‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 32 sur 89 · A MADAME HANSKA, A VIE RZSCHO VN I A · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A VIE RZSCHO VN I A

Passy, 21 octobre 184 i.

Je vais tout à fait bien et j'ai repris mes travaux ; c'est une bonne nouvelle qui vaut bien la peine que je vous écrive un mot. 0 chère ! un an est un an, voyez-vous; le cœur ne se trompe pas, il souffre toutes ses douleurs, malgré Les faux remèdes de l'espérance; l'espérance estelle autre chose qu'une douleur déguisée? J'ai beau regarder le salon de Colmann, chaque regard est un coup de poignard, la pensée entre dans mon âme comme une lame aiguë. Entre cette gouache et le grand paysage de Vierzschovnia, il y a la porte de mon cabinet, et cette porte représente les espaces infinis qui s'étendent entre

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les souvenirs attachés à ces meubles, à cette tenture bleue et au tableau de Vierzschovnia. « Nous étions là ensemble, elle est là et je suis ici! » Tel est mon cri, et chaque regard 04 plutôt chaque nouveau coup de poignard le redouble. Pourquoi Colmaiin n'a-t-il pas fait le second côté du salon? pourquoi ne pas avoir fait faire le poêle et la petite table qui était devant ce poêle, et près de laquelle vous m'avez dit des choses si compatissantes . et si doucement, si fraternellement raisonnables? Ah! je payerais bien de tout mon sang le bonheur de les entendre encore. Voilà tout ce que bavarde mon cœur ce matin.

La Bocarmé est revenue. Betlina adore en tout bien tout honneur votre esclave; elle m'a dit que les cinquante aquarelles de Colmann étaient des chefs-d'œuvre, que c'est à la Russie ce que les Pinelli sont à Rome.

J'ai fait ma première sortie avant-hier. J'ai acheté une pendule d'une magnificence royale et deux vases en céladon grenat qui ne sont pas moins magnifiques. Tout cela pour presque rien. Une grande nouvelle! Un riche amateur a envie de mes meubles florentins; il va venir sans doute les voir chez moi. J'en veux quarante mille francs. Autre nouvelle. Le Christ de Girardon, acheté deux cents francs, est estimé cinq mille francs, et vingt mille avec le cadre de Brustolone.

Et vous vous moquez, chère comtesse, de mes affaires dans le royaume de Bricabraquie. M. Nacquart s'opposait hier violemment à ce que je vendisse, même à ce prix-là, ces magnifiques choses; il disait: '< Vous allez, dans quelques mois, sortir de votre position par quelques travaux

obstinés; ces magnificences seront vos rayons! — J'aime mieux l'argent, » lui ai-je dit. Comme vous voyez, cet Harpagon faisait le poëte, et le poëte faisait l'Harpagon. Chère, croyez-moi, je ne ptris souffrir toujours ainsi. Y songez-vous?. ..Encore un retard! Quand les Paysans seront finis, ainsi que les articles dus à Chlendowski, je réclame un mot de vous, qui me permette de venir vous rejoindre dans vos steppes, si vos difficultés de passe-port se prolongent et s'éternisent ainsi.

J'ai trouvé le plus splendide des piédestaux pour le buste de David, qu'on dit d'un réussi étonnant. Cette belle gaîne n'a coûté que trois cents francs, et feu Alibert. pour qui elle a été faite, a dû la payer au moins quinze ou seize mille francs. Chère comtesse, je voudrais bien avoir votre avis sur ce que je veux faire. Il m'est impossible de rester où je suis. Or, à quatre pas de mon logis actuel, il y a une maison qui coûtera mille à quinze cents francs de loyer, et où l'on peut vivre aussi bien avec quinze mille francs de rente qu'avec soixante mille. Je voudrais la louer pour quelques années et m'y établir. Je pourrai très-bien économiser, là, la valeur d'un petit hôtel à Paris, en n'allant l'habiter que dans quelques années. On va et on vient de Passy à Paris comme on veut avec sa voiture, et, au moins, comme cela, je serai à peu près convenablement. Mais l'installation va coûter bien près de six mille francs et je ne voudrais pas faire cette dépense pour le roi de Prusse, surtout quand il me faut payer vingt mille francs de dettes d'ici au 1er janvier. Tout serait aplani si je vendais les florentins. Le Musée des Familles ne publie les gravures et l'article

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de Gozlan qu'en décembre, et ce n'est qu'en janvier que l'attention publique sera éveillée à ce sujet. L'enchère aura lieu entre les dilettanti et les capitalistes dès qu'on saura, dès qu'on verra ce que c'est.

