‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 53 sur 89 · Un Ménage de garçon en province (la Babouilleuse · texte numérisé non relu

Un Ménage de garçon en province (la Babouilleuse

234 CORhESPONDAIs'CE.

affreux maire d'une commune de Vauclusé qui s'est réclamé de son ancienne sujétion), j'ai pensé à elle, et que je lui rapporte un petit chapelet de l'invention de Léon XII, beaucoup plus court à réciter que l'ancien et appelé la Corona, lequel est bénit par Sa Sainteté. J'ai vu tout Rome, depuis A jusqu'à Z. L'illumination du dôme de Saint-Pierre, le jour de Pâques, vaut à elle seule le voyage ; mais, comme on peut en dire autant de la bénédiction donnée urbi et orbi, de Saint-Pierre, du Vatican, des ruines, il se trouve que mon voyage peut compter pour dixl

Malheureusement, Rome est chère; elle a autant de mendiants que d'habitants, ce qui rend les visites aux palais et aux galeries d'une impossibilité majuscule ; aussi me suis-je empressé de la quitter pour revenir à Paris, où je serai vraisemblablement à la fin du mois, car je suis forcé de passer par la Suisse. Le retour par mer est difficile, faute de places : il y a eu cinquante mille étrangers à Rome pour la semaine sainte, et tous ces touristes veulent partir à la fois, ce qui rend les routes impraticables. Je vais jusqu'à Gênes, où je te mettrai cette lettre à la poste pour épargner le port et Je chemin.

Veux-tu dire à madame de Rrugnol que, si elle a quelque chose à me dire de pressé pour elle ou pour l'affaire Pion, elle peut m'écrire poste restante, à Genève. Je reviens uniquement pour les affaires de ma mère, que je veux terminer en finissant les Paysans ; car, après avoir achevé cette œuvre et arrangé ces affaires, il est probable que je repartirai pour un voyage beaucoup plus long, celui de Constantinople.

Je suis si content de Rome, que j'ai l'intention d'y passer l'hiver prochain tout entier, car je veux tout en savoir. Or, comme il y a trois cents églises à visiter, lu penses bien que je n'ai vu que les principales. Saint- Pierre dépasse tout ce qu'on en attend, mais par la réflexion. J'ai monté jusque dans la boule, au-dessus de laquelle est la croix. Il y a pour une semaine à parler de Saint-Pierre ! Figure-toi que votre maison de la rue du Houssaie tiendrait à l'aise dans la corniche d'une des doubles colonnes plates du troisième étage intérieur du dôme. Rien ne surpasse le Miserere du chœur, qui est si supérieur à celui de la Sixtine , que je n'ai pas voulu entendre ce dernier; j'ai préféré écouter deux fois celui de Saint-Pierre : le premier était une musique des anges (Guglielmi) ; le deuxième, qui était une musique savante (Fioravanti), m'a paru mauvais, bien que l'exécution fût parfaite.

Vraiment, il faut amasser de l'argent et aller une fois dans sa vie à Rome, ou l'on ne saura rien de l'antiquité, de l'architecture, de la splendeur et de l'impossible réalisés. Rome, malgré le peu de temps que j'y suis resté, sera l'un des plus grands et des plus beaux souvenirs de ma vie, et, si jamais tu y vas, tu sauras quelle preuve d'affection cela est que d'y écrire à quelqu'un, même à sa sœur; et il faut bien aimer sa mère pour revenir achever un roman et des affaires, au lieu d'en finir tout d'un coup avec cette grande chose. Je devais même avoir une seconde audience du pape, qui eût été particulière; mais il fallait rester encore deux semaines, et deux semaines me menaient trop loin. Je veux que ma mère soit absolu-

ment quitte de tous ses ennuis avant que j'entreprenne un voyage très-long. Je suis parti si fatigué, que cette absence de deux mois ne peut que me servir, j'aurai rafraîchi ma tête et mon cerveau.

Je pense que tout va bien chez toi, que ton mari a retrouvé des ponts à faire, que mes nièces se portent bien, et que ma mère est au mieux. Ma santé s'est beaucoup améliorée. Mille tendresses à vous tous.

Civita-Vecchia, 21 avril 1846.

J'espère donner cette lettre à quelque passager pour Marseille. Je m'embarque demain 22 avril pour Gênes, et j'irai le plus rapidement possible vers Paris; mais je veux aller par des contrées que je n'ai point encore vues, et je parcourrai le pays des Grisons et Bâle. Je cherche des tableaux à bon marché sur ma route, et je voudrais trouver des Hobbema et des Holbein pour quelques écus, car je poursuis avec acharnement l'œuvre de mon mobilier. Nous avons eu à Rome un Sébastien del Piombo, un Bronzino et un Mirevelt de la dernière beauté; tout cela voyage vers Paris. Avec vingt mille francs, on aurait pu en gagner quarante mille à la vente du cardinal Fesch, où il n'y avait pas vingt personnes. Je suis très-fàché de quitter Rome.

