‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 29 sur 89 · A MADAME HANSKA, A VI F. I; 7. HC U 0 V NI A · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A VI F. I; 7. HC U 0 V NI A

Passy, Il octobre 18 44.

Chère comtesse,

Je reçois votre lettre du 25 septembre, elle est venue hier au soir; cela fait quinze jours seulement. Je ne vais

pas très-bien; hier, je suis allé chez mon docteur; il faut attaquer la névralgie par les sangsues et une petite mouche volante; cela va prendre trois ou quatre jours. J'ai fait César Birotteau les pieds dans la moutarde, et je fais les Paysans la tête dans l'opium. En dix jours, j'ai écrit six mille lignes pour la Presse; il faut que j'aie fini le 30 octobre. Votre lettre est encore une raison de me hâter, car, si vous voyagez, je veux être prêt.

Mes souffrances sont au comble ! cette inflammation de l'enveloppe des nerfs, bien décidément causée par un coup d'air, produit des effets de douleur comme des décorateurs font des effets à la scène. Voilà quinze nuits passées à paysanner malgré mes douleurs. Ainsi vous voyez qu'il n'y a pas eu de voyage de Belgique. Soyez tranquille, chère comtesse, vos recommandations quant à la voyageuse sont inutiles; je m'étais dit déjà que, pour vous, je devais obéir aux sottises de l'opinion publique ; nous avons, comme toujours, pensé de même.

Il est quatre heures du matin : il va falloir me recoucher pour les sangsues à l'oreille droite; mais je n'ai pas voulu que ces trois jours de plus fussent ajoutés à'votre attente. Avant le départ de M. Gavault, on était arrivé à trente mille francs pour les Jardies; mais le terrain de l'allée des Veuves augmente, et j'ai donné l'ordre au notaire de revenir sur ses offres. Est-ce être sage?... J'attendrai; peut-être trouverai-je une maison toute bâtie et à bon compte. Cette névralgie me dérange beaucoup, car j'ai à faire encore un ouvrage pour Chlendowski, qui est trèschicanier, vous me l'aviez bien prédit et vous avez eu raison comme toujours; j'en serai peut-être payé, mais, ce

qui est sûr, c'est que je ne recommencerai pas d'affaires avec lui.

Que vous avez bien fait de me rendre de l'espoir pour Dresde ou Francfort, car, ces jours derniers, je me mourais de chagrin tout en travaillant! je voulais tout quitter pour aller vous trouver à Vierzschovnia. Laissez-moi au moins l'espoir; n'est-ce pas tout maintenant pour moi? Ah! si vous avez entendu les paroles tristes et tendres que je vous ai dites, vous devez regarder en vous-même, sinon avec orgueil, du moins avec une certaine complaisance. La grandeur de mon affection a rendu petites toutes les grandes difficultés de ma vie. Je surprends tout le monde en disant que je ferai les vingt mille lignes des Paysans dans le mois d'octobre.

Personne n'y a cru, même au journal; mais, quand ils m'ont vu faire six mille lignes en dix jours, ils ont été vraiment épouvantés. Ce qui n'arrive pas une fois sur cent, les compositeurs lisent l'ouvrage ; il s'est répandu parmi eux une rumeur d'admiration, et c'est d'autant plus extraordinaire que c'est dirigé contre la multitude populaire et la démocratie.

Votre lettre a bien tardé; dans mon impatience, j'ai demandé la tête de tous les Rzewuski, hors la vôtre ; ne froncez pas votre beau front aristocratique, mais pensez au travail..., à la souffrance sans consolation!

Je suis assez content que vous ayez vu clair sur la pauvre religieuse; mais elle ne vous a abandonnée que pour Dieu, et c'est un peu votre faute : vos exemples, vos lectures, vos conseils l'ont forcément amenée là; ne vous inquiétez pas pour elle, elle se plaît là où elle est; elle espère

être bientôt reçue novice. J'espère que, si vous voulez lui envoyer quelque chose, vous ne vous servirez que de moi; pour le moment, je puis très-bien lui remettre en votre nom mille ou deux mille francs sans me gêner le moins du monde; je suis un riche malaisé, voilà tout.

