A MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALEXTIXE SURVILLE, A PARIS
Vierzscuovnia, novembre 1849.
Mes chères petites chattes, Vos lettres me font beaucoup de plaisir, et si vous étiez des nièces obéissantes, — car vous êtes un produit de la grande émancipation femelle de 1830, et vous n'en! faites qu'à votre tête , — vous écririez tous les quinze jours à votre oncle, en bavardant avec la grâce qui vous caractérise. Seulement, épargnez -moi les compliments, j mademoiselle Sophie ; ne me parlez ni de mes œuvres, ni de mes talents; parlez-nous de vous, de vos manières! de voir et de vos idées. Vos lettres ont les honneurs d'une
lecture publique, et sont dégustées comme un pâté de Strasbourg, sans aucune comparaison malivole avec les oies.
Je vois avec une extrême satisfaction qu'au milieu des anxiétés du moment, vous avez conservé votre gaieté, votre philosopbie valentinoise, et ce doit être un bien grand bonheur pour les auteurs de vos jours. Mes chères petites, vous devez tout faire pour leur adoucir les peines que l'exécrable révolution de 18Z»8 a infligées à tant de familles, car vous avez un père et une mère comme il y en a peu; ils ont fait de votre enfance ce que doit être l'enfance, un poëme de tendresse.
La jeune comtesse Anna prend le plus vif plaisir à vos spirituels bavardages, et vous êtes comme deux rossignols de poste qui enchantent notre solitude. Faites-nous donc nos plaisirs moins rares et permettez-vous les quatre pages, les huit pages, tous les quinze jours; et surtout prenez un papier moins diaphane, car on vous déchiffre péniblement ; par contre, votre oncle vous rendra tous les plaisirs possibles à Paris. Enfin, vous marcherez ainsi dans une voie toute sèvignèenne, et, si vous ne vous créez pas une réputation à Paris, vous en laisserez une colossale en Ukraine, où l'on commence à parler de mesdemoiselles Sophie et Valentine.
J'espère que vous lirez cette lettre en robe de chambre, car j'ai peur, si vous êtes en corset, que vous ne vous gonfliez outre mesure.
Adieu, chères petites; comptez sur le constant intérêt et sur la tendresse de votre oncle.
A M. LÀURENT-JAN, A PARIS.
Berditchef, 10 décembre 1849.
Mon cher Laurent,
Une maladie de cœur, longue et cruelle, à péripéties diverses, qui m'a saisi depuis le milieu de l'hiver dernier, m'a empêché d'écrire, excepté pour mes inextricables affaires et les stricts devoirs de famille.
Mais, aujourd'hui, les docteurs (il y en a deux) me permettent, non pas le travail, 'mais seulement la distraction, et j'en profite pour t' écrire un petit mot.
Si je reviens à Paris dans deux mois , ce sera grand bonheur, car ii me faut au moins ce temps pour achever ma guérison. J'ai tristement payé , helas ! les excès de travail auxquels je me suis livré depuis dix ans surtout ; mais ne parlons pas de cela..
Donc,, vers les premiers jours de février prochain, je serai à Paris, avec la ferme et nécessaire envie de travailler comme membre de la Société des auteurs dramatiques; car, dans mes longs jours de traitement, j'ai trouvé plus d'une petite Californie théâtrale, à exploiter; mais que faire d'ici? Il est impossible d'envoyer des manuscrits d'une certaine dimension. Les frontières ont été fermées à cause de la guerre, et nul étranger ne serait maintenant admis. Donc, attendons mon retour pour fane mieux que d'en parler.
Je suis sûr qu'il y a chez nous de grandes souffrances
dans la littérature et dans les arts. Tout chôme, n'est-ce pas? En février 1850, trouverai-je un public hilare? C'est douteux. Néanmoins, je travaillerai. Pense qu'une scène écrite par jour fait trois cent soixante-cinq scènes par an, qui font dix pièces. En tombât-il cinq, trois n'eussentelles que des demi-succès, resterait encore deux succès qui feraient un joli résultat.
Oui, du courage! que la santé me revienne, et je m'embarque hardiment sur la galère dramatique avec de bons sujets. Mais que Dieu me garde d'échouer contre des bancs d'huîtres!
