A M. MÉRY, A MARSEILLE
Paris, 21 octobre 1845.
Mon cher monsieur Méry,
Voulez-vous avoir la bonté de me retenir une place à la malle-posie de Marseille pour Paris, à la date du 2 novembre prochain? Vous me rendrez un petit service assez important, car j'aurai besoin de revenir promptement à Paris, en ne faisant que toucher à Marseille. [ Vous seriez également bien aimable de retenir à l'hôtel d'Orient, pour le 29 et le 30 octobre, un appartement convenable pour quatre voyageurs, consistant en un salon et une chambre à coucher, et deux autres chambres à coucher, plus une chambre de domestique, et de les retenir à mon nom afin d'éviter tout quiproquo.
Madame de Girardin me charge de vous dire que madame Damoreau va répétant que la Croix de Berny est un chefd'œuvre : vous saurez sans doute pourquoi.
Trouvez ici, d'avance, mes remercîments et l'expression de mon admiration pour vos rares talents.
CGXCII.
A MADAME HANSKA, A NAPLES
Marseille, 12 novembre 1845.
J'arrive à l'instant, je n'ai ni mes bagages ni mon passeport, je n'ai pas déjeuné; mais, pendant qu'on apprête la table, je me mets à vous écrire, chère comtesse, selon mon habitude; c'est, en arrivant, mon premier et mon plus grand besoin.
E dunque, il a constamment vente depuis Naples, vente grand frais, comme ils disaient sur le bateau, et il y a eu beaucoup de mer; c'est, vous le savez, les deux innocentes paroles sous lesquelles les marins déguisent les plus affreux temps; et le nôtre a été si gros, que nous avons été obligés de relâcher à Toulon hier; mais la Saiitè n'a point voulu permettre au commissaire du bord et à votre humble serviteur (diplomate) d'apporter les dépêches les plus importantes que jamais l'Orientait expédiées! il était sept heures, le soleil était couché, la Santé ne vaque plus; nous avons dit à la Santé qu'elle assumait sur sa tête là plus grande responsabilité, qu'elle jouait gros jeu : la Santé nous a ri au nez, et il a fallu passer la nuit à bord et continuer vers Marseille. Je n'ai pas été malade; mais tout le monde, les marins exceptés, Ta été rudement. Ce n'est pas . tout : nous avons eu constamment de la pluie à verse, le Tibre et lArno se voyaient en mer, à leur jet jaunâtre, jusqu'à une grande distance; le littoral a été noyé. A tous mes chagrins, aucun ennui n'a manqué, vous le voyez! J'ai eu
cependant une distraction : je suis allé à Pise, et, malgré la pluie battante, j'ai tout vu, excepté, il est vrai, votre admirateur M. C... La cathédrale et le baptistère m'ont ravi ; mais à ce ravissement s'est mêlée la pensée que, jusqu'à présent, cette année, je n'avais rien admiré sans vous; et je n'ai plus alors regardé ces belles choses qu'avec la plus profonde mélancolie. A Civita-Vecchia, j'ai mis pied à terre en mémoire de vous, et je suis allé revoir ce magasin d'antiquités où vous vous étiez assise, et j'y ai appris que la Bocarmé avait déjà fait des histoires sur mon voyage, sans aucune importance d'ailleurs; qui pourrait se soucier des bavardages de cette vieille intrigante ? Vous aviez mille fois raison, et je me suis bien repenti d'avoir écrit votre nom pour Anna, comme je me repens toujours quand j'ai le malheur de ne pas vous obéir ou vous deviner complètement. Tel est l'exact récit des faits de mon voyage. Quant aux sentiments, il faudrait inventer des mots nouveaux, tant vous devez être fatiguée de mes doléances. J'ai regardé l'hôtel de la Victoire aussi longtemps que j'ai pu ! Pas une femme ne s'est montrée à bord; elles se sont manifestées par d'affreux vomissements, qui faisaient craquer les boiseries presque autant que la rage de la mer... Voilà mon déjeuner qui vient m'interrompre.
