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savant jeune docteur M. Dodart présidera jeudi pi^ochain, c'est-à-dire qu'il paiera sa bienvenue (car nous y aurons tous chacun quatre livres pour notre assistance; autrefois il y avait un dîner pour tous, qui l'ut converti en argent l'an 1633, pour un petit désordre qui arriva, et qui fut cause d'un plus grand bien), et après il jouira des droits de l'école, comme les autres docteurs.

Il y aura demain dix-huit ans que le diable, à ce qu'on dit, emporta le cardinal de Richelieu.

On dit qu'il y a un grand ravage d'eaux à Rome, bien du peuple de noyé, avec perte de plus d'un million de biens. Dieu soit loué que le pape et le général des jésuites n'ont pas été noyés! On dit que M. le cardinal INIazarin veut devenir pape, et que, pour cet effet, il va se faire prêtre.

Dieu nous envoie sa paix et du pain, qui est ici bien cher, et qui fera bien crier les pauvres gens !

Il y a, ce 3 décembre, au parquet du Parlement un édit du roi, pour la réformation des habits. 11 y a ici trois morts de remarque, savoir M'"'^ de Veiitadour, la bonne femme, âgée de plus de quatre-vingts ans : elle était tante du prince de Condé, et fille du connétable Henri de Montmorency, qui mourut l'an 1614. La seconde mort est du chevalier de Roquelaure, qui était un bon compagnon. La troisième est de M. d'IIozier, grand et savant généalogiste de France, que M. Barbier votre imprimeur connaissait, et qui était de ses amis. On attend ici dans peu de jours le comte de Soissons qui revient d'Angleterre; on croit que bientôt après, la reine d'Angleterre le suivra, et viendra ici pour traiter du mariage qui est sur le bureau.

A Falconet. 10 décembre 1660. — Je viens de voir M. le premier président, qui m'a fait grand accueil; il y avait longtemps que je ne l'avais vu; il m'a fait promettre que dimanche prochain j'irais souper avec lui, à quoi je ne manquerai pas, Dieu aidant. On parle fort

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ici de redit de réformation des rubans et des dentelles, que roii dit qui sera publié lundi prochain; sur quoi les marchands crient bien fort, mais on m"a dit de bonne part que le roi ne fera aucun autre édit, pour impôt ni vexation quelconque, ni de nouveaux procureurs, ni aucune autre création d'officiers. On dit que M. le maréchal Fabert va être fait surintendant avec M. Fouquet : d'autres disent que celui-ci est haï, et qu'il sera disgracié et dépouillé.

On prépare ici un grand ballet qui ne peut être prêt que pour Pâques. Des deux grands vicaires du cardinal de Retz, l'un voulait que l'on conférât ici les ordres de prêtrise la semaine prochaine, l'autre n'en était point d'avis. Le cardinal de Retz paraît en avoir été averti; mais il leur a mandé qu'il leur défendait expressément.

A Falconet. 19 décembre 1000. — En quelque état que soit le Mazarin, ou ne laisse point de chercher de l'argent, car on envoie des billets portant taxes de certaines sommes à tous ceux qui ont tenu des fermes du roi, tant grandes que petites; il a la goutte à la main, et ne peut signer, mais il fait jouer devant lui pour se récréer et se divertir à gagner. Il y en a bien d'autres que lui, qui feraient volontiers de même. On dit ici que M. le maréchal Faliert va être surintendant des finances, ce qui fait trcndjler beaucoup de partisans : c'est un fort homme de bien et fort entendu, mais néanmoins peutêtre qu'il sera comme les autres, quand il y sera parvenu.

Je soupai hier, ce lundi 13 décembre au soir, avec M. le premier président; comme je l'entretenais seul dans son cabinet, l'écuyer de M""' la duchesse d'Orléans y vint, et depuis nous fûmes souper, et comme nous commencions à parler après souper, il vint un évêque de Vannes qui nous empêcha, si bien que je ne lui dis presque rien de ce que j'avais à lui dire. Je viens d'apprendre que M. Fouquet, intendant des finances, a reçu ordre de ne traiter avec qui que ce soit, ni de faire aucun

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état pour l'an 1662 : cela augmente le soupçon de ceux qui désirent, ou qui espèrent qu'il y aura du changement en cette grande charge.

On me vient de dire que M. le cardinal Mazarin ne prend point de lait de vache, et qu'il en a été détourné par un vieux médecin, qu'un évêque lui a mené; je crois que le médecin est M. Merlet, et que M. l'évêque est celui de Coutances, car cet évêque est ami de tous les deux, et même domestique du cardinal, duquel il a été maître de chambre, et à qui il doit son épiscopat.

On mit hier dans la Bastille un greffier du conseil, nommé Messat, qui avait l'ait des remontrances au surintendant des finances, afin qu'ils ne payassent rien des 600 000 livres qu'on leur demandait sur leurs offices à quatre qu'ils sont.

L'intendant de juslice, qui est à Sens, demande aux bourgeois de cette ville pour leur don gratuit 12 000 livres (autrement on l'appelle don forcé) et pour la subsistance de la gendarmerie 32 000 livres; ils lui ont répondu que pour de l'argent, ils n'en avaient point, mais que s'il voulait leur donner quittance, ils lui livreraient mille muids de bon vin. Vous pouvez juger de leur abondance et en môme temps de leur pauvreté. Le cardinal Mazarin a dit au roi que tous les médecins n'étaient que des charlatans, qu'il ne voulait plus s'en servir, et qu'il ne se voulait réduire qu'à de petits remèdes : néanmoins on m'a dit qu'un certain chirurgien de la cour lui avait conseillé de prendre du lait de vache, et quil y était résolu, et en ce cas-là il faut dire : et ce sera là une nouvelte erreur pire que la première. Le lait de vache ne vaut rien et ne fera que de l'ordure dans un corps échauffé et atrabilaire, tel que celui du cardinal Mazarin. Mais quoi qu'il fasse je ne pense point qu'il guérisse parfaitement avant le mois de mai, en admettant quil aille jusquà cette époque.

Ou (lit que M. le comte de Soissons a vu en Anglelerre le cardinal de Retz, où il est fort aimé du roi. Mais cela

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est-il vrai? Aussi bien que ce qu'on dit que le roi d'Angleterre n'épousera point la demoiselle Hortensia, nièce de Son Éminence, et qu'il n'en veut point sur les remontrances que lui en ont faites les députés du Parlement. Le roi a cassé dix compagnies du régiment des gardes, et va casser tous ses petits mousquetaires, (pii élaient ceux du cardinal, lorsqu'il fit la paix.

