A M. MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS
Berditchef, 1 9j anvier 18 49.
Mon cher monsieur Lévy,
La façon dont la Comédie-Française a accueilli la pièce du Faiseur, en manquant à des conventions préalables qui l'engageaient, m'a obligé à retirer la pièce. Je n'oublie point qu'elle a été composée sous votre responsabilité ; donc, je vous prie de faire faire le compte de ce qui peut être dû pour la composition et les corrections, de remettre ce mémoire à ma mère, rue Fortunée, H, et de la prier de me l'envoyer; et, alors, à la fin d'avril, on l'acquittera chez moi. Seulement, veillez à ce que le mémoire soit strictement fait, comme pour vous.
Je vous remercie de tous vos bons soins dans cette circonstance, et, dans peu, j'espère que cette affaire sera remplacée par d'autres. Il y a bien longtemps que je pense qu'on ne doit travailler que pour des théâtres à directeurs, et encore avec des traités.
Puis-je compter sur vous, monsieur, pour veiller à ce qu'il ne soit pas tiré d'épreuves du Faiseur, pas même pour moi, et à ce que les formes soient distribuées promptement?
Mille pardons de ces petits soins, que je réclame de vous à cause de mon absence ; et agréez l'assurance des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre tout dévoué serviteur.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, janvier 1849.
Ta lettre, ma chère sœur, m'a fait un très-grand chagrin, à cause de la nouvelle du non-payement de C... Les affaires ne peuvent pas aller bien en France, tant qu'il n'y aura pas un gouvernement régulier; et Louis-Napoléon est, comme ditLaurent-Jan, une échelle pour nous retirer de l'égout de la République. Ainsi, pendant encore un an, les affaires souffriront et seront en suspens en France. Que Dieu nous protège !
Je travaille beaucoup, car je ne vois rien en beau. J'ai mes amis avec trois grands procès sur les bras, et nous irons sans doute à Pétersbourg, où ces procès les mèneront. La comtesse ne veut rien décider que ses enfants ne soient tranquilles et sans ennuis de fortune. D'ailleurs, les dettes de ton frère, soit particulières, soit communes à la maison, l'inquiètent énormément. Néanmoins, j'espère revenir vers la lin d'août, et, dans tous les cas, je ne veux plus me séparer de la personne que j'aime. Ainsi, je suis comme le Spartiate : je reviens dessus ou dessous le pavois.
Je compte beaucoup sur toi pour la petite commission musicale que je t'ai donnée. J'ai si peu d'occasions de faire plaisir à mes amis, que je les saisis au vol.
Laurent-Jan a ordre que, pour le Faiseur, tu aies une bonne loge; car, puisque ma mère ne va pas au spectacle,
toi, (on mari et tes filles, vous représentez la famille, et vous devrez avoir une place d'honneur, comme à une bataille. S'il y a victoire, cela ne peut pas faire d'argent; ce sera un succès... Marâtre! et je finis une pièce, le Roi des Mendiants, qui, j'en suis sûr, donnera à Hostein les cent quarante belles représentations des Girondins, et à moi vingt mille francs dont j'ai bien besoin, car, depuis septembre 1847, je n'ai rien gagné.
Comment t'en tires-tu dans ton ménage? comment Surville voit-il les affaires? comment vont ses ponts? L'alternative que je savais, pour C..., m'a navré. Mais quelles fortunés sont sûres par le temps qui court! Mes amis sont bien inquiets ; aussi travaillé-je à me créer un répertoire, car l'avenir m'épouvante! Et comme nous regrettons la maison, celte scélérate de bonbonnière du prix de quatre cent mille francs! Que ne fait-on pas aujourd'hui avec quatre cent mille francs! Il est vrai que nous en devons encore cent mille.
Tout est désespérant! car figure-toi qu'on ne peut pas envoyer d'argent hors de ce pays. Outre la défense impériale, les juifs prennent quinze et vingt pour cent de commission; en sorte que, le voudrait-on, le pourrait-on, c'est une ruine! On n'a pas idée de l'avidité des juifs d'ici. Shylock est un drôle, un innocent. Songe qu'il ne s'agit que de change. Quant au prêt, c'est du cinquante pour cent quelquefois, et même de juif à juif!
