‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 27 sur 89 · L'Envers de l'histoire contemporaine · texte numérisé non relu

L'Envers de l'histoire contemporaine

Votre journal m'a fait du bien à lire et je le relirai demain plus d'une fois. Il est six heures, il faut voir à inventer, puis à écrire de petites niaiseries pour Hetzel. Je vous quitte en vous envoyant ici mille fleurs de cœur!

Mercredi 6.

Hier, je suis sorti, mais j'ai beaucoup souffert; ce voleur qui m'assigne, votre lettre, ces émotions violentes et contraires m'ont fait beaucoup de mal. Si la colique, au dire de lord Byron, met l'amour en fuite, elle met bien plus certainement encore la faculté imaginative à bas; et non-seulement j'ai souffert, mais encore j'ai eu le cerveau comme voilé. Cette nuit a été affreuse et le réveil peu agréable. Après avoir déjeuné, je me sens un peu mieux; mai* il faut sortir pour les affaires courantes et je n'y pense qu'avec répugnance, tant je rne sens faible et malade encore. Je n'en ai pas inoins corrigé l'article pour Hetzel, et j'y ai fait la coda, le morceau le plus difficile à arracher. Il me reste un chapitre horriblement difficile qui fait trois feuillets; après quoi, je serai délivré; mais j'ai trouvé en déjeunant l'idée d'une jolie comédie en trois actes; je vous dirai si je la fais. Cette semaine, je vais achever le Programme, et, ensuite, je me mets sérieusement à Mercadet.

Je dîne aujourd'hui chez Girardin, et je vais faire une visite à M. de Barante pour le remercier de sa lettre. Je m'aperçois avec tristesse que mes travaux me vieillissent beaucoup ; si je ne vais pas en Allemagne par la grâce de Dieu et la vôtre, j'irai voyager à pied dans les Alpes.

GO CORUESPChNDANCE.

Ne croyez pas que je me blase sur le Dafûnger1; je me l'accorde comme récompense, quand j'ai fait ma tâche, et, la nuit, il est là, près de moi sur ma table, et j'y cherche mes idées.

Jeudi 7.

Je suis toujours un peu souffrant, je me suis même couché dans la journée; je me sens un peu mieux et je vais dîner chez mon docteur. Je viens de finir l'article pour Hetzel, qui sera, comme toutes les choses arrachées malgré Minerve, détestable. Hier, j'ai consulté M. Roux, Je successeur de Dupuytren (hélas!), et il m'a fortement conseillé le voyage à pied, comme le seul moyen de faire cesser la disposition qu'a mon organe cérébral à s'enflammer.

Je sors pour aller à deux imprimeries et pour traiter quelques affaires, entre autres terminer avec un libraire pour les Petits Bourgeois.

Samedi matin 'J.

Quand je ne souffre pas de la tête, je souffre des intestins, et j'ai toujours un peu de fièvre; néanmoins, ce matin, au moment où je vous écris, je vais bien, ou plutôt je me sens mieux.

Hier, j'ai causé avec un libraire nommé Kugelmann; c'est un Allemand qui me paraît plein de bonne volonté; nous terminerons quelque chose ce matin, quand j'aurai fini avec les Débats' : je vais chez Bertin à onze heures et demie. Si les deux affaires s'arrangent, j'aurai à peu près

\. Nom d'un peintre viennois qui avait fait la miniature de madame llanska.

vingt mille francs des Petits Bourgeois. On veut illustrer soit Eugénie Grandet, soit la Physiologie du mariage; on me fait des propositions à ce sujet; si elles aboutissent à un résultat quelconque, vous le saurez, bien entendu. Hier j'ai rencontré Poirson, le directeur du Gymnase, dans un omnibus, et il m'a proposé d'arranger avec lui la comédie de Prudhomme en la faisant jouer par Henry Monnier. C'est une de mes deux béquilles pour cette année que cette pièce-là; j'irai la lui exposer lundi prochain, et, si cela lui va, je me mets à la faire immédiatement pour être jouée en mars ou plutôt en mai, car mars m'a été deux fois fatal!...