A Falconet. 29 décembre 1660. — Aujourd'hui a été vespérisé en nos écoles un nouveau licencié nommé de Caen, par M. Habaul, mon proche voisin el immédiat successeur; mon rang était d'y l'aire du latin, comme j'y en ai fait suivant \:i louable coutume de L'École et la question était : An vino madidis decoctum ceparuin? de la soupe à l'oignon aux ivrognes, que j'ai proposée audit sieur de Caen, qui y a satisfait*.

Je crois en vérité que peu de gens savent la vérité du mal du cardinal Mazarin, mais néanmoins plusieurs en parlent, et tous disent qu'il ne peut pas vivre longtemps; de là vient qu'à la cour on dit qu'il y a plusieurs partis pour lui succéder en la faveur qu'il a auprès du roi et en sa place, savoir, de M. le maréchal de Villeroy, de M. Le ïellier et l'abln' Fouquet, de M. de Guénaut, secrétaire d'État, et autres, sans que l'on ose parler du cardinal de Retz, que quelques-uns veulent qu'il soit en Angleterre, ce que je ne crois pas; d'autres disent qu'il est à Paris ou qu'au moins il y a été : il y serait sans doute en grand danger.

On parle ici de quelques bateaux de marchandises qui ont été perdus sur la rivière en deçà de Rouen, entre autres on dit qu'il y a beaucoup de sucre. Je souhaite-

l. Littéralement : « La décoction d'oignon [doit-elle être ordonnée] à ceux qui sont ivres par le vin? » L'éditeur Reveillé-Parise rap])3ile à ce sujet quelques titres des thèses du temps : An per incantationes fit curalio? — An qui mel et butj/nim comedit, sciât rpprohare malum el eligcre b-mum? — An Tobi,r ex piscis felle ciuatio 7iaticrnlis? etc.

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rais fort qu'un gros paquet de livres que M. Vander Linden m'envoie, ne fût point perdu; il y a cinq mois qu'il les a délivrés pour moi, mais la rivière est très grosse, et par conséquent point marchande; il n'y a pas ici beaucoup de malades, mais il y a bien des ivrognes : ce vin nouveau donne dans la tète rudement et fait la goutte, le rhumatisme et des lluxions sur la poitrine, avec toux et difficulté de respirer.

Je viens d'un endroit où j'ai appris que la reine d'Angleterre partira le 10 de janvier prochain pour revenir en France : que le cardinal Mazarin n'était pas bien, et qu'il a eu une fort mauvaise nuit, c'est pourquoi le roi même y est allé de grand matin : et que, des sept hommes qui faisaient la gazette manuscrite, il y en a eu un qui a eu le fouet par les carrefours. On a dit aussi que les dix compagnies du régiment des gardes ne seront point cassées, et que le comte de Schomberg s'en va avec quelques troupes en Portugal : mais il faut que vous sachiez que ces sept faiseurs de gazette à la main, étaient prisonniers dans la Bastille, et que Renaudot les a fort poursuivis, afin de les faire pendre, d'autant qu'ils sont cause qu'il ne vend guère de sa gazette inq:»rimée, de laquelle on se moque ici.

Les courtisans disent que notre jeune reine devient grasse, mais non pas grosse, quoiqu'elle mange bien. Si M. le chancelier mourait demain, M. Le Tellier serait en un instant son successeur, et chancelier de France; c'est un seigneur très habile, et très digne de l'être.

P. -S. — Je viens d'un lieu d'honneur, où l'on tient pour certain que le cardinal Mazarin est mal, et qu'il aura bien de la peine à passer le mois de mars. Il y a un honnête homme, qui a dit que le Mazarin était dur et cruel, qu'il n'avait pitié de personne, qu'il ne rabattait ni tailles, ni impôts depuis la paix faite, mais que la mort n'aurait point pitié de lui. On dit que le roi d'Angleterre n'a pas trop rejeté la proposition qu'on lui a faite d'épouser la nièce du cardinal Mazarin, ni même

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ceux de son conseil, que l'on croit être gagnés, mais que le peuple d'Angleterre est cause de ce refus, qui ne veut point de cette alliance, vu qu'elle n'est point de bonne maison, qu'elle est Italienne, et de différente religion; elle a un oncle puissant véritablement, mais apparemment il ne peut plus guère vivre. On dit que le chancelier et le Parlement d'Angleterre ont été de ce même avis, mais que le roi ne l'eût point refusée, se sentant ébloui de la somme immense d'argent qu'on lui proposait, s'il y voulait consentir.

A Falgoxet. 13 janvier 16G1. — Le cardinal Mazariii a dit à im de ses amis qu'il se porte mieux, depuis qu'il ne se sert plus du conseil des médecins, qu'il veut dorénavant s'en passer, et ne plus faire leurs remèdes. Ne fera-t-il pas bien, s'il peut?

La cherté des charges ne diminue point, et ne saiton quand elle pourra diminuer; la charge de maître des comptes est à 90000 écus. On parle fort au Louvre de bal, de ballets, et de réjouissances, mais on ne dit rien de soulager le peuple, qui meurt de misère, et sans exemple, après une si grande et si solennelle paix générale. 0 pudor! û mores ! ô temporal Le soulagement du peuple devait être le premier dessein de cette paix, et aurait été exécuté, si nous étions tombés entre les mains d'un bon Français qui aimât sa patrie, mais de malheur, nous sommes tombés entre les mains d'un étranger, d'un Italien, qui ne songe qu'à son profit : aussi toutes nos affaires vont bien mal. La reine mère a fait supprimer certains droits qui se levaient sur la rivière de Seine par quelques particuliers, au passage des ponts, sans aucun droit ni vérification : on dit que cela se faisait par l'autorité de MM. le Chancelier et le Surintendant, et la connivence du prévôt des marchands qui bâtissaient cela ensemble. Quelle honte! le péage allait jusqu'à cinquante sous par tonneau. Plût à Dieu

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que CL'lle luèivic reine prît un pareil soin pour diminuer la laille, qui est un fardeau effroyable, par lequel le pauvre peuple est plus maltraité par les partisans que ne sont les forçats et les galériens sur mer.

La reine d'Angleterre est arrivée au Havre avec la princesse sa fille, qu'elle ramène pour être mariée avec M. le duc d'Anjou. Ladite reine veut demeurer ici jusqu'à la mort et ne jamais retourner en Angleterre, ne se voulant jamais lier à l'humeur farouche et cruelle des Anglais.

