Lettre tirée de l'édition de l"lo, t. II, p
quoi le voyage du roi est différé à vendredi prochain premier jour d'octobre. Le cardinal souffre de la goutte aux pieds et aux mains.
M. de Lionne n'a pas la charge de chancelier de la reine, vacante par la mort de M. de Bordeaux; il est réservé pour quelque chose de plus grand ; elle a été vendue pour la somme de iJOO 000 livres à M. Fieubert, maître des re(]uétes; il y en avait un autre qui en a offert 600 000 livi-es. Le comte de Soissons, destiné pour l'ambassade extraordinaire d'Angleterre, ne peut partir que dans un mois d"ici, pour les meubles, broderies et livrées qu'on lui apprête.
Messieurs du clergé, qui étaient assemblés à Pontoise, ont obtenu permission du roi de revenir à Paris, et commenceront jeudi prochain à tenir leurs séances aux Augustins; ils ont remontré au roi qu'ils ont dépensé 200 000 francs, depuis qu'ils sont à Pontoise, sur quoi ils ont obtenu arrêt du conseil : on dit ici en riant que ce sont les grâces qui ont souhaité que tant de prélats vinssent demeurer à Paris, afin de les exempter de la peine d'aller à Pontoise, où il y avait deux lacs à passer.
Il y avait ici de certaines gens, qui faisaient des assemblées clandestines, sous le nom de congrégations du Saint-Sacrement ; ces messieurs se mêlaient de diverses affaires, et ne faisaient jamais leurs assemblées deux fois en nn même endroit; ils mettaient le nez dans le gouvernement des grandes maisons; ils avertissaient les maris de quelques déjjauches de leurs femmes ; un mari s'est fâché de cet avis, s'en est plaint, et les a poussés à bout, après avoir découvert la cabale : ils avaient intelligence avec ceux de la même confrérie à Rome, se mêlaient de la politique et avaient dessein de faire mettre l'inquisition en France et dy faire recevoir le concile de Trente : c'était une machine poussée par Vesprit caché des Jésu.ites : plaintes en ont été faites au roi, qui a défendu telles assemblées avec de rigoureuses
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menaces : la reine mère a dit que ces gens-là étaient plus à craindre et encore plus méchants que les Jansénistes.
Le père Vincent, général de la congrégation des missionnaires, mourut hier à Paris : on dit aussi que le père de Gondi, ci-devant général des galères et père du cardinal de Retz, se meurt et que ce cardinal perd beaucoup à ces deux morts.
A Falconet. 8 octobre 1660. — Le roi devient fort gras, et même grossit, mais la reine n'est point encore grosse. Le cardinal se porte mieux.
Le cardinal vient de partir en son carrosse pour s'en aller au bois de Vincennes : celui qui l'a vu monter, m'a dit qu'il n'a jamais vu un visage si défait; le roi s'en va aussi, et les deux reines pareillement. La princesse de Conti est grosse de quatre mois; son mari s'en va dans un mois aux États de Languedoc, d'oîi il espère d'être de retour pour les couches de sa femme. On continue de parler de la négociation, pour faire le prince de Coudé roi de Pologne. Le roi demande de l'argent à messieurs du clergé; ils ont demandé du temps à y répondre. On parle ici d'une suppression de plusieurs officiers de gabelles, et que l'on y va faire de grands changements. La nouvelle reine a aujourd'hui été à la Madeleine, se faire enrôler sur le registre de la grande confrérie; à la bonne heure, pourvu que nos affaires en aillent mieux, et que le peuple soit un peu plus à sonaise. Je vous baise très humblement les mains, à ^me Falconet, et à M. Spon, notre bon ami, et suis, etc.
A Falconet. 10 octobre 1660. — H y a ici, ce samedi 9 octobre, beaucoup de malades, quoique peu de monde se trouve à Paris; car pendant les vacances du palais beaucoup de gens vont à vendanges.
On travaille fort au Louvre et même on dit que pour en accomplir le grand dessein, on abattra la belle église
de Saint-Germairi-l'AuxerroiS; et qu'on la mettra où est aujourd'hui la INIonnaie; j'ai de la peine à le croire quand ce ne serait qu'à cause de la religion qui aurait ses réclamateurs.
