‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 28 sur 89 · A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG

Paris, 28 février 1844.

Chère comtesse,

Je me décide à finir le tome VII de la Comédic humaine, avec le Lys dans la vallée, qui certes peut passer pour une Scène de la Vie de province. Cela m'épargne la peine d'écrire trois volumes que je n'aurais pas le temps d'exploiter en librairie, et, d'ailleurs, je ne veux pas avoir une ligne à écrire d'ici au 1er octobre.

Malgré ce que vous me dites de vos projets pour Dresde, j'y crois peu. Vous quittez Pétersbourg vers la mi-mai; vous serez chez vous, à Vierzschovnia, vers la fin de juin ; or, comment voulez-vous, de juillet à octobre (en quatre mois!), vous être remise en possession de vos droits, vous avoir fait rendre des comptes d'administration, de tutelle, et avoir rétabli le statu quo de votre gouvernement personnel? Oh! si vous saviez avec quelle profonde tristesse je compte sur mes doigts et je suppute toutes ces difficultés : le temps du voyage, les comptes à examiner et à vérifier,

les affaires courantes et les embarras imprévus ! Il s'ensuit pour moi des heures affreuses, impitoyables, implacables. Vous êtes toute ma vie ; les infiniment petits incidents comme les événements les plus graves de cette vie se rapportent à vous et uniquement à vous seule ; et Je sais maintenant toutes les difficultés de vos affaires; les deux mois que j'ai passés à Pétersbourg m'ont, hélas! suffisamment éclairé là-dessus. Non, vous ne pourrez jamais partir en octobre, car je connais votre inquiète tendresse pour votre enfant, vous ne la ferez pas voyager en hiver, j'en ai la conviction et la certitude. Comprenez-vous ce qu'il y a de désespoir dans ce que j'écris là? L'existence était supportable avec l'espérance de Dresde ; elle m'accable, elle m'anéantit s'il faut attendre encore...

Vous devriez profiter de votre séjour à Pétersbourg pour obtenir main levée de l'administration des tuteurs d'Anna, et qu'il n'y ait plus que vous et son oncle pour la direction de ses affaires. Vous ferez cela, j'en suis sûr, à moins qu'il ne vous paraisse plus simple et plus aisé de réussir chez vous, je veux dire dans votre chef-lieu départemental ou plutôt gouvernemental, puisque vos provinces sont divisées en gouvernements et non pas en départements comme en France.

Dans tous les cas, chère comtesse , revenue à Vierzschovnia, vous examinerez bien les si, les mais, les car, les oui et les non, et vous jugerez si je puis venir. Soyez juge! ne soyez pas partie! Et si votre haute sagesse décidait que non, je demanderais au travail son absorption et son entraînement, à défaut de la résignation que je ne saurais vous promettre. Mon Dieu! un an de perdu, mais c'est une vie

pour un être qui trouve une vie dans un jour, quand ce jour est passé avec vous !

Je vous quitte pour aller dîner chez M. de Margonne et faire une petite visite à la princesse Belgiojoso, qui demeure à côté.

J'ai eu hier, après vous avoir écrit, un violent coup de sang. J'avais, de trois heures du matin à trois heures après-midi, corrigé sans désemparer six feuilles de la Comédie humaine (les Employés), où j'avais à intercaler des fragments pris dans la Physiologie de l'Employé, un petit livre fait à la hâte que vous ne connaissez pas. Le travail, qui équivalait à faire, en douze heures, un volume inoctavo ordinaire, m'a valu cette attaque. J'ai mouché du sang depuis hier jusqu'à ce matin. Je me sens plutôt soulagé qu'affaibli par cette petite saignée naturelle, et bienfaisante, je n'en doute pas.