Vous me dites que vous avez encore le temps de recevoir une lettre de moi avant votre départ; je me hâte, vous le voyez, de vous envoyer de mes nouvelles et de corps et d'esprit. Je ne suis-pas sorti de chez moi depuis vingt jours; à la lettre, je vis dans Yhèbètation que produit un travail si forcé, car j'ai en surplus mes petits articles Hetzel, etc. Le pauvre garçon a besoin que le Diable se vende à vingt mille exemplaires, et le voilà qui tire à quinze mille. Votre serviteur y a contribué, j'y ai mis toute cette fine bêtise qui plaît à la masse. Avoir payé pour vingt mille francs de dettes et me trouver en décembre sur la route de Dresde, les Paysans finis, voilà mon rêve, et ce rêve se réalisera, il le faut. Je ne sais pas comment je traverserai 1845. Il y a un moment où l'on a la folie de l'espérance, et j'en suis là. J'ai tellement tendu ma vie à ce but, que je sens tout craquer en moi ! Je voudrais ne pas penser, ne pas sentir. Oh! qui vous peindra les heures où je suis resté, pendant ces vingt jours, le coude appuyé, regardant le salon de Pétersbourg et Vierzschovnia , ces deux pôles de ma pensée dont le midi était là devant moi dans son cadre. Espoir et réalité, 'le passé, l'avenir, tout se heurtait, c'était une mêlée de souvenirs qui me donnait le vertige. Ah! vous êtes bien debout et tout entière dans ma vie, dans mon cœur, dans mon âme ; il n'est pas un mouvement de ma plume, de mon être ni de ma pensée

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qui ne soit un des rayons dont le centre est vous, vous seule, vous la trop aimée, quoi que vous en disiez.

La mort de Thaddée que vous m'apprenez m'a fait du chagrin; vous m'en aviez tant parlé, que j'aimais qui vous aimait ainsi, quoique!... Vous avez bien deviné pourquoi j'avais appelé Paz Thaddèe, en lui donnant le caractère et les sentiments de votre pauvre cousin. Mais, tout en le pleurant, dites-vous bien que je vous aimerai pour tous ceux qui vous manqueront. Pauvre chère comtesse, la situation où vous êtes et que vous me dépeignez si bien m'a fait sourire; car j'étais ainsi, avant votre dernière lettre : « Ferais-je, ou ne ferais-je pas les Paysans? Partirais-je ou ne partirais-je pas? Que devenir? Faut-il m'engager à un travail? faut-il le refuser? etc. » J'ai coupé le nœud, je me suis mis à l'ouvrage en me disant : « Si je pars, je finirai tout, comme à Lagny en 18Zj3. » M. Nacquart me disait hier brutalement en m'écrivant son ordonnance : « Vous y crèverez! — Non, lui ai-je dit; j'ai pour moi un dieu particulier, un dieu plus fort que toutes les maladies. — J'espère que, si vous vous mariez, m'a-t-il dit, vous vous reposerez deux ans. — Deux ans, docteur! je me reposerai jusqu'à mon dernier soupir, si par repos vous entendez être heureux. »

Cette interruption, chère, a été prise par l'exécution des ordonnances du docteur; je n'ai pas quitté le lit, il a fallu sangsues et vésicatoire volant, pendant trois ou quatre jours; mais, de ce matin, tous les symptômes et toutes les souffrances atroces de cette inflammation ont cessé. Dans trois jours au plus tard, je reprendrai mes travaux, Ces

quelques jours donnés à la médecine sont des jours de plaisir pour moi ; car, lorsque je ne travaille plus avec cette absorption de toutes les facultés morales et physiques, je ne cesse de penser à 1SZi5 ; j'arrange des maisons, je les meuble, je m'y vois, je m'y sens heureux. Je repasse tous les moments si rares où nous avons été ensemble, je me querelle de n'avoir pas prolongé ces heures de douce et intime causerie.

Chère ingrate, vous ne remarquez guère ma persistance à vous satisfaire sur le petit désir des autographes ; je vous envoie aujourd'hui du Pôyronnet, et je veux m'arranger pour que vous ayez l'écriture de tous les ministres qui ont signé les ordonnances de Juillet.

Vous êtes donc bien contente de ce jeune homme1! Examinez-le bien et sans prévention, car les avantages de votre enfant contribuent nécessairement à rendre un prétendu parfait; mais je ne sais pas comment je puis recommander prudence et finesse à celle qui a volé tout l'esprit des Rzewuski, qui a des petites pattes de souris blanche au bout desquelles il y a des yeux. Enfin, chère comtesse, faites bien vos affaires et surtout adoucissez le dragon gouvernemental du Nord.

Je suis exactement comme l'oiseau sur la branche : il est nécessaire que je quitte la rue Basse et que j'aille ailleurs, où je puisse être plus convenablement. Je suis comme ma chère voyageuse avec ses paquets et ses provisions; je n'ose rien faire, car, si je vais pour quatre

i. Le comte Georges Mniszeck, fiancé de mademoiselle Anna Hanska.

mois à Dresde, j'ajournerai toutes dépenses ; et puis j'aime mieux les faire définitivement que les faire provisoirement encore. Ma nature abhorre le changement, c'est une face de mon caractère que vous avez bien été forcée de reconnaître et que vous reconnaîtrez de plus en plus; vous l'admirerez même, et puis vous finirez par ne plus m'en savoir gré pour les choses du cœur, en trouvant cette constance énormément justifiée par l'esprit Rzewuski de votre race, et par le charme exquis de la personne que vous voyez dans votre miroir en vous y regardant.

