‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 76 sur 89 · CCCXLVII · texte numérisé non relu

CCCXLVII

A MADAME DE BALZAC, A Sl'RESXES.

Viorzschovnia, 20 décembre 18 18,

Ma chère mère,

Les affaires sont si dures, ici comme ailleurs, que j'ai été obligé d'écrire à Souverain pour le prier d'attendre encore. C'est assez te dire que les sacrifices ont un terme,

1. Les Polonais ont un goût très -prononcé pour les pendules et les bronzes, ils le poussent même jusqu'à l'extravagance: point d'hùtul ni de château qui ne goii littéralement encombré de ces objets, lesquels ne sont pas toujours des œuvres d'art.

et qu'il ne faut lasser personne, pas même les gens qui nous sont le plus attachés. Ces perpétuelles dettes de la maison n'ont pas été sans faire un mauvais effet, et, si quelque nouvelle affaire survenait, je ne sais pas si mon avenir n'en serait pas atteint.

Néanmoins, songe bien que, quant à toi, rien n'est changé; ta petite pension sera toujours exactement payée, et je suis très-chagrin lorsque j'apprends, par la lettre de Souverain, qu'à ton âge tu vas à pied, de la rue Fortunée chez lui. Songe bien que, si tu vas à pied, c'est parce que tu le veux bien, car je t'autorise, pour tout ce qui me regarde, à prendre des voitures et à les porter en dépense sur mes comptes. Il n'est pas naturel que tu ne fasses pas pour moi comme je ferais moi-même.

Je ne veux revenir que tout fini, en bien ou en mal.

Sois donc extrêmement prudente pour tout ce qui me regarde, car il serait fatal de causer de mes espérances, qui deviennent très-hypothétiques.

J'aime mieux que tu paraisses désespérée qu'autrement. Et j'ai mes raisons pour t'écrire ainsi. Dis toujours que tu m'attends d'ici à trois mois.

Souverain a dû envoyer chez moi un Dictionnaire des sciences médicales relié; mais il aura maintenant à envoyer d'autres livres que je lui ai demandés pour ma bibliothèque.

Nous avons fini l'inventaire de la maison, et nous trouvons que mobilier et maison vont à trois cent cinquante mille francs! C'est cela qui épouvante; nous ne sommes pas encore à même d'en jouir, et l'on est fâché d'avoir engagé une si forte somme, en voyant quel parti l'on en

tirerait actuellement dans les fonds publics, au prix où ils sont.

Je confie à cette lettre mes vœux pour l'année 1849 : je souhaite que tu te portes bien et que les affaires de Surville aillent à son gré; que la grande affaire de ma vie se termine, et qu'alors tu puisses vivre tranquille et heureuse.

Relis attentivement mes notes sur mes affaires, pour les bien suivre au pied de la lettre.

Enveloppe tous les bronzes dorés de vieux linges en coton, car il faut tout conserver frais.

Adieu, ma chère mère ; pense que les peines que tu prends pour moi seront les derniers petits ennuis que je te donnerai.

Mille tendresses respectueuses de ton fils affectionné.

CCCXLVIII.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS. Vierzschovnia, 6 janvier 1840.

Ma chère sœur,

Je vais te charger d'une commission à la bonne exécution de laquelle je tiens énormément, car il s'agit d'être agréable à quelques personnes ici, et c'est une de ces occasions rares que je saisis avec empressement.

Ton rôle est excessivement agréable, car il ne s'agit que d'aller remettre, en compagnie de M. Ambroise Thomas, qui ne sera pas inutile, la lettre ci-incluse à M. Sauvageot, ancien premier violon de l'Opéra et ancien inspec-

teur des douanes. M. Sauvageot est un des plus célèbres connaisseurs en bric-à-brac ; c'est un archéologue pratique d'une haute distinction, et il a la plus belle collection de Paris. Je devais toujours l'aller voir, mais je n'aurai de temps à moi qu'après que j'aurai conquis à la fois mon bonheur et ma tranquillité. Je lui écris pour le prier de me chercher deux violons, voilà tout, et je lui donne les indications nécessaires. Tu te borneras donc à lui demander l'heure à laquelle on peut le voir pour lui remettre une lettre de moi, à lui aller porter cette même lettre, à tâcher de voir sa collection, et à le prier de permettre que tu envoies ou viennes savoir le résultat de ses recherches.

M. Thomas doit connaître M. Sauvageot, et il peut t'épargner la peine de lui écrire en allant voir M. Sauvageot, qui demeure rue du Faubourg-Poissonnière, 56, maison de Poirson, ou à côté. Et alors, une fois que M. Thomas aura demandé à M. Sauvageot l'heure favorable pour le venir voir, tu lui remettras ma lettre, et il sera possible que, séduit par tes grâces, le célibataire Sauvageot vienne te donner lui-même sa réponse, que tu m'enverras aussitôt que tu l'auras.

Comme le cosaque va à Berditchef et que, par un effet du hasard, je t'écris au moment même où il va partir, je n'ai que le temps de te faire mille amitiés, et de t'embrasser, toi et tes filles, en te souhaitant une bonne année. Une poignée de main à Survillc.

GCCXLIX.

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