Adieu pour aujourd'hui, étoile céleste, implorée et suivie avec tant de religion! Tous les jours, je me dis, en pensant à votre cher ménage à vous trois : « J'espère qu'elles sont heureuses!... que rien ne les trouble! que Lirette se sanctifie de plus en plus, qu'Anna va quelquefois au spectacle (pour sa santé, comme elle le dit si gentiment), et que madame veut bien de loin en loin regarder la Neva du côté de Paris. » Quant à moi, je ne pense qu'à ce salon rococo, et, en y pensant, je fais une petite prière mentale à une divinité humaine, surtout à neuf heures, quand le thé me fait penser que vous prenez le vôtre à la lumière, à cette table de bois blanc dont je vois les ondes jaunâtres par moments, ainsi que le samovar. Quels amis que les choses, quand ces choses entourent les êtres aimés ! 11 n'y a pas jusqu'au stupide éléphant qui ne me revienne parfois en mémoire. Quant à la causeuse, au petit tapis et à l'écran Louis XIV, quant au fauteuil où vous reposez votre noble tête chérie, c'est un

68 CORHCSPONDANCE.

culte. Vous sentez-vous aimée jusque dans les objets extérieurs auxquels vous avez donné plus de vie réelle qu'à des êtres vivants et animés? Vos tristesses m'ont fait sourire, je me suis dit : « Elle n'était donc pas dans son fauteuil? elle ne regardait donc pas le coin de son feu ?» Mais c'eût été dommage de ne pas écrire ces quatre pages; elles sont sublimes, ef, sans ce profond respect que j'ai de vous, je les mettrais orgueilleusement dans un de mes livres pour vous donner la jouissance de vous savoir supérieure à bien des écrivassiers comme nous autres. C'est un vrai diamant comme style et comme pensée que cette lettre; vous avez la bile inspiratrice, belle dame!...

Voyez donc comme je bavarde avec vous! Que voukzvous! je me suis fait de mes lettres une de ces voluptéschattes auxquelles on s'accoutume et qui vous enveloppent si doucement, qu'elles vous font oublier la copie nourricière!... Allons! encore un regard à cette chère rue Millionne et un bien profond soupir, hélas! de ne pas y être. Pourquoi donc n'auriez-vous pas un poète, comme d'autres ont un chien, un singe, un perroquet, d'autant plus que je tiens de ces trois bêtes, je vous répète toujours la même phrase : Je suis fidèle! (Ici, la comtesse hoche la tête, et jette un regard superbe.)

Adieu jusqu'à demain; j'ai repris un peu de gaieté depuis deux jours : est-ce qu'il se passerait des événements heureux pour vous?... Dieu vous les doit; n'avezvous pas assez souffert pour expier les fautes de tout ce qui vous entoure, je suppose? car, pour vous, vous n'avez jamais compris et pratiqué que le beau et le bien.

Dimanche 10.

Hier, Bertin était malade, mais il m'a fait dire que l'affaire tenait. Je suis allé à l'imprimerie, et le libraire n'est pas venu; c'est mauvais signe. Chose étrange! ne voilà-t-il pas que l'imprimeur s'amourache du titre et qu'il veut m'acheter les Petits Bourgeois de Paris, pour les publier illustrés, et me les payer vingt mille francs! Je suis revenu dîner à la maison, je me suis couché, j'avais pour ce matin sept feuilles de Comédie humaine à lire, puis l'article Hetzel tout entier. Ça m'a assommé. Après avoir déjeuné, je me suis couché, j'ai dormi jusqu'au dîner; et, comme je ne pourrai plus dormir de six heures du soir à trois heures du matin, j'ai pris du café, et me voilà, à neuf heures du soir, assis à ma table et écrivant.

Si j'avais quelque bonheur, je vendrais le droit d'illustrer Eugénie Grandet, l'affaire des Petits Bourgeois se ferait, et je serais tout à fait hors d'affaires fte veux dire d'affaires ennuyeuses). On donnait hier une tragédie nouvelle à l'Odéon; mais je n'ai pas voulu y aller, je me réserve pour mardi : les Mystères de Paris à la Porle-Saint- Martin.

Jeudi 14.

Les Mystères ont fini ce matin à une heure et demie après minuit; je ne suis rentré qu'à trois heures du matin à Passy. Il est une heure, et je viens de me lever. Frederick craignait une congestion cérébrale, je l'ai trouvé hier à midi, couché; il venait de se plonger dans un bain de moutarde jusqu'au-dessus des genoux. Il avait deux fois perdu la vue la veille. Les Mystères sont la plus

mauvaise pièce du monde, mais le talent de Frederick va causer une fureur de Mystères. Comme acteur, il a été sublime. On ne peut pas décrire ces effets-là, il faut les voir. Je suis content du succès qu'il va donner aux Mystères, car cela me donne le temps d'achever Mcrcachl. Les princes étaient dans une loge d'avant-scène, et, comme le prince de Joinville ne m'avait jamais vu, le duc de Nemours s'est fait le cicérone de ma personne.