Coname j'étais à table, ce dimanche 10 octobre à deux heures après midi, le premier médecin de la reine m'est venu voir; il a voulu que j'achevasse de dîner et s'est entretenu dans mon étude avec mes livres dans ce temps-là, ensuite de quoi nous avons eu une grande conversation : il s'appelle Thomas Puellez; c'est un très petit homme mais fort savant : il m'a dit qu'on saigne les malades en Espagne autant qu'à Paris.
Voilà Noël Falconet qui vient (ce dimanche 10 octobre à cinq heures du soir) d'arriver de sa leçon d'ostéologie; il a vu revenir le roi et la reine du bois de Vincennes, qui avaient avec eux le cardinal Mazarin, n'est-ce pas un signe qu'il se porte mieux? Il y a encore deux leçons d'ostéologie, et après on fera les bandages et les opérations, oîi il aura toujours bonne place, et y profilera, s'il veut. Il a les aphorismes de llollier, les deux Riolans père et fils, et un bon Perdulcis, desquels il témoigne d'être fort amoureux. Tout l'hiver prochain nous aurons plusieurs actes publics au nombre de quinze, plusieurs dissections anatomiques, et je recommencerai. Dieu aidant, mes leçons à la fin de février, ou bientôt après, dès que les jours seront un peu plus grands; et ainsi je fais état que dès le mois d'août prochain il pourra être docteur, et aussitôt vous le prendrez chez vous, pour le faire agréger à Lyon.
Nous avons ici perdu Scarron ', le poète burlesque, qui ne vivait presque que des libéralités de la reine, et du cardinal Mazarin, tant qu'il en pouvait tirer, et de
1. Dans une leltre à Belin du 12 octobre Palhi écrit : « Le pauvre Scarron, le patron des vers burlesques, est mort; il était tout estropié do gouttes et de débauches : son père était conseiller de la grand'chambre, que l'on nommait Scarron l'apôtre. »
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quelques dames libérales, qui lui faisaient i)résent de bijoux, d'arg-ent comptant.
On dit que le roi d'Angleterre demande que la reine sa mère retourne à Londres, et qu'elle s'y prépare; le duc de Lorraine est ici fort mal content de ce qu'on ne lui peut pas rendre Nancy, et d'autres places fortifiées, et sans garnison, comme il les demande : ou dit qu'il est fort triste de ce qu'il ne peut rien obtenir de Son Éminencc; le Mazarin est revenu du bois de Vincennes; il est logé dans le Louvre, et est fort maigre ; on fit hier, une consultation pour lui; on s'étonne de sa maigreur après tant de remèdes faits ci-devant; l'on dit que son foie ne fait plus rien qui vaille, garde qu'il ne s'en aille par eau en l'autre monde. On dit qu'il est fort triste et fort abattu ; n'est-ce point de regret qu'il faille quitter tant d'écus qu'il a amassé-s ai'ec tant de peine"? Et puis peut-être qu'il n'est point assuré de ce qu'il adviendra en l'autre monde. Vous savez ce que c'est que d'être cardinal.
A. Falconet. 16 octobre 1660. — On parle ici, ce jeudi 14 octobre, de grands jours en Auvergne, et que la commission est scellée pour M. le président de Bailleul, à cause de certains nobles de ce pays-là, qui font les méchants. La Rivière, gentilhomme d'ici près, qui s'était rendu maître dans Hesdin, a été mis dans la Bastille, pour un duel qu'il a voulu faire; cela ne touche point l'amnistie, et l'abolition qu'il a pour le fait de Hesdin. Le cardinal Mazarin est au lit, pis que ci-devant; il a fait mettre un nouvel impôt sur le vin, de cinq sols sur chaque muid; voilà des fruits de la paix qu'a fait cet homme, qui ne songe qu'à de l'argent : on dit que le comte de Soissons est tantôt prêt pour son ambassade d'Angleterre, et qu'il partira lundi prochain. Mais partira-il, si son oncle est si fort malade?