Comment pouvez-vous me recommander votre parfumeur? je ne pense qu'à cela! j'ai maudit Viardot de ne pas m' avoir averti de son arrivée; vous auriez déjà votre provision. Mais, si nous nous voyons à Dresde, vous aurez, obère comtesse, des parfums pour le reste de vos jours, j'en répond?. Nous avons donc aussi les mêmes vices, car je porte la passion des fines odeurs jusqu'à en faire un défaut.

Hélas! je le vois bien, il faut vous dire adieu; mais souvenez-vous que vous m'avez laissé près d'un grand mois sans lettres, et que vous n'êtes pas à Paris, et que vous n'avez pas de feuilletons à faire pour excuse. A propos, je suis déjà allé trois fois à l'Arsenal, et je n'ai pas encore obtenu l'autographe de Nodier, mais je l'aurai.

On m'annonce que David a terminé le marbre de mon buste, et que le marbre n'est pas moins beau que la terre; ce sera à la prochaine Exposition sans doute. Vous ne saunez croire combien je regrette de ne pas avoir pris le vase en malachite; j'ai trouvé pour trois cents francs un piédestal magnifique qui m'aurait épargné les folles

dépenses de celui que j'ai fait fabriquer, avec des bronzes.

Je souffre toujours, je suis obligé de m'arrêter; peulêtre vous donnerai-je de meilleures nouvelles en fermant ma lettre ce soir.

Tout va bien, les douleurs névralgiques ont disparu j comme par enchantement, et, si je n'ai pas fini ms lettre, c'est que j'ai dormi douze heures de suite, en retrouvant la tranquillité de la non-souffrance.

Adieu, chère souveraine aimée; examinez bien le jeune comte Mniszeck; il s'agit de toute la vie de votre enfant. Je suis bien heureux que vous ayez trouvé ce premier point si nécessaire à votre bonheur à toutes les deux, celui du goût et de la sympathie personnelle; mais étudiez-le, et soyez sévère comme s'il ne vous plaisait pas; il s'agit surtout des principes, du caractère, de la fermeté, etc. Suis-je stupide de faire ces recommandations à la meilleure, à la plus dévouée des mères !

Je reprends demain mes travaux, et j'aurai fini, je l'espère, pour le mois de décembre en travaillant avec activité. Je ne puis pas vous donner des nouvelles de Lirette, n'ayant pu aller à son couvent au milieu de ma maladie et de mes ordonnances à exécuter; mais ma première lettre vous en donnera. Devinerez-vous que je suis plus à vous aujourd'hui, que je vous aime davantage après avoir été quelques jours souffrant dans mon lit à penser à vous, à votre cher esprit fraternel et enfantin. Aussi vous ai-je dit tant de choses, que je crois fermement qu'il vous en sera arrivé quelque nouvelle à l'oreille qui vous

aura tinté ; vous aurez eu quelque étincelle à votre bougie, un fil se sera soudain cassé sans cause, et vos oreilles auront entendu ces bruits étranges que font les ailes des idées en voulant s'y reposer, fatiguées d'un si long voyage. Mais rien de tout cela ne vaut à mes yeux cette petite feuille de papier sur laquelle je vous mets toutes les fleurs de mon âme et de mon cœur en la regardant avec une curiosité désespérante. Je ne suis pas encore Jait à cette idée que ce papier sera dans dix-huit jours entre vos mains, et que, moi, je reste, en maugréant, si loin de vous et si malheureux!... oh! oui, bien malheureux ! J'ai faim et soif de votre chère présence, étoile de ma vie, for but présent. Peut-être pensez-vous aussi à moi quelquefois. Qui sait?... mais, hélas! vous m'avez si peu écrit ces derniers temps!... et je suis bien noir en pensant que, vous, vous ne pouvez pas me donner un souvenir au moins tous les deux jours, au milieu de vos moujiks, dans vos déserts, dans cette solitude absolue. Je suis là-dessus incorrigible! Moi si occupé, pris par tant de travaux, souvent malade, je vous écris tous les jours. Ah! c'est que je vous aime, moi! Allez, je sens profondément votre indifférence, j'allais dire votre ingratitude, tant je suis exaspéré par cet intervalle d'un mois entier. Vous seriez effrayée si vous saviez quelles idées me travaillaient! Enfin, quand la lettre est arrivée, tout a été oublié, j'étais comme une mère qui revoit son enfant. Mais il ne faut pas que cela finisse par des reproches.

Trouvez ici tout mon cœur, toute ma foi, toute ma pensée et toute ma vie.

IOG CORRESPONDANCE.

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