Vous avez, toi et tes filles, tout le temps de m'écrire. Ainsi, tenez-moi au courant de ce que ne disent pas les journaux.
Si Hostein avait su avoir Frederick (qui, me dit-on, a
quitté la Porte-Saint-Martin) pour jouer le Faiseur, tout eût été sauvé: il aurait eu cinquante bonnes représentations, et il aurait pu reprendre Vautrin. C'eût été un bien beau coup de partie. Mais je vois d'ici que cet esprit d'audace lui a manqué entièrement. Mercadet sans Frederick ou sans Régnier, c'est la mort du Faiseur. Peutêtre, lorsque tu auras cette lettre, tu seras à la veille de cette catastrophe... ou du triomphe. Que l'un et l'autie te soient légers !
Mille gentillesses à tes deux petites. Je vois déjà Valentine insurgée contre les murmures et les sifflets, Sophie plus digne, toutes deux en grande toilette; et toi ma chère sœur... Mais que peut une loge contre une salle?
J'attends des lettres de vous, car vous avez dû en recevoir de moi.
Mille amitiés à Surville, et à toi mille tendresses, ma pauvre Laurel Hein, la vie est lourde, n'est-ce pas? Eh bien, sois tranquille, tu n'es pas la seule à trouver tes épaules chargées, et je ne sais pas si l'incertitude du bonheur n'est pas plus cruelle que l'incertitude de la paix et du travail; car enfin Surville est un grand travailleur, et jamais le travail n'a été sans récompense. Espérons tous! l'espérance m'a toujours sauvé.
J'espère que tu me rafraîchiras le cœur de quelques bonnes nouvelles. Si ma lettre arrive à temps, je te recommande de n'oublier personne dans la distribution des loges; et demandes-en largement à Hostein; s'il ne te satisfait pas, gare à lui !
Encore mille tendresses, et mille bénédiciiohs à tes enfants!
XLVl. 21
GGGLI.
A MADAME CHIRKO VITG1I , A DRESDE.
Vierzschovnia, janvier 18 49.
Madame,
Votre aimable lettre m'a prouvé, pour la dix millième fois, que les hommes suspectés de supériorité sont des parias. Si j'eusse été un homme ordinaire, vous seriez venue à Vierzschovnia, et vous nous auriez accordé le charme de votre présence. Il y a bien longtemps que j'envie les sots. Par politesse, tout le monde s'efforce de prouver à un sot qu'il est un homme supérieur ou qu'il n'a rien à envier aux gens supérieurs, tandis que le monde tend à prouver à ceux à qui souvent par erreur il accorde le fatal don de supériorité, qu'ils ressemblent, la plupart du temps, à des sots. Je me suis trouvé un homme trèsordinaire en lisant votre lettre, car elle était évidemment destinée à me démontrer que j'étais encore plus supérieur que je ne le pensais dans ces moments où l'on prend les flatteries pour des vérités, et c'est à ce seul titre que j'accepte la promesse d'amitié que vous daignez me faire. Je serai sûr qu'une autre fois j'aurai le bonheur de vous voir et celui d'être toujours bien accueilli de vous.
Plaisanterie à part, je crois qu'on admire les gens supérieurs qui sont toujours supérieurs, mais qu'on aime ceux qui, dans la vie ordinaire, oublient complètement leurs rayons. C'est ce qui m'a expliqué pourquoi l'on ne pouvait pas aimer faiblement l'adorable sœur que vous avez à
Vierzschovnia. Voilà , madame , la plus extraordinaire supériorité que j'aie rencontrée : elle a tout, même la vertu la plus rigide, et elle ne montre jamais ni son universelle instruction, ni sa piété, ni sa vertu, ni ses immenses qualités. Il est impossible de lui appartenir sans lui ressembler, et c'est parce que je le crois que tous les siens me sont sacrés.
Vous comprenez alors, madame, qu'il m'est impossible de rester indifférent aux bontés que vous daignez me témoigner. Je regarde, d'ailleurs, votre amitié sincère comme une chose trop précieuse pour ne pas en être fier, et j'irais jusqu'à Dresde vous en remercier, s'il m'était possible de quitter votre sœur; or, on peut tout faire ici-bas, excepté l'impossible.