Lundi prochain sera notre fête. Monsieur saint Luc ; nous avons ce jour-là une grande assemblée dans nos
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écoles, à la fin d'une grande messe, où on lit publiquement nos statuts, et le lendemain s'y dit encore une autre messe pour les morts, à laquelle nous sommes tous obliges d'assister par serment, et à la fin d'icelle les apothicaires et les chirurgiens viennent faire hommage à la Faculté, et jurer entre les mains du Doyen, qu'ils nous reconnaissent pour leurs maîtres, etc.
A Falconet. 19 octobre 1600. — Le cardinal Mazarin a été purgé fort heureusement, et il se porte mieux. On cherche de nouveaux moyens d'amasser de l'argent : on casse dix compagnies du régiment des Gardes, et on va ôter les gages des officiers , ne leur en laissant qu'un quartier, excepté aux officiers des cours souveraines; on met aussi un impôt nouveau sur le vin, et sur tous les bateaux qui ari'ivent au port, chargés de diverses marchandises, et de tout cela grandes plaintes; on dit que ce sont les fruits de la paix et du mariage, et qu'il n'en faut rien espérer d'avantage, tandis que nos affaires sont entre les mains du Mazarin : la Sainte-Écriture nous menace de trois choses, si nous mettons Dieu en colère : savoir de nous faire tomber entre les mains d'un enfant, d'une femme, et d'un étranger. Dieu soit loué, nous n'en sommes pas loin, sans ce qui peut arriver.
Noël Falconet prend plaisir à l'étude; il a aujourd'hui assisté à la dernière leçon d'ostéologie chez M. Emmerez, qui lui montrera aussi les bandages, et l'anatomie sur le premier corps qu'il pourra avoir.
Nous avons aujourd'hui célébré la fête de Monsieur S* Luc, et assisté à la messe; la plupart de nos anciens n'y étaient point, car j'ai été le quatrième à l'offrande.
A. F.4LC0NET. 22 octobre 1660. — Je vous dirai pour nouvelles que l'évéque de Mende mourut et le même jour , madame la douairière de Rohan, jadis mère de Tancrède. Elle était fille de feu M. de Sully, surintendant des finances du temps du bon roi Henri IV.
Le cardinal Mazarin n'est pas bien; il a des syncopes et un refroidissement des extrémités. Il gronde ses médecins, et leur reproche qu'ils n'ont point de secrets pour rempéclier de mourir. Voilà encore un évèché à distribuer, à donner, ou à chang-er contre le prieuré de Sainte-Croix : tant y a que le cardinal Mazarin se maintient fort dans le beau et fructueux titre d'Héritier universel du genre humain. Oh le bon temps, s'il dure! Quelques-uns disent ici que, si le cardinal mourait, la place serait occupée par M. LeTellier, secrétaire d'État, ou par le milord Montaigu, Anglais, jadis huguenot, abbé de Saint-Martin de Pontoise, pour le crédit qu'il a chez la reine mère, ce que je ne puis croire de ce dernier, ({uand ce ne serait qu'à cause qu'il est étranger. Quelle pitié serait-ce, après un Italien, qu'il nous vînt un Anglais, comme si la France était dépourvue de grands hommes capables d'être premiers ministres! Pour M. Le Tcllier, je l'aimerais mieux qu'un autre: car il est bon Français et a lame bonne. Il n'est pas de ces courtisans enragés et athées. Il croit en Dieu de bonne sorte ; je le sais de bonne part. Il est fort entendu dans les grandes affaires.
A. Falconet. 9 novembre 1660. — Monsieur Ménage m'a dit aujourd'hui que le cardinal Mazarin se porte mieux. Le i^oi a été saigné trois fois cette semaine, pour une diarrhée bilieuse; ou dit qu'il est devenu jolus débile qu'auparavant à cause de son mariage récent '. On dit que le roi d'Angleterre veut bien donner sa sœur en mariage à ÎVI. le duc d'Anjou, mais qu'il y a déjà bien de la jalousie.
