait partir le 12 de ce mois pour aller en Espagne y demander l'infante et l'amener en France, est contremandé.
On dit que les conférences des deux ministres dureront jusqu'à la fin du mois, et que le roi passera l'hiver en Languedoc et en Guyenne; que Ion apprête ici des habits pour les envoyer à la cour, et que le roi ne veut point revenir que tout ne soit conclu.
A Falcunet. 17 octobre 10.39. — Un conseiller me vient de dire que les lettres sont venues, par lesquelles on reconnaît que le roi ne viendra point à Paris avant la Saint-Jean, à cause que son mariage est différé, bien que l'on n'en sache pas la cause; mais on parle de guerre en Allemagne, où l'on fait marcher des troupes.
Je fis hier saigner M. de Breteuil, contrôleur général des finances, où j'appris cjue M. Fouquet, procureur général et surintendant des finances, était allé de Bordeaux à Toulouse avec le roi, et que de là il irait voir le cardinal Mazarin sur la frontière où il est et qu'il retournerait de deçà vers la Toussaint.
On dit que Tévèque de Nantes, M. de Beauvau, autrefois maître de chambre du cardinal de Richelieu, est fort malade en Anjou, son pays. Voilà bien des évéchés pour ceux qui s'en veulent fournir, en moyennant les
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conditions séculières et politiques qui sont requises en ce temps-ci.
A F'algonet. 21 novembre 16o9. — L'on parle fort ici du décri des monnaies et principalement de celles d'or. Le duc de Lorraine est attendu à Blois, chez M. le duc d'Orléans ; en peu de jours il a mandé de deçà le prince François. Son pays lui est rendu sans rien excepter, mais on abat toutes les fortifications de Nancy.
On dit que les deux rois sont d'accord de signer la paix tous deux en un même jour. Il y a commission donnée à la cour pour faire exécuter le traité de paix en Italie, savoir, de rendre aux Espagnols Mortare et Valence, et Verceil à la duchesse de Savoie; Pignerol nous demeure. C'est un nommé le Gaumont qui doit aller en Italie : c'est un homme sans littérature, mais qui a bon sens et une bonne politique. Il a du flegme assez pour faire enrager les Italiens; il est frère du célèbre avocat qui a soin des affaires particulières de Mazarin. Un autre a le môme ordre pour la Flandre.
Plusieurs seigneurs font faire de beaux carrosses pour venir voir ici la cérémonie de l'entrée du roi, quand il amènera sa femme, l'infante d'Espagne. On dit que le prince de Condé sera bientôt ici. On a imprimé en Hollande un livret intitulé : Traité politique, etc., que tuer un tyran n'est pas un meurtre. On dit qu'il est traduit de l'anglais; mais le livre a premièrement été fait en français par un gentilhomme de Nevers, nommé M. de Marigni, qui est un bel esprit. Cette doctrine est bien dangereuse, et il serait plus à propos de n'en rien écrire.
A Falconet. 25 novembre 1659. — On fait ici le procès à un des chefs des sabotiers, nommé M. de Bonnesson, gentilhomme du pays de Beauce; il a été conduit de la Bastille au grand Conseil, qui a charge de lui faire son procès, mais ils n'en peuvent venir à bout. Il ne parle
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point, il demande son renvoi à la chambre de l'édit, parce qu'il est liug-uenot, et n'a rien voulu répondre aux demandes et questions qu'on lui a faites.
Le cardinal Mazarin doit arriver aujourd'hui à Toulouse; il a passé par Dax (l'évèché du père le Bouts), où il s'est baigné dans les eaux chaudes qui sont en ce pays-là.
Vous serez bien aise d'apprendre que M. votre fils a beaucoup profité de vos lettres, car il se lève matin et emploie bien son temps; celui même qu'il pourrait donner à son divertissement est souvent employé à lire les Borboniana, Grotiana, et Naudeana. Il rit sous cape quand il trouve quelque chose à son gré, et cela lui arrive souvent. Aussi ces manuscrits prennent les gens par le nez, et les empêchent de devenir de grands sots; cela me réjouit.
A Falconet. 2 décembre 1659. — Nous savons bien de deçà que le Mazarin est arrivé à Toulouse, et que le pape a fait une nouvelle création de deux cardinaux, dont l'un est son confesseur, jésuite, Sforza Palavicin, que ses confrères prêchent comme très habile et très savant personnage... J'ai envie de rire lorsque je vois un pape donner un bonnet de cardinal à un jésuite, son confesseur... Enfin ce sont les rusés et les impudents qui gouvernent le monde; les gens de bien sont menés par le nez. Heureux qui met en Dieu son espérance, et qui ne voit rien de tout le désordre qu'il y a en la nature, mais notre mal est plus certain que n'est la goutte dans l'opinion de Fernel. De la tête découle tout le mal. Au moins si les princes s'amendaient! S'ils se voulaient retenir et se souvenir que leurs pauvres sujets sont chrétiens! Mais ils n'ont garde, cela leur coûterait trop.
On va faire mourir en Grève un grand garçon d'Anjou, laquais, qui a blessé son maître en le voulant tuer, parce qu'il lui avait donné un soufflet. Ce maître est
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M. Gallard de Poiaville, maître des requêtes, frère d'un président de la Chambre des comptes, et frère de M""^ la présidente de Novion. Le laquais sera rompu.
M. Fouquet, surintendant des finances, a été appelé à la cour pour quelque chose que M. Hervart avait dit contre lui, et eût été en danger de perdre sa surintendance, s'il n'eût paré le coup; et, dit-on, en donnant ijO 000 écus au Cardinal, comme un présent de bagatelle, il revient bien établi On cherche de nouveaux moyens de faire de l'argent; le roi révoque toutes ses fermes, et il se fera de nouvelles enchères pour le commencement du printemps prochain.
A Falcunet. 12 décembre 1659. — On dit que M. Fouquet, surintendant des finances, sera ici le 21 décembre, mais on n'affirme rien. Hier fut pendue à la Grève une fille de vingt et un ans, laquelle a bien filé, mais elle a filé sa corde. Elle était grande larronnesse et grande receleuse; elle avait eu l'an passé le fouet et la fleur de lys sur le dos, et néanmoins, quelque métier qu'elle fît, elle était fort dévote; elle était de la confrérie de Notre- Dame aux Billeltcs, et étant dans la chapelle, entre les mains du bourreau, ^elle demanda un certain carme mitigé, des Billettes, pour se confesser à lui. Le docteur de Sorbonne qui était là l'empêcha, disant qu'il avait seul ce droit-là (c'est un droit qui est attribué à la seule Sorbonne). Le moine n'en voulut point demeurer là; il voulut user de force, et faire à coups de poing; mais il en fut empêché par les officiers de ce lieu, et le moine fut éconduit et mis dehors. Bien d'autres suivront la môme cordelle, et même dit-on qu'une autre femme y passera la semaine prochaine.
MM. du grand Conseil continuent à faire le procès à M. de Bonnesson, huguenot et petit-fils de du Plessis- Mornay, gentilhomme de Beauce, qui était chef des sabotiers. Quelques-uns croient que ce pourra bien être pour demain, car ils en sont aux avis; les uns disent
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qu'il aura la tèle trauchée, les autres parlent de la roue. M. de Pomcreau, maître des requêtes, est allé en Normandie, y faire raser les châteaux et les bois de quelques seigneurs qui ont été condamnés par contumace pour le même crime; j'en ai entre autres entendu nommer deux, savoir, Dameri et Créqui de Bernière. On n'attend plus ici le roi, mais seulement la publication de la paix, la diminution des impôts et le soulagement du pauvre peuple, qui sera le couronnement de tant de conférences. L'évèque de Noyon est mort; il s'appelait de Baradas, et était frère d'un petit mignon de Louis XIII que le cardinal de Richelieu fit passer par une supercherie.
A Falconet. 16 décembre 1639. — Samedi dernier, 1.3 de ce mois, le marquis de Bonnesson a eu la tète tranchée à la Croix du Trahoir; il est mort huguenot, et n'a jamais voulu entendre le docteur de Sorbonne, qui a voulu le convertir, afin qu'il mourût à la romaine. Il n'a point voulu être bandé; je pense qu'il a été vu de tout Paris, car on l'a amené de la Bastille dans une charrette fort élevée, jusqu'au lieu du supplice; il avait un livre en ses mains, dans lequel il lisait; il était un des chefs de la conspiration des sabotiers. Il y en a encore deux dans la Bastille, au procès desquels le grand Conseil a charge de travailler incessamment. II était conduit au supplice par 800 archers à pied et à cheval. Si la conspiration du marquis de Bonnesson eût réussi, on dit que c'eût été une horrible chose, qu'il y avait plusieurs grands du royaume qui s'y étaient engagés par promesse, et même il y en a qui disent que Cromwell avait promis de s'y joindre, et qu'il devait envoyer une armée à leur secours, qui eût abordé du côté de la Rochelle. Bon Dieu, quelle désolation il y eût eu en France!
Le roi ne veut point sortir de Toulouse que les États ne lui aient donné 3 300 000 livres.