J'ai dès lors écrit à Poirson que j'irais le voir vendredi, pour nous -entendre au sujet de Prurfhommc en bonne fortune. Je vais dîner chez mon ancienne amie la duche?se de Castries, qui en ce moment, pour une raison ou pour une autre, redouble de prévenances à l'égard de votre serviteur. Toute ma prose est prête pour Hetzel. Je dîne ce soir chez Lingay, celui qui voulait mettre à profit pour l'État, comme il disait, mon talent d'observateur... Il a l'air dg ne pas trop m'en vouloir pour mon manque de complaisance, ou peut-être il a trop d'esprit pour ne pas me comprendre. J'ai aussi mon compte à régler avec le Musée des familles, à qui je dois encore quelques lignes.

Samedi 10.

Je suis sorti vendredi pour beaucoup d'affaires.

1° On demande à acquérir mes meubles florentins. On vient les voir de toute part, même les marchands de curiosités, et ils témoignent tous la plus ébouriffante admiration. Vous ne vous doutez pas de ce que c'est! C'est l'article du Messager, que vous verrez sans doute répété par les Débats et d'autres journaux, qui a soulevé ainsi l'attention.

COMïESPOSDANCE. 71

2° L'affaire des Petits Bourgeois reste jusqu'ici aux Dibals; mais le libraire qui me les demande va sans doute illustrer soit Eugénie Grandet, soit la Physiologie.

3° Poirson trouve l'idée de la pièce excellente, il me propose de me guider .'... et, une fois l'exécution répondant au plan, il m'assure tous les avantages que je puis désirer. Je comparaîtrai donc peut-être encore une fois devant le public d'ici au 1er avril. Me voilà avec Prudhomme et les Petits Bourgeois sur le corps! Et pas d'argent! il faut battre monnaie de manière à conquérir ma tranquillité pour trois mois ! C'est effrayant ! Voici le samedi gras ; il faut que je le passe à travailler, ainsi que mon dimanche, et avec une furie non pas française, mais balzacienne.

Dimanche 17.

Vous savez, chère comtesse, qu'il y a des jours ou le cerveau devient inerte; maigre toute ma bonne volonté, je suis resté pendant tout ce jour dans mon fauteuil, à feuilleter le... Mù...sèe... des... familles!... qu'en ditesvous? à regarder de temps en temps le Daffinger, sans y trouver autre chose que la plus sublime et la plus charmante créature du monde; mais pas un mot de copie! J'ai voulu revenir à Madame de la Chanterie et je n'ai pu faire que deux feuillets.

Lundi 18.

Je vais dîner chez Poirson, mon directeur de théâtre.

Hier, j'ai dîné en ville; un dîner de vingt-cinq personnes, c'est être au restaurant; mais quel dîner! il coûterait bien deux ou trois mille roubles sous le GO'1 degré.

72 C0RHESP0NDA1SCE.

Je sors ce matin pour terminer avec Bertin. Je reviens ce soir pour vous dire que tout est conclu : 3,150 francs par volume, semblable à ceux des Mystères; cela fera 9,500 francs. Je me couche brisé de fatigue.

Mardi, six heures du inatiu.

Mardi gras, 19 février! ô bonheur j'ai trouvé votre n° 8 à mon réveil, et je viens de le lire. Vous me demandez pourquoi je ne vais plus du côté de Versailles? Mon Dieu, simplement parce qu'on ne recherche guère ce qui ennuie et déplaît. Tenez, voulez-vous savoir la seule manière de n'être plus pour moi Vunica et la dilecta, c'est de m'en parler. Tout cela fut un mauvais rêve qu'il faut oublier pour ne pas en rougir devant soi-même. Privé de vos lettres, je ne vis plus, je ne revis que par la vue de votre chère petite écriture. Et vous parlez de Versailles! ce seul nom m'écœure, avec les idées qui s'y rattachent, et cela quand je suis si loin de vous et que des espaces immenses nous séparent! Mais ne savez-vous donc pas qu'en votre absence je suis privé d'àme et de cerveau? Je ne revis qu'à la réception d'une lettre, et je l'ai à peine reçue que j'en veux une nouvelle. J'ai maintenant, d'ici au 20 mars , à corriger et compléter les Petits Bourgeois, et à faire Prudhomme en bonne fortune, sans compter le Programme d'une jeune veuve.

