‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 43 sur 89 · CCLXXXIX · texte numérisé non relu

CCLXXXIX

A M. GEORGES MNISZECH, A WIESBADEN. Paris, septembre 1845.

Cher comte,

Ce que vous verrez sous ce pli vous dira combien je pensais à vous quand votre crayon me disait de si douces et de si spirituelles choses. Vous ne serez pas ému comme moi en lisant cette page, car il n'y est question que de vous, tandis qu'en recevant la vôtre, je voyais les seules personnes à qui je donne le saint nom, le nom doux et sacré d'ami. Néanmoins, mettez-la dans votre collection d'autographes; je tâcherai qu'elle soit un jour plus glorieuse pour vous qu'elle ne l'est aujourd'hui. Quiconque aura joui comme moi de votre compagnie dans un voyage semblable au nôtre, vous aimera, se réjouira de votre avenir, et c'est ce que je fais à plein cœur. Vous avez, outre vos talents et votre instruction, de si belles et si nobles qualités, que je vous trouve digne du bonheur qui vous attend, et, comme il est immense, c'est tout dire en un mot.

Ne m'accusez pas de froideur à cause de mon adieu à" Bruxelles. Que voulez-vous! j'ai quarante-six ans, j'avais le cœur plein de larmes, près de déborder, et, quand on a passé la jeunesse, on a je ne sais quelle fatuité de force; mais comptez bien sur moi, accablez-moi de demandes aux naturalistes, en coquilles, lépidotères et coléoptères impossibles, je trouverai tout.

Dites à la chère Anna que Froment Meunce la trouve admirable, et sincèrement. Il a vu comme artiste la finesse, la grâce, l'ingénuité de cette noble et charmante créature ; enfin, tout ce que vous avez saisi dans son profil, qui se rapproche de celui de George Sand, moins le gras et le matériel de George Sand. D'ailleurs, Anna a quelque chose de plus précieux que la beauté : c'est sa grâce, sa grâce simple et touchante. L'angélique pureté de son âme communique à ses traits, à ses mouvements, à ses airs de tête, quelque chose de divin qui saisit l'artiste; aussi Froment Meurice est-il disposé à faire des chefs-d'œuvre pour elle et pour vous.

Adieu, mon cher comte, vous que je trouve si heureux de vivre entre les deux plus nobles, les plus attrayantes, les plus excellentes personnes que j'aie rencontrées dans toute une vie pleine d'observation obligée. Sentez bien tout votre bonheur, car vous êtes aimé là où d'autres auraient pu n'être que choisis. Plaignez-moi beaucoup de travailler au lieu d'être avec ma chère troupe, et laissezmoi vous tendre d'ici une main amie qui ne pressera réellement la vôtre qu'à Dresde dans six semaines.

Tout à vous.

P.-S. — Si le hasard vous mène encore à Heidelberg, n'oubliez pas la porte Èlizabeth. Vous voyez comme je vous donne l'exemple d'user sans façon de moi.

GCXG.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

Mercredi, 15 octobre 18 45.

Chère comtesse,

Je pars de Paris par la malle le 22, comme vous partez de Mulhouse, et je* serai le 23, à cinq heures, à Chalon; c'est moi qui vous donnerai la main pour descendre de voiture. Ma place est retenue et payée. Comment voulezvous que je vous adresse de Paris, mercredi, une lettre pour Francfort-sur-Mein , à vous qui quittez cette ville jeudi? J'ai reçu hier à Passy votre troisième lettre,' où vous me donnez ces indications, et nous sommes au mercredi 15. C'était impossible! J'en gémis d'autant plus que je ne peux vous envoyer une lettre pour la douane de Strasbourg, où je voulais vous recommander.