La première fois que j'entretiendrai M. le premier
président, je lui parlerai de vos statuts; j'entends bien votre fait, et je lui alléguerai vos raisons, qui me semblent fort bonnes... En vérité, j'ai honte de voir tant déjeunes docteurs qui reviennent des universités avec des bulles apostolifjues, et qui ne savent prescjue rien. C'est ce qui fait que je ne m'étonne point du mépris qu'on fait de notre profession en beaucoup d'endroits. Le parchemin qu'ils rapportent des universités est une marque certaine de l'argent cju'ils y ont laissé; mais la science requise à leur art, où est-ce cju'elle se trouve à vendre? Mon fils Charles explique l'anatomie dans nos écoles sur un cadavre de femme. Il y a une si grande quantité d'auditeurs, cju'outre le théâtre, la cour en est encore toute pleine. Il commence bien à vingt-six ans; je souhaite qu'il finisse encore mieux. 11 a bien des amis qui l'aiment: ses études lui en ont acquis un grand nombre, et sa gentillesse encore autant et plus.
A Falconet. 19 décembre 1630. — J'ai entretenu M. le premier président de votre affaire; je lui dis que toutes les communautés de Paris et de toutes les villes de France obligeaient celui qui y entrait de mettre quelcfue chose dans la boîte ; cjue c'était aux uns pour la confrérie, aux autres pour faire dire des messes en leur chapelle, mais tous ensemble pour subvenir aux frais de la communauté, pour se défendre de plusieurs attac|ues, et les médecins pour soutenir les droits et la justice de leur profession, et le bien public contre les apothicaires et les chirurgiens qui brouillent les cartes, et entreprennent merveilleusement contre les médecins, qui sont gens de paix et d'étude, et nullement chicaneurs, et même contre les charlatans qui gâtent tout. Là-dessus il me dit que la cour se scandalisait sur cet argent, et qu'on ne pouvait souffrir cela. Là-dessus je lui dis que tout le monde prenait de l'argent, le roi, le pape, les présidents et conseillers; sur quoi il se mit à rire et me dit tout de suite : « Eh bien, nous verrons,
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on y cherchera quelque modération de la somme ». Je lui l'épliquai : « En vous remerciant, monsieur le président, mais la somme de cent écus est si petite, qu'il n"y a guère à rabattre ». Voyez là-dessus votre conseil, et me donnez avis si vous voulez poursuivre.
A Falcûnet. 10 février 1660. — Ce matin, 7 février, M. Talon, avocat général, a parlé dans la chambre, oîi il il a tout à fait conclu pour nous contre les chirurgiens; ensuite de son plaidoyer, messieurs ont été aux avis et aussitôt s'est ensuivi arrêt, par lequel nous avons obtenu tout ce que nous demandions. Tous les chirurgiens-barbiers iront à SaintCôme et seront mêlés avec les autres; défense à eux d'appeler leur maison collège, ordonné que l'inscription qui est sur Saint-Côme, où il y a Collegium chiriatricuin, etc., sera biffée; l'union des deux communautés de chirurgiens confirmée : tous réduits sous l'autorité et juridiction des médecins de la faculté, selon les contrats anciens, et entre autres de celui de 1511, et de Van 16'ik, etc. Sur quoi ils ont fait de grandes clameurs; aussitôt M. le premier président a retourné aux avis et jpnis a dit : et néanmoins permis à ceux qui par ci-devant ont été reçus à Saint-Côme, en robe et en bonnet, d'en porter le reste de leur vie, s'ils sont maîtres es arts de l'université de Paris, sans tirer à conséquence; cette clause ne nous déplaît point, car outre qu'ils sont en petit nombre, et qu'ils mourront bientôt, elle donne exclusion de robes et de bonnets à tous les autres qui y pourraient prétendre à l'avenir. Voilà donc les chirurgiens de Saint-Côme abattus, et leur maison livrée à nos chirurgiens-barbiers, qui nous
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sont tous soumis; l'arrêt s'imprimera : ceux de Saint- Côme nous menacent déjà d'une requête civile, que nous ne craignons point. Le lendemain 8 de février nous lûmes remercier M. le président, M. Talon, avocat général, et M. de Nesmond; nous étions environs 70, deux à deux, tout le monde se réjouissait du gain de notre cause : et il ne se rencontra pas un de ces chirurgiens de Saint-Côme par les rues.
A Falconet. 17 février 1660. — Le duc de Lorraine est allé à la cour pour ses affaires et celles de la duchesse d'Orléans sa sœur. On dit que le prince de Condé arrivera ici mercredi prochain et que cette paix que nous avons nouvellement faite avec le roi d'Espagne, nous est fort avantageuse pour plusieurs bonnes villes qui nous demeurent. La paix a été aujourd'hui (14 février) publiée au Parlement, à IHôtel de ville et devant le Louvre.
Aujourd'hui (le 16 février) le Te Deum a été chanté fort solennellement pour la paix dans Notre-Dame, en tvèr, grande et très belle compagnie; la réjouissance est publique : le feu de joie se doit faire ce soir dans la Grève, comme aussi dans toutes les rues.
i\Ime la duchesse d'Orléans doit ce soir arriver au Luxembourg. On dit que M. le duc d'Orléans, voyant sa femme et ses enfants, dit en mourant : ma maison sera appelée la inaison de désolation. M. de Choisi de Cham, son chancelier, est mort à Blois, de regret de la mort de son maître. On dit que M. de Vendôme et M. de Beaufort auront le gouvernement de Languedoc, pourvu qu'ils veuillent céder l'amirauté; cela est fort dans la bienséance du npveu Mancini. M. le prince sera ici chef du conseil : MM. de la ville ont ordre de l'aller saluer; tous les ordres ne laisseront pas dy aller, et même l'université ira : je me souviens que nous y fûmes l'an 1631, lorsqu'il fut revenu de prison du Havre de Grâce; j'étais alors doyen.
Le duc de Lorraine est ici : le corps de M. le duc d'Orléans sera jeudi à Limours, et après on l'emportera par Saint-Cloud, à Saint-Denis, sans passer par ici.
A Falgonet. 2o féorier 1660. — Il se plaida le 21 de ce mois une cause à la grand'chambre entre les médecins et les chirurgiens de cette ville. L'avocat des chirurgiens dit bien des choses qui ne servaient de rien à son l'ait, comme, entre autres, que Rome avait été 300 ans sans médecins et que les Romains avaient chassé Archagathus ; mais il n'ajouta pas ce qu'en dit Pline, que c'était à cause de sa cruauté à brûler et à couper : car les juges eussent reconnu parla que c'était un chirurgien. 11 conclut enfin et pria la cour de permettre aux chirurgiens de porter la robe et le bonnet, pour marque de l'honneur qu'ils méritent par leur doctrine en chirurgie, quoiqu'ils n'aient point de littérature. Ne voilà-t-il pas une demande bien ridicule et une conclusion bien extravagante ? Avez-vous jamais vu doctrine sans littérature"? Mais tout est bon dans la bouche d'un avocat, qui tâche de rendre bonne une cause qui ne vaut rien. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'Aristote a appelé cette profession VarL de mentir. Dès qu'il eut fini, M. Lenglet, recteur de l'université, professeur en rhétorique dans le collège du Plessis, natif de notre ville de Beauvais, âgé de vingt-six ans, a harangué pour l'académie de Paris contre les chirurgiens, les a traités comme ils méritent, et a conclu qu'ils n'eussent ni robe ni bonnet, ni aucune autre qualité que de manœuvres chirurgiens, sous la direction et intendance des médecins pour lest|uels il parlait et intervenait. Tout ce qu'il a dit a été fort bien reçu, bien prononcé et fort écouté. Comme il achevait, les dix heures ont sonné et la cour s'est levée. Il n'y avait plus que M. l'avocat général Talon à parler et à donner ses conclusions, ce qui lui fut remis à la quinzaine. Si on leur permettait des robes et des bonnets pour leur prétendue doctrine en chirurgie, il fau-
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drait eu accorder autant aux apothicaires pour leur doctrine en pharmacie, et ceux-ci n'auraient-ils pas bonne grâce, quand il iaudrait donner des lavements ou faire l'onguent rosat et diapalme, d'être ainsi équipés? Enlin saint Luc a été plus fort que saint Côme. M. Talon a fait merveille pour obtenir de la cour que ces gens fussent rangés à leur devoir. 11 leur a été défendu d'user d'aucun titre de bachelier, licencié, docteur ou professeur en chirurgie. Les chirurgiens en sont fort étourdis et nous menacent d'une requête civile. 11 y en a déjà six de malades, et ils seront assez glorieu.x pour en mourir de dépit.
A Falcunet. 27 février IGGO. — On espère ici que ceux de Marseille rachèteront leur citadelle; nous savons bien que M. le prince de Conti a le Languedoc; que M. le duc d'Anjou a le duché d'Orléans, réservé la baronnie d'Amboise, et le comté de Blois, mais on lui donne aussi le duché de Valois. On dit que M""^ la duchesse d'Orléans doit arriver ici demain, et que le roi lui donne la jouissance du liien du défunt son mari pour deux ans.
J'entretins hier M. le premier président tout seul un quart d'heure; il me dit qu'il avait envoyé à M. Pitou, conseiller de la cour exilé, la lettre du roi pour revenir au palais; j'en suis bien aise, car ce M. Pitou est mon bon ami, et un peu mon parent, aussi me fait-il l'honneur de m'appeler ainsi : on dit que les autres exilés reviendront aussi, les uns après les autres. Notre bonhomme Guérin mourut hier âgé de quatre-vingt-neuf ans . Tout le monde va ici saluer M. le prince; le président Viole est ici; M""-' la princesse est encore en Normandie. On nous menace de guerre en Allemagne. Les officiers du duc d'Orléans maudissent ici horriblement Guénaut, et son vin émétique, avec lequel il a tué M. le duc d'Orléans. On parle ici de lui faire un beau service à Notre-Dame, où MM. des Cours souveraines assisteront,
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le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides, l'Hôtel de ville, comme aussi rUiiiversité : je fus le député de notre compag-nie l'an 10 V3, à Saint-Denis, aux obsèques du feu roi. Nos chirurgiens de Paris nous demandent pardon, mais c'est comme les chiens qu'on fouette bien fort, malgré eux : quand les soldats terrassés par frère Jean, avec son bâton de la croix, criaient : Frère Jean, je me rends, il leur répondait : Force c'est, et aussitôt leur donnait dronos : il en faut faire de même à ces mâtins, qui nous auraient accablés, s'ils avaient pu, et le feront à l'avenir, s'ils peuvent.