Je ne peux vivre que là où est madame Éveline, et, avec le temps, l'attachement et ses douceurs, c'est devenu pour moi la nécessité de mon existence. II n'y a plus en France ni gloire, ni ambition, ni succès ; tout cela, pour moi, c'est elle ! Mais, entre nous, ne mérite-t-elle pas d'être servie et aimée ainsi, celle dont toute la vie est piété vraie, devoirs accomplis, sentiments profonds, douceur, bienfaisance, et qui certainement, pour ceux qui la connaissent, est le Bien qui s'est fait beau et femme?
Quant à moi, je ne comprends pas qu'on ne vive pas près d'elle, car elle est, pour l'âme, ce que le climat de Naples et de Nice est pour les poitrinaires.
Pardonnez-moi, madame, de vous faire ainsi l'éloge d'une personne de votre famille et que vous connaissiez bien avant que j'eusse le bonheur de la rencontrer; mais j'ai une excuse, car si vous saviez avec quelle ardeur je
voudrais avoir le droit de ne plus rien dire d'elle! L'aurai-je jamais? Si Dieu le veut, je me dirai alors avec une bien grande joie autre chose que
Votre respectueux serviteur.
GCGLII.
A M. MIDY DE LA GRENERAYE-SURVILLE , A PARIS. Vierzschovnia, 9 février 13-49.
Mon cher Surville,
La fin de ta lettre m'a fait bien du chagrin, car ce que tu avais en vue élait magnifique!... Tant que la monarchie, et la monarchie forte et puissante, ne sera pas rétablie, il n'y aura pas d'affaires possibles en France. Bien plus, je crois que prochainement il y aura un mouvement montagnard; mais je crois que ce sera le dernier et qu'on en finira avec l'impossible République, qui nous coûte, à nous deux particulièrement, et à la France tant de pertes et de misères. Si tu n'as pas cette affaire, que feras-tu? Je suis resté deux jours, avant-hier et hier, triste de cette lettre; car, comme tu le dis, je ne puis rien ici et je ne pourrais rien là-bas, puisque, loin d'avoir quelque chose à moi, j'ai une grosse dette pour la personne dont je suis en quelque sorte le prête-nom.
Ne crois pas qu'on jouisse de sa tranquillité en pensant à la situation des siens, telle que je la vois. Aussi, suis-je bien heureux, dans ce grand chagrin, d'avoir au moins assuré le bien-être nécessaire à ma mère, à qui je suis
certain de donner la tranquillité jusqu'à ce que je puisse faire mieux. C'est une inquiétude de moins aussi pour La ure.
Les personnes avec qui je vis sont excellentes pour moi; mais je ne suis encore qu'un hôte très-choyé et un ami dans la véritable acception du terme. On connaît ici toutes les personnes de ma famille, et mes chagrins sont très-vivement partagés; mais que faire contre des impossibilités? Mon cher ami; l'Allemagne entière est minée, il n'y a pas d'intermédiaire entre la Russie et la France; enfin, l'empereur a défendu tout transport de fonds hors de ses États. Les payements que nous faisons à Paris coûtent douze pour cent de la somme envoyée, et encore par exception, grâce à l'intimité qui règne entre les Rothschild et la maison juive de Berditchef; c'est à se ruiner! Nonseulement il y a cette double entrave, mais, en outre, la personne chez qui je suis a subi deux incendies en deux ans. Cela a été le coup le plus funeste porté à notre avenir.
Tu me dis, mon cher ami, de jouir de la tranquillité et de l'hospitalité que je trouve ici. Hélas! les affaires des miens et mes propres affaires ne me laissent pas la tranquillité bien nette. Je comprends trop les malheurs, en ayant souffert d'inouïs... Il y a d'admirables affaires à faire ici ; mais les Français ne peuvent entrer dans l'empire et je suis, avec notre ambassadeur, la seule exception à l'ordre de fermer les frontières aux gens de notre pays. Tu ne peux pas te figurer les immenses ressources de ce vaste empire! La Russie et l'Angleterre sont les deux seules puissances réelles, et l'Angleterre est factice,
tandis que la Russie est positive; elle possède les grandes matières premières de tontes les productions.