Je suis allé chercher l'épreuve de tout ce que j'ai fait sur les Pctils Bourgeois. L'imprimerie où cela se compose est tout près de Saint-Germain-des-Prés; j'ai eu l'idée de passer par l'Église, où l'on peint une coupole en ce moment, et j'ai prié pour vous et votre chère enfant, à l'autel de la Vierge. Les larmes me sont venues aux yeux en demandant à Dieu de vous conserver à toutes deux la santé et la vie. Ma pensée a rayonné jusque sur la Neva; en revenant de si haut, peut-être ai-je rapporté quelque lueur de ce trône idéal où nous nous prosternons. Avec quelle ferveur, avec quelle ardeur et quel abandon de moi-même je me sens lié à vous pour toujours, pour le temps et l'btcrnilc, comme disent les dévots.

COnitKSPONDANCE. 81

En revenant, j'ai acheté pour quinze sous, sur le quai, les Mémoires de Lauzun; je ne les avais jamais lus : je les ai parcourus dans l'omnibus, en retournant à Passy, où je viens de réintégrer votre esclave dans son fauteuil d'où il vous écrit ceci en attendant le dîner. Quelle chose étrange qu'un homme brave, courageux, qui paraît plein de cœur en toute occasion où il en faut avoir, puisse déshonorer si légèrement les femmes qu'il prétend avoir aimées! Je crois que la fatuité, étant le côté dominant de son caractère , étouffait ce qu'il pouvait y avoir de réellement bon et généreux en lui. Ne nous fait-il pas sous-entendre qu'il n'a pas voulu de Marie-Antoinette dans la fleur de sa jeunesse et le prestige de sa grandeur? C'est à la fois une odieuse calomnie et une cruauté inutile, quand on songe à la position de cette pauvre reine à l'époque où ces Mémoires s'écrivaient. Ce pauvre Lauzun, au reste, fait pitié! il ne se doute seulement pas que, tout en se croyant adoré, il n'a jamais été aimé, faiblement même. Un homme aussi vain peut à peine être supporté par la plupart des femmes, qui veulent un culte exceptionnel à leur profit, et qui n'accepteront que pour un moment la présence d'une rivalité aussi agressive qu'insatiable d'un amoureux de... lui-même. Aussi voyez comme la princesse C... l'a lestement quitté; c'est affreux!

Après avoir lu et fermé ce mauvais livre, je me suis écrié : « Qu'on est heureux de n'aimer qu'une seule femme! » Et je persiste dans cette opinion; c'est à la fois un cri du cœur, et le résultat de la force du raisonnement et de l'observation; car je vous analyse avec le plus beau sang-froid et je reconnais avec conviction et bonheur que

personne ne peut vous être comparé; je ne sais pas au monde une plus belle intelligence, un plus noble cœur, une humeur plus douce et plus charmante, un caractère plus droit, un jugement plus sûr et tant de raison et de sagesse ! J'en dirais davantage si je ne craignais de me f.nre gronder, et cependant c'est ce qui explique et justifie cet entraînement plus fort encore aujourd'hui qu'il ne l'était en 1833, et qui me fait monter des vagues de sang au cœur à la vue d'une page de ce pauvre Toppfer qui restera sur ma table toute ma vie, et de mon ravissement à l'aspect du Daffmger. Ah! vous ne savez pjs ce qui s'est passé en moi quand, au fond de cette cour, dont les moindres cailloux sont gravés dans ma mémoire, ainsi que ses longues planches, ses remises, etc., j'ai vu votre doux visage à la fenêtre! Je n'ai plus senti mon corps, et, quand je vous ai parlé, j'étais hébété. Cet hébétement, ce torrent qui dans son impétuosité retarde son cours pour bondir avec plus de force, a duré deux jours. « Que doit-elle penser de moi? » fut une phrase de fou que j'ai dite et redite avec terreur. Non, vrai, et croyez-le bien, je ne suis pas encore habitué à vous connaître après des an nées... Des siècles ne suffiraient pas, et la vie est si courte ! Vous en avez vu l'effet dans ces deux mois ; je suis parti dans l'extase où j'étais le premier jour que je vous ai revue. De toutes les figures que vous m'avez fait connaître là-bas, il ne reste rien dans ma mémoire. Tout cela s'est enfui, évaporé, et n'a laissé aucune trace; mais je puis dire avec certitude les plus petits détails de tout ce qui vous entoure, jusqu'au nombre des marches de l'escalier, jusqu'aux pots de fleurs massés dans les angles de ce^