A Falgonet. 5 mars 1060. — Le prince de Condé est ici avec le duc d'Enghien, son fils, et sa femme, qui font force visites, et qui sont fort visités des compagnons de Paris, de leurs amis particuliers, et de ceux même qui ne font que semblant de l'être. On fait filer de l'infanterie devers Calais; on croit que c'est pour assiéger Dunkerque, conjointement avec les forces d'Espagne; et après, quand nous l'aurons ôtée aux Anglais, nous la rendrons aux Espagnols, qui nous donneront en échange Cambrai, les autres disent Saint-Omer; c'est un article secret du nombre de plusieurs autres.
On parle ici du siège d'Orange, où toutes les troupes qui sont revenues d'Italie et de Catalogne ont ordre de se rendre. La j^auvre Provence se sentira longtemps de ce voyage du roi, qui n'était fondé que sur la paix et le mariage.
A Falgonet. 23 mars 1660. — Samedi 20 mars, nous avons reçu dix bacheliers, qui vont commencer leur cours de deux ans; on en a renvoyé deux afin qu'ils s'amendent et étudient mieux à l'avenir. De ces dix reçus, il y en huit de fort bons, et deux autres plus faibles, mais qui sont capables d'amendement. Un exercice de disputes perpétuelles deux ans durant les rendra indubitablement meilleurs, outre l'émulation qui les y
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obligera puissamment; outre que si, dans cet espace de temps, ils manquaient à leur devoir, on les chasserait de nos écoles, comme inhabiles et indignes de nos privilèges.
On dit ici que le mariage du roi est reculé d'un mois : je prie Dieu que les Espagnols ne nous trompent point, nous sommes plus forts qu'eux, mais ils sont plus fins que nous, et je serais bien fâché que ce mariage vînt à manquer : les Espagnols peuvent trouver leur compte de marier leur fille à l'empereur, j'ai peur que l'occasion ne fasse le larron. On dit pour certain que le roi de Suède est mort : voilà nos affaires du Nord en un autre état.
Le roi d'Espagne a mandé qu'il ne pouvait venir sitôt qu'il avait projeté. N'y a-t-il point là-dessous quelque embûche, après que nous avons perdu deux belles campagnes, qui nous auraient rendus à peu près les maîtres de la Flandre; si cela arrivait, je crois que la reine serait bien fâchée de ce changement.
A Falconet. 6 avril 166(». — Puisque vous ne voulez pas que M. votre fils aille à Lyon ces vacances, j'en suis très content, il ira manger de nos belles cerises et des mûres à Cormeilles, ensuite il reviendra ici pour apprendre le Compendium Riolani palris, et Enchiridium Riolani filii, après cela l'hiver viendra, nos actes publics et les dissertations fréquentes l'occuperont : vous savez que ce sont les fondements de la profession. Ensuite il étudiera la pathologie et la méthode générale de Fernel, avec les aphorismes d'Hippocrate, et les commentaires d'Hollier. Je lui ferai écrire dans une main de papier de bonnes choses et de bonne pratique; je le mènerai aussi voir quelques malades, où il apprendra le modus agendi. Tout cela pourra être fait en treize ou quatorze mois, et après il pourra s'en retourner à Lyon pour vous voir et vous rendre compte de ses éludes; sur quoi vous trouverez bon que je vous
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demande si vous avez dessein de le faire paf?ser docteur à Montpellier, car, en ce cas-là, il faudrait qu'il y demeurât environ quinze mois, qui est bien du temps, en une ville où il y a bien de la débauche, et je craindrais fort cela pour lui.
A la table du festin où j'étais la veille de Pâques fleuri, à la réception de nos dix bacheliers, j'avais vis-àvis de moi MM. Charpentier, le Comte, Piètre, Perr<'au et Rainssant; ce n'était point là une mauvaise perspective, et j'avais à mes deux côtés, MM. Petit, Puilon, Courtois, Matthieu. Moreau, Mentel et ]Mersenne; il y en a huit entre ceux-là qui sont incomparables.
On dit ici que le roi s'en va avoir Avignon, par un échange de deux places qu'il fait avec le roi d'Espagne, qui en doit récompenser le pape, mais je ne le crois pas. Pensez-vous c{ue le duc de Savoie fasse assiéger Genève? Si cela n'arrive point, les pauvres huguenots l'échapperont belle. Quelques-uns disent que le cardinal Mazarin ne reviendra point à Paris qu'il n'ait fait un voyage à Rome; je voudrais qu'il y fût pape, et c|ue nous eussions de deçà son argent. L'on dit que l'hiver prochain l'on va réformer la chicane des procès, et cjue cela ira fortement contre le Parlement même : il le mérite bien, car il est plein d'abus. Nos chirurgiens, qui ne sont que des chiens grondants, nous menacent qu'ils feront casser notre arrêt de la cour par un arrêt d'en haut, je crois qu'ils n'auront pas plus de crédit en haut qu'en l^as.
A Falconet. 13 avril IGGO. — Je vous écrivis vendredi dernier quatre grandes pages de marchandise assez mêlée, c'est ainsi que je me divertis avec vous, persuadé que je suis que vous ne le trouvez pas mauvais; vous les aurez reçues par M. Langlois, secrétaire de monseigneur l'archevêque de Lyon.
On dit ici que le roi pourra être marié environ le IC) de mai, et que, tôt après, il reprendra son chemin pour revenir à Fontainebleau. On bâtit au Louvre, et l'on dit
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que l'hiver prochain il n'y pourra pas demeurer, à cause des imperfections de Védilice, mais qu'il sera au château de Vinccnnes, que l'on a fort agrandi, et qu'il y passera tout l'hiver.
Je soupai, le 12 avril, hier au soir, chez M. le premier président, auquel je recommandai fort l'affaire de votre collège, et même je le lui réitérai plusieurs fois; je lui dis qu'autrefois le nouveau consul avançait de grandes sommes pour les nécessités de la république romaine et que la moindre était de 100 000 écus; je continuai aussi de lui dire qu'il n'y avait à Paris aucune compagnie où celui qui était reçu ne donnât quelque argent; les maîtres des requêtes, en prenant séance, donnent 1000 écus, les conseillers des enquêtes et des requêtes donnent 1 SOO livres; les chirurgiens et les apothicaires en donnaient; les serruriers, les menuisiers, les chapeliers, les cordonniers et les savetiers mettaient dans la boîte : que sans cet examen rigoureux, Lyon qui était une bonne et riche ville, et la première de France, après Paris, s'emplirait incontinent de charlatans, qui viendraient s'y habituer des pays d'adieusias Guyenne, Languedoc, Provence, race d'hommes ignares, avares et très âpres au gain qui ne chrcheraient ce poste que pour s'y haijituer, sans avoir envie d'y bien faire.
Genève, la Suisse et l'Allemagne, et même l'Italie et l'Espagne, ne manqueraient pas de gens altérés, qui viendraient, bien qu'inconnus, à Lyon planter le piquet, pour y débiter leurs denrées, ut venderent suum porcum , que les lois et la discipline de votre collège, et la somme de 100 écus serviraient de barre à réprimer et à empêcher une partie de tels abus.
On dit que le roi, étant marié, s'en ira du côté de la Bretagne, puis en Normandie, et qu'il en tirera c{uelque nouvelle somme d'argent, qu'il espère trouver plutôt en ce pays-là qu'ailleurs, et après qu'il se rapprochera de Paris; que tout le pays par lequel il est passé est affamé et ruiné. Je le crois, mais j'ai honte qu'il soit vrai.
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A Falconet. 20 aoril 1660. — Je donnai hier une lettre pour vous à M. de Rhodes, lequel s'en va bientôt en Angleterre; c'est un pays oîi il n'y a point de loups : en récompense, il y a ici très grand nombre de gens qui dévorent, comme les loups, la substance du genre humain; il y a force partisans de toute sorte; il y a puissamment de la chicane, dont tous les gens de bien se plaignent fort, et même M. le premier président, (jui s'en plaint extraordinairement : il y a dans ce siècle une certaine iniquité, une injustice générale, une impunité de laquelle tous les méchants abusent très méchamment; l'on met ici tous les jours de nouveaux impôts sur les denrées, sur les marchandises; le mal est si grand, qu'il va jusqu'au sanctuaire : les moines n'ont point les mains gourdes à acquérir du bien des familles, par donations et testaments, et prennent l'argent comptant qu'ils peuvent attraper par leurs belles et douces promesses; ils promettent beaucoup, mais ils ne livrent rien; ce n'est plus tantôt que faiblesse, lâcheté, fourberie, ignorance, cabale, trahison.
J'entretins hier au soir, ce 19 avril, M. le premier président, lequel je remerciai fort de Tarrèt qu'il avait rendu pour les médecins de Lyon ; il me prit par la main et me dit : « Vous voyez le crédit que vous avez à la grandchambre; nous n'y avons rien rabattu »... Il m'invita fort à boire à sa santé, et j'y bus deux fois du vin de Condrieu, le meilleur que je bus jamais; on m'a dit que c'est un présent que lui ont fait MM. les comtes de Lyon.