Minuit.
Méry sort d'ici ; je lui ai offert du thé et un whist à dix sous la fiche, ce qui, comme vous voyez, n'est pas ruineux. Voici l'histoire de cette journée. Quand j'ai eu déjeuné, je me suis couché, tant j'étais fatigué. Méry, à qui j'avais écrit un mot, est venu pendant mon sommeil et m'a trouvé
dans une pose si magnifique de repos, qu'il l'a respectée; mais il est revenu comme je m'habillais, et nous sommes allés voir un marchand d'antiquités chez qui j'ai trouvé de bien belles choses. J'ai choisi quelques niaiseries pour mui qui m'ont paru de vraies occasions à saisir ; vous savez que je n'achète pas autrement. Au sortir de chez les marchands, nous avons été dîner en causant, puis nous sommes revenus ici prendre le thé; j'ai perdu cent sous, et j'ai gagné la collaboration de Méry pour plusieurs pièces de théâtre que j'ai en vue. Il va faire copier l'affaire des deux savants et nous la ferons imprimer pour vous. Un curieux autographe de Méry et des vers qu'il a faits pour vous, en me chargeant de vous les envoyer, sont joints à cette lettre. Cela vous fera plaisir, n'est-ce pas?
Je pars demain à onze heures du matin; ainsi je ne serai resté que quarante-huit heures à Marseille et je ne m'y suis occupé que de bric-à-brac beaucoup et un peu de Méry. Maintenant que nous voici au 13, il faut que je ferme cette lettre et que je vous l'envoie, car il y a une occasion demain pour l'Italie.
i 3, neuf heures du matin.
Adieu donc, chère comtesse, je ne vous écrirai plus que de Passy. Vous savez si bien ce qu'il y a dans mon âme, dans mon cœur, dans mes souvenirs pour vous et pour vos deux enfants, — car Georges est bien votre premierné, — que je n'ai vraiment plus besoin de revenir làdessus. Je suis encore stupide de la mer: même en vous écrivant, j'ai le roulis du bateau dans la tête; vous m'excuserez, n'est-ce pas? Je vous ai écrit les pieds encore
humides de la mer, et, demain, je me remets dans la malle pour Paris. J'ai beaucoup dépensé, à part mes acquisitions; d'abord sur le bateau : l'eau n'était pas buvable, il a fallu prendre du vin de Champagne, et il a été impossible de le boire seul à côté du capitaine et du commissaire, qui étaient d'une attention admirable pour moi; j'ai donc eu beaucoup d'extraordinaire. J'ai dû aussi inviter ces messieurs à déjeuner ce matin à l'hôtel d'Orient; la politesse l'exigeait, et puis cela faisait un peu partie de mon costume d'auteur de la Comédie humaine. Ne criez pas à la dissipation, n'en dites rien à Georges, qui me prendrait pour un Lucullus et se moquerait de moi !
Mille affectueux hommages, mille gracieusetés de cœur à votre adorable enfant et à l'excellent Georges. Je vais travailler à aller vous rejoindre. Peut-être verrez -vous Méry à Florence ; il s'est arrangé pour être du voyage avec moi. Soignez-vous bien 'et dites-vous quelquefois qu'il est à Passy un pauvre être bien éloigné de son soleil. Je suis comme Méry bien frileux quand je suis à Paris, vous êtes ma Provence.
13, minuit.
J'ai eu jusqu'à ce soir pour donner ma lettre et j'en profite pour y ajouter encore quelques lignes et y mettre un dernier petit mot. D'ailleurs, ma grande souveraine tient assez à savoir tout ce que fait son dévoué et fidèle esclave. Vous saurez donc que mon déjeuner s'est bien passé, il a été fort bon -et fort gai. Puis je suis allé chez Lazard, le fameux marchand de bric-à-brac de Marseille; puis nous avons dîné. J'avais fait le matin une petite visite à Méry, après vous avoir écrit, et j'ai vu son ménage. Pauvre poëte !
lié par la plus vulgaire et la plus sale des ficelles, et, malgré les misères d'une pareille existence, plus ensorcelé que jamais de son Anglaise. Ah! si vous saviez de quel air, en parlant à un jeune homme dans la rue, il m'a dit à l'oreille : « Charmant garçon! cousin de lady Greig... » Où étiezvous, comtesse?