Tu as bien fait pour toi d'aller chez Victor Hugo; mais, pour moi, c'était inutile, et c'eût été dangereux, si je n'avais pas l'intention de ne plus me 'présenter à l'Acadé.rie. Il a parfaitement deviné que je voulais mettre l'Académie dans son tort.
D'après ce que me dit Laure, je vois, mon cher ami, que, pour le moment, tu vas procéder par une énorme réduction dans les dépenses et que tu vas chercher un appartement au fond de quelque faubourg. Je te recommande le faubourg du Roule; il y a dans Chaillot et dans Passy, du côté de l'Étoile, des logements pour rien. J'aurais bien des choses encore à te dire, mais le temps et le papier me manqnent, et, d'ailleurs, j'écris à Laure. Conserve bien ta santé, c'est ta fortune.
Tout à toi.
A MADAME LAURE SDRVILLE, A PARIS. Vierzschovnia, 9 février 1849.
Ma chère Laure,
Quoique j'aie écrit à Surville quelques mots, j'ai oublié de lui dire que, s'il a du temps de reste, s'il est à Paris, et qu'il puisse épargner à ma mère l'ennui de l'affaire du versement par action, il me fera bien plaisir d'aller au chemin de fer du Nord.
J'espère que tu as fini l'affaire des violons et que tu
auras vu la superbe collection de M. Sauvageot, dont la connaissance t'aura été procurée par l'auteur du Caïd. Pardonne-moi de t'avoir ennuyée de cela; mais, à cette distance, il faut bien abuser des siens ; d'ailleurs, la vue des merveilles Sauvageot aura été une compensation. J'attends avec bien de l'impatience la réponse pour les violons, et, par le temps qui court, ils doivent être à bien bon marché.
Tu as grand tort, à ton âge, de vouloir éclairer les amours-propres littéraires. Eh! qu'est-ce que cela te fait qu'Armand soit ou non un génie? D'abord, moi, je crois que, si Armand a une vocation, il peut parfaitement devenir un Clairville, et il fera fortune. En littérature, les médiocrités persévérantes font fortune, elles y gagnent l'incognito et dix mille livres de rente. Cela vaut bien une place. 11 y a deux cents auteurs dramatiques sur six cents dans ce cas-là à Paris. Cest le dilemme que j'aurais posé si l'on m'avait consulté. J'aurais dit : « Ou Armand a du génie ou il n'a que de l'entêtement; s'il a du génie, il sera malheureux, sans le sou et glorieux comme tous ceux qui ont du génie; s'il a de l'entêtement, il sera M. Clairville, M. Anicet, M. de Comberousse. qui gagnent, en travaillant, en piochant la terre dramatique, quinze ou vingt mille francs par an. » Ai-je pu éclairer B... lorsqu'il est venu à Passy et que j'ai essayé de lui démontrer que le français ne consistait pas à mettre des mots français à côté les uns des autres, et qu'une idée n'était ni un conte, ni une nouvelle, et qu'on ne pouvait gagner sa vie en littérature qu'en se faisant un nom? L'amour-propre littéraire en croit à peine l'expérience, comment veux-tu qu'il croie
en ta parole ? D'ailleurs, dans ta position de mère, ayant en expectative deux filles à pourvoir, tu dois être, comme Sosie, amie de tout le monde!
Ce que tu m'as écrit de madame Delannoy me fend le cœur! Mon Dieu, moi qui ne peux rien tant que la littérature ne reprendra pas, et quand reprendra-t-elle? Je travaille beaucoup ici ; mais je ne me mettrai à écrire que dans quelques jours, car j'attends une nouvelle qui doit influer sur mon sort, et, dans l'état d'incertitude où je suis, je ne peux pas me livrer à un travail suivi.