A Falconet. 27 avril 1660. — .M. d'IIervart, ci-devant intendant, et aujourd'hui contrôleur général des finances, fait ici de grandes brigues pour faire recevoir son fils conseiller de la cour; on y fait de la difficulté non point pour sa religion, car il doit y en avoir six huguenots dans le Parlement de Paris, mais parce qu'il est fils d'un partisan.
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II y a, ce 20 avril, aujourd'hui cent et deux ans que Fernel mourut, belle âme et bien illustre, dont la mémoire durera autant que le monde, et est enterré dans Saint-Jacques de la Boucherie ici près. J'y mène souvent mes deux fils, les exhortant de devenir comme lui. Je soupai hier au soir chez M. le premier président, où plusieurs survinrent, que l'on n'attendait point; on y parla fort de M. de Thoré, président aux enquêtes, fds de M. Particelli d'Émery, surintendant jadis des finances, qui était un grand larron. Ce fils président a été Ibu déjà plusieurs fois; mais depuis six mois il l'est plus fortement cpie jamais et ôte toute espérance d'amendement. On parle de vendre ses charges et de le séparer d'avec sa femme, laquelle ne le veut point quitter ni se séparer de lui. Au contraire sa mère le demande et qu'il soit remis en ses mains et en sa garde... Et en attendant les sages remarcfuent la malédiction cjui tombe tous les jours sur les familles de ceux qui ont gouverné les finances depuis quarante ans, témoin celles du maréchal d'Effiat, de Bullion, Bouthilier, Fieubet, Bossuet, du président de Maisons, de feu M. Servien, d'Émery et autres, dont les noms ne seront pas inconnus dans les années qui bientôt se suivront, c{ui ont été les bourreaux et les sangsues de ce royaume depuis tant d'années. Je n'y veux point oublier le cardinal de Richelieu, dont les deux neveux se sont indignement mariés, bien qu'il ait volé plus de 60 millions à la France pour tâcher d'enrichir sa maison : « juste récompense et punition divine », dit Homenas dans « l'Auteur français du pantagruélisme ».
A Falconet. 2 mai 1660. — Il n'y a que deux heures i(ue j'ai délivré une lettre', pour vous à M. Troisdames,
1. On remarque ici, dans l'édition de i71o, les mois : « ce 7 février », supprimés dans l'édition Reveillé-Parise. Les deux premiers paragraphes de cette lettre doivent, croyons-nous, être reportés à février 1660.
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qui est le plus honnête et le plus obligeant de tous les hommes, je n'en connais point qui le vaille, il faut que je lui donne l'éloge qui est dans Catulle, et que je le nomme Optimus bonorum; nous avons fait ensemble partie d'aller l'été prochain en sa belle maison de Fontenay-les-Roses (c'est un beau village, près du bourg la Reine), où l'on cultive les roses pâles, dont nos apothicaires se servent tous les ans, et là nous y boirons à votre santé, et c'est là que nous dirons les meilleurs mots que nous saurons.
Aujourd'hui, ce même jour à midi, nous avons enterré notre bon homme Guérin, âgé de quatre-vingt-neuf ans, nous étions 40 docteurs en robe rouge, et auparavant nous avions assisté à la procession du recteur en Sorbonne, pro pace : c'est l'université qui a fait celle-là toute extraordinaire, pour la réjouissance qu'on a de la paix. M"^^ la duchesse d'Orléans est ici arrivée, laquelle fait pitié tant elle est triste; elle inspire de la tristesse à tous ceux qui lui rendent visite. On parle ici d'un grand service pour défunt son mari, dans Notre-Dame, comme c'est la coutume d'en faire pour les princes du sang.
Nos chirurgiens sont fort étourdis dans leur arrêt, et ne savent ce qu'ils doivent entreprendre par provision: ils nous haïssent fort, et nous eux, comme des misérables; nous ne les craignons point, et n'en avons que faire : pour les apothicaires, ils sont souples comme un gant, et voudraient Ijien avoir nos bonnes grâces; Guénaut leur avait fait espérer de les rétablir dans les lamilles, par le moyen de l'antimoine, mais la corde est rompue; cela n'a pas réussi; nous sommes plus de 80 qui l'avons empêché; ainsi ceux d'aujourd'hui payent l'amende de la faute de leurs pères et aïeuls; tant que nous aurons de la casse, du séné, du sirop de roses pâles, nous pourrons toujours continuer à délivrer Paris de la tyrannie et de la trop grande cherté des parties d'apothicaire: le monde est aujourd'hui trop pauvre; ces
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dépenses, lorsqu'elles n'étaient que médiocres, auraient pu être tolérables sur la fin du bon roi Henri IV, jusqu'environ 1625.
A Falconet. 4 mai 1060. — Les deux mesdemoiselles d'Orléans sont i)arties le 1°'' mai, ce matin, en carrosse à six chevaux pour aller h la cour, et assister au mariage du roi, pour porter la queue de la reine, avec M''° leur sœur aînée et la princesse de Carignan, et par ce moyen il n'y aura que des princesses du sang royal à cette grande cérémonie; Dieu soit loué de tout, et qu'il lui plaise par sa bonté que le pauvre peuple de France soit bientôt soulagé par la diminution de la taille, impôts et subsides, que les partisans avec leur avarice ont rendus insupportables, comme ennemis du genre humain : Le receveur des impôts est une médiauto bête, le tyran (les peuples et des royaumes: ce bourreau fait dans un royaume ce que fait un brochet dans un étang : c'est un animal Carnivore et sanguinaire. Visceribus miserorum, et sanguine pascitur atro.
M. l'évêque de Coutances, grand vicaire de M. le grand aumônier, nous a tous assemblés chez lui (j'entends les professeurs du roi); il dit qu'il veut réformer notre collège, nous obliger de faire diligemment des leçons (c'est qu'il sait bien qu'il y en a la moitié qui s'en acquittent fort mal), mais aussi qu'il nous fera payer : il a dit qu'il nous mènera chez M. le surintendant des finances, pour nous faire payer; il en a choisi quatre d'entre nous pour l'y accompagner, dont je suis l'un, et veut que deux fois l'an nous fassions un programme des dix-sept professeurs, dans lequel chacun publiera ce qu'il veut enseigner les six mois suivants : tout le monde parle de réforme, aussi est-elle fort nécessaire.
Enfin le prêtre assassin de Saint-Eustache a été exécuté aujourd'hui à 6 heures du soir, devant Saint-Eustache; il a eu le poing coupé et a été pendu et brûlé. Il a fort prêché à la potence, et fait de belles remon-
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trances à la jeunesse; mais c'est là un méchant lieu, et il vaut mieux bien faire.
A Falconet. 11 mat 1660. — 11 y a quelque temps que je vous parlais de certaines personnes accusées de sorcellerie, f[ui apparemment seront renvoyées hors de cour et de procès. Il y a longtemps que beaucoup de juges pèchent grièvement sur le fait de ces pauvres malheureux prétendus sorciers, principalement les subalternes. Le Parlement de Paris n'en reconnaît plus, aussi n'y en a-t-il point. Feu ^I. Naudé qui était un homme d'esprit et un terrible puritain du péripatétisme, n'en pouvait entendre parler, et appelait les disquisitions magiques de Delrio des fables loyolitiques. Le diable est une vilaine bête noire, qui n'a point de blanc en l'œil, de la laideur duquel se servent les moines à faire peur au monde. On disait autrefois aux petits enfants, quand on voulait les intimider, qu'il revenait une bête qui criait rendez-moi ma jambe; mais les moines ont inventé un autre jargon, avec lequel ils disent aux sots rendez-moi wa bourse. La nôtre en pourra dire trop" de nouvelles. Sénèque avait finement dit que pour brider l'esprit des ignorants, les sages avaient cru qu'il n'y avait rien de tel que la crainte, et qu'il était utile que dans un si grand penchant au crime, chacun se formât quelqu'un au-dessus de soi, auquel on ne pouvait pas résister et dont la main vengeresse menaçait leur tête. Ces gens-là, qu'il appelle sages, sont à mon avis les législateurs du paganisme, qui ont bien fourbe le monde. Le christianisme est venu après, qui a bien abattu beaucoup de ces abus : mais les mauvais chrétiens y en ont mis d'autres, car le monde est plein de charlatans, aussi bien en matière de religion que de médecine. Je suis, etc.
A Falconet. 28 mai 1660. — Les chirurgiens (ce 26 mai) de Saint-Côme ont obtenu les lettres de rescision, pour empêcher que les chirurgiens barbiers n'entrent dans
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Saint-Côme, et qu'ils ne prennent possession de leur maison; bref, ils veulent casser l'union qui a été faite entre eux. Ce procès va à les voir plaider les uns contre les autres; nous serons les spectateurs. L'arrêt que nous avons obtenu ne laissera point de demeurer en son entier : robes coupées et abattues, bonnets écornés et renversés. Ils se mangeront les uns les autres, et il n'y aura jamais grande perte; néanmoins je crois que l'union subsistera, et que ceux de Saint Cônie peindront encore une fois : il ne m'importe point du tout qui perdra ou gagnera, car les uns et les autres ne valent rien, et nous haïssent également, comme des laquais bottés, fort ignorants, qui ne savent ce qu'ils doivent aimer, et qui ne savent ce que c'est que philosophie. L'intérêt les gouverne, sans aucun égard à la vertu et à l'honneur, qu'ils ne connaissent que de nom.