Répondez à votre diseuse de bonne aventure que ses cartes ont menti, et que je ne m'occupe pas d'une autre blonde que la Fortune. Non, je n'ai pas d'autre langage que le muet langage du cœur pour vous remercier de cette adorable lettre n° 2, où éclate votre gaieté avec son pétillant entrain, doux trésor de votre charmant esprit que le beau temps vous a ramené ; car, comme vous disiez une fois : « Il n'y a que les malfaiteurs qui peuvent rester tristes en présence d'un joyeux soleil. » Je me sers de cet excellent M. Silbermahn qui vous remettra ces quelques lignes, non pour vous dire que vous me trouverez à Chalon, votre instinct d'amie a dû vous en avertir; non

pour vous expliquer pourquoi vous n'avez rien reçu à Francfort, mais pour vous peindre mon extase en lisant cette lettre. Votre joie enfantine et purement physique m'a pénétré; j'ai admiré cet adorable naturel si enjoué, si spontané et si sérieux à la fois, parce qu'il est composé d'impressions vives et de sentiments profonds. Enfin, j'ai eu les yeux baignés de larmes en remerciant Dieu avec ferveur de vous avoir rendu cette santé, à laquelle vous ne tenez que pour les vôtres, pour ceux qui vous aiment comme vos enfants et votre vieil esclave fidèle. Chaque fois que je vais respirer votre air, votre cœur, votre présence, je reviens désespéré des obstacles qui m'empêchent de rester dans le ciel. Aussi je travaille, Dieu seul sait comment, car Dieu seul sait pourquoi! Quand vous tiendrez cette lettre, il est plus que probable que je n'aurai plus de dettes que celles de la famille. Nous causerons de mes affaires sur le bateau de Chalon à Lyon. J'en aurai long à vous dire là -dessus, et j'espère que, cette fois, vous ne serez pas trop mécontente de votre serviteur. J'ai énormément à faire, à écrire, à corriger, avant d'être libre de vous accompagner. J'espère pouvoir vous conduire jusqu'à Gênes. A qui confierais-je le soin de vous tenir la tête si vous étiez malade sur mer? Si vous me laissiez faire, j'irais jusqu'à Naples-, je sacrifierais tout, même une for- , tune, pour garder une amie telle que vous et la soigner en cas de mal de mer. Je ne peux pas vous savoir livrée à des étrangers, à des indifférents; je veux être auprès de vous, ma chère comtesse aimée, ma brillante étoile, mon bonheur!

Toute cette semaine, j'ai été comme un ballon; vous savez ce que sont les courses d'affaires à Paris, j'en suis vraiment accablé. Les minutes valent des heures pour moi, si je veux ne perdre que de l'argent en voyageant, car il me sera impossible de recueillir aux journaux le prix des Petites Misères (trois feuilles), de la Femme dt soixante ans (une feuille), des Comédiens sans le savoir (trois feuilles) ; en tout, sept feuilles de la Comédie humaine qui valent au moins six mille francs. Ce n'est pas une perte, c'est un manque de gain. Je n'ai pas le temps, et personne ne peut me suppléer pour vendre cela. Pour le moment, d'ailleurs, aucun journal ne peut prendre, ils ont tous des romans commencés. Les Jardies seront payées cette semaine; il m'a fallu aller cinq fois chez M. Gavault sans le trouver-, j'ai fait quatre courses inutiles à V Époque. Enfin, je vous raconterai tout; il est stupide de causer affaires ici, quand nous aurons une journée en bateau de Chalon à Lyon, et une autre de Lyon à Avignon. Je tâcherai de vous préparer des logements comme dans nos voyages passés; car je crois que vous serez bien forcée de vous arrêter parfois pour vous reposer quelque peu.

Je n'ai point reçu la coupe; je ne sais pas si la poste se charge de ces sortes d'expéditions; en tout cas, elle ne sera pas perdue; vous savez que j'en veux faire un souvenir symbolique : elle sera soutenue par quatre figures : la Constance, le Travail, l'Amitié, la Victoire.