Adieu, ou mieux, à bientôt ! Je reviendrai par Strasbourg.

CCGVI.

A LA MÊME

Paris, mai 1840.

Ma chère sœur,

Je suis arrivé avant-hier dans la nuit, et me suis trouvé si fatigué, que je suis resté au lit, sauf le temps d'aller chez M. Sédillot, qui n'était pas chez lui, malgré un mot d'avis que j'avais eu soin de lui adresser en débarquant : il est à la campagne.

Je t'envoie, pour ma mère, le chapelet dit la Corona, bénit par le pape ; j'y joins un petit scapulaire, et l'instruction pour dire le chapelet. Ce sont les dernières choses que Grégoire XVI ait bénites, comme je suis probablement la dernière personne étrangère qu'il ait reçue.

Les événements les plus affreux, les plus incroyables, ont fondu sur moi ! Me voilà sans aucun argent, poursuivi par des gens qui me rendaient service ; j'ai à peine le temps de suffire au plus pressé. Il va falloir travailler dix-huit heures par jour. Pour comble de désastre, madame de Brugnol, qui avait bien voulu négocier pour moi, se marie dans quinze jours, et il est tout naturel qu'elle préfère les affaires de son mari aux miennes.

Mille amitiés.

GCCVII.

A MADAME HANSKA, A ROME

Paris, 14 juin 1 840.

Chère comtesse, Il y a dans la Presse d'hier un article communiqué par

la Russie (car c'est son organe à Paris) qui me semble si inquiétant, que je vous l'envoie.

Demain, je vous ferai adresser la Presse et les Débats. Vous les recevrez pendant un mois, du 15 juin au 15 juillet.

Je me lève bien à trois heures et demie, mais pas plus tôt, et il faudrait me lever à deux heures. Mon sommeil n'a pas lieu à sept heures, comme il le faudrait : la chaleur en est cause. Il est quatre heures et demie et je n'ai pas encore écrit une ligne!

Adieu pour aujourd'hui, et à demain! — Aujourd'hui m'arrive M. F..., et j'aurai à causer affaires après mon travail de la nuit.

L'article russe de la Presse indique des choses bien graves; moi, je crois à la spoliation des propriétaires par le gouvernement; mon inquiétude pour vos intérêts est excessive. Vos enfants auront-ils le temps?...

Que signifie cet article ? Dites-moi bien ce que vous en pensez ; il me paraît écrit par quelqu'un qui feint d'ignorer les choses.

Hier, j'ai fait huit feuillets; la chaleur a été tellement intense, que je me suis mis dans une 'baignoire d'eau froide. M. F... est venu et je ne me suis couché qu'à sept heures et demie ; mais il a fallu me réveiller dans mon premier sommeil, car, à neuf heures et demie, les rouliers ont apporté Adam et Eve et le Saint Pierre, et ma présence était nécessaire: le concierge avait payé soixante francs de trop, et il fallait expliquer cette erreur. Les discussions là-dessus ont duré jusqu'à près 4e onze heures,

et je ne me rendormais qu'à minuit. Je n'avais pour payer qu'un billet de mille francs; à cette heure, on a trouvé difficilement de la monnaie, et alors j'ai fait déballer les objets pour amuser M. F... et un artiste qui se trouvait avec nous. Le Natoire est charmant, signé et bien authentique; mais le Saint Pierre d'Holbein a été trouvé sublime. L'artiste, qui est grand connaisseur, a dit qu'en vente publique cela pourrait aller à trois mille francs.

Voilà donc mille quarante francs de payés. Je n'ai plus que l'envoi de Rome et celui de Genève, qui ne feront pas à eux deux plus de cinq cents francs, et les six cents francs de Gênes. Or, il me reste quinze cents francs, et le chemin du Nord va payer des intérêts au 1er juillet; donc, comme vous voyez, je ne suis point embarrassé.

Ma situation est même encore meilleure que je ne le pensais. Avec dix mille francs, tout sera fini par M. F..., et mes principaux créanciers acceptent parfaitement la manière large dont je veux régler mes comptes avec eux.

Je puis aisément suffire à payer cela. Ma santé est d'une excellence admirable; et le talent!... oh! je l'ai retrouvé dans sa fleur. Tous mes marchés vont se conclure cette semaine.

Écrivez-moi l'époque où vous me permettrez de venir Vous trouver pour que je sois prêt.