Ah! votre lettre m'était bien due au milieu des ennuis et des chagrins de tout genre qui m'ont assailli, au milieu d'écrasants travaux qui implorent la paix et n'ont jamais pu la trouver qu'auprès de vous! Jusqu'à Hetzel, que je croyais un ami et qui. chez Bertin, se formalise

CORRESPONDANCE. Ti

d'une niaiserie et se brouille à demi avec moi, me laissant par ce procédé, brouillé tout à fait avec lui.

Si vous saviez dans quel accès de misanthropie je me suis couché... Non, c'en est effrayant! Mais aussi dans quels délices j'ai lu ces pages si pleines de sincérité et d'affection! Une heure de cette pure et céleste jouissance ferait accepter tous les martyrs de l'existence humaine.

Oui, vous avez raison d'être fière de votre enfant! et c'est surtout en voyant les jeunes personnes de sa sphère, les mieux élevées ici, que je vous dis et que je vous répète : vous avez le droit d'être fière de votre Anna. Dites-lui bien que je l'aime et pour vous, dont elle est le bonheur et la gloire, et pour le fond de son âme angélique, que j'apprécie si bien. Vous me dites, chère comtesse, qu'au milieu de votre beau succès il y a, dans la décision suprême, quelque chose qui vous contrarie, et vous ne me dites pas ce que c'est. Réparez cette omission, de grâce, et ne me laissez pas broyer du noir sur cette incertitude... Oh ! qu'il est beau de se faire si noble, quand on sait que c\jst inutile! Pardonnez-moi cette plaisanterie; elle amène naturellement la sincère déclaration de vos droits sur un cœur bien plus à vous qu'à moi-même. Rien, aucun événement dans les choses de la vie, aucune femme tant belle soit-elle, rien ne peut muer ce qui est depuis dix ans, parce que j'aime votre âme autant que votre personne et que vous serez toujours pour moi le Daffinger. Savez-vous ce qu'il y a de durable en fait de sentiment? C'est la sorcellerie à froid; eh bien, tout de vous a passé par les examens les plus raisonnes, par les comparaisons les plus étendues et les

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plus minutieuses et tout vous est plus que favorable. Vous, chère àme fraternelle, vous êtes cette sainte et noble et dévouée créature à qui l'on confie toute sa vie et son bonheur avec la plus ample certitude. Vous êtes le phare, l'étoile lumineuse et la sicura ricchezza, senza brama surtout. J'ai tout compris de vous jusqu'à vos tristesses, et je les aime. Dans toutes les raisons de vous aimer, et de vous aimer avec cette flamme de jeunesse qui fut le seul beau moment de m:i vie passée, il n'y en a pas une seule de ne pas aimer, de ne pas respecter, de ne pas admirer. Avec vous, la satiété morale n'existe pas; ce que je vous dis est un grand mot, c'est le mot du bonheur. Vous reconnaîtrez d'heure en heure, d'année en année, la profonde vérité de ce que je vous écris aujourd'hui. A quoi cela tient-il? Je ne sais!... à la similitude des caractères peut-être, ou à celle des intelligences, mais par-dessus tout à cît admirable phénomène de l'entente cordiale, — ô Guizot! tu ne te douterais guère de cette application peu diplomatique! — et encore aux circonstances de la vie. Car nous avons été tous les deux excessivement éprouvés et très-tourmentés dans le cours de notre existence; nous avons également soif de repos dans le cœur et dans la vie extérieure; nous avons le même culte de l'idéal, la même foi et le même dévouement l'un pour l'autre. Eh bien, si ces éléments ne produisaient pas le bonheur, comme les contraires produisent le malheur, il faudrait nier que le salpêtre, le charbon, etc., produisent la poudre. Outre ces beaux raisonnements, il faut convenir, chère, qu'il y a un fait, une certitude, une animation de sentiment, encore au-dessus

de tout cela : il y a l'inexplicable, l'intangible, l'invisible flamme que Dieu a donnée à certaines créatures et qui les embrase, car je vous aime comme on aime tout ce qui est au-dessus de notre portée; je vous aime comme on aime Dieu, comme on aime le bonheur.

