‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 45 sur 89 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Il y a eu un incident. La plus jeune des sœurs converses, jolie comme les Amours, a éprouvé une telle émotion quand il a fallu prononcer les vœux, qu'elle a été forcée de s'arrêter, précisément au vœu de chasteté. Cela a duré trente secondes à peu près; mais c'était affreux, on croyait à une incertitude. Quant à moi, j'avoue que j'étais remué jusqu'au fond de l'âme ; c'était vraiment trop d'émotion pour une cause étrangère. La pauvre petite revint bientôt à elle, et la cérémonie s'accomplit sans autre empêchement.

Quand on a vu une prise d'habit en France, on regarde en pitié les écrivains qui parlent de vœux forcés; rien n'est plus libre. Si quelque jeune fille était contrainte, qui l'empêcherait de tout arrêter? Le monde est là spectateur, et l'officiant demande par deux fois si l'on a bien réfléchi aux vœux que Ton veut faire. J'ai vu Lirette après la cérémonie; elle était gaie comme un pinson. « Vous voilà devenue madame, » lui ai-je dit en riant. Elle a bien prié pour nous tous, m'a-t-elledit : elle se sent si heureuse, qu'elle demande à Dieu sans cesse que nous nous fassions tous religieux et religieuses! Nous avons fini par parler sérieusement de vous, de votre chère enfant, etc.

Chère comtesse, vous trouverez en ceci, j'espère, la preuve d'une affection infinie, car j'étais accablé de travail et d'affaires. D'ailleurs, Lirette m'avait écrit: « Je suis sûr que rien ne vous empêchera d'y assister. » Je .-avais trop quel sens elle y attachait, pour ne pas vouloir qu'elle eût raison. J'ai été heureux là, car j'y ai exclusivement pensé à vous, une fois mes prières faites. Penser à vous qui êtes ma religion et ma vie, c'est pour moi ado-

rer Dieu. Je sens trop bien que, si votre glorieuse amitié pouvait me faire défaut, je perdrais à l'instant conscience de moi-même, je deviendrais fou ou je mourrais.

Demain, je vais voir, rue des Petits-Hôtels, place Lafayette, vous savez, un petit hôtel à vendre; c'est tout à côté de cette église Saint- Vincent-de-Paul, de style byzantin, que nous sommes allés voir et où il y avait un enterrement; vous avez dit, en voyant un terrain près de l'église que je vous montrais : « Je ne me déplairais pas ici; on y est près de Dieu et loin du monde. » D'après ce qu'on vient de me dire, je puis en faire mon affaire et je conclurai même sans vous consulter; c'est à tirer au vol comme un faisan. Ma première lettre vous dira si c'est fait. La rue des Petits-Hôtels donne dans la rue Hauteville, — qui descend au boulevard à la hauteur du Gymnase et vient de la place Lafayette, — et, par la rue Montholon, elle enfile la rue Saint-Lazare et la rue de la Pépinière. On se trouve au centre de cette partie de Paris qu'on appelle la rive droite et où seront toujours les théâtres, les boulevards, etc. Ce sera toujours aussi le quartier de la haute banque.

11 faut que ma lettre parte demain, si je veux que le Tancrède vous la porte; je ne puis donc la retarder, Les Petites Misères de la Vie conjugale sont finies; demain, je commence la feuille de la Comédie humaine qui me reste à faire (seize pages) pour avoir tout livré à Chlendowski. Dans mes prévisions, j'aurai fini le roman Souverain du 20 au '25 décembre. Il me faudra trois mois pour faire sept

volumes (tes Paysans; cela me mènera bien an 15 mars. Les affaires de ma mère me prendront du temps, ainsi que l'apurement de mes comptes do liquidation. Je serai d'autant plus trois mois à faire sept volumes que j'aurai, outre mon emménagement, la surveillance des décors et changements à faire dans le petit hôtel en question. Je ne veux, voyez-vous, laisser aucune affaire derrière moi, en quittant Paris pour dix-huit mois peut-être, et il faut pouvoir, en y rentrant, y rentrer chez moi. Je vous l'ai promis, je ne veux plus me tromper moi-même en croyant que je puis l'impossible.