Au milieu des solides peintures qui sont dans mon cabinet, le Natoire fait une figure un peu trop mignarde, il faut l'avouer. J'espère vendre pour cinq cents francs le faux Breughel , ce qui payera Gênes, tout en me remboursant du prix du tableau. Voici ce que je vais écrire : Y Histoire des parents pauvres : le Bo.nhomme Pons, qui fait

deux ou trois feuilles de la Comédie humaine; puis la Cousine Bette, qui eu fera seize rpuis les Méfaits d'un procureur du roi, qui eu feront six; total : vingt-cinq feuilles ou vingt mille francs, journaux et librairie compris; puis, enfin, pour terminer, les Paysans. Tout cela surpasse mes payements. J'ai, en outre, les Petits Bourgeois pour cet hiver, et le règlement de la Comédie humaine; plus, la réimpression des Contes drolatiques et ma comédie; j'aurai acquis, je pense, alors le droit de voyager un peu. Je n'aurai plus de dettes et j'aurai un petit hôtel à moi.

Mais bien des travaux sont encore nécessaires; si je fais huit feuillets aujourd'hui, ce sera beaucoup, car la journée s'annonce comme devant être plus brûlante encore que celle d'hier. J'irai faire des courses dans Paris pour vous faire envoyer la Presse et les Débats, et pour mille affaires. Le chemin du Nord ne sera pas en activité avant vingt jours : c'est la cause de la baisse qui vous inquiète sans raison; j'ai tant d'espoir, que, si j'avais de l'argent, j'achèterais. Les grandes maisons de banque ne sont pas inquiètes, puisqu'elles achètent. S'il y a cent mille voyageurs en juillet, il y aura une hausse de deux cents francs ; car les fonds seront placés à plus de dix pour cent. Je voudrais ne garder que cinq ou six cents francs en caisse et pouvoir acheter encore trente-cinq actions, si elles baissaient, bien entendu.

Point de nouvelles de Rome ; mais je ne m'en inquiète pas, je suis dans une phase d'espoir et de confiance qui m'étonne moi-même, car rien n'est changé dans ma position, et je me sens, je ne sais comment ni pourquoi, moius triste et moins découragé que d'habitude ; c'est

comme un courant , comme des ondes, comme des flots d'affection qui me viennent par moments au cœur pour vous; il me semble que c'est un effet sympathique entre nous et qu'au même moment vous pensez à moi. Vous êtes bien le principe du courage et du talent nouveau que je me sens ; car, si je tiens à être libre et considéré, ce n'est que pour vous. Le monde ne m'est rien, je ne m'en soucie pas. Je veux donc tout payer, faire place nette et avoir un intérieur digne et convenable. Je m'immole à ce résultat prêché par vous depuis si longtemps, et la conscience du bien que je fais à l'avenir comprime pour le moment la douleur d'une absence nécessaire d'après vos idées. D'ailleurs, les sujets que je vais traiter me plaisent et seront faits avec une excessive rapidité. La librairie en ce moment est en mauvais état. Ce matin, je vais voir Véron, Furne et Charpentier; mais c'est aujourd'hui lundi, lendemain de l'inauguration du chemin de fer du Nord, il est donc possible que je remette ces courses à un autre jour.

Mardi.

Voilà sept jours que je suis revenu de Tours et j'ai dix à douze feuillets de faits, quand je devrais en avoir soixante et dix ! C'est que,' vous le savez, on ne reprend pas facilement ni les heures de travail, ni la faculté de travailler. Tous les jours, je sors à deux heures pour les affaires. Je n'ai encore vu ni Emile de Girardin, ni Véron, ni M. Deshayes, et j'ai deux choses à placer en outre des Paysans. A compter d'aujourd'hui, vous recevrez pendant un mois trois journaux; mais les Débats ne xi. vi. a

2ï> CORRESPONDANCE.

vous parviendront qu'après-demaîn : je compte arranger cette anaire-ia aemain avec Bertin.

M. Buquet m'a envoyé beaucoup d'insectes ; soumettez-en le catalogue a Georges et renvoyez-le-moi quand n aura choisi ce qui lui convient. Il pointera au crayon les insectes qu'il veut avoir, et, par la prochaine lettre que je vous écrirai, il aura les réponses à ses questions. Vous mi direz oien, n'est-ce pas? la part vive et profonde que je prends à son malheur1; c'est bien vrai, car il n'y a que vous ivois qui m'intéressiez dans la création ; le reste ne vaut pas ta peine d'être nomme, et c'est pour ne plus avoir la moindre entrave et devenir une chose toute à vous que je me jette dans le travail jusqu'au cou. C'està-dire que je vais finir les Paysans, les Petits Bourgeois et me mettre à inventer le Vieux Musicien et la Cousine Bette.

Ces quatre ouvrages me payeront toutes mes dettes, et cet hiver l'Éducation du prince et la Dernière Incarnation de Vautrin me donneront le premier argent qui sera bien à moi et qui commencera ma fortune.

Le moment exige que je fasse deux ou trois œuvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature bâtarde, et qui prouvent que je suis plus jeune, plus frais et plus fécond que jamais.

Le Vieux Musicien est le parent pauvre, accablé d'humiliations, d'injures, plein de cœur, pardonnant tout et ne se vengeant que par des bienfaits. La Cousine Bette est la parente pauvre accablée d'humiliations, d'injures,

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