Sa fille aînée, veuve du feu prince d'Orange, est morte à La Haye de la petite vérole, comme son mari en mourut, il y a quelque temps.

A Falco.net. iS janvier 1061. — La princesse d'Orange, qui est morte depuis peu à Londres , où elle était allée voir le roi son frère et la reine sa mère, n'avait que vingt-huit ans. Elle n'est point morte de la petite vérole, mais d'un remède fort violent qu'elle avait pris, pour un soupçon qu'elle avait de quelque mal caché qui eût duré plus de six mois; ce mal appartient au passage de l'Apologétique de Tertullien : Nec natarn refei t quis eripiat animam, an naacentem distw'bet. Ce sont des désordres des princes; la plupart desquels font comme David, qu'ils imitent bien en ses péchés, mais non pas en sa pénitence.

n y a du bruit au palais pour un voleur âgé de quatrevingt-trois ans, qui fut pris sur le fait samedi dernier dans l'Élection. 11 fut aussitôt condamné à être pendu : appel sur-le-champ à la Cour des aides qui confirma la sentence. Aussitôt le bailli du palais s'y opposa, disant que cela était de sa juridiction, et il fit fermer toutes les portes du palais, pour en être le maître. La cour des aides eut recours à M. le Chancelier, qui envoya demander le prisonnier, par un huissier de la chaîne et quatre hoquetons. Le bailli du palais gagna en attendant M. le premier président , qui répondit à

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l'huissier que M. le chancelier était mal informé de la vérité du fait, que le prisonnier était dans la Conciergerie, où il demeurerait jusqu'à ce cjue ce différend fût réglé. Les c{uatre hoquetons n'osèrent paraître ni avancer, parce que le bailli avait déjà fait entrer dans la cour du palais quatre compagnies d'archers. Messieurs de la Tournelle disent aussi que ce procès leur appartient. Ainsi pour trop de juges, le larron n'est point pendu, mais je crois qu'il le sera bientôt.

A Falconet. 2o janvier 1661. — Le Mazarin a eu une fort mauvaise nuit; la reine mère y est allée aujourd'hui matin (23 janvier) ; il a eu de grandes tranchées, et n'a pu dormir, bien ciu'il eût hier au soir pris de l'opium (cjui est ce cjui tua feu M. le président de Belièvre) que lui donnèrent Valot, Guénaut, et autres médecins, et courtisans, pour apaiser les douleurs qu'il sentait d'une suppuration qui se faisait dans son côté; si le Mazarin est réduit à l'opium, ou au laudanum, et les médicastres ne pouvant mieux faire, que deviendra cet homme?

Hier (ce lundi 24 janvier) fut faite une grande consultation pour le cardinal Mazarin, où il fut résolu cfu'il serait saigné au pied, ce qui fut sur-le-champ exécuté, et qu'il serait purgé mardi qui sera demain, mais comme la nuit a été mauvaise, il a fallu presser le remède, et il l'a été ce matin : il y a bien ici du monde au guet et aux écoutes, pour ce qui arrivera après le décès de cet homme.

Quand on fait ces grandes consultations c'est signe que le mal est grand, et néanmoins je n'ai pas encore ouï dire qu'il ait pensé à sa conscience et au salut de son âme. Ne serait-ce point que les cardinaux en seraient exempts?

Je viens d'apprendre que le cardinal Mazarin est faible, et que, dès qu'il a mangé, la fièvre lui redouble; il ne fait plus rien touchant les affaires publiques et tout est

abandonné, en attendant la crise, et MM. de ^'illeroy, Le Tellier et Fonquet courent après la fortune, et jouent tous trois à qui l'attrapera; (juelques-uns disent qu'il n'y aura plus de ministre d'État et (jue le roi gouvernera lui-même. Dieu lui en fasse la grâce !

A Falconet. 28 janvier 1661. — En continuant mes petits offices, je vous dirai ce que me vient de dire, ce mercredi 26 janvier, un homme de qualité, c'est qu'enfin le cardinal Mazarin se résout à mourir, qu'il croyait bien qu'il est perdu, et qu'il ne peut guérir de ce mal ; on parle des eaux et du lait, mais je vous laisse à penser de la grandeur de ces remèdes : j'ai fort mauvaise opinion de l'événement de son mal, et du succès de tant de remèdes.

Valot l'a purgé soixante fois avec deux gros de séné, et deux onces de manne ; je l'en voudrais ôter tout à fait, et y mettre plutôt de la casse, des tamarins , et quelques sirops des trois purgatifs : diari^hodon, persicoruvi aut de cichorio, et ménager cela avec la misérable constitution de ses entrailles qui ne peuvent être que désolées, mais ils ont beau faire, tous les purgatifs du monde, même les meilleurs, ne le garantiront point, et ne peuvent effacer la maie tache.

Il voudrait bien qu'on le menât au bois de Vincennes, mais les forces commencent à lui manquer, et ne lui permettent pas la fatigue. Ce qui augmente le soupçon de l'événement funeste de son mal, c'est que les deux prétendus archiâtres ont demandé du conseil, et on leur en a donné sept, si bien qu'ils sont neufs. S'ils l'avaient cru pouvoir guérir, ils n'auraient appelé personne.

On parle ici de faire un beau service du bout de l'an du feu duc d'Orléans , et j'en tire le plus mauvais augure pour le cardinal Mazarin, vu que l'an passé, après sa mort, on ne lui fit aucun service, combien qu'il fût oncle du roi. Ce sera dans Notre-Dame, où toutes les compagnies assisteront: j'entends les souve-

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raines et l'université pareillement. Quelques mois après ce service, il en viendra un autre.

On dit que la reine mère s'entretient souvent des affaires avec M. Le Tellier, qui a J)eaucoup de disposition pour la première place , néanmoins il y en a qui croient que le cardinal de Retz reviendra, et qu'elle s'en servira par nécessité, afin d'avoir en lui un homme à opposer à Condé , qu'elle craint et qu'elle hait. La santé du prince n'est pas trop bonne, il est maigre, défait, exténué et décoloré; il prend du lait d'ànesse, et a souvent la goutte : le prince de Conti,son frère, est en Languedoc aux États pour avoir de l'argent.