Je vois avec douleur que je sacrifierai vraisemblablement Florence et Rome au travail et aux affaires qui assureront, comme vous dites, le repos et la sécurité de mon avenir. Dépenser des sommes folles, aller vous voir pour huit jours et venir retrouver des procès et des ennuis de tout genre, c'est insensé! Il faut avoir, comme vous dites, le courage de s'épargner ces faux calculs et ces douleurs inutiles. Je tâcherai d'aller à Rome pour la semaine sainte, car je serai si fatigué, que j'aurai vraiment besoin d'une distraction; mais, si, en sacrifiant ce bonbeur, j'acquérais votre satisfecit et ce que vous nommez une position digne de moi, je n'hésiterais pas. M' approuvez- vous enfin un peu?... Dites-le-moi alors, car j'ai bien besoin d'être soutenu par vous dans cette sage mais si dure et si cruelle résolution. Voyez, rien ne se fait dans le temps que j'assigne aux choses. Si la Comèoie humaine n'est fini'/ que le 2j décembre, je n'en aurai pas l'argent avant le 15 janvier 18/|6, et, si je ne le touche qu'à cette époque, mes quittances sont retardées d'autant ; ainsi des Paysans, je

n'en serai guère paye qu'en mars. L'argent me domine entièrement quand il s'agit de payer des créanciers. Enfin, d'ici à un mois, tout sera fini ; mais si vous saviez que de démarches! les créanciers de trois cents francs coûtent autant de recherches, de vérifications que ceux de trente mille; c'est un dédale, c'est une hydre!

Allons, adieu, chère étoile lointaine et toujours présente ; lumière douce et céleste, sans laquelle tout serait ténèbres en moi et autour de moi. Oh! je vous en supplie, soignez-vous bien. Je ne me suis pas trop inquiété de votre petite maladie; c'est l'effet du climat, on m'en avait prévenu sur le bateau, et les tempéraments forts sont justement les plus éprouvés. Mais, je vous le dis et vous le répète sans cesse sur tous les tons, soignez-vous! Songez que vous êtes la gloire, l'honneur, l'unique trésor d'un pauvre être qui vous aime exclusivement, uniquement, qui ne pense qu'à vous, dont tous les actes comme les pensées et les rêves sont des émanations de ce soleil moral d'affection qui est toute son âme dès qu'il s'agit de vous. Ne m'en voulez pas, de grâce, pour ce dernier retard, car je suis arrivé le 17, qui ne compte pas, et cette lettre part le 5 décembre. C'est dix-huit jours, et je ne puis vous envoyer mes paquets que tous les dix jours, c'est-à-dire trois lettres par mois. Il en partira une le 21 de Marseille; vous la recevrez d'autant plus sûrement que je vous y dirai l'affaire du petit hôtel. Soyez mille fois bénie de votre exactitude! dites-moi toujours bien tout ce qui vous arrive; écrivez -moi bien avec tous les détails possibles , il n'y en a pas d'insignifiants pour moi dès qu'il s'agit de vous. Faites comme moi enfin : au milieu des

ICfi CORRESPONDANCE.

plus grands ennuis de ma vie, aussi troublée que la vôtre est calme et sereine, je n'ai jamais passé un jour sans vous écrire avec la fidélité d'un commerçant faisant s n journal. Allons! encore quelques efforts et un peu de patience, et j'espère bien avoir conquis le droit de ne plus vous quitter.

GC X Cl V.

A LA MÊ"ME

Paris, 13 déc . uiLre iP ÏS.

Chère comtesse,

Je me sens repris par la même nostalgie que j'éprouvais avant d'aller àChalon: il m'est excessivement difficile d'écrire, ma pensée n'est pas libre, elle ne m'appartient plus, et je ne crois pas que je puisse recouvrer mes facultés avant dix-huit mois peut-être. Il faut vous résigner à me supporter auprès de vous. Depuis Dresde, je n'a! rien fait. Le commencement des Paysans et la fin de Dèairix ont été mes derniers efforts; depuis, rien n'a et ' possible. Hier, toute la journée, j'ai senti comme un deui sombre et affreux en moi-même.

Il faut finir néanmoins les six feuilles de la Comédie humaine. Furne est venu : il est dans d'excellentes dispositions; et, d'un autre côté, il faut terminer cette affaire, qui est tout mon avenir. Le cœur est aussi absolu que la cervelle, tout lui est indifférent de ce qui n'est pas luimême; et des millions à gagner, une fortune de gloire ou fi "amour-propre satisfait seraient là, le cœur n'y regarde-

rait même pas. Je vais voir si la parure de corail est dans son écrin; je vais savoir si la canne de Georges est finie; je m'occupe d'un corps de bibliothèque qui puisse aller avec mes deux meubles florentins pour faire une magnifique chambre jaune d'or en soie, avec des ornements noirs, verts et or, et le bois noir sculpté; j'y vis, et voilà! De littérature, de travail, rien, ou peu de chose.