Quant à vos projets, j'aimerais mieux renoncer à la tranquillité que de l'obtenir à ce prix. Lorsqu'on a troublé son pays et qu'on a intrigué à la cour et à la ville comme le cardinal de Retz l'a fait, on a le droit d'aller payer ses dettes à Commercy ; mais, à notre époque bourgeoise, on ne peut s'en aller qu'après avoir payé tout le monde; autrement on aurait l'air de fuir ses créanciers. Que voulez ^vous, belle dame! nous sommes peut-être moins grands, moins rayonnants, mais nous sommes certainement plus réguliers, voire même plus honorables, que les grands seigneurs du grand siècle. Cela vient peut-être de ce que nous comprenons autrement le sens de l'honneur et du devoir, ou que nous l'avons placé ailleurs, et c'est tout simple. Eux, c'étaient, des acteurs d'un grand théâtre qui s'agitaient pour être admirés; on les payait pour cela. Nous, nous sommes le public payant et réel, qui ne s'agite qu'en lui et pour lui. Donc ne me parlez ni de Suisse, ni d'Italie, ni de rien de pareil; ma meilleure, ma seule patrie est l'espace entre le mur de l'octroi et les fortifications de Paris. Si je la quittais, vous le savez bien, ce ne serait que pour vous; ce serait déjà fait, si vous l'eussiez voulu. Travaillez donc de vos petites pattes de souris blanche, pour élargir le trou de votre geôle, afin que l'heure de votre libération ne tarde plus. Jadis je vivais de cet espoir; maintenant j'en meurs. J'ai des impatiences fébriles, des doutes, je crains tout: la guerre, la mort de

Louis-Philippe, quelque maladie, quelque révolution; enfin les obstacles renaissent dans mon imagination angoissée. Je vois ?08 affaires personnelles vous étreignant et vous lassant, et votre bonté inépuisable se lassant aussi.

En y pensant tristement, et m'agitant dans le vide pour vos intérêts et ceux de votre enfant, j'ai trouvé une affaire admirable où il n'y a que cent mille francs à risquer et qui peut devenir colossale. Il s'agit de la publication d'un livre encyclopédique pour l'instruction primaire. Rien qu'à le bien rédiger, il y a ia renommée d'un Parmentier à récolter, car c'est un livre qui est comme la pomme de terre de l'instruction, une nécessité, un bon marché fabuleux, etc. J'ai foi dans cette affaire et Je inoccupé en ce moment du manuscrit. Cet ouvrage aura le prix Montyon bien certainement. Oh ! si vous étiez ici, dans la même ville au moins, commo tout irai* bien! quel nouveau courage j'aurais! quelles nouvelles sources jailliraient! Mais l'absence donne de la stérilité et de la sécheresse aux idées comme à l'existence. Je suis heureux que le jeune Mniszeck vous plaise, ainsi qu'à la chère enfant, et qu'il s'y attache aussio Tenez-moi bien au courant de choses si importantes à votre avenir à toutes deux. Au nom du ciel, écrivez- moi bien régulièrement trois fois par mois. Songez à tous mes travaux et voyez comme vous êtes partout dans mon cabinet. Il m'est impossible, quand je donne un regard à votre cadre, de ne pas prendre la plume et vous griffonner quelques paroles pleines d'autant d'affection que de murmures. Si je vais à Dresde, j'ajournerai l'affaire de la maison, bien que cette incertitude mette des obstacles à tout. Décidé-

ment je m'en vais faire encadrer les deux vues du quai de la Cour, de Colmann, pour les mettre de chaque côté de son salon Koutaïtsof. Ce quai que nous avons tant de fois arpenté! J'ai voulu, chère comtesse, que ma première page écrite en santé fût pour celle qui aurait dû avoir tous les prémices de mon âme, de ma vie, de ma pensée, puisqu'elle est le mobile, l'inspiration et le but de ce que j'ai fait et ferai désormais.

Adieu ; soignez bien votre santé, votre enfc.nt et vos biens, puisqu'ils vous préoccupent au point de vous faire oublier vos plus fidèles amis.

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