On a promis au cardinal Mazarin de ne lui parler, d'un mois, d'aucune affaire; la reine tient le conseil avec MM. de Villeroy, Le Tellier et M. Fouquet, le surintendant, mais depuis quatre jours il lui est arrivé un grand malheur. Comme il était dans l'antichambre du cardinal Mazarin , son frère l'abbé Fouquet y survint (ils sont mal ensemble il y a deux ans) : ils commencèrent à se quereller l'un l'autre, en présence de beaucoup de monde, et se dirent des rudes injures; l'abbé Fouquet dit au surintendant qu'il était un voleur, qu'il cachait en terre l'argent de la France, qu'il avait consommé 18 millions en bâtiments, qu'il dépensait à sa table autant que le Roi, qu'il entretenait force femmes qu'il lui nomma par leur propre nom, et dit beaucoup d'autres injures : l'autre lui dit aussi tout ce qu'il put, et entre autres, lui reprocha ses amours avec M™^ de Châtillon : on les croit irréconciliables , mais l'abbé Fouquet a vu le cardinal Mazarin et y a si fort chargé son frère le surintendant, qu'on le tient en état d'être pendu. On s'est de tout temps moqué de la fortune sans vertus, on se moque déjà de celui-ci, qui est haï de bien du monde, hormis des partisans et des jésuites, gens de bien et d'honneur; ce sont les publicains et les pharisiens que Notre-Seigneur Jésus-Christ voulait convertir.

[iGOl] D'APRÈS LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 355

La nuit dernière on a volé, dans un cabinet des bains de la reine, GOOO pistoles qui étaient dans une cassette, laquelle ai)partientà M. le duc d"Anjou.

A Falconet. 4 février 1661. — On dit, ce 2 de février, que le cardinal est un peu mieux, d'autant qu'il dort; nous croyons pourtant qu'il mourra d'hydropisie du poumon. Il a le pouls intermittent, palpitations de cœur, et, en un mot, il est orthopnoïque : tout le corps est exténué et il n'a de gros que les pieds. Il n'y a pas encore un mois entier d'ici en mars, qui est un mauvais mois pour les étiques et tabides; cependant les sots veulent qu'il se porte mieux, et il y en a un nombre infini.

On dit ici que le cardinal Mazarin, outre son mal ordinaire, a une grande affliction d'esprit, pour quelque méchante nouvelle qu'il a reçue de Rome, où il avait envoyé M. le président Colbert pour obtenir quelque grâce du pape, dont il n'a pu venir à bout, qui était pour le duc de Modène son neveu, et une autre grâce qu'il demandait contre le cardinal de Retz, qu'il craint après sa mort.

A Falconet. 13 février i6Ql. — Le cardinal Mazarin est toujours dans le bois de Vincennes, où il prend du lait; il fut purgé vendredi dernier, dont il se trouva très mal le samedi; dimanche on croyait qu'il mourrait, lundi il fut un peu soulagé, mais il est maigre, sec, décoloré, exténué, hydropique du poumon, orthopnoïque, et il a de dangereuses suffocations nocturnes, denique proxime venturus in ratio7iem libitinse. Je soupai samedi et dimanche chez M. le premier Président, où nous rîmes bien : l'évêque de Vannes en basse Bretagne lui a donné d'excellent vin d'Espagne, dont il voulut que je busse; il en a bu aussi deux petites fois, lui qui d'ailleurs est le plus sobre homme du monde; il m'a dit que le pape est hydropique confirmé, et qu'il ne peut plus guère

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vivre : il me témoigne autant d'amitié que l'on peut, et voudrait que je l'allasse voir trois fois la semaine, c'est-à-dire que je me trouvasse auprès de lui, quand il a un peu de loisir pour se désennuyer.

Le roi a envoyé quantité d'officiers sur les villes frontières de Picardie, Champagne, Flandres, comme aussi à Sedan, Nancy, Brisach, Pliilipsbourg, et en Alsace, apparemment pour donner ordre aux gouverneurs de ces places, de peur de quelque changement en cas que notre premier ministre meure : peut être pour s'assurer de quelque gouverneur qu'on soupçonne d'infidélité.

La femme de M. le maréclial de Fabert mourut ici dimanche dernier, et néanmoins il reçut ordre de partir hier au matin et de s'en aller à Sedan, ce qu'il fit tout à l'heure. Même on a vu des compagnies suisses et françaises qui prennent leur chemin de ce côté-là; on dit que ce sont des troupes que Mazarin ne voulait point congédier et qu'enfin l'ambassadeur d'Espagne a obtenu qu'on les enverrait. On dit qu'elles vont à Vienne en Autriche, et que ces troupes sont destinées pour faire la guerre au Turc, en Hongrie, le mois de mai prochain.

A Falconet. 22 février 1G61 . — Je ne vous écris jamais qu'avec joie, mais comment vous écrirai-je, quand je n'ai point de matière? On ne dit plus rien ici depuis que le cardinal se porte mieux. On parle seulement de danser un ballet pour la réjouissance de la cour et de la reine d'Angleterre, qui revient et ramène sa belle fille, la princesse d'Angleterre, pour être, à ce qu'on dit, mariée à M. le duc d'Orléans. Je soupai hier chez M. le premier Président, où j'appris que le cardinal ne se porte point encore trop bien. On augure qu'il mourra bientôt de ce qu'il fait de si grandes aumônes, et qu'il envoie de l'argent en différents endroits pour faire prier Dieu pour lui : mais je crois qu'il vaudrait mieux faire restitution qu'aumône. Dieu ne voulait point autrefois des sacrifices faits avec du miel, à cause qu'il est fait de la rosée

[lOGl] d'après la correspondance de gui patin ^"t~i

que les abeilles ont pillée sur les fleurs. C'est dans le Levitique, chai:), ii.

Je viens de recevoir la vôtre du i'6 février, de laquelle je vous remercie, et aussi du soin que vous avez de ma santé, qui est bonne, Dieu merci. Je crois bien que je suis guéri par les prières de madame votre femme, mais je ne m'en doutais pas, et je l'attribuais à la saignée. Il ne faut point douter que les prières d'une si bonne femme ne soient d'une grande efficace. Vous savez que l'Église chante pour le dévot sexe féminin, pro devoto fœmineo sexii. Je lui en rends grâces de toute mon affection.

On me vient de dire que le cardinal est fort enflé et qu'il ne dort point; néanmoins on dit par la ville qu'il se porte mieux; et qu'il s'attend fort au beau temps pour s'en aller au loin, où il espère de guérir. On lui enveloppe ses pieds œdémateux avec de la fiente de cheval, mais cela ne peut ôter la cause de son mal. Pour moi je n'en ai point bonne opinion; car si son mal était léger, il ne ferait point faire tant de consultations qui lui coûtent de l'argent, lui qui l'aime tant! Il se dégoûte fort de ses médecins et de leurs médecines : cela est ordinaire dans les longues maladies. Je suis, etc.