Enfin, il faut vous avouer que je tombe de sommeil, car j'ai passé la nuit blanche, à cause du thé que j'ai pris démesurément hier, et que le garçon (un stupide Allemand) avait fait d'une force vésuvienne.
Au lieu de dormir, je n'ai fait que calculer et recalculer mes engagements d*une part, et de l'autre mes projets d'acquisition, ma maison à bâtir ou à arranger. Puis je pensais aussi à la plus belle année de ma vie, celle où je vous ai le moins quittée. Comme vous voyez, cette insomnie n'a pas été sans de grands charmes. Avant de se séparer, on avait fait un peu de baccarat, j'ai gagné quelque argent; si bien que la partie de Pise ne me coûte plus rien. Méry est d'une force extraordinaire au jeu, et toujours de plus en plus spirituel sous toutes les formes.
Je quitte Marseille dans onze heures et avec l'espoir de revoir le Rhône que nous avons vu ensemble, au moins jusqu'à Vienne. Combien de souvenirs , combien de doux entretiens j'y repêcherai ! Saurez-vous jamais avec quel nostalgique regret je vous cherche dans le passé où je vous ai vue, puisque je ne puis vous trouver dans le présent où vous êtes? Je me disais cela toute celte nuit en ne dormant pas. Si vous avez été réveillée dans cette nuit du 12 au 13, vous avez dû entendre prononcer tous vos noms avuc >les variations aussi douces qu'enfantines ; tous!
car chacun d'eux répond aux délicieuses facettes de votre charmant caractère, à votre enjouement communicatif, à votre incomparable douceur, à votre raison supérieure, unie à cette angélique indulgence qui vous rend la plus précieuse des amies; oui, vous les avez entendues, ces pieuses et ferventes litanies, même dans votre sommeil, si vous dormiez, ou Dieu n'entend pas nos prières. Méry m'a parlé beaucoup de vous, vous lui êtes très-sympathique ; il a bien remarqué votre front olympien, qui tient d'un dieu païen, de l'ange chrétien, du démon un peu (je veux dire du démon de la science). Ceux qui vous connaissent comme moi ne devraient aspirer qu'à une chose auprès de vous, c'est à comprendre, à goûter et à aimer de plus en plus votre âme, ne fût-ce que pour devenir meilleurs en participant à vous et à votre essence éthérée si parfaite. Voilà ma prière, le vœu de ma religion humaine et mon dernier élan vers vous.
CCXCI1I.
A LA MÊME
Passy, 18 novembre 1845.
Chère comtesse, je suis arrivé hier tellement fatigué, qu'il a fallu me mettre au lit; je ne me suis levé que pour dîner et pour me recoucher aussitôt après; j'avais une horrible courbature avec de la fièvre; enfin, je me sentais tout moulu et brisé. J'avais excédé mes forces. A Marseille, j'étais en perpétuelle représentation, cela augmentait beaucoup la fatigue du voyage. Vous avez vu le métier que
XLVl. lu
j'ai fait à Naples, toujours allant, courant, regardant, examinant, observant et causant! En sorte que ces trois nuits de malle-poste sans sommeil, ajoutées à ces douze jours de bateau et de courses à Naples, ont vaincu ma nature, quelque forte qu'elle soit. Je sors ce matin pour aller faire des courses à la Douane, à l'Entrepôt, et aller voir Emile de Girardin et, le soir, M. F... Je ne suis pas encore remis, j'ai encore de la courbature et de la fièvre; un bcn sommeil fera passer tous ces malaises. A demain donc.