Si l'espérance de toute ma vie venait à me manquer, si je vous perdais, je ne me tuerais pas, je ne me ferais pas prêtre : votre seule pensée me donnerait la force de supporter la vie; mais j'irais dans quelque coin ignoré, dans l'Ariége ou les Pyrénées, y mourir lentement en ne m'occupant plus de rien au monde; j'irais tous les deux ans voir Anna et parler à mon aise de vous avec elle. Je n'écrirais plus. Pourquoi écrirais-je? N'êtes-vous pas le monde entier pour moi? A examiner ce que j'éprouve seulement en attendant une lettre et ce que je souffre pour un jour de retard, il me paraît prouvé que je mourrais de chagrin. Oh! soignez-vous! oh! pensez qu'il y a plus d'une vie attachée à la vôtre; prenez garde à tout! Chaque jour, mon égoïsme à deux augmente; chaque jour, l'espérance accroît son trésor d'heures envieuses, d'anticipations, de rêves. Oh! restez ce que je vous ai vue à la Millionne...

Que si vous me demandez, madame la comtesse, pourquoi je me livre à ce verbiage qui, un jour ou l'autre, amènera un nuage menaçant sur votre front olympien, si vous voulez savoir enfin pourquoi je me lance dans l'épistolaire avec tant d'abondance, je vous dirai que je lis votre lettre, que nous sommes au mardi gras et que c'est le seul plaisir que j'aurai de ce carnaval.

Enfin il faut parler santé, vous ne me pardonneriez pas

:C CORHESPOXDANCE.

de l'oublier en vous écrivant. Je vais bien, malgré un peu de grippe, et je crois que je pourrai surmonter les énormes travaux que je dois entreprendre d'ici au 20 mars. Le 20 mars, les Débats commencent, et nous entrerons en répétition au Gymnase. Je crois bien que, vu l'innocence du sujet, votre cbère enfant verra, avant son départ, ma pièce jouée au théâtre Michel. Le rôle de Prudhomme sera le fait de Dufour. Ne vous occupez pas de mes peines, de mes travaux, ne me plaignez pas trop; car, sans cette avalanche à balayer, je mourrais consumé d'un mal indéfinissable qui s'appelle : ahsence, fièvre, consomption, nerfs, langueur, et que Chénier a décrit dans le Jeune Malade. Aussi je bénis le ciel des obligations que le malheur rn'a imposées. Je ne compte pas, je crois vous l'avoir dit, sur le succès au théâtre pour payer mes dettes, je ne compte que sur les cinquante feuilles de la Comédie humaine que j'ai à faire et qui me représentent cinquante mille francs environ. Il est vrai que je compte mener à bien l'affaire de l'illustration d'Eugénie Grandet et de la Physiologie, et que ces deux choses-là représentent vingt mille francs au moins. J'aurai donc largement, et au delà, le chiffre de mon voyage et de mon séjour à Dresde.

Ainsi, adieu jusqu'à demain. Demain je continue mon journal en allant mettre celui-ci à la poste. Si vous saviez quelle émotion me prend quand je jette un de ces paquets dans la boîte ! Mon âme s'envole vers vous avec ces papiers ; je leur dis comme un fou mille choses; comme un fou, je crois qu'ils vont vers vous pour vous les redire; il m'est impossible de comprendre comment ces papiers imprégnés de moi seront, en onze jours, dans vos mains, et

pourquoi seul je reste ici. En somme, vous verrez que, pendant cette période de quatorze jours, j'ai été secoué, j'ai peu travaillé, j'ai pensé à vous, j'ai été agité par l'attente du travail pour Frederick; les Mystères, qui, grâce à lui, ont eu un succès, peu durable d'ailleurs, m'ont jeté sur les planches désertes du Gymnase. Je cours après Henry Monnier; vous pouvez, en lisant ces pages griffonnées avec tant de hâte, vous dire que votre pauvre serviteur travaille à corps perdu ; maintenant, toutes les minutes sont précieuses; il faut écrire une scène, corriger une épreuve et faire du manuscrit. Vous aurez donc peu de chose de moi comme écriture et beaucoup comme pensée dans le journal qui va suivre celui-ci.

Allons! — oh! qu'il y a de choses dans cet allons! — allons, adieu! Hier, j'étais triste; aujourd'hui, grâce à votre adorable lettre reçue, je suis tout gai, tout heureux. Vous êtes ma vie, ma lumière, ma force, ma consolation, et j'ai su que je n'avais que vous au monde à force de mécomptes et d'ameriumes.

Adieu donc; soyez sûre que je vis beaucoup plus aux pieds de votre fauteuil que dans le mien.

GCLX11.

A M. CHARLES NODIER", A PARIS

Mon bon Nodier, Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à l'Aca-

1. La liabouilleuse (un Ménage de garçon en province) lui est dedice.

demie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu'en ma faveur.

Si je ne puis parvenir à l'Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité m'accordera ses faveurs. J'écris en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à moi.

Dieu vous donne la santé, mon bon Nodier.

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