Je te le répète, mon ami, tout bonheur est fait de courage et de travail. J'ai vu bien des jours de misère, et, avec de l'énergie et surtout des illusions, je m'en suis toujours tiré ; c'est pourquoi .j'espère encore et beaucoup.
Nous avons ici un savant revenu de l'Arménie qui a retrouvé dans le Kurdistan les Juifs de Moïse pur sang.
A bientôt et mille amitiés.
CGGLXXII.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzschovnia, 1 0 janvier 18 50.
Ma chère mère,
J'ai reçu aujourd'hui ta dernière lettre, une bien bonne longue lettre, comme nous les aimons.
Mes hôtes ont un désir relativement à la loterie nationale, et j'espère que cette lettre arrivera encore à temps;
dès que tu l'auras reçue, fais bien vite îa commission expliquée dans la note ci-jointe.
Depuis que je t'ai écrit, j'ai fait encore une véritable maladie au milieu d'un si effroyable rhume, que je me voyais déjà enterré ici, ayant craché mes poumons. Il m'a fallu rester dix jours dans ma chambre sans en sortir, et même au lit ; mais ces dames ont eu l'adorable bonté de me tenir compagnie , sans se rebuter de ma jolie manière de cracher que tu connais. J'ai eu des sueurs à croire que j'avais la suette ; enfin, j'ai bien souffert ! Mais me voilà quitte encore une fois, et je crois même que je suis acclimaté : les céphalalgies et tous les mille malaises de l'acclimatement ont cessé. C'est depuis trois ou quatre jours seulement que la santé m'est revenue ; néanmoins, la maladie chronique est toujours là. Le docteur va reprendre le traitement dans deux jours ; je le suivrai jusqu'au dernier moment, car je suis sur mon départ. Avant de quitter la Russie, nous devons aller à la foire des Contrats, à Kiev, et j'en profiterai pour accomplir dans cette ville mes obligations de passe-port.
Ce voyage commence le 15 de ce mois. 11 faut avoir loué une maison et y avoir expédié voitures, chevaux, vaisselle, cuisine, lits, meubles, etc. Nous en reviendrons dans les premiers jours de février, et alors je reprendrai la route de la rue Fortunée, qui sera bien difficile, car les neiges ont tellement encombré les chemins de fer, qu'on ne marche pas tous les jours et la route n'est sûre qu'au delà de Dresde. On a la chance de rester des sept ou huit jours dans des villages; j'espère pourtant aller de manière à arriver vers la mi-février, à moins d'accidents
imprévus, comme il s'en rencontre dans cette saison. J'ai yu l'annonce d'un versement de quarante francs par action du Nord ; si nous nous décidons à envoyer ce versement d'ici, tu le sauras par le premier courrier, et tu recevras l'argent comme par le passé.
Quant à l'ouvrage de tapisserie de mes nièces, dont vous me parlez, ma sœur et toi, nous n'en sommes pas encore à avoir des choses de femme dans la maison ; puis je sais que, dans ce genre d'ouvrages, on aimerait mieux le nécessaire que le superflu, et qu'un beau foyer pour le salon blanc, par exemple, ferait bien plus de plaisir ; cela se voit mieux, est constamment sous les yeux, dure plus longtemps et est toujours de mode. Nous avons ici un tapis turc pour la salle à manger; le foyer du salon blanc nous occupe beaucoup.
J'attends ta lettre de situation de caisse et je t'écrirai encore une fois.
Nous avons déjà vaincu ici beaucoup d'obstacles -, mais il en reste encore de grands et je ne saurai qu'à la foire aux Contrats si tout sera fini. En supposant que les choses s'arrangent dans le sens heureux, tu le pourras pressentir par ce que je te dirai relativement à la maison de la rue Fortunée.
Je ne peux pas monter vingt marches; la maladie, bien qu'elle soit arrêtée, est toujours là dans ses effets. Quoi qu'il arrive, il faudra toujours que je vienne achever ici le traitement.
Je suis forcé de te dire brusquement adieu, car le comte se décide, à cause des neiges, à faire partir le cosaque pour Berditchef un jour d'avance, et j'ignorais xlvi. 25
cette circonstance. Comme je t'écrirai au reçu de ta lettre que j'attends, ce n'est que demi-mal. Donc, mille tendresses, et mes amitiés à Laure.
Ton fils soumis et respectueux.
CCCLXXIII.
à LA MÊME.
Vierzschovnia, 2G janvier 1850.
Je reçois