Les commissions de Georges lui seront remises, vers le 15 ou le 16 décembre, par le capitaine du Tancrède. Sa canne est commandée et sera bientôt prête. Mes affaires vont bien, mais je n'aurai pas tout terminé avant la fin de l'année, et, tant que j"aurai un créancier, il serait imprudent de lever le masque à l'endroit de la propriété.
Chien dowski me donne les plus vives inquiétudes; il avait fait des tentatives de procès, et j'ai été bien inspiré en envoyant des épreuves par la poste à Lyon, car on a pu faire des offres r celles qui arrêtent tout procès. Chlendowski nous menace de déposer son bilan, si -on ne l'aide pas. Mais je n'ai jamais vu mentir comme cet homme-là! Ce que vous avez fait pour amour de la France avec Laurent-Jan, je l'ai fait pour la Pologne avec Chlendowski. Le sort nous a dit là, chère comtesse, de ne nous intéresser qu'à nous-mêmes; les honnêtes gens ont assez à faiR -moi, avec cette besogne, sans se charger
par-dessus le marché de faire celle d'autrui. Si Chlendowski faisait faillite, je perdrais dix mille francs; c'est
à faire frémir. J'ai donné des instructions pour chercher dans Paris des maisons bâties et toutes prêtés; car, à cent cinquante mille francs que coûterait Salluon, il est impossible, vu la rareté de l'argent, qu'on ne trouve pas une belle maison dans les conditions Salluon à ce prix, et où il n'y aurait pas même de si grands frais à faire. Si Ton ne trouve rien, il sera toujours temps de revenir à M. Salluon. Les journaux annoncent que tout est arrangé au département et au conseil de la Seine pour faire la route qui va retrancher des terrains à M. Salluon ; j'aimerais à voir ce qui sera retranché, car, si l'on en ôte trop, c'est à réfléchir, et il faudrait avant tout connaître l'indemnité; personne n'achètera dans ces conditions d'incertitude. Ma liquidation me prend mon temps et mon argent, parce qu'il y a eu des oublis, comme le notaire de Sèvres qui arrive avec une note de quelques mille francs qui sont bien dus. Néanmoins, j'arriverai à tout terminer d'ici à fin décembre ou au 15 janvier au plus tard.
Mes fatigues sont passées; j'ai pris un bain qui m'a fait beaucoup de bien. J'ai dîné hier chez madame de Girardin, où Gautier s'est offert à m'arranger Richard Cœur-d' éponge, dont il n'existe encore que le titre, et à me le faire représenter au théâtre des Variétés, qui en ce moment a la meilleure troupe de Paris. Je vais ce matin commencer mes comptes avec la Presse et la succession Dujarier; je me mettrai à l'ouvrage à compter de demain, si toutefois je puis me réveiller et secouer mon engourdissement.
Ce paquet ne pourra pas partir par le bateau du 21, il ne pourra vous parvenir que par celui du 1er décembre. Ne m'écrivez, je vous en supplie, que par les bateaux français, en indiquant bien cette voie quand vous envoyez vos lettres, et vous informant bien des jours de départ, car la voie de terre est la plus longue. Oh! chère comtesse, combien Je vous admire et comme je me suis régalé de vous le dire à Marseille!
Levé à neuf heures, je suis une masse de plomb ; je reprends mes arriérés de sommeil. Hélas! mon bon génie apprendra avec peine que je suis forcé de m'imposer des travaux herculéens; il faut que je mette mes papiers en ordre, et voilà dix ans que je n'y ai touché; quel labeur ! Il faut faire une liasse pour chaque créancier et avoir mémoire et quittance bien en ordre, sous peine de payer deux fois ou de payer ce qui n'a jamais été dû. C'est à donner un accès de fièvre tous les jours jusqu'à ce que ce soit fini. J'ai tant hâte de repartir pour l'Italie et de me réunir à ma chère troupe pour ne plus la quitter, que je retrouverai du courage pour mener de front les affaires, les manuscrits et l'achèvement de tout, les livres, les éditeurs, les dettes, même l'acquisition d'une propriété digne de l'auteur de la Grrrrande Comédie humaine.