Ce jeudi 27 nous avons été ce matin en divers endroits pour plusieurs malades : j'avais Noël Falconet avec moi, qui a vu plusieurs processions très belles, comme de Saint-Médéric, Saint-Jacques, Saint-Germain, Saint- Jean où il y avait une troupe de capucins, Saint-Paul, et Saint-Louis de l'Ile; le luxe de Paris n'a point manqué de paraître, tant en l'enrichissement de reposoirs, qu'aux belles tapisseries, dont toutes les rues étaient tendues, principalement celles par où passent les processions.
On parle ici du mariage du roi avec toute sorte d'incertitude; on dit que ce sera pour le troisième de juin. Voilà un conseiller du Chàtelet qui vient de sortir de céans avec sa femme, et qui venait se réjouir avec moi du mariage de mon fils aîné. Il m'a dit que demain sera exécuté en Grève un grand voleur nommé le Solitaire, âgé de vingt-deux ans, qui sera rompu et aura quatre coups vifs; qu'il fut jugé hier prévôtalement, demain matin qu'il sera mis à la question, et l'aprèsdînée mené en Grève. Il m'a aussi parlé du mariage du roi comme aussi de chose fort incertaine; mais que
néanmoins on sapprète à l'Hôtel de ville pour lui faire une belle entrée.
A Falconet. s juin. J600. — On dit ici que le roi doit être marié aujourd'hui 6 juin, et que demain le roi d'Angleterre fera son entrée dans Londres.
Je vous remercie très humblement, et vous et M'^'^"-' Falconet, de la part que vous prenez au mariage que nous avons fait de mon aùié : nous n'avons fait aucune assemblée; il n'y a eu, de notre côté, c{ue le frère du marié, Carolus ?neu.s, filius dulcissiynus, patliologicO professor, et le frère et la sœur de ma femme. Tout le monde se loue de celte modération; les grandes assemblées sont fort iuqjortunes et incommodes. Notre profession nous empêche de faire tant de cérémonies, joint qu'elles coûtent trop. Faites-moi la grâce de faire mes recommandations à notre cher et féal ami M. vSpon, qui recevra dans huit jours une autre grande lettre de quatre pages; j'en suis à la troisième. Je lui écris volontiers, et à vous encore davantage; j'ai de la joie quand je vous puis mander quelque chose que j'espère pouvoir vous être agréable : aussi je lis et relis vos lettres avec réjouissance, et j'ai souvent regret que je n'aie de ces bonnes nouvelles à vous mander telles que je désirerais bien, mais, quid /"acerejji?
Pour le mariage du roi nous n'en avons rien de certain; les Espagnols opposent toujours, par de nouvelles finesses, leurs froideurs accoutumées à nos chaleurs ordinaires; néanmoins on dit que ce doit être pour le 8 de juin.
Hier au matin, rue Barbette, il y eut un grand carnage de plusieurs laquais qui s'y battirent en duel; il y en a eu plusieurs de blessés, et sept de tués sur la place. Les maisons, et tels ouvriers de bâtiments ont tâché de faire ici sédition, laquelle eût été à craindre, tant elle était grande, mais on en a pris prisonniers par arrêt de la Cour; on croit que le danger en est passé. Je vous
[I600j D APRES LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 319
prie de faire mes humbles recommandations à M™« Falconet, à tous nos amis, à M. Spon, et à M. Garnier, et d'être persuadé que je suis, de tout mon cœur, vôtre, etc.
A Falcunet. 2-2 juin 16G0. — On parle ici du retour du cardinal Mazarin, et qu'il arrivera ici quinze jours avant le roi, afin d'envoyer ses nièces quelque part loin de Paris, d'où elles ne puissent jamais voir le roi, ni être vues de lui; on dit que notre nouvelle reine a bon appétit, et qu'elle mange comme sa belle-mère : il ne faut pas tant manger, si on veut vivre longtemps, natura paucis contenta. En passant de la médecine à la politique, il y a longtemps qu'on nous mange.
Me pardonnerez-vous, monsieur, si je vous écris la débauche que je fis hier? ce mardi 22 juin je me laissai entraîner avec ma femme et nos nouveaux mariés, à Saint-Denis, où je vis la foire qui est une chétive chose; l'église est belle, mais un peu obscure; le trésor, où il y a bien du galimatias et de la badinerie, et les tombeaux des rois, où je ne pus m'empêcher de pleurer, voyant tant de monuments de la vanité de la vie humaine; quelques larmes m'échappèrent aussi au monument du grand et bon roi François l*^"", qui a fondé notre collège des professeurs du roi, il faut que je vous avoue ma faiblesse, je le baisai même, et son beau-père Louis XII, qui a été le père du peuple, et le meilleur roi que nous ayons jamais eu en France. 11 n'y a point encore de tombeaux érigés pour les Bourbons, dont les corps sont conservés dans un caveau, dans le chœur, au-dessous du grand autel, à main droite, où on a mis encore depuis peu le duc d'Orléans qui mourut à Blois le 2 février... Ma femme était ravie de ces bagatelles et prenait pour autant de vérités les petits contes qu'un moine lui débitait, en les autorisant avec sa baguette. J'étais déjà informé de ces sottises lorsque je fus à Saint-Denis aux funérailles du roi Louis XIII, avec notre doyen M. de la Vigne, en 1643.
On fait ici grand bruit de la mort de M"" de Guerchi; on avait mis prisonnière dans le Chàtelet la sagefemme; elle a été traduite dans la Conciergerie par arrêt de la cour. Le cure de Saint-Eustache a refusé sépulture au corps de cette dame : on dit qu'on l'a porté dans l'hôtel de Condé, et qu'il y a été mis dans la chaux, afin de le consumer plus tôt, et qu'on y puisse rien reconnaître, si on en venait à la visite; la sage-femme s'est assez bien défendue jusqu'à présent, mais je crois qu'elle sera mise à la question; les vicaires généraux et les pénitenciers * se sont allés plaindre à M. le premier président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit, et qu'ils y ont particulièrement pris garde, sur l'avis qu'on leur avait donné.
A Falconet. 2 juillet IGiJU. — Je vous envoyai ma dernière vendredi, 25 juin, par la voie de M. Troisdames; MM. du parlement ont ordonné que le lendemain samedi serait fête, et le lundi suivant, à cause que le Te Deiun fut chanté dans Notre-Dame pour le mariage du roi, et les boutiques furent fermées le samedi 2G juin. M. de Vendôme était malade d'une fièvre tierce laquelle est devenue continue. S'il meurt, il faudra dire : « Belle âme devant Dieu s'il y croyait! » Au moins n'en faut-il point juger qu'on ne soit assuré, car ce sont d'étranges gens que les princes d'aujourd'hui, et peut-être que tels ont été pareillement ceux du temps passé.
Le roi devait arriver à Bordeaux la veille de la Saint- Jean; M. d'Espernon l'y a précédé; mais en ce temps-là toute la ville a été fort étonnée d'un grand tremblement de terre, qui a eu d'horribles circonstances. Les grosses cloches ont sonné d'elles-mêmes; des pierres, des rochers en sont tombés : bref tout le pays en est fort
1. L'édition de 171.5 porte plénifentiers; rédilion Reveillé- Parise : plénipotentiaires (t. III, p. 226).
[l6C0l 1) APRKS LA COnnESr'OXDANCE DE GUI PATIN 321
scandalisé; ils n'en attendent rien moins qne la peste et des impôts; cela est arrivé le 21 juin, (jui est le même jour que M. d'Espernon y arriva.
M. le comte de la Feuillade est disgracié pour avoir dit quelque chose mal à propos du mariage du roi, mais cela se raccommodera. On a renvoyé en Espagne quelques dames espagnoles, qui étaient à la cour au service de la reine; on leur a fait de beaux présents; elles s'en sont retournées contentes, disant qu'elles ne se pouvaient accoutumer en France, et que l'on n'y buvait point assez frais. La reine nouvelle ne parle point encore français; elle dit seulement ces mots : allons à Paris: on dit qu'ils seront à Fontainebleau le 15 de juillet, qui serait une grande liàte, ce me semble.
Les nouvelles de ^L de Vendôme ne sont pas bonnes; il est encore en danger de sa personne. Le tremblement de terre n'a pas été seulement vers Bordeaux, mais aussi en Auvergne et ailleurs. Le roi passera à Richelieu, et on croit qu'il y séjournera plusieurs jours. On dit que la reine a eu des maux de cœur, d'où l'on soupçonne qu'elle est déjà grosse. Cela serait agréable aux gens de bien, pourvu que le peuple soit soulagé, lequel languit il y a longtemps de trop de pauvreté.
On rompit hier un voleur à la Grève; aujourd'hui seront pendus trois autres malheureux au faubourg vSaint-Germain. Je vous baise les mains, et suis, de tout cœur, votre, etc.
A Falcunet. 6 juillet 1600. — Aujourd'hui 5 juillet, nous avons fait la licence de nos vieux bacheliers, ils sont sept en nombre, dont celui qui est le deux, nommé Dodart, âgé de vingt-cinq ans, est un des plus sages et des plus savants hommes de ce siècle; ce jeune homme est un prodige de sagesse et de science. Hier leur paranymphe fut fait en nos écoles; mon rang vient de donner le bonnet à celui qui a eu le trois. Il faut achever mes leçons et après je travaillerai à en faire le latin; il
LA FRANCE AU MILIEU DU XVIl" SIÈCLE. 21
322 LA FRANCE AU MILIEU DU XVII'' SIÈCLE |'l660]
ne me coûtera que du tempS; mais j'en ai si peu, que c'est pitié.