escalier. De mon appartement chez madame Tardif, rien! Rien de Pétersbourg non plus, si ce n'est le banc où nous nous sommes assis dans le jardin d'Été, et les marches des escaliers du quai Impérial où je vous donnais la main. Oh ! si vous saviez comme l'épingle qui a roulé sur les dalles du quai m'est précieuse! j'ai attaché à. ma cheminée, sur le velours rouge qui encadre le profil, une feuille de votre lierre, de ce lierre à lustre qui vous faisait peur. Eh bien, cette feuille me jette dans des rêveries sans fin. On m'apporte à dîner, il faut m'inlerrompre jusqu'à demain.

ltr mars.

En me réveillant à deux heures du matin, j'ai trouvé votre journal n° 10, que j'avais lu fort rapidement hier, et que je viens de relire; j'y ai mis une heure! 11 est trois heures! Est-ce une heure?... C'est mille ans de paradis. Quelle chose bizarre! Vous m'y dites sur le mois d'octobre les mêmes craintes que j'exprimais il y a quelques jours ! Avons-nous deux pensées ? Voyez ! vous me parlez de votre douleur au cœur ; et moi qui hier priais pour votre santé à Saint-Germain-des-Prés ! Vous ignorez donc que votre vie est ma vie et que votre mort serait la mienne? vos joies sont mes joies, vos chagrins mes chagrins. Il n'y a jamais eu pareille affection au monde ; l'espace n'y fait rien, j'ai senti mon cœur battre violemment quand j'ai lu le récit de votre palpitation. Et cette page où vous me dites tant de gracieuses vérités sur mon attachement inaltérable, profond, infini pour vous, m'a trouvé les yeux humides. Non, une lettre semblable fait accepter tous les ennuis, tous les chagrins, toutes les

misères!... Oh! oui, chère étoile lointaine et présente, comptez sur moi comme sur vous-même ; ni moi ni mon dévouement ne vous feront pas plus défaut que la vie à votre corps. On peut croire, chère âme fraternelle, ce qu'on dit de la vie à l'âge où je suis; eh bien, croyez qu'il n'y a pas d'autre vie pour moi que la vôtre. Mon thème est fait! S'il vous arrivait malheur, j'irais m'ensevelir dans un coin obscur et ignoré de tous, sans voir qui que ce soit au monde ; allez, ce n'est pas une vaine parole. Si le bonheur pour une femme est de se savoir unique dans un cœur, seule, le remplissant d'une manière indispensable, sûre de rayonner dans l'intelligence d'un homme comme sa lumière, sûre d'être son sang, d'animer chaque battement du cœur, de vivre dans sa pensée comme la substance même de cette pensée , et ayant la certitude qu'il en sera toujours et toujours ainsi : eh bien, chère souveraine de mon âme, vous pouvez vous dire heureuse, et heureuse senza brama, car tel je serai pour vous jusqu'à la mort. On peut éprouver de la satiété pour les choses humaines, il n'y en a pas pour les choses divines, et ce mot peut seul expliquer ce que vous êtes pour moi. Jamais lettre ne m'a fait éprouver plus de jouissances que celle que je viens de lire; elle est pleine de ce cher esprit si fin, si gracieux, et de cette bonté infinie et sans la moindre ptitesse. Ce front d'homme de génie que j'ai tant admiré se retrouve toujours et partout! Aussi, tenez, j'ai eu tort; écrivez à Lara. Comment ai-je pu croire que ce que vous feriez ne serait pas bien fait, et convenablement fait. Au point de vue du monde, cette jalousie est jolie et peutêtre même flatteuse pour certaines femmes, mais, au point

le vue d'une affection aussi exceptionnellement céleste que la mienne, c'est une défiance que je me reproche et que je vous supplie de me pardonner.