A Falconet. 2o [écrier 1061. — Les nuits du cardinal Mazarin continuent d'être fâcheuses, et néanmoins le bruit court qu'il a envie de partir pour aller à Bourbon le 20 mars; peu de gens le voient hormis ses officiers; il n'y a guère que le roi et la reine mère qui entrent en sa chambre, mais on dit qu'il est fort décoloré, et qu'il a le visage tout défait, dont je ne m'étonne point, vu la grandeur et la longueur de sa maladie; il y en a qui le font fort malade, et qui disent qu'il n'ira pas jusqu'au 15 de mars; un maître des requêtes me vient de dire que les médecins ont été consultés pour savoir si on le mettrait au lait de femme : les avis ont été différents, enfin il est résolu d'en prendre; on lui cherche des nour-

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rices : il faut que cet homme qui a été le fléau du genre humain, et qui a mangé tant d'hommes, soit réduit à vivre de la mamelle des femmes, c'est-à-dire à sucer partout.

La dame Hortense, nièce de Son Éminence, fut hier accordée à M. le grand-maître de rarlillerie, auquel il donne le duché de Mayenne et beaucoup d'argent comptant. Le cardinal a donné ses pierreries au roi pour la couronne et il en a obtenu le pouvoir de résigner ses bénéfices à qui il voudra ; il en a pour sept millions. On dit qu'il est fort empiré depuis trois jours et qu'il ne dort point, ni ne peut soutenir sa tète; il empire tous les jours. Cet homme n'a que faire de rien ordonner pour qu'on se souvienne de lui ; on s'en souviendra longtemps pour tant de maux qu'il nous a causés.

Les articles du mariage de M. le duc d'Anjou avec la princesse d'Angleterre sont dressés et accordés. On dit que le cardinal Mazarin ne craint rien et qu'il meurt intrépide : comme disent les Italiens. 11 n'est pas le premier de son pays qui ait regardé la mort en face et qui ne craignent rien : ainsi meurent la plupart des cardinaux à Rome, et les papes aussi, et entre autres, Urbain VIII et Innocent X. Toute la cour est au bois de Vincennes. On dit que le Mazarin se plaint fort des médecins, qui ne peuvent empêcher un homme de mourir, et que M. le maréchal de Villeroy sera celui qui aura la meilleure part au gouvernement futur : il y en a qui disent que le Mazarin a perdu l'esprit, qu'il rêve, qu'il ne connaît personne; il y a eu un médecin qui a dit qu'il le faudrait mener à Sainte-Reine : c'est en Bourgogne, près de Flavigni et d'Alise.

Lundi prochain le grand maître épousera la nièce Hortense, laquelle lui apporte 1 200 000 écus d'argent comptant, le gouvernement de la Fère et du bois de Vincennes, les duchés de Ponthieu et de Mayenne, à la charge qu'il changera d'armes et de nom, et qu'il sera appelé Jean Armand de la Porlc ^Mazarin. Mais il me

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déplait de vous entretenir de pareilles bagatelles, ce n'est qu'un sot travail d'inepties. Je vous baise les mains et suis, de tout mon cœur, votre, etc.

A Falcoxet. l^'- mars 1661. — On dit que le Mazarin dépèche d'achever ses affaires et que les six évêchés qui vaquent depuis un an sont donnés. S'il les a donnés, il fait contre sa coutume, car il a celle de les vendre, et il en tenait banque en sa maison. 11 a fait de beaux présents aux deux reines, en leur donnant à chacune une ç^rosse poignée de diamants; il a fait présent au roi de la somme de 14 millions, dont il lui fait la remise, prétendant qu'elle lui est due : ne serait-ce point qu'il les aurait apportés d'Italie pour les prêter au roi"? Le monde est bien fou.

Je me suis caché dans mon étude aujourd'hui (ce dimanche 27 février) et me suis retiré des rues, pour les profanations qui s'y font, ou plutôt pour vous dire avec Barclay, de peur que je ne semblasse autoriser par ma présence, les folies de tant de gens qui courent les rues : les anciens ont appelé autrefois ces jours gras, Festum fatuorum; on pourrait encore dire pis aujourd'hui.

Le cardinal Mazarin a été fort mal ces deux dernières nuits; on ouvre les fenêtres de sa chambre en plein minuit, pour lui aider à respirer, et de peur qu'il n'étouffe.

On dit qu'il est enflé, atténué et raccourci; hélas! ce bon seigneur a bien raccourci les joies de la France, mais je ne sais si celui qui lui succédera, vaudra mieux; nous sommes si sujets à mal avoir, que j'en ai déjà peur : il étouffe la nuit de la poitrine, et le jour du ventre.

Le roi d'Angleterre fait fortifier Dunkerque, et l'on croit qu il épousera la princesse de Portugal : si cela arrive, le roi d'Espagne ne pourra pas sitôt rentrer dans Lisbonne, ni se rendre maître de ce petit royaume.

La nièce Hortense a été aujourd'hui mariée à M. le

360 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIF SIÈCLE [l66lj

grand maître. On avait eu le dessein de remettre à dimanche prochain, mais la grandeur do la maladie a fait presser la conclusion du marché.

Je viens d'achever mes visites en divers endroits. Je suis honteux de voir tant de sortes de fous par les rues.