Le tremblement de terre a été fort grand aux bains de Barèges, près des Pyrénées. Il y a eu 26 hommes tués et quelques blessés. II y a duré 36 heures, et a été senti en plusieurs autres endroits.
Les deux filles de M'»"= la duchesse d'Orléans, qui étaient allées à la cour pour le mariage du roi, sont ici de retour d'hier au soir. M"'' leur sœur aînée y arrivera demain; si bien que voilà la cour qui s'approche de nous.
A Falcunet. lo juillet 1660. — On dit que le roi est tout réjoui d'amener la reine sa femme à Paris, et d'entendre parler des beaux préparatifs qu'on lui fait, mais néanmoins plusieurs croient que ce ne sera qu'au mois de septembre.
On dit que M. de Vendôme est hors de danger, mais M. Rainssant n'est point encore de retour. M. le prince et M'ue de Longueville sont allés à Amboise au-devant du roi. Le surintendant des finances et autres parlent d'aller au-devant de Son Éminence jusqu'à Orléans : on redouble la dépense pour avancer les apprêts de l'entrée du roi.
Je vous prie de dire à M'^^^^ Falconet, que je lui demande pardon de la débauche que j'ai faite d'aller voir l'église, les tombeaux et le trésor de Saint-Denis, avec ma femme et nos nouveaux mariés; elle peut bien me pardonner, ce n'est point ma coutume; je n'en fis jamais tant, et peut-être que jamais je n'y retournerai; je ne fais guère de débauche que dans mon étude avec mes livres, au moins n'en fais-je pas tant comme je voudrais bien. Feu M. Piètre, qui a été un homme incomparable, tant en bonté qu'en science, disait qu'il faisait de la débauche lorsqu'il lisait Cicéron et Sénèque, mais qu'il se réduisait aisément à son devoir avec Galien et Fernel, dont il aimait surtout la pathologie; ainsi je me suis réduit
[i66o] d'après la correspon'Daxce de gui patin 323
dans mon ctudc depuis ce temps-là, mais on ne m'y laisse guère dans l'état paisible qu'il laudrait pour bien étudier.
Le roi est à Orléans aujourd'hui et dans deux jours sera à Fontainebleau. Il n'a point passé à Tours. Madame est malcontente; on dit qu'elle s'en va aux eaux à Forges. M. le chancelier, le prévôt des marchands et les échevins et plusieurs autres s'en vont à Fontainebleau y saluer le roi et y parler de son entrée
On dit que la princesse palatine a charge de se retirer de la cour; M. le chancelier est parti ce matin, pour être demain matin à Fontainebleau, au lever du roi; le cardinal Mazarin et la reine mère seront ici vendredi. On dit ici que le chevalier Pol est allé avec des vaisseaux à Alger, pour demander des esclaves français, comme fit Cromwell il y a quatre ans, pour des esclaves anglais qu'on lui rendit. On attend ici un ambassadeur espagnol et un autre anglais, qui entreront ici en grande pompe.
A Falconet. 1G juillet IGGO. — Le roi est à Fontainebleau avec les reines; mais la reine mère est attendue ici demain et Son Éminence au bois de Vincennes.
Le mercredi 14 juillet, la dame Constantin, sagefemme, a été condamnée au Châtelet à être pendue et étranglée, après avoir été mise à la question, d'où elle a appelé, et a été transférée en la Conciergerie. On croit que la semaine prochaine la sentence sera confirmée en la Tournelle.
M. le chancelier revint hier de Fontainebleau; les nièces y sont aujourd'hui parties pour y aller saluer le roi et la reine. On dit que les États de Pologne veulent élire un successeur à leur roi, et que l'on songe au prince de Condé, qui a été jusqu'à Amboise au-devant du roi, de qui il a été fort bien reçu.
Le roi et la reine seront lundi au bois de Vincennes; M. le duc d'Anjou sera à Paris; c'est M. de La iMothe le Vayer, son précepteur, qui m'en vient d'assurer.
32 i- LA FRANCE AU MILIEU HU XVI^ SIECLE [iCGO]
A Falcoxet. 27 juillet 1660. — Il est arrive à Paris tant de monde de tous côtés, et môme des provinces étrangères pour voir l'entrée du roi, que les rues ne sont pas assez larges pour tout contenir; on n'y peut passer, outre que l'on bâtit on plusieurs endroits.
M. Troisdames, lieutenant de la colonelle de M. de Lamoignon, comme il est notre bon ami, m'a prié de lui donner une devise pour faire mettre sur un drapeau neuf qu'ils font faire, et a désiré que ce fût sur la paix et sur le mariage du roi : voilà ce que mon fils Carolus lui a fourni sur ce sujet : Coeunt jam fœdere certo pax et amor. Êtes-vous de l'avis des approbateurs? 11 n'y a mot qui ne revienne bien au sens de la saison présente, et de l'état de nos affaires; le mariage du roi éteint une guerre grande et longue, qui dure il y a vingt-cinq ans: la paix semble bien assurée par la bonne intelligence qui est entre les deux royaumes, aussi bien qu'entre les deux rois, comme aussi entre le roi et la reine. Son Éminence se porte mieux, mais on dit que ses jambes s'exténuent fort.
Le roi a député un évêque et deux abbés pour se transporter aux prisons du Chàtelet de la Conciergerie, pour voir à combien se monterait la somme due par les prisonniers, que le roi veut mettre en liberté; elle va bien à 100 000 écus; on tâche de diminuer la somme, afin de les délivrer à l'entrée du roi.
Notre licencié qui est si savant, s'appelle Dodart; il est fils d'un bourgeois de Paris fort honnête homme: c'est un grand garçon fort sage, fort modeste, qui sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque etFernel par cœur; c'est un garçon incomparable, qui n'a pas encore vingt-six ans, car la faculté lui fit grâce, au premier examen, de quelques mois qui lui manquaient pour son âge, sur la bonne o[»inion qu'on avait de lui dès auparavant.
A Falconet. .3 août 1600. — .le vous ai envoyé hier, ce samedi 31 juillet, ma lettre avec celle de Noël Falconet
[iG6ol d'ai-kès la correspondance de Gi'i PATix 32:j
par la voie de M. Laiiglois. Je ne vous puis rien dire de nouveau, sinon qu'un de nos capitaines vient de me dire que l'on veut remettre l'entrée du roi au 2 septembre, parce qu'il fait trop chaud.
Le cardinal Mazarin a été saigné (ce dimanche 1" août), en tout sept fois; il a pris aujourdluii médecine et se porte mieux.
Les chirurgiens ont l'ait dresser une chaire à présider dans Saint-Gôme en leur grande salle : notre doyen s'y est opposé, et a présenté requête contre eux; il a les conclusions du procureur général, lesquelles portent que la chaire sera ôtée; il Tant pour cela un nouvel arrêt, qui sera mis en suite de l'autre; cela fera connaître à la postérité l'obstination et la malice de ces laquais bottés qui briguent pour être nommés chirurgiens de longue robe, ou médecins de courte robe, aussi bien que de cuurle science.
Le cardinal Mazarin se trouva fort mal hier au soir, lundi 12 août; ce matin un peu mieux; consultation a été faite par ordre du roi.
Il me semble que vous ne pouvez donner moins de six-vingts francs à M. Le Sanier, à cause de l'acte de dimanche prochain; j'en donnai autant pour mon Carolus qui soutint de philosoijhie en grec et en latin, l'an 1G57. J'en ferai tout ce qu'il vous plaira.
A Falconet. 10 août JOGO. — Je vous envoyai hier de nos nouvelles par la voie de M. Troisdames. Noël Falconet a été aujourd'hui, ce samedi 7 août, par tout Paris y porter de ses thèses, et j'espère que demain il aura un bel auditoire. 11 a même été à Vincennes, où il a présenté ses thèses à MM. l'archevêque, le maréchal et le marquis de Villeroy. M. l'archevêque lui a promis de le venir entendre demain.
Le cardinal Mazarin se porte mieux; on dit qu'il n'ira point aux eaux, mais cju'on le mettra au lait d'ànesse. On le baigne maintenant. M. Esprit lui a dit en parlicu-
lier que le bain ne lui est pas bon et qu'il s'en trouverait mal s'il le continuait, qu'il s'inscrivait en faux contre ce bain, bien qu'il lui eût été ordonné par Valot et Guénaut; je ne sais ce qu'il fera là-dessus, mais je suis bien averti que depuis quelque temps Valot le veille et y couche toutes les nuits : serait-ce que les nuits seraient plus mauvaises à ce malade, ou bien c{ue Valot le flatte, et fait le chien couchant, de peur d'être chassé? Quoi qu'il en soit, j'ai peur que l'hiver prochain ne fasse des places vacantes, tant en ministres d'État, qu'en plusieurs abbayes.
Le jour de l'entrée n'est point encore déterminé, mais néanmoins on croit qu'il est arrêté, et que ce sera le 24, le 2o et le 2G de ce mois, car la fête durera trois jours, et même on est convenu que le Parlement ira jusqu'au jjois de Vinccnnes, tous à cheval, en robes rouges, avec des housses de velours noir sur leurs chevaux; les maîtres des requêtes iront avec M. le chancelier en robes de velours noir; la Chambre des comptes, la Cour des aides, les Monnaies, la Ville, le Chàtelet et autres compagnies iront plus matin, afin que le Parlement aille le dernier de tous.