Je vous dis encore un brusque adieu ce matin, car il faut courir et se fatiguer pour pouvoir, demain, reprendre l'heure d'un lever fixe et travailleur. Je compte me lever à quatre heures tous les jours. Adieu donc, belle étoile lointaine qui scintillez toujours et sans cesse, comme souvenir et consolation.
Eh bien, me voici levé à quatre heures; hier, je me suis couché à sept heures et demie, après dîner; j'étais si fatigué de mes courses, que j'ai dormi à l'instant. Je suis un monstre! car voilà trois jours que je veux vous remercier de votre lettre arriérée, que j'ai trouvée à la poste, empreinte,' comme tout ce que vous faites, de bonté et de sagesse lumineuse.
Je suis en ce moment à corriger quatre feuilles de la Comédie humaine, et je tombe précisément sur le passage du duc de Nemours qui a subi votre correction historique.' Pour me reposer, je viens de relire votre lettre de Heidelberg et j'en suis demeuré reravi, je vous dirai un jour pourquoi.
Levé à quatre heures, travaillé jusqu'à neuf, déjeuné. J'ai aujourd'hui F... à dîner, et je n'ai pas un moment à vous donner. Écoutez-moi maintenant, avec cet étonnement que vous manifestez parfois si gentiment à mes brusques changements de projets et de plans. J'ai tout à fait renoncé à l'acquisition Salluon, et voici pourquoi : j'ai pris des renseignements qui, d'après d'autres informations, se sont trouvés exacts. 1° Le dessous du terrain Salluon est composé de caves à une profondeur de cent cinquante pieds, dont Salluon n'est pas propriétaire, et qui mettent la montagne en l'air; il y a deux ou trois négociants qui ont là leurs établissements. 2° Le jardin Salluon est soutenu par des murs, on ne sait pas ce qui pourrait arriver si l'on y touchait. 3° Quarante mille francs pour refaire la maison, c'est effrayant! sans compter que
je retomberais ainsi dans les inconvénients d'une maison à construire. k° Enfin, on est à Passy, c'est-à-dire en province. Décidément, je comprends pourquoi c'est à vendre depuis cinq ans. C'est peut-être une bonne affaire comme terrain, mais cela peut se trouver dans Paris, et je suis devenu prudent autant que j'étais vif lors de ma triste affaire des Jardies. Donc, je me résigne à attendre et vais faire fouiller tout Paris. Vous pouvez donc regarder l'affaire Salluon comme ajournée, sinon définitivement abandonnée; avec ce qu'il en coûterait pour reconstruire la maison, sans le mobilier et les frais d'installation, on peut trouver un hôtel très-convenable dans Paris par le temps qui court.
J'ai beaucoup travaillé. Chlendowski a besoin d'être aidé; nous allons à coups d'exploits, et il faut lui signifier les Petites Misères par huissier. A demain le reste.
Je viens de faire vingt feuillets pour les Petites Misères, et je vais ce matin chez Emile de Girardin pour les faire insérer à la Presse. Je crois vous avoir dit que j'avais mon compte à régler avec la succession Dujarier et avec la Presse; c'est donc un monde de courses et de rendez-vous. Adieu pour aujourd'hui.
Hier, j'ai couru toute la journée : vingt-cinq francs de voiture! Je suis allé chez ma sœur; chez Girardin, à la Presse; mon compte est arrêté. Girardin prend les Petites Misères; il faut donc les finir. Je suis allé à l'imprimerie Pion. J'ai vu A. de B... pour les renouvellements Chien-
dowski. J'attends ce matin le même Ghlendowski, qui vient pour m'exposer sa position ; après, il faut encore sortir, aller chez M. Gavault pour établir son compte et savoir ce qu'il a payé. Ce n'est pas faire preuve d'activité, c'est être devenu simplement une roue de machine.