Bade a été pour moi un bouquet fleuri sans une épine. Nous y avons vécu si doucement, si paisiblement, et tellement cœur à cœur! je n'ai jamais été si heureux de ma vie; il me semblait entrevoir l'image de l'avenir que j'ap-

pelle et que je rêve au milieu de mes ennuis et de mon accablante besogne. Mais j'irais au bout du monde à pied, vous dire que vos lettres sont pour moi, dans l'absence , ce que vous avez été vous-même à Bade, un de ces chefsd'œuvre du cœur qui ne se rencontrent pas deux fois dans une vie humaine Oh! si vous saviez comme vous êtes bénie, aimée, appelée à tf ut moment! Hier, je sentais mes yeux se mouiller de larmes heureuses, en songeant à tout ce que vous êtes pour moi; j'y ai pensé longtemps avec une douceur de souvenir dont rien n'approche. Ce sont mes excès, je me permets cela, comme votre friande enfant se permettait des alberges.

Je vous quitte, j'ai cinq feuilles de Comédie humaine à corriger. Je vous écrirai encore demain avant tout travail. Vous pouvez bien vous dire que, malgré mes travaux, mes courses, mes affaires, à toute heure, je pense à vous; que votre nom est sur mes lèvres, dans ma tête, dans mon cœur; enfin, je ne respire et ne vis que pour vous. Vous pouvez ajouter que je me dis et me répète sans cesse à moi-même : « Le 2/j, je la reverrai, je vivrai dix jours de sa vie! »

Cette lettre partira le 17 ou le 18 pour Strasbourg; M. Silbermann vous la remettra en personne.

Chère comtesse, je travaille beaucoup; je vous ai écrit avec une telle hâte hier, que je n'ai pas eu le temps de relire ce que je vous écrivais; je vais mettre cette lettre à la poste aujourd'hui, car je n'en aurai pas le temps demain : je prends médecine, et puis lundi autant, M. Nac-

quart l'exige. En outre, j'ai des courses et des travaux! excessifs, il m'est impossible de vous dire un mot. D'ail-I leurs, je vous vois d'aujourd'hui en huit peut-être... Je veux! que vous ayez cette lettre à Strasbourg à votre passage; or, | si M. Silbermann est à la campagne dimanche, et que vi arriviez lundi à Strasboufg, il pourrait, y avoir malentendu; il faut donc qu'il la reçoive samedi, et, pour cela, | il faut qu'elle parte aujourd'hui jeudi. 11 sera ainsi pré- ! venu d'aller vous voir.

Avec l'attrayante perspective de ce bienheureux 2k, il m'est -impossible de coudre deux idées ensemble ; j'ai la triste certitude, d'autre part, de ne pouvoir faire une belle œuvre littéraire tant que je ne verrai pas clair dans mes affaires et que je n'aurai pas payé intégralement tous mes créanciers. Ennuyé par ce côté-là, et absorbé de l'autre par un sentiment profond, exclusif et passionnément dominateur, je ne puis rien faire, — l'esprit n'y est plus! — ce n'est ni une plainte ni un compliment, c'est la vérité. Je viens de prendre un parti pour obvier à ce petit malheur : c'est de terminer le volume de la Comédie humaine en souffrance (le XIIe) avec Madame de la Chanterie; cela me dispense de faire sept feuilles qui valaient neuf mille francs. Loin de vous, je ne suis heureux que iorsque je vous revois par la pensée et le souvenir, quand je pense à vous, et j'y pense trop souvent pour la copie.

J'ai reçu la jolie coupe et j'en veux faire une merveille. Quand vous tiendrez cette lettre , dites-vous que nous allons l'un vers l'autre. Prenez bien garde à tout! Soignez votre santé, c'est le bien de votre enfant, je n'ose dire le mien, et pourtant ai-je autre chose au monde? Si quelque

zhosc vous déplaît de ce que je dis ici, pardonnez-le à la hâte avec laquelle je griffonne. Je n'ai que le temps de fermer ma lettre en vous disant : « A bientôt! »

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