A Falconet. 4 mars 16Gi. — Enfin le mardi gras est passé, mais la folie des hommes ne l'est pas. Le cardinal Mazarin prit dernièrement une pilule de la main d'un gentilhomme, nommé de Plainville, avec laquelle il a dormi trois heures. Il est fort dégoûté des médecins, mais il a autour de soi en récompense six docteurs de Sorbonne, qui lui font connaître les voies du ciel et qui lui parlent du paradis. Il ne prend plus de lait, ni de bouillon, ni de gelée, mais seulement des consommés faits d'une douzaine de perdrix à la fois, qui coûtent quatre francs la pièce, car elles sont fort rares ici. On dit que le roi a envoyé demander à Rome un chapeau de cardinal pour Tabbé de Montaigu, qui est un Anglais, fort dans les bonnes grâces de la reine mère; c'est lui qu'on croit qui gouvernera après le Mazarin. Ne sera-ce pas un grand bonheur à la France, que nous trouvions un Anglais qui veuille bien prendre la peine de nous gouverner, après que nous aurons perdu un Italien si honnête homme? A propos de cet homme de bien, en voici de fraîches nouvelles. 11 a eu l'extréme-onction, et a demandé tous ses parents, qui sont allés au bois de Vincennes. La mort frappe à sa porte et demande son âme. On a envoyé en diverses maisons de moines, afin qu'on y priât Dieu pour lui, et qu'en chaque moinerie l'on y dît dix messes, pour dix francs qui y ont été délivrés : vous voyez qu'il les prennent à vingt sols pièce. N'est-ce pas une marque certaine qu'il croit bien fermement en Dieu, puisqu'il a recours aux gens de bien, tels que les moines. Mais à propos d'âme, cet homme en a t-il une? Il est Italien, et de ce pays-là, il y a bien des gens qui font de bonne heure provision d'athéisme,

[l66l] d'après la correspondance DE GUt PATIN 361

afin que les scrupules de conscience ne les empêchent jamais de faire fortune : car, après tout, le mal qu'ils font ne leur paraît que des peccadilles. On dit que, par le commandement du roi, des prières de quarante heures se disent pour le Mazarin; mais parce que c'est pour lui, le peuple ne se hâte point et il n'y a point grande presse dans les églises. Quoi qu'il en soit, il est fort mal et nous aussi, si Dieu ne nous en envoie un meilleur, plus humain, moins avare et moins larron, mais surtout qui soit Français et laisse respirer le peuple à son aise.

A Falconet. 7 mars 1661. — Il court un brait que je tiens faux, que l'on a découvert que le cardinal est empoisonné. Otez les petits grains d'opium et un peu de vin émétique que l'on peut lui avoir donné, principalement dans la médecine qui lui fut donnée, comme il était pressé d'un étouffement signalé, quand on lui fit quitter le lait, je crois qu'il n'y en a pas d'autre... mais c'est que l'on ne peut empêcher les sots de parler... 11 y a des railleurs qui disent bien autrement. On dit ici qu'il y a plus de quatre jours que le diable aurait emporté le Mazarin, mais qu'il ne sait par où le prendre, tant il pue, et que l'autre a peur que le Mazarin ne lui donne la peste par la puanteur de son corps, s'il le touche. Ce serait bien pis, s'il était informé de la puanteur de son âme. Le Mazarin s'est moqué de toute la nature durant sa fortune : aujourd'hui, avant qu'il soit mort, on se moque de sa vie, de sa mort, de son corps, et de son âme, de sa fortune, qui lui a tant promis et tant donné. On dit qu'il a écrit en faveur du pape, et qu'il lui fait présent de 200 000 écus, à la charge qu'ils seront appliqués et employés à la première guerre que le pape fera aux infidèles : voilà de grands présents qui ne lui ont guère coûté; on dit qu'il demande fort à revenir à Paris, mais qu'il est si faible et si abattu, que l'on ne sait comment l'y ramener; peu de gens le voient, il n'y a

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guère que le roi, et peu de ses officiers, le prince de Condé ne le voit point; il a retranché beaucoup du nombre de ses médecins ; il ne laisse point de songer à l'argent; il s'en fait apporter d'où il peut : il a envoyé demander à MM. des gabelles trois millions, dont ils se sont excusés : on dit qu'il a confessé au roi qu'il avait beaucoup d'argent dans Brisach et dans Sedan, et pour cet effet on y a envoyé quérir M. le maréchal de Fabert, qui en est gouverneur. On dit que le roi ira la semaine prochaine au parlement, pour y faire passer quelque chose qu'il a promis au Mazarin, et entre autres y changer le duché de Mayenne en duché Mazarin : on dit qu'il a donné l'évèché de Mende à un Italien jacobin, qui était évéque d'Orange, et 100 000 écus aux Théatins, pour bâtir leur église, dans laquelle il veut être enterré, et en attendant qu'elle soit bâtie, il veut que son corps soit conservé dans le bois de Vincennes. On lui a parlé d'un grand médecin juif, qui demeure à Hambourg, mais je pense que l'on n'ira pas le quérir.

Le roi d'Angleterre ne veut point que l'on marie la princesse sa sœur sitôt, c'est pourquoi on dit que cela est remis au mois d'avril; on dit aussi qu'enfin le duc de Lorraine a obtenu ce qu'il demandait, et que son traité a été arrêté et signé ; on dit que ce moine à qui on a donné l'évèché de Mende, est un honnête homme, et qu'il était compagnon de frère Michel, j'entends Michel Mazarin, cardinal de Sainte-Cécile, archevêque d'Aix, frère de celui-ci.

Le maréchal de la Meilleraie est ici fort malade d'une goutte supprimée; on dit qu'il mourra de la joie de ce que son fils unique le grand maître est marié, et qu'il a rencontré un si puissant et si riche parti.

Le cardinal Mazarin demande fort à revenir à Paris; on a travaillé à aplanir les chemins; s'il est demain assez fort, on tâchera de l'y apporter; on dit qu'il veut mourir dans Paris; il est raison qu'il y meure, puisqu'il y a tant, et si bien vécu, et qu'il y a fait une si belle

[l66l] D APRES LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 363

fortune. On dit que M. Le Tellier, secrétaire d'État, est celui qui est en plus belle passe pour succéder au cardinal Mazarin. Je l'en tiens aussi le plus capable et le plus sage. Le cardinal a été très mal la nuit passée, et on a envoyé dès le matin à quelques églises le recommander aux prières des gens de bien, et entre autres à M. Joly, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, qui est un \des théologiens qu'il a consultés quelquefois durant sa maladie. La recommandation a été en ces propres termes : « Priez Dieu pour M. Tel, car il est à l'agonie. » Le roi ne bouge du bois de Vincennes, et on croit qu'il n'en reviendra point que le cardinal ne soit mort. Hier au soir on en soupçonna quelque chose, à cause que la reine mère en revint, mais le roi n'en bougea. Le cardinal a fait de grands reproches à Valot de ne l'avoir pu guérir et d'être cause de sa mort; l'autre, pour paraître fâché de tels reproches, s'est mis au lit et s'est fait saigner trois fois. La jeune reine est au lit, et nonobstant la chute qu'elle a faite sur les deux genoux, on soupçonne encore qu'elle est grosse. Plût à Dieu qu'elle nous donne un prince qui rétablisse la France et qui aime les gens de bien!