Aussi pourquoi me peindre un état semblable avec tant de vérité et d'éloquence? Cette lettre où l'angoisse était plus contagieuse que la peste, où j'ai pleuré de vos pleurs, où j'ai frémi de retrouver ce que j'éprouvais, cette lettre a mis le comble à ma maladie intérieure et cachée. Il n'y a que mes intérêts qui me tirent de cet ennui profond qui m'a saisi. Paris est un affreux désert, rien ne m'y plaît, rien ne m'en contente : enfin, je suis sous l'empire d'un envahissement passionné sans analogue dans ma vie. Je compare entre elles les vingt-trois villes que nous avons vues ensemble, je tâche de me rappeler vos observations, vos idées, vos conseils; le mouvement me fatigue et le repos m'accable. Je me lève , je marche, mais avec un corps absent, je le vois, je le sens; par moments enfin, je vous le dis, c'est une folie. Il est très-vraisemblable que, mes six feuilles faites de la Comédie humaine, j'irai à Naples; c'est la seule manière de me les faire faire. Que n'obtiendrai-je pas de moi-même avec l'espoir de cette joie immense, ne fût-ce que pour huit jours? Je me dis qu'il y a mille raisons pour vous voir, vous consulter; que je ne puis rien sans vous enfin, mon esprit est admirablement complice de mon cœur et de ma volonté... En attendant que cela se décide, je ne me plains pas, je reste

morne, je suis comme un conscrit breton regrettant sa chère galette et sa Bretagne. Comme Méry, je passerais ma vie à écrire à Elle, quand Elle n'est plus là. Vous devriez vous en apercevoir avec un peu de bonne volonté depuis plus d'un jour. Tout ce qui n'est pas vous m'était naguère indifférent; aujourd'hui, ce qui n'est pas vous m'est positivement odieux.

1 4 décembre.

Hier, chère comtesse, je suis allé visiter en détail la Conciergerie, et j'ai vu le cachot de la reine, celui de madame Elisabeth; c'est affreux! J'ai tout vu bien à fond, cela m'a pris ma matinée et je n'ai pas eu le temps d'aller rue Dauphine pour les commissions de Georges. — Quand je suis remonté vers la cour d'assises, j'ai appris qu'on jugeait madame Colomès, nièce du maréchal Sébastiani, une femme de quarante-cinq ans, que j'ai voulu voir; or, j'ai trouvé sur le banc de la cour d'assises le vivant portrait de madame de Berny; c'était à effrayer. Elle était folle d'un jeune homme, et, pour lui donner de l'argent qu'il dépensait avec les actrices de la Porte-Saint-Martin, elle faisait des quasi-faux en négociant des billets souscrits par des souscripteurs imaginaires. Elle a tout voulu prendre sur elle (il est en fuite) ; elle n'a pas permis à son avocat de le charger. Je n'avais jamais entendu plaider et je suis resté pour entendre Crémieux, qui a fort bien parlé, ma foi! La malheureuse, pour avoir de l'argent à donner à ce jeune homme, s'abandonnait à des usuriers, à des vieux! Crémieux m'a conté qu'elle disait à son amant : « Je ne te demande que de me tromper assez bien pour

que je me croie aimée. » C'est la fille du frère du maréchal et la femme d'un ingénieur en chef des ponts et chaussées, député. Ça m'a si fort intéressé de trouver le roman assis sur ce banc, que je suis resté jusqu'à quatre heures et demie à côté de cette malheureuse, qui a été fort belle et qui pleurait comme une Madeleine; par moments, je l'entendais soupirer ; Aye! aye! aye! sur trois tons déchirants.

M. Lebel, directeur de la Conciergerie, qui ferme les portes sur tous les crimes depuis quinze ans, est, m'a-t-on assuré, le petit-fils du Lebel qui ouvrait les portes de Louis XV à toutes les beautés du Parc-aux-Cerfs. Il y a de ces vicissitudes, de ces analogies frappantes dans les familles obscures comme dans les plus augustes; l'héritier du maître de Lebel , le successeur de tant de pompes royales n'avait à laisser, en allant à la mort, à un de ses fidèles, comme souvenir et comme récompense, qu'une cravate usée et un vieux livre de prières! Quand vous viendrez à Paris, je vous ferai bien certainement voir le Palais, c'est curieux et saisissant, et c'est profondément inconnu. Maintenant, je puis faire mon ouvrage1.

A mon retour, il s'est trouvé que j'avais manqué Captier, l'ami de Claret; c'est fâcheux : j'aurais voulu lui parler au sujet d'une acquisition que j'ai en vue. Il y a possibilité d'avoir un terrain rue Jean-Goujon dans les meilleures conditions; c'est à une portée de fusil de la place de la Concorde. L'allée d'Antin est celle qui arrive au rond-point des Champs-Élsées à la hauteur du Cirque-

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