L'klée de votre nouvelle est si jolie, que, si vous voulez me faire un immense plaisir, c'est de l'écrire, de me l'envoyer ; je la corrigerai et je la publierai sous mon nom. Vous n'aurez pas altéré la blancheur de vos bas, ni taché d'encre vos jolis doigts au. profit du public, et vous jouirez des plaisirs d'auteur en voyant ce que j'aurai conservé de votre belle et charmante prose1.

11 faut peindre d'abord une famille de province et placer au milieu des vulgarités de cette existence une jeune fille exaltée, romanesque, et puis, par la correspondance, transiter vers la description d'un poëte à Paris. L'ami du poëte, qui continuera la correspondance, doit être un de ces hommes d'esprit qui se font les eaudataires d'une gloire; on peut faire une jolie peinture de ces cavaliers servants qui soignent les journaux, font les courses utiles, etc. Le dénoûment doit être en faveur de ce jeune homme contre le grand poëte... Et s'appliquer à montrer avec vérité les manies et les aspérités d'une grande âme qui effraye et rebute les âmes inférieures. Faites cela, vous m'aurez aidé, vous m'aurez fait gagner la sympathie de quelques esprits d'élite, avec un peu de ce doux loisir dont j'ai tant besoin. Quelle tentation pour une âme comme la vôtre !

Adieu pour aujourd'hui , car le loisir me manque et

1. Il saLrit de Modeste Mignon, que Balzac publia dan> le Journal des Débats, en remplacement des Peu1 s Bourgeois de Farts.

le travail m'appelle. A demain ; je relirai votre adorai lettre et j'y répondrai.

2 mars.

J'ai eu hier à dîner l'ennuyeux premier président d« Bourges ; le vote de la Chambre pour la reine Pomaré ■ retenu tard, et il s'ensuit que, levé à deux heures du math je me suis couché à huit heures et demie et que j'ai don toute la nuit comme une masse. Voilà mon travail biedi compromis. Je suis lourd, sans idées, sans activité. La régularité des heures me sauve. J'attends les meubles de Florence et je relis la lettre adorée en attendant. La mort de Suzette me semble comme une petite calamité. Elle était gaie, elle vous aimait : c'est un grand titre à mon souvenir. Elle y est gravée éternellement, ne serait-ce que pour son entrée à l'Arc avec une lettre de votre part. Chère comtesse, je vous en supplie, ne luttez jamais ni pour moi, ni pour mes œuvres ; j'ai peur que ce ne soit quelque piège tendu à votre bonne amitié et à votre gracieuse et sympathique partialité. La meilleure mystification à faire à ces critiques, c'est d'abonder railleusement dans leur sens, en les faisant aller plus loin qu'ils ne comptent et ne veulent, et, quand on les a conduits à l'absurde, de les y laisser. Plus j'y pense, plus je trouve l'idée de votre nouvelle charmante. Faites-la pour moi, je m'en servirai.

Isodier est mort comme il avait vécu, avec grâce et bonhomie , avec tout son esprit , toute sa sensibilité f toute sa tête enfin, et catholiquement ; il s'est confessé, il a voulu recevoir les sacrements. 11 est mort non-seulement avec calme, mais avec joie; cinq minutes avant de

mourir, il a demandé des nouvelles de tous ses peiitscnfants et il a dit: « Il n'y en a pas de malade? alors, tout va bien! » 11 a voulu être enseveli dans le voile de mariage de sa fille. On lui a dit la messe dans sa chambre, et il l'a entendue avec un véritable recueillement. Enfin il a été convenable , gai , charmant , gracieux jusqu'au dernier moment. Il m'a fait dire qu'il avait été profondément ému d i ma lettre, et qu'il regrettait de mourir avant d'avoir obtenu que l'Académie réparât son injustice à mon égard; qu'il avait toujours souhaité que je fusse son successeur et qu'il espérait que je le serais. Je vous donne ces délailssachant l'intérêt que vous y prendrez.