Le cardinal IMazarin se povle mieux, et le roi pareillement. Sa Majesté a fait défense que personne n'ait à faire aucun bâtiment d'ici à dix lieues à la ronde. On dit que c'est pour faire quatre grands ateliers d'ouvriers
1. Voir, pour l'explicaLion de ce passago, l'édition de 1715.
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aux maisons royales qu'il veut faire rebâtir, ou achever. tels que sont le Louvre , Saint-Germain-en-Laye , le bois de Vincennes, etc.
A Falconet. 12 novemhrf IGGO. — Les six corps des marchands sont ici fort en émeute pour un épicier nommé Niceron, que l'on a mis dans la Bastille. Ces messieurs ne veulent point laisser passer un monopole que messieurs du conseil veulent faire sur les huiles de baleine. Ce n'est que de l'arg-ent qu'on cherche pour faire des ballets, et en envoyer en Italie; on en apprête un cet hiver, qui coûtera, à ce qu'on dit, un million; ces gens-là ne veulent que notre bien, et nous ne le pouvons souffrir. Le roi aime assez jouer, mais il ne joue pas trop bien, et perd beaucoup: passe pour lui, il est le maître, il a de quoi perdre et de quoi enrichir; il y a deux femmes à la cour, avec lesciuelles il n'a pas regret de s'entretenir et de jouer, ce sont la comtesse de Soissons, nièce de Son Éminence, et M'"'' Fouquet, femme de M. le procureur général, et surintendant des finances.
On parle ici de faire une nouvelle création de cent j)rocureurs au Parlement, où il y en a déjà près de 500, dont il n'y en a pas 200 qui gagnent leur vie. Ils s'en vont faire une rude batterie, et bien du bruit au palais, contre le partisan qui a entrepris de faire valoir ce parti. On dit que le cardinal Mazarin s'est vanté qu'avant qu'il soit peu de temps, il veut rendre le roi le plus absolu de l'Europe; il l'est, ce me semble, déjà assez.
Ce matin a été dite la messe en musique dans le palais, 01^1 le Parlement a été en robes rouges à l'offrande; on appelle cela la Messe des révérences; quelques-uns l'appellent le ballet des Écrevisses ; il y avait peu de monde, pas même un président au mortier , et n'y avait guères que vingt conseillers. On dit que cela se fait par mépris du premier président, qui n'est pas aimé, dont je suis bien marri, car c'est un excellent personnage; je ne
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sais qu'elle peut être la cause de cette haine, si ce n'est qu'il est trop bon.
Le cardinal Mazarin se porte mieux. Valot a dit à M"e la duchesse d'Orléans que les eaux d'Encausse lui avaient fortifié et raccommodé l'estomac, mais qu'il ne savait pas combien durerait ce sotdagement.
A. Falcoxet. 19 novembre 1060'. — Le cardinal Mazarin se porte mieux. En voulez-vous une marque certaine? C'est qu'on ne parle plus ici que d'impôts et de subsides. Lundi prochain se feront les harangues au Parlement, et deux jours après la mercuriale; les meneurs songent à faire des assemblées pour résoudre de quelle manière ils feront leurs remontrances au roi, en le priant de diminuer les tailles de toute la campagne, puisque la paix est faite.
On dit ici beaucoup de choses du temps à venir et du mal que nous aurons et que je n'oserais écrire; toutes nos villes voisines ne se plaignent que de nouveaux impôts, et de vilaines persécutions, dont personne ne s'était ci-devant avisé.
On parle ici du mariage de Madame avec le duc de Savoie et de l'autre sœur aînée du second lit avec le fils aîné du duc de Florence.
A Falconet. 3 décembre 1660. — Le cardinal Mazarin, ce {"'' décembre, est au lit, fort tourmenté de la goutte; on dit qu'il deviendrait pape, s'il avait bien de la santé.
Nous avons eu aujourd'hui, 2 décembre, un acte dans nos écoles, auquel le premier médecin de la reine a assisté près de trois heures; après qu'un de nos docteurs a eu achevé de disputer, il s'est levé, le chapeau au poing, et a prié la Faculté qu'on le laissât disputer, et a disputé fort bien, mais il a été un peu long. Vous savez que tous les Espagnols parlent mal latin. Notre