Je reçois aujourd'hui votre première lettre de Naples; oui, chère étoile mille fois bénie, oui, la mer a été atroce. Vous devez avoir à cette heure ma lettre de Marseille. Avec quelle douce ferveur j'ai contemplé cette chère écriture, c'est comme si je vous voyais vous-même. « Oh! comment ne me mettrais-je pas en quatre pour une si charmante créature? me disais-je en lisant cette adorable lettre; n'est-elle pas pour moi sœur, amie et reine en même temps? »
Hier donc, Chlendowski est venu; je lui ai parlé sévèrement et dignement : je lui ai dit que, pour aider un homme qui m'assignait, il me fallait au moins des garanties , et que je voulais un acte bien en règle et le dépôt des bois qui forment l'illustration des Petites Misères, et qu'à cette condition je lui renouvelais pour trois mille huit cents francs de billets. Cet homme m'a pris le bras à la polonaise, et Ta humblement baisé. Je serai garanti par cette mesure contre sa faillite, et A. de B... consent à me servir de chapeau pour garder les bois. Si Chlendowski faisait faillite, j'aurais, en ce cas, ma propre affaire à moi. Voyez que de difficultés et que d'ennuis! Nous avons rendez-vous demain ; il faut que j'aille chez M. Gavault pour le consulter sur l'acte de garantie, et je dîneaujour-
cTImi chez Emile de Girardin, qui veut savoir si les Petites Misères sont publicables; il faut donc y travailler.
Je n'ai pas de nouvelles de mes acquisitions d'Amsterdam; j'ai eu, en revanche, pendant mon absence, une lettre d'un armateur du Havre qui me demandait un rendez-vous. J'ai écrit à M. Périollas pour qu'il s'informe de mes colis et de l'armateur; je reçois en ce moment sa réponse, où il me dit qu'il ne sait rien de mes colis, et que l'armateur construit un vaisseau qu'il veut nommer le Balzac! Et il me demande de lui écrire une jolie lettre, attendu que cet armateur m'adore. Donc, chère comtesse, votre serviteur va être sculpté à la proue d'un navire, et montrera sa grosse face à toutes les nations ; qu'en ditesvous?
J'ai travaillé dix heures de suite aujourd'hui, de une heure du matin à dix heures, et, après déjeuner, je suis sorti pour des courses. Je vous écris ceci en dînant et je vais me coucher à six heures, bien fatigué; les distances me tuent. Je vois dans les journaux une maison à vendre, place Royale, de huit mille francs de revenu et où je pourrais me loger (la mise à prix est de cent vingt-cinq mille francs) ; je songe à cela. Ce serait à la fois le logement, du revenu et le cens! Mais la place Royale, c'est presque Passy! Paris est en marche et ne rétrogradera jamais.
On vient me dire d'étranges et tristes nouvelles : Harel est fou et Karr aussi! j'aime mieux ne pas y croire.