On dit que le cardinal Mazarin donne la plupart de ses bénéfices au duc de Mercœur, veuf de sa nièce et qui sera cardinal. L'évèché de Dol, en Bretagne, est donné à M. l'abbé Toream de Poitiers; reste l'évèché de Lombez qui vaque, mais on ne sait qui l'aura. L'évêque d'Évreuxest ici fort malade, septuagénaire, d'un asthme furieux.

Le cardinal Mazarin a dit que tandis qu'il a été dans les affaires, il a tout fait lui tout seul, mais qu'après lui ce ne sera pas de même, qu'il y aura un conseil de dix hommes qui gouvernera tout; le roi môme en a dit autant à quelqu'un, si bien que l'on croit que cela ira ainsi : vous ne doutez pas que M. de Villeroy n'en soit un des principaux. Le Mazarin a dit à un nommé de Termes, qui appartient à M. le maréchal de Fabert :

Dites à votre maître que je m'en vais trouver sa femme, et que lui, bientôt après, nous viendra trouver. N'est-ce pas mourir intrépide que de parler ainsi, quand la mort nous tient à la gorge?

Je soupai hier avec M. le premier président, où nous étions fort peu, et y rîmes bien : mais il vint du monde en grand nombre après souper, tant de la part de M. le chancelier que du surintendant des finances, à qui nous quittâmes la place; un conseiller de la cour me ramena dans son carrosse, j'entends moi et mon fils Carolus, pour lequel Son Altesse présidentale a des amitiés surprenantes : aussi le fait-il bien rire quand il lui parle des antiquités et de ces grands hommes du temps passé : nous parlons aussi des modernes, et il en dit de bons mots.

Ce matin, le Mazarin a reçu l'extrcme-onction, et de là est tombé dans une grande faiblesse; il a reproché à Valot qu'il est cause de sa mort : hier à deux heures dans le bois de Vincennes quatre de ses médecins, savoir Guénaut, Valot, Brayer et des Fougerais alterquaient ensemble et ne s'accordaient pas de l'espèce de maladie dont le malade mourait : Brayer dit que la rate est gâtée, Guénaut dit que c'est le foie, Valot dit que c'est le poumon et qu'il y a de l'eau dans la poitrine, des Fougerais dit que c'est un abcès du mésentère, et qu'il a vidé du pus, qu'il en a vu dans les selles, et en ce cas il a vu ce que pas un des autres n'a vu. Ne voilà pas d'habiles gens! Ce sont les fourberies ordinaires des empiriques et des médecins de cour, qu'on fait suppléer à l'ignorance. Cependant, voilà où sont réduits la plupart des princes!

A Falconet. 9 mars IGGl. — Je vous envoyai hier plusieurs nouvelles du Mazarin; mais depuis que ma lettre fut envoyée à la poste, je vis un homme qui m'apprit que lundi dernier 7 mars, le roi avait tenu conseil dans le bois de Vincennes avec trois hommes seulement, savoir : MM. Fouquet, Le Tellier et de Lionne, MM. les

[1661] D APRES LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 3Go

maréchaux de Villeroy et de Turenne étant demeurés dans l'antichambre, dont ils n'étaient guère contents.

Enfin tout le monde avoue que le Mazarin est mort ce matin à deux heures et un quart; mais ce sont des perroquets qui ne disent que ce qu'ils ont ouï et ce qu'on leur fait dire : il mourut lundi dernier, 7 mars, entre deux et trois de l'après-dîner. Cet homme a été si grand fourbe durant sa vie, qu'il fourbe encore après sa mort, et fait rudement mentir les fous qui ne savent ce qu'ils disent.

On continue de parler d'un voyage de Fontainebleau; depuis le matin force chariots chargés de bagages n'ont fait qu'arriver du bois de Vincennes, et même voilà le roi, qui n'en a bougé de longtemps, qui vient d'arriver à Paris, et au Louvre.

On ne parle plus de la mort du ]\Iazarin; il est passé, il a plié bagage, il est en plomb l'ôminent personnage, mais on parle de son testament et de ses écus, et on est en peine de celui qui lui succédera en sa toutepuissance politique et financière : on dit qu'il a légué deux millions pour faire bâtir un grand collège, dans lequel seront instruits de pauvres gentilhorames des cjuatre nations (je pense que c'est comme l'université) à Paris, ou à Nevers, qu'il sera enterré dans l'église de ce collège, comme un illustre fondateur; d'autres disent qu'il sera enterré dans Saint-Denis en France, comme en étant l'abbé : mais il importe peu oîi on l'enterre, pourvu qu'il ne dérobe plus, et qu'il ne tyrannise plus le monde, comme il a fait trop longtemps. Bon Dieu, que votre patience a été grande sur ce tyran! On dit que ce collège sera bâti vis-à-vis les galeries du Louvre, sur le bord de la Seine. On dit aussi que la reine mère n'est point fâchée de la mort du IMazarin, ni le duc d'Anjou, et que le roi les en a querellés. Le Mazarin a prié le roi de ne mettre jamais en son conseil aucun homme d'épée ; on dit que jL Le Tellier sera le premier,^ et que bientôt il sera garde des sceaux que l'on ôtera à M. le chance-

lier. Les quatre nations dont je vous ai parlé ci-dessus, sont des Espagnols, des Italiens, des Allemands et des Anglais : il emploie le bien qu'il a déi'obé en France pour des étrangers, non pour des Français : il donne 120 000 écus aux Théatins pour leur faire une belle église où il sera enterré : on a défendu à tous libraires et imprimeurs de rien imprimer sur sa mort, ni sur sa vie : on dit qu'on lui fera un beau et solennel service dans Notre-Dame la semaine prochaine, oîi M. l'archevêque d'Embrun lui fera une harangue funèbre, devant MM. du Parlement, de la Chambre des comptes, la Cour des aides, l'Hôtel de ville, l'Université, et autres compagnies souveraines. Le cardinal de Retz est en Angleterre, mais fort mal dans l'esprit du roi Louis XIV, par la sujétion du cardinal Mazarin, qui a eu peur de lui jusqu'après sa mort : le roi d'Angleterre a fait prier le roi, qu'il permette au cardinal de Retz de se déclarer dans Londres, oîi il est caché il y a longtemps : c'est la reine d'Angleterre qui en a porté la parole au roi et à la reine mère, qui ont été fort étonnés de cette demande, et qui ont pris terme pour y répondre. Le roi d'Angleterre a fait dire qu'il avait de l'obligation à ce cardinal de Retz, le conseil duquel lui avait bien servi, pour se faire rétablir dans Londres. Pour M. le chancelier on le tient perdu, et que M. Le Tellier sera son successeur.