Je réponds par ce courrier à Laurent-Jan sur le Faiseur, relativement à ce que tu m'en as écrit. Si, par hasard, tu peux voir Laurent-Jan, qui est ton voisin, à propos de tout cela, tâche bien de déraciner en lui l'idée absurde qu'on lui a fourrée en tête sur les prétendus millions dans lesquels je nage. Une personne surtout aurait pu lui dire que je suis riche, ne fût-ce que pour me mettre en tort vis-à-vis do lui. Mais, hélas! tu ne le sais que trop , j'ai encore personnellement quelques dettes, et j'ai, en outre, plus de soixante-quinze mille francs à payer pour le compte de la maison de la rue Fortunée-, sans mes amis, je ne saurais que devenir. Mais fais cela bien adroitement, car Laurent est un homme assez spirituel pour prendre le contraire de ce qu'on dit pour le vrai, lorsqu'on fait trop d'efforts pour le lui faire croire.
Tu me dis que vous pensez à quitter l'hôtel Rogron et à prendre sans doute un appartement à meilleur marché. Vous ferez bien ; car, dans ces moments de crise, il faut restreindre les dépenses à la nécessité pure, et, sous ce
rapport, je puis me citer, car je ne dépensais à Paris que deux cents francs, tout compris, même mes voitures et mes voyages à Sache. Je vous conseille de battre les alentours de Passy du côté de l'Étoile, les Ternes. Chaillot, et vous trouverez, à bon marché, un appartement aussi considérable que le vôtre, et avec cela, si vous le voulez, vous pouvez réduire toutes les dépenses. A la place de Surville, je prendrais une seule chambre, dans un quartier central, où je mettrais mon bureau pour mes affaires. Et vous passeriez ainsi la crise. Tu sais quels moyens j'employais pour vivre à bon marché : je ne faisais la cuisine que deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, et je mangeais la viande froide dans de la salade. En me contentant du strict nécessaire , à Passy , je pouvais restreindre toutes les dépenses à un franc par tête. Je recommencerais cela très-bien sans sourciller.
Hélas! ma chère sœur, mes deux dents de devant, celles d'en bas, sont tout à fait perdues. L'une est tombée comme un fruit mûr, et l'autre sera tombée quand tu recevras cette lettre; ainsi nous ne pourrons plus nous mordre dans nos grandes petites querelles. C'est un vif chagrin pour moi, car je n'ai pas encore ce que tu as : mari et enfants. Ma carrière est libre, et ni le maire ni le curé ne l'ont ouverte; l'âge augmente, les agréments diminuent.. 0 mes nièces ! mes nièces ! pensez à votre oncle , priez pour lui, pendant qu'il prie pour vous!
Alfred a pris un bon parti, car, en Afrique, il gagnera un grade et perdra ses illusions sur madame ***. En effet, elle aura sûrement un amant, et cela seulement pourra dégriser le pauvre garçon! Quant à Marie, rien ne m'é-
tonne d'elle : elle a la légèreté de sa mère ou son insouciance sans avoir ses millions; elle vit toujours dans les nuages; je la plains comme je plaindrais un oiseaumouche qui serait transporté en une seconde des tropiques en Laponie. Elle était faite pour fleurir dans un monde riche, élégant, sans s'inquiéter de rien, et les circonstances en veulent faire une madame Grandmain : il y a incompatibilité d'humeur entre son sort et son caractère.
J'espère que tes filles vont bien ; je sais que, dans les circonstances où vous allez vous trouver, elles ne manqueront pas de courage, qu'elles sauront se passer de bien des choses, car elles ont un père et une mère comme il y en a peu sous le rapport de la tendresse! Surtout, toi, Laure, défie-toi de ton imagination, qui grossit le mal autant que le bien. Si j'avais fait des recettes au théâtre parte Faiseur, j'aurais pu partager avec vous ; mais il faut attendre.
Adieu! n'oublie pas de m'écrira ; car, même les choses pénibles, il faut les dire à ceux qui nous aiment et les cacher aux autres. Donc, tiens-moi au courant de toutes vos affaires.
Embrasse pour moi tes deux chères petites et songe à te vouer avec elles « aux choses les plus embêtantes de l'économie domestique », comme disait Flore dans je ne sais plus quelle pièce des Variétés. On s'y livre ici avec amour pour, un jour, n'avoir plus à s'en occuper. Les amis chez qui je suis sont admirables; ils vivent loin de tout commerce, dans une île déserte, avec cinq ou six Vendredis, et moi pour Robinson!
Allons, mille tendresses encore à tout le monde, et espérons que c'est au milieu des malheurs que tout change en mieux. Adieu.