Enfin ce tant souhaité dimanche est venu; Noël Falconet a répondu fort bien : belle compagnie; MM. les prélats y ont été fort honorablement reçus. S'il veut aussi bien étudier en médecine qu'en philosophie, il pourra dans un an être reçu dans votre collège de Lyon... Il faut qu'il charge sa mémoire, et remplisse son esprit dorénavant de tout ce qui lui peut servir pour être dans peu d'années un l)on médecin, savant, judicieux et bien raisonnant.
Il y a grande amitié à la cour entre le prince de Condé et la reine mère; tout le monde s'en étonne et s"en réjouit comme un grand augure d"un bon temps; ce sont les effets de la paix. Dieu leur fasse la grâce de nous laisser vivre en paix plusieurs années, afin que la pauvre France, épuisée par leurs dis-
[l660] a APRES LA COKHESPONDANCE DE GUI PAÏl.\ 327
cordes et leurs mésintelligences, puisse enfin respirer!
Je m'en vais demain faire étudier Noël Falconet en médecine, et lui iaire apprendre par cœur les premiers chapitres du Compendium de M. Riolan le père, et après les commentaires du même sur la physiologie de Fernel, avec V Enchiridium Anatomicum du fils, c'est le cliemin que j'ai fait prendre à mes deux fils, et qui y ont bien réussi : à mesure qu'il avancera dans ces premières institutions, je lui ferai mettre le nez dans quelques autres livres, qui lui applaniront les voies pour la lecture de Galien et d'Hippocrate, et s'il me veut croire, il sera capable dans un an de passer docteur et d'être agrégé à votre collège de Lyon; je vous prie d'y penser, et de m'en mander votre intention.
A Falconet. 25 août 1660. — Je vous envoyai hier une lettre de deux pages par la voie de M. Langlois; c'est donc demain que se doit faire cette belle entrée du roi dans Paris : un 26 août pareil jour que l'on fit les barricades, l'an 1648, afin de faire rendre les deux prisonniers, que le Mazarin avait fait arrêter, savoir M. de Broussel, conseiller de la grande chambre, et M. de Blancmesnil, président en la première des enquêtes : pensez-vous que l'on ne s'en souvienne point encore au cabinet, et au conseil d'en haut? et que la démarche, que feront demain MM. du Parlement à cette belle entrée, ne soit pour eux une espèce d'expiation et d'amende honorable? Car le roi veut qu'ils y aillent avec des robes rouges et leur bonnet carré, sur des chevaux, avec des housses de velours noir par un chemin particulier, aussi bien que MM. de l'Université, et non point par la grande rue Saint-Antoine, sous ombre qu'elle serait trop embarrassée si tout le monde y passait : pour moi je crois qu'ils s'en souviennent fort bien.
Toute notre ville est en mouvement, et tout le monde
court à la rue Saiiit-Antuinc, comme si le leu y était. Noël Falconet est déjà parti ; chacun va chercher, retenir ou prendre place; je m'en vais aux Mathurins, qui est le lieu où se font les grandes assemblées de l'Université; nous y avons notre rendez-vous à cinq heures du matin, avec les autres Facultés pour aller avec M. le recteur, jusqu'au trône, où il doit faire la harangue, pour toutes les facultés de l'Université; je ne sais pas néanmoins si je m'engagerai d'aller jusque-là avec nos autres compagnons.
Je me suis laissé persuadera mes deux enfants d'aller avec M. le recteur de l'Université jusqu'au trône, dans le faubourg Saint-Antoine, saluer le roi ; ce corps de l'Université était fort grand, et occupait beaucoup plus de place; les moines et le clergé séculier y ont été les premiers; l'Université après, laquelle a été fort regardée pour la diversité des habits de tant de suppôts. Nous y étions 38 docteurs en habit rouge, sans les docteurs en droit canon, et ceux de Sorbonne, qui étaient en fort grand nombre. Nous avons été bien regardés : aussi avons-nous vu bien du monde, gr.inde foule que ■personne ne pourrait compter. Noël Falconet y était aussi, qui a vu le roi et la reine dès le matin sortir du bois de Vincennes pour venir au trône. Nous avons été de retour à midi et avons dîné ensemble; et puis nous sommes allés voir toute la pompe qui arrivait auprès du palais: il n'a bougé d'auprès de moi, et M. de Label le père avec ses deux fils; nous avions bonne place; enfin, outre la braverie, nous avons vu fort à notre aise le roi, la reine, M. de Villeroy et plusieurs autres, dont le nombre est infini.
Son Éminence s'était mal trouvée du lait dànesse; il l'a quitté avec grand regret d'en avoir pris. On dit (|u'il se porte mieux; mais je ne sais s'il atteindra le mois d'avril prochain; car nous avons ici ordinairement un méchant hiver, qui est fort contraire aux convalescents.
Le lieutenant criminel est ici fort malade; sa femme,
[iCfiOl D AI'HES LA CORRESI'ONDA.NCE DE (UU PATIN 329
(ILii est une mégère, l'a battu et enfermé dans sa cave; c'est une diablesse pire que la femme de Pilate. Elle est fille de Jérémie Ferrier, jadis ministre de Nîmes, révolté.
A Falconet. 26 août 1G60. — Nous n'entendons ici que tambours et soldats, qui n'ont fait que marcher aujourd'hui, pour faire la revue générale de toutes les Colonelles dans la campagne, entre Vaugirard et Saint-Cloud; on dit toujours que l'entrée sera le 26 de ce mois.
Nous avons ici un bénéficier, natif d'Angers, nommé M. Ménage, ([ui est homme d'esprit, et de grande érudition; il a fait des vers fort adulatifsau cardinal Mazarin, dans lesquels MM. du Parlement prétendent être offensés; il y a du bruit contre lui; j'ai regret qu'il ait fait ce pas de clerc, faute de jugement, car il est honnête homme, et de mérite.
M. Monerot, le trésorier des parties casuelles, avait entrepris un parti contre les partisans, et avait fait son marché moyennant 17 millions. Quelques partisans l'ayant découvert ont enchéri par-dessus, ont fait casser son traité, et offrent 30 millions avec bonne envie de bien remuer le Monerot. Ainsi les loups se mangent l'un l'autre.
Mardi prochain se fera la revue générale de toute notre milice devant le roi au bois de Vincennes ; jeudi sera Feutrée fort pompeuse et solennelle. Ah! que ne suis-je pour huit jours avec vous à Lyon!
A Falconet. 26 août 1660. — Je vous ai mandé, par ci-devant, comment Noël Falconet a fort bien répondu, et comment M. l'archevêque et M. l'évèque de Chartres y ont assisté; il a témoigné beaucoup d'esprit et beaucoup de jugement, cela me fait espérer qu'il sera un jour très bon médecin, et digne fils de son digne père.
La malheureuse sage-femme a été condamnée au gibet ot à être pendue en belle compagnie à la Croix du Trahoir.
On nous a rendu la planche de la thèse; je l'ai céans, pour l'impression, le papier, pour le tireur en tailledouce, pour le doreur, pour ralTicheur, pour les droits du portier, pour le tapissier, etc. J'ai délivré à Timprimeur nommé Julien, en présence et du consentement de M. Le Sanier, la somme de six-vingt quinze livres deux sols, dont j'ai céans les parties signées dudit Julien, et de M. Le Sanier, lesquelles je suis prêt de vous envoyer.
Lundi prochain, Xoël Falconet commencera d'étudier en médecine.
Il m'a promis d'avoir un cahier de médecine, dans lequel il écrira tous les jours quelque chose, et moi je lui ai promis de bonne foi, de lui fournir ce que je sais de meilleur; s'il me veut croire, il sera bien savant dans un an.
Ce matin (lundi 10 août) j'ai été voir M. Le Sanier, auquel j'ai délivré en présence de Noël Falconet, dix louis d'or, dont il m'a promis de vous écrire, pour vous remercier.
Un honnête homme des premiers de sa robe m'a dit aujourd'hui (ce mardi 17 août) que dans peu de temps nous aurons de bonnes nouvelles; quelques-uns croient que c'est qu'on parle du cardinal de Retz; bien que le cardinal Mazarin se porte mieux, on ne laisse pas de songer qui serait celui qui pourra attraper sa place; on parle fort de quatre, savoir ^I. le maréchal de Villeroy^ M. le Tellier, M, Fouquet, surintendant des finances, et le seigneur Ondedei, évèque de Fréjus; j'aimerais mieux le cardinal de Retz que tout cela, mais je n'en serai pas cru; aussi les jésuites s"opposent-ils à ce dernier, plus qu'à pas un, et s'il n'a un très fort et très puissant archange, qui puisse renverser toute cette noire légion, j'entends cette forte machine, qui étend ses bras jusqu'à la Chine, je ne pense point qu'il y puisse parvenir; néanmoins Dieu est sur tout, qui se sert de telles gens qu'il veut, pour le gouvernement des États,
I lOGo] h'ai'Hi^s la correspondance de gui patin 331
A Falconet. 31 ooût 1660. — Le roi et la reine sont arrivés au bois de Vincennes. Le cardinal Mazarin y est malade d'une douleur néphrétique. Il a déjà été saigné cinq fois.
Valot y est bien empêché, car il tient la (lueue de la poêle. Il a eu de grandes prises avec M. Esprit, en présence de la reine et de Guénaut qui s'en moquait. Le cardinal a été purgé, mais on ne dit rien de sa convalescence. Valot n'est pas bien en cour. S'il perd une fois son patron il est mal en ses affaires et sera renvoyé comme un ignorant. Les degrés du Louvre sont fort glissants : il faut avoir le pied bien ferme pour s'y tenir longtemps.