Ce matin dans la chambre du roi, où plusieurs attendaient qu'il fût levé, M. l'évèque de Rhodez, ci-devant précepteur du roi, a reçu commandement de sortir, et de se retirer en sa maison; on croit que c'est qu'il avait dit quelque chose en faveur du cardinal de Retz. Le roi a montré les cassettes du cardinal Mazarin, et a dit que c'était pour y mettre les requêtes qu'on lui présenterait dorénavant.

A Falconet. 15 mars 166 L — L'évèque d'Évreux est mort ici asthmatique, avec le vin émétique de Guénaut et des Fougerais. Le jour avant sa mort, comme on le sai-

LiOGlJ n APHES LA CORRESPONDANCE DE GUI PATIN 367

gnait de peur qu'il n'étouffât, il sortit avec le sang un ver gros comme une plume, et long d'un quartier. Le cardinal Mazarin a touché avant que de mourir 500 000 livres d'argent comptant, pour la charge de chancelier de la reine, qu'il a vendue à M. de Fieubert, maître des requêtes. De plus il s'est fait payer de ses gages pour l'an 16G1 des places et gouvernements qu'il avait, et a demandé à M. Tubeuf une somme de 20 francs, qu'il lui devait de reste d'un certain jour qu'ils avaient joué ensemble. N'était-ce pas être bon ménager? On dit qu'il n'a rien fait en mourant que ce qu'il avait fait durant sa vie. Il pria M. Joli, curé de Saint-Nicolas, de lui parler de Dieu jusqu'au dernier soupir de sa vie, et pour lui témoigner qu'il l'entendait, il promit de lui serrer la main. C'est un métier qu'il a toujours fait, et qu'il a fort exercé à son profit. Le roi a défendu dans le Louvre, que personne n'eût à dire du mal de Mazarin. Il n'en faut donc point parler, ni en mal, de peur de déplaire au roi, ni en bien de peur de mentir. On commence à débiter ici des épitaphes contre lui : quand il y en aura quelques bonnes, nous vous en ferons part. Elles ne se disent encore qu'à l'oreille. Je suis, etc.

A Falconet. 18 mars 1661. — Le roi a dit au seigneur Ondedei, évêque de Fréjus, qu'il ne veut point qu'il s'en aille à son évêché, qu'il veut faire approcher son évèché de Paris, afin de prendre son conseil, quand il en aura besoin, et pour cet effet il a donné l'évêché de Fréjus à l'abbé Ondedei, neveu de celui-ci, et celui d'Évreux à cet oncle, ce qui rend les Italiens tout glorieux, et ainsi l'on pourra dire du Mazarin, ce que l'on disait autrefois d'Alexandre le Grand, etiam mortuus adhuc imperat. On dit que la reine mère est mal contente de ce qu'elle n'est point appelée au conseil ; on dit même que MM. Fouquet et de Lionne sont fort bien ensemble, aux dépens de M. Le Tellier, mais je ne le crois point du tout, au contraire.

368 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIie SIÈCLE [l66l]

M. Colbert a prêté serment pour sa charge d'intendant des finances. Le gouvernement de Saint-Germain en Laye a été donné au marquis de Richelieu, gendre de M"^"^ de Beauvais. Mardi dernier, M. Talon, avocat général, entretint le roi dans son cabinet, seul à seul, trois heures entières, qui est une nouvelle qui réjouit ici tout le monde, sur ce que M. Talon est un excellent personnage, qui ne donnera jamais que de très bons conseils au roi, qui prend plaisir à recevoir des requêtes des uns et des autres, et à dire qu'il veut gouverner lui-même, dont tout le monde conçoit ici fort bonne espérance. M. le premier président l'a pareillement entretenu; le roi lui a dit qu'il voulait gouverner lui-même, et il lui répondit que jamais les sujets n'avaient mieux, ni plus volontiers obéi, que lorsqu'il n'y avait que leur maître qui leur commandait.

On dit que le feu Mazarin a laissé cent cinquante millions de biens. Il faut qu'il ait bien volé. Le roi devrait prendre tout cela, et soulager son pauvre peuple qui souffre depuis si longtemps.

Le feu Mazarin s'est moqué, en mourant, de Guénaut; il avait promis de lui donner une abbaye près de Soissons, de 4000 livres de rente, nommé Val-Chrétien; deux jours avant que de mourir, il la donna à l'abbé de Tallemant en présence de Guénaut, qui est bien en colère d'avoir refusé les deux pistoles que l'on donnait aux autres par consulte, puisqu'il n'a pas eu l'abbaye qu'on lui faisait espérer; il dit, pour se consoler, qu'il espère (jue le roi lui en donnera quclqu'autre.

A Falcunet. 20 mars 1061. — Aujourd'hui a été porté le cœur du Mazarin en grande cérémonie à neuf heures du soir, du bois de Vincennes à la chapelle des Théatins, qui est au faubourg Saint-Germain près du pont Rouge : encore que cet avare cardinal soit mort, il semble qu'il règne encore.

INDEX ALPllABÉTKjUE

Adam (le P.), 74, 196.

Ader (Guillaume), 1()3.

Aiguillon (Marie do Vigncrot, duchesse d), 57, 70, 84, 86, 87, 101, 211, 214. 248.

Akakia, 180.

Alais (comte d'), 3, 46, 47, 72, 73, 94, 9.5, lO'j, 132.

Alexandre vn, 164, 169, 175, 177, 187, 189, 190, 198, 205, 222, 236, 238, 243, 245, 250, 275, 296, 302, 332, 344, 358, 361.

Alexis, grand -duc de Moscovie, 170.

Aimeras (chevalier d'), 79.

Alphonse VI, roi de Portugal,

Amelot, premier président de la Coar des .\ides, 25, 49.

Amory [Claude Audbry ?], évoque de Coutanccs, 154, 176, 252.

Ancre (marquis d). Voy. Concino Concini.

Anglure (Charles 11- François d'), évèque d'Aire, 181.

Angoulême (duc d'), 95.

Anjou (Philippe de France, duc d), 4, 7, 48, 50, 136, 161, 165, 221, 222, 2'i6, 256, 259, 260, 307, 323, 334, S'il, 351, 355, 358,

Annat (le P.), 163, 170, 183, 192, 193, 249.

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