Je reçois une lettre de Lirette, qui m'invite à la cérémonie de ses vœux et de sa prise d'habit. Cette lettre m'a empêché de vous expédier mon paquet par le paquebot du 1er; car, je veux que vous le sachiez, cela me fait vraiment mal de penser aux inquiétudes que ce retard pourra vous causer. Je vous assure que ma vie d'ici n'est plus supportable; je vis dans un tourbillon de courses, d'affaires, de consultations, de significations, de corrections, qui m'ôtent la réflexion ; pressé de tous côtés, n'ayant pas une âme pour m'aider, faisant tout moi-même ! Hier, j'ai travaillé sept heures de suite aux Petites Misères. La Presse finit demain une nouvelle, et il faut que je commence mardi mes Petites Misères... Concevez-vous que Chlendowski, au moment où je lui cherchais de l'argent pour sa fin de mois qui est demain, me fait assigner par son cessionnaire ! N'est-ce pas bien lâche et bien indigne? Je suis tellement pris par toutes ces misères, qu'il m'est impossible de finir cette lettre, de la plier, de la cacheter et de la mettre à la poste. C'est une impossibilité bien démontrée pour qui connaît Paris. J'ai eu pendant trois jours pour cinquante-cinq francs de voitures; jugez par là quelle est ma vie! les cinq heures de nuit que je prends ne suffisent pas à mes travaux. Il faut que, demain mardi, à quatre heures, je puisse signifier par huissier les Petites Misères finies à Chlendowski. Toute ma journée aujourd'hui va se passer à l'imprimerie, et, la journée de demain, je la passe chez M. Picard, le successeur de Gavaultl... 11 est donc dit que, jusqu'à la fin, je serai tourmenté comme un pâtira de collège 1
2 9, sept heures du soir.
J'ai pu arriver à temps! On a signifié les épreuves à Chlendowski. Je suis mort de fatigue et n'ai que la force de me jeter sur mon lit. Chlendowski a eu, en outre, huit cents francs pour payer ses billets.
Ma foi, j'ai dormi, et à mon aise! il est dix heures et demie, je viens de déjeuner, et je me repose en vous écrivant.
Je n'ai plus qu'à reviser les Petites Misères, et Théophile Gautier s'est chargé de faire quelques lignes d'en-tête pour les introduire. Entre deux épreuves, Pion est venu me reparler de l'affaire du parc Monceau : je la ferai peutêtre comme placement, mais sans rien bâtir. Voici mon raisonnement : je cherche une maison peu chère, sur laquelle je puisse gagner après en avoir usé quelques années; si je la revends avec bénéfice, j'attendrai le moment d'avoir un terrain dans un des bons quartiers de Paris, où je pourrai faire bâtir à ma fantaisie , en y employant le gain du surplus de terrain qui sera vendu, pour. ne me réserver que ce qui sera indispensable à mes bâtisses et constructions. Le roi a prolongé de six mois les délais à Pion. Comme vous voyez, il y a tout avantage pour ma situation financière d'attendre les circonstances sans trop me presser. Il faut que j'aille aujourd'hui à la Presse, corriger mes épreuves, et voir Gautier pour l'entête des Petites Misères.
1er décembre.
J'ai votre lettre, votre seconde lettre, qui est un chefd'œuvre de style, de pensée et d'érudition. C'est un vrai
trésor que votre récit de la partie de Pompéi. Ah! chère comtesse, quand vous me dites que vous avez buté, que vous vous êtes fait mal, vous me rendez furieux contre moi-même; ne devrais-je pas être toujours et partout votre bien-être, votre santé, votre petite providence enfin pour les infiniment petits détails de la vie? J'ai dévoré votre lettre et je l'ai mise dans la cassette que vous savez, car il a fallu courir! Les actes de garantie de négociants ne signifient rien en cas de faillite sans enregistrement, et il faut que Pacte Chlendowski soit enregistré à la date d'aujourd'hui; c'est des avances d'argent et des courses à n'en pas finir. M. Picard m'a donné l'acte des offres réelles; les réponses de Chlendowski sont empreintes de la plus ignoble mauvaise foi. Dans dix jours d'ici, je ne lui devrai plus rien, et, quand j'aurai tout terminé, je ne le reverrai de ma vie, il a été mon cauchemar! il m'a privé de huit jours de bonheur et de liberté que j'aurais pu passer à Naples.