Pour nos médecins qui déclament contre la saignée et la purgation, je tiens pour certain qu'ils n'iront pas loin avec de si méchants souliers. Pour la saignée, on ne s'en peut pas passer, à cause des débauches et de la jjonnc chère, où Ton s'abandonne dans les grandes villes comme Paris et Lyon. On dit que le cardinal Mazarin se porte un peu mieux; s'il guérit, n'est-ce point une marque que Dieu l'aime?
Nos apothicaires sont ici fort secs et ne font presque rien. Ces bonnes gens sont à rouer. Ils voudraient bien que les chirurgiens fussent aussi abattus, afin d'avoir des compagnons de leur misère. Ils haïssent fort ces estafiers de Saint-Côme, parce qu'ils font les pharmaciens et leur ôtent la pratique. Ils ne savent à quel saint se vouer : y en aurait-il quelqu'un en Paradis, qui voulût aider à des gens qui font chaque jour tant de fourberies aux pauvres malades? Adieu. Je suis votre, etc.
A Falconet. 3 septembre 1660 '. — Noël Falconet étudie sa physiologie, et s'y prend bien; j'en aurai le même
1. Cette lettre, omise clans l'édilion Reveillé-Parise, figure clans l'édition de 1715.
332 LA FRAXŒ AU MILIEU I»U XVIIO SIÈCLE [iGGOj
soin que j'en ai eu pour mes deux fils, je n'en dois pas moins au fils de mon meilleur ami.
Il court ici des lettres du cardinal de Retz, au roi, à ses grands vicaires, et à MM. du clergé, qui ont été jetées la nuit dans les portes de certaines maisons; il y en a qui croient que ces lettres ne sont qu'un éclair qui précédera le tonnerre, et qu'ensuite ce M. le cardinal de Retz enverra un interdit à Paris, par lequel il sera détendu à tous prêtres de célébrer la messe, jusqu'à ce que le pape en ait ordonné : ce qui fera ici du bruit, mais les moines, et principalement les jésuites se mettront du côté des plus forts.
Il y a bien du bruit au palais, pour un conseiller de la seconde chambre des enquêtes, nomnié INI. Le Clerc, de Courcelles, qui en colère a donné un souftlet à un avocat fort honnête homme, nommé M. Laurencher, natif de Beaune; les avocats en veulent une grande réparation, sinon ils menacent de tout quitter; les procureurs suivront les avocats.
On s'en va rebâtir les grottes et le château neuf de Saint-Germain, qui fondent; on dit qu'elles coûteront beaucoup, faute d'avoir été réparées en leur temps.
Le prince de Condé a gagné un grand procès à la grund'chambre, contre le duc de Lorraine, pour les villes de Clermont, Stenay, et Jametz. M. Talon, avocat général, a fort parlé contre la maison de Lorraine, et a dit c|ue ces gens là n'étaient descendus ni de Charlemagne, ni de Godefroy de Bouillon, mais seulement d'un Gérard d'Alsace, a conclu au profit du prince de Condé, qui a été lui-même en remercier M. Talon.
M. de Bordeaux, maître des requêtes et chancelier de la reine, ci-devant ambassadeur en Angleterre, est ici fort malade.
A Falconet. 10 septembre IGGO. — M. de Bordeaux moui-ut le 7 de ce mois... Il est gendre d'un banqueroutier; son père même a fait banqueroute trois fois. Il
icco ■ ri AriîKS la correspondance de en pattn 333
perd sa chnrge de chancelier de la reine; on lui doit 100 000 écus de son ambassade d'Angleterre. Son père est un méchant et dangereux partisaji. Voilà un échantillon de la bénédiction que Dieu envoie à cette espèce de gens maudits, à ces antropophages de la France.
J'ai vu les vers de M. Ménage, mais ils sont si rares que je n'en ai pu avoir. Il faut s'attendre que Taffaire soit accommodée ou étouffée, car bien que le Parlement est Uni hier, néanmoins cette affaire ne Test point. Il y ilath' fort le cardinal Mazarin eu un endroit, et néanmoins ceux qui le veulent excuser disent que le cardinal a plus de raison de s'en plaindre que le Parlement. On dit que le Parlement et les maîtres des requêtes s'en vont avoir grosse querelle ensemble, et qu'elle est faite exprès pour mater le Parlement; on dit aussi que le roi est fort en colère contre le cardinal de Retz, à cause des lettres qu'il a fait nouvellement courir; il y a même quelques termes que Ton prétend être fort offensifs, comme celui de tyrannie, et Dieu le sait. On dit que le cardinal Mazarin est fort attristé de ce qu'on lui a prédit par son horoscope, qu'il n'a plus que cinq mois à vivre; je ne crois ni l'un ni l'autre; tous les astrologues judiciaires ne sont ([ue des bavards et des menteurs; il n'y a que Dieu qui sache le futur.
Le cardinal de Retz a fait signifier à ses grands vicaires, qu'il leur défendrait les ordres cette semaine dans l'archevêché de Paris : ils y obéiront; mais cela fera du bruit, et gare même que cela ne nous mène à linterdit. Paris s'en va être aussi désempli, qu'il a été depuis trois mois plein jusqu'à présent : tous les provinciaux s'en retournent ; le parlement est fini, ce qui chasse les plaideurs, et permet aux conseillers de s'aller promener aux vacances, jusqu'à la Saint-Martin ; le bourgeois môme s'en va faire vendanges.
La charge de M. de Rordeaux, le chancelier de la reine, a été donnée à M. de Lionne.
Nos chirurgiens sont la plupart de grands coquins.
334 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIie SIÈCLE [l660]
Par le moyen du premier barbier du roi, qu'ils aimeraient mieux avoir pour chef de leur compagnie que d'être soumis à notre faculté, qui les a élevés, conservés et entretenus jusqu'à présent, ils ont obtenu un arrêt d'en haut portant défense d'exécuter notre arrêt contre eux. Dès le lendemain ils ont commencé à nous moi'guer et à faire remettre sur leur porte le mot de collegium qu'ils avaient effacé. Trois jours après, notre doyen a fait casser cet arrêt par un autre qui leur commande de le retirer et de ne plus parler de cette affaire, et d'obéir à l'arrêt du parlement. Le roi même a dit qu'il ne s'en voulait pas mêler. Voilà une race de vipères qui continuellement se rebelle contre la justice et l'honnêteté.
Les voilà pourtant sanglés, et réduits au devoir; il n'y a que la force (jui les puisse dominer, et n'attendez d'eux ni raison, ni humilité : ce n'est pas pour rien qu'on dit glorieux brirbier. Nous avons été persécutés par les apothicaires, nous le venons d'être par les chirurgiens, mais grâce à Dieu nous en sommes venus à bout. Il y a encore d'honnêtes gens en France, qui savent combien un médecin est incomparablement au-dessus de ces misérables ignorants, et je ne me glorifie pas peu d'avoir contribué à leur abaissement.
Le mariage est accordé entre M. le duc d'Anjou et la sœur du roi d'Angleterre, laquelle est ici; on s'en va làdessus envoyer un ambassadeur en Angleterre; ce sera le comte de Soissons; on a offert cette commission à M. d'Espernon, à la charge qu'il y irait à ses dépens, ce qu'il a refusé; on donne 400 000 livres au comte de Soissons. Le duc de Lorraine s'en va retourner en son pays, fort mal content; on envoie en même temps des garnisons dans Nancy, Metz, et autres villes voisines.
Je vous envoie les vers de M. Ménage, je vous prie d'en faire part à notre bon ami M. Spon avec nos recommandations.
[iGGOJ d'après la correspondance de GlI PATIN 33o
A Falconet. 14 septembre 1060. — Il est arrivé ici une disgrâce au cardinal Mazarin. L'abbé de Saint-Waast d'Arras y est mort; c'est une abbaye de iOOOOO écus de rente. On dit que Son Éminence la veut donner au cardinal Mancini qui est à Rome, qui est frère de son beau-frère, mais que les moines s'y opposent, alléguant que cette abbaye a toujours été régulière, qu'il faut être moine pour en être abbé et même que ce dernier était encore régulier. Tout cela est beau, mais la force l'emportera.
On parle à la cour d'un voyage de Notre-Dame de Liesse ad impelrandam fœcunditatem ; ie l'espère, sans miracles, de la bonne constitution de Leurs Majestés et je la souhaite de tout mon cœur. La fille du prince de Coudé, M""^ de Bourbon, Agée de quatre ans, est ici fort malade; on dit que Guénaut y perd son latin, cela lui arrive souvent.
On dit ici que lundi prochain (17 septembre) le roi partira avec Son Éminence, pour aller à Compiègne, à la Fère, et à Notre-Dame de Liesse, et que la reine demeurera à Saint-Germain. Il court ici un bruit assez étrange, qui est que le cardinal Mazarin traite avec le roi d'Angleterre, pour lui donner en mariage sa nièce Hortense, et qu'il y aura liberté de conscience dans les trois royaumes.
On dit que l'Empereur veut aller à Notre-Dame de Lorette, pour se consoler du regret qu'il a de n'avoir pu avoir pour sa femme, notre jeune reine, et néanmoins tandis qu'il fait des vœux en Italie, les Turcs sont en Hongrie, qui assiègent Varadin, et qui le prendront, s'il n'est puissamment secouru.
A Falconet. 28 septembre 1600'. — La reine étant à Saint-Germain a été à la chasse et a tué un sanglier en présence du roi. Son Éminence est malade, c'est pour-