Vous m'aurez peut-être trouvé un peu froid à l'annonce du gain de votre procès; et, en effet, si j'en suis satisfait, c'est surtout par l'idée de vous savoir enfin délivrée des ennuis judiciaires. Cependant croyez que, bien que peu sensible à la fortune pour moi-même quoi qu'on die, je vous suis trop dévoué pour ne pas vous souhaiter toutes les douceurs de l'aisance, parce qu'on ne jouit ni de la vie ni de ce qu'elle peut offrir de bon et de charmant, quand on lutte contre la mauvaise fortune. Si je suis destiné à vivre toujours éloigné de vous, je n'en penserai pas moins, avec une joie d'enfant, que vous êtes libre enfin de soucis pour le présent et pour l'avenir, que vous pourrez faire du bien autour de vous, selon vos admirables instincts de bonté compatissante et généreuse, et je dirai, avec la satisfaction de Pehinéja : « Je n'ai rien, mais Dubreuil est riche! » Croyons que l'avenir ne sera pas sombre pour moi non plus, à ce point de vue-là au moins, et que, mes dettes une fois payées, je pourrai enfin me livrer à ce loisir

et a ce repos si attendus, si espérés et si chèrement ache-l tés, avant de m'endormir de ce sommeil éternel où Ton' se repose de tout, et surtout de soi-même enfin!...

En attendant, mon jardin verdit, il a des pousses nouvelles; dans quelques jours, il aura des fleurs ; je vous en mettrai dans ma lettre avant de la fermer. La page que vous a dictée, le plaisir infini que m'a causé la gravure de Tôppfer, ont donné un nouvel élan et de nouvelles forces à mon courage ; avec un tel appui et de telles paroles , l'attente n'est plus seulement de l'héroïsme, elle devient un devoir. Oui, je souffre beaucoup, et plus que vous ne le croyez peut-être, d'être cloué, enchaîné ici, quand vous, libre de tous vos mouvements, êtes toujours absente et toujours si loin ! mais l'espérance est une berceuse si complaisante et si persuasive, qu'elle parvient à me rassurer et à me convaincre même que la réalité ne m'échappera pas toujours. Quand je suis ainsi calmé, et que l'inspiration et l'entrain du travail se mettent de la partie, tout va passablement; mais cela ne dure pas! Hélas ! il y a des moments où le découragement est si fort et la lassitude si complète, que le travail me devient impossible, que je n'ai plus mes facultés libres et que je suis distrait de mes pensées par quelque chose d'impérieux, d'inexplicable, de volontaire qui régit ma cervelle et m'enpoigne le cœur. Il y a je ne sais quelle figure qui va, vient, traverse la chambre et revient, qui me touche du doigt et qui médit : « Pourquoi travailler? quelle niaiserie ! pourquoi t'user ainsi? Pense donc que, quelques mois encore, et tu la verras ! Amuse-toi plutôt en attendant! » Je ne fais pas du roman, croyez-le bien; je vous

raconte cela comme cela m'ai rive, que ce soit rêverie, hallucination ou n'importe quel phénomène d'un cerveau fatigue' qui divague. Mais je reviens bientôt à mon idèû fixe, et je reprends le passé miette à miette, je m'y complais et je suis avec l'avenir comme les enfants sont avec le drap blanc qui leur cache des étrennes, et je reviens à vos lettres comme à la pâture de mon âme.

Je suis entré à l'église pour prier et demander à Dieu votre santé, avec une ardeur pleine d'égoïsme, comme le sont tous les fanatismes. j'ai eu peur, je n'ai plus osé prier... Je me suis dit: «C'est si plein d'intérêt personnel, que je l'irriterai peut-être !... » Et je me suis arrêté subitement, comme la plus scrupuleuse des dévotes, comme la plus niaise des pensionnaires. Voilà où l'on arrive à force de préoccupation on, pour mieux dire, d'obsession; voilà ce que l'on devient quand on n'a plus qu'une seule idée au cerveau et qu'un seul être au cœur.

Je vais faire beaucoup de théâtre. La librairie m'est fermée jusqu'au 1er de septembre; il est inutile de laisser beaucoup d'œuvres dans les feuilletons, c'est assez des Pelits Bourgeois, du Programme et de Sabine. Je vais donc travailler pour les planches. Dieu veuille qu'il y en ait une de salut!

i mars.

Je ne sais pas si c'est une phase de cervelle, mais je n'ai pas de continuité dans le vouloir. Je, fais des plans, je conçois des livres et, quand il faut exécuter, tout s'échappe. J'ai retourné de cent manières votre idée de roman, qui est une très-belle chose : c'esl le combat de la réalité et de la poésie, de l'idéal et du positif, de la poésie physi-

00 COr.RESPONDANCE.

que et de celle qui est une faculté, un effet d'âme. Je ferai cette œuvre, elle peut devenir quelque chose de grand et de beau; mais, en ce moment, tout me fuit ; c'est une mauvaise influence, comme si un vent de sirocco avait passé sur les cordes de la harpe; un souvenir, un rien, un retour en arrière, un caprice de la folle du logis, qui se révolte et veut sa proie, dissout mon énergie et m'abat corps et âme. Eh bien, pourquoi ne la laisserais-je pas dévorer un peu de mon temps, cette passion sainte et sublime? Je me sens si heureux d'aimer ainsi ! Mais c'est une effroyable dépense! Je suis royalement dissipateur!... Les Petits Bourgeois sont là, sur mon bureau, les Débats les ont annoncés; vous savez au nom de qui ils sont faits, je n'ose y toucher. Cette montagne d'épreuves m'épouvante, et je me sauve jusque sur les bords de la Neva, où il n'y a pas de Petits Bourgeois, et je me plonge dans un fauteuil bleu, si complaisant au far niente.

Quelle lecture me ravira jamais comme celle des sèches notices académiques de Mignet ou de tel autre livre que je prenais au hasard sur la table de votre salon et que je feuilletais en attendant le frou-frou d'une robe de soie, et l'émotion que me causait des pieds à la tête le bruit de la porte... Si je savais dessiner, je ferais de mémoire le portrait du moujik qui allumait le poêle ! Je revois le petit bout de ganse décousu au dossier de la causeuse devant le lierre... Voilà mes grandes occupations! De temps en temps je me remémore toutes les toilettes que je vous ai vue porter, depuis la blanche mousseline doublée de bleu du premier jour de Péterhof, jusqu'à la magnificence de cette robe couverte de dentelles dont

vo«s vous pariez pour sortir le soir. Ah! c'est pour mu1 le poëme le mieux su par cœur cpii existera jamais, que ersets, les stances, les chants du poëme de ces deux mois.

Oui, je n'aurai aimé qu'une seule fois dans ma vie, et, usement, cette affection remplira ma vie.

Mais je sens qu'il me faut cesser toutes ces pures et saintes orgies du souvenir, car je tiens à paraître avec éclat clans le journal.

Je vous mets dans ce paquet la première fleur éclose dans mon jardin ; elle m'a souri ce matin et je l'envoie chargée de mille élans et de pensées qui ne s'écrivent point. Ah ! ne vous étonnez jamais de me voir si bavard en vous écrivant et vous disant les mêmes choses pour la millième fois; je n'ai d'autre confidente que vous, et vous seule. Jamais de ma vie vivante, jamais je n'ai dit un mot de vous, ni de mon culte, ni de ma foi; et probablement le bloc de pierre qui pèsera sur ma dépouille un jour gardera le silence comme moi. Donc, jamais il n'y eut au monde un sentiment immaculé et frais dans une âme comme celui que vous savez. J'espère que le Cyclope du travail reviendra enfin, en ne chassant pas tout à fait l'Ariel des souvenirs.

Adieu donc ; tâchez de penser un peu à celui qui pense à vous toujours, à tout moment, comme l'avare à son trésor caché, comme le dévot à son salut,

COr.RESPONDANCE.

CGLXIV.

A il. DE POTTEn, LIBRAIRE-ÉDITEUR, A r.\r,I>.

Paiis, 1844.

Mon cher monsieur de Potier,

Vous n'avez envoyé chez Hetzel ni la copie d'un Prince de la bohème, ni mes exemplaires. Je me propose de demander votre tête au procureur général. Je suis accablé de travaux en ce moment et ne puis courir après rien; je vous prie de ne pas oublier ces deux choses, pour quelqu'un qui ne vous a pas fait attendre ce que vous lui ave* demandé.

Mes compliments.

A M. DAVID (d'ANGEB's), A PAF.IS.

Mon cher David,

Voilà bien sept ou huit fois que je viens chez vous sans vous trouver.

Je voulais vous dire que j'ai été six semaines au lit, bien malade, et que l'on m'envoie à Garlsbad. Je tenais à vous voir avant mon départ. J'aurais désiré vous avoir à dîner le jour de ma fête, 16 mai, et je n'ai pu vous parler. Il fallait absolument que je vous visse ; car je ne puis donner mon adresse que de vive voix, et il n'y a pas plus de

cinq ou r-ix personnes à qui je l'aie donnée. Telles sont les causes de mon insistance et de mes regrets.

Vous auriez vu votre modèle bien maigri! J'ai eu le prix de tant de travail, une inflammation du foie.

J'ai su, par Hippolyte Valmore, que votre chef-d'œuvre avait encore grandi en passant de la terre au marbre; ce que nous avions cru impossible. J'irai encore une fois vous voir d'ici à mon départ, et j'espère être plus heureux ; car comptez qu'il y a chez moi autant d'admiration que d'amitié pour vous. y

A M. l'aBBÉ ÉGLÉ, VICAIRE GÉNÉRAL DE L'ARC IIEVÊC HÉ DE PARIS.

Paris, juin 1844.

Monsieur le vicaire général,

J'ai eu l'honneur de me présenter aujourd'hui avec mademoiselle Borel, la personne qui se destine, d'après vos avis, à l'ordre de la Visitation, et qui vient se mettre sous votre conduite. N'ayant pas eu le bonheur de vous trouver, nous nous sommes enquis de l'heure à laquelle vous serez visible demain, pour que vous puissiez donner à cette future sainte toutes les indications et les protections que vous avez bien voulu me promettre.

Trouvez ici, monsieur le vicaire général, l'expression des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre humble serviteur.

AU MEME

Monsieur le vicaire général,

J'ignorais, en me présentant hier à l'archevêché, avec ma lettre prête pour le cas où je n'aurais pas le plaisir de vous trouver, les fatigues de vos travaux actuels en compagnie de Sa Grandeur. J'ai affaire avec une pauvre fille à qui la vocation rend chaque jour de retard si amer, qu'elle est triste de se trouver dans les rues de ce Paris, qualifié d'antichambre de l'enfer, ce qui est vrai pour bien des gens, même pour les écrivains qui le décrivent. Elle a surtout un bien ardent désir de saluer son protecteur spirituel ; mais j'ai eu tant de peine à lui faire comprendre que les devoirs des généraux n'étaient pas ceux des soldats, et que vous étiez, ainsi que Monseigneur, sur votre brèche, que je vous prie de m'envoyer un petit mot pour déléguer les soins que réclame cette âme en peine, soit à M. le curé de Passy, soit à M. l'abbé Joussehn, notre précédent curé. Puis ayez la bonté de m'indiquer l'heure et le jour où je pourrai, sans vous trop ennuyer, vous présenter mademoiselle Borel.

Vous pourrez me répondre, monsieur l'abbé, sous le nom de M. de Brugnol, rue Basse, n° 19, à Passy, en me rendant le petit service d'oublier que je suis là, car le scerci de ma retraite est important pour ma tranquillité.

Si vous aviez l'excessive bonté de donner un mol p >ur la supérieure de la maison de la Visitation où il vous

plaira d'envoyer mademoiselle Borcl, en demandant qu'on ait quelques égards pour sa modique fortune, vous me rendriez heureux. Si je tiens à ce que vous puissiez voir cette sainte fille, c'est pour la déterminer à entrer dans Tordre de Saint-Thomas-de-Villeneuve.

La persécution est telle, aux lieux d'où elle vient, qu'elle et sa compagne ont apporté la croix des dominicains de Pétersbourg pour ceux de Paris, car les pauvres Pères prévoient le moment où ils seront chassés. Cette mission vous donne la mesure de ce qu'on souffre dans le Nord, et du degré d'estime où était mademoiselle Borel dans l'esprit et le cœur des dominicains de Pétersbourg.

Je suis fâché de vous savoir si fatigué, bien plus chagrin aussi de ne pas vous avoir trouvé. Mes travaux m'ont donné une inflammation de foie qui m'a retenu six semaine- au lit, je suis en convalescence, et j'avais oublié la fête-Dieu, les confirmations, et vous me le pardonnerez, monsieur le vicaire général, en faveur de mes souffrances.

'Agréez mes respectueux sentiments.

CGLXVIII.

A M. AUBER , MEMBRE DE l' INSTITUT, A PAnis\

Passy, 1844.

Mon cher maître,

le >uis de votre avis, et la strophe On sent dans Vair pi/r1, etc., est la plus jolie; aussi, peut-être vaut-il mieux

i. 11 s'agit de la pièce de vers qui est publiée avec la musique dans te Mignon (voir tome Ier, page 452).

intervertir l'ordre des strophes, la mettre la première, faire porter l'air dessus. D'ailleurs, l'ordre des pensées exige qu'elle vienne en premier, car c'est parce que l'ange des roses a béni les fleurs qu'elles éprouvent l'envie de se voir et de se mirer dans leur goutte de rosée.

Veuillez donc avoir la bonté de faire vous-même cette correction en prenant cette strophe et mettant la musiquedessus, et pardonnez-moi de vous causer tant d'ennuis ; depuis que je vous sais si occupé, j'ai des remords.

J'ai du moins le plaisir de vous exprimer ici mon admiration pour votre beau talent.

A MADAME *** (en lui envoyant un livre qu'il venait de publier).

Le temps des dédicaces n'est plus. Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le prêtre, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est prince, il est mendiant; il console, il maudit, il prie, il prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre ; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va bientôt exploiter le monde ; une feuille de papier, frêle

instrument d'une immortelle idée, peut niveler le globe; le pontife de cette terrible et majestueuse puissance ne relève donc plus ni des rois ni des grands ; il tient sa mission de Dieu; son cœur et sa tête embrassent le monde et tendent à le sertir en une seule famille. Une œuvre ne saurait donc être cachetée aux armes d'un clan, offerte à un financier, prostituée à une prostituée; les vers trempés de larmes, les veilles studieuses et fécondes ne s'avilissent plus aux pieds du pouvoir, elles sont le pouvoir.

A l'écrivain toutes les formes de la création; à lui les flèches de l'ironie, à lui la parole douce et gracieuse qui tombe mollement comme la neige au sommet des collines; à lui les personnages de la scène; à lui les immenses dédales du conte et des fictions; à lui toutes les fleurs, à lui toutes les épines; il endosse tous les vêtements, pénètre au fond de tous les cœurs, souffre toutes les passions, devine tous les intérêts. Son âme aspire le monde et le reflète. L'imprimerie lui a fait avancer l'avenir, tout s'est agrandi : le champ, la vue, la parole et l'homme.

Je ne vous ai donc point fait de dédicace, mais je vous ai obéi. Pourquoi? Je le sais et je vous le dirai.

. GCLXX.

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