Ah ! comme je me sens reposé de mes fatigues ! elles sont plus que payées par la douceur que j'éprouve en lisant, dans votre lettre, ces passages où vous me parlez de ce que vous faites, de la place d'où vous m'écrivez-, je revois votre fauteuil à la fenêtre, et Ces affreux portraits d'auberge, le tapis, la croisée, et la villa Reale... J'ai retardé ma lettre à cause de la canne de Georges. Froment Meurice me l'avait promise, et, comme c'est Te capitaine du Tanvredc qui devait s'en charger, je me disais : « Il remettra sûrement la canne et mon paquet de lettres. » 'Mais ne voilà— t-it pas que ce cruel Froment n'a pas fini la canne! il a eu une table de trente mille francs à faire pour
Son Altesse royale Mademoiselle, et, ce matin, je l'ai trouvé en extase devant son œuvre, qui est fort belle; mais, en revanche, pas du tout de canne! Eh bien, j'aurai le plaisir de vous parler à cœur ouvert, de vous dire et de vous répéter combien je suis entièrement à vous, puisque c'est le brave commandant qui vous remettra ce paquet. Je suis au désespoir en pensant à tout ce que ce retard, si facile à expliquer, peut vous causer de tristesse et de suppositions. Hélas ! Souverain se remue ; il veut aussi son dernier roman, et la Presse veut les Paysans pour la fin de janvier. Je ne sais à qui entendre ni à quel saint me vouer. Je vais me coucher avec la triste perspective d'une journée bien fatigante pour demain.
3 décembre.
Je n'ai pu vous écrire hier : j'avais des épreuves trèspressées pour la Presse, qui veut toutes les Petites Misères à la fois, et pour la Comédie humaine; en sorte que, levé à deux heures et demie du matin, j'ai travaillé jusqu'à midi. J'ai eu à peine le temps de déjeuner, et je suis arrivé au couvent à une heure. Ces bonnes religieuses croient vraiment que le monde ne tourne que pour elles! la tourière, à qui je demande combien de temps durera la cérémonie, me répond : « Une heure. » Je me dis : « Je pourrai voir Lirette après, et je serai à temps pour faire mes affaires à la Presse, à l'imprimerie, etc. » Eh bien, tout a duré jusqu'à quatre^heures ! Il a fallu décemment voir la pauvre fille; je n'en suis sorti qu'à cinq heures et demie, et j'ai quitté la Presse à sept heures et demie. J'ai dîné à neuf heures, et me voilà levé à huit heures au lieu de deux. Je n'en veux pas à la pauvre Lirette : il fallait bien que
sa chère comtesse et son Anna fussent représentées à l'enterrement de leur amie; j'ai donc pris bravement mon parti. J'avais une belle place à côté de l'officiant. On a fait un sermon d'une heure environ, très-bien écrit, trèsbien dit, pas fort, mais plein de foi; l'officiant dormait (c'est un vieillard); Lirette n'a pas bougé. Elle était à genoux entre deux sœurs converses; elle seule était sœur du chœur. Toutes les petites filles étaient d'un côté de la chapelle; le chapitre était de l'autre, derrière des grilles qui pour cette cérémonie deviennent transparentes. Lirette, ainsi que les deux sœurs converses, a entendu le sermonexhortation à genoux, elle n'a pas levé les yeux. C'était un visage blanc, pur, empreint d'une exaltation de sainte. Comme je n'avais jamais vu de prise de voile, j'ai tout regardé, observé, étudié avec une attention qui m'a fait considérer sans doute comme un homme très-pieux. En arrivant, j'ai prié pour vous et pour vos enfants avec ferveur; car, toutes les fois que je vois un autel pour la première fois, je prends mon vol vers Dieu et j'ose humblement et ardemment me recommander à sa bonté, moi et les miens (qui sont vous et les vôtres). Cette chapelle, à autel blanc et or, est très-coquette; elle est visitandine de Gresset. La cérémonie est, d'ailleurs, imposante et trèsdramatique. Je me suis senti très-ému quand les trois récipiendaires se sont jetées à terre, qu'on les a ensevelies sous un drap mortuaire, et qu'on a récité les prières des morts sur ces trois créatures vivantes, et qu'après cela, on les a vues se relever et paraître en mariées avec une couronne de roses blanches et qu'elles ont fait le vœu d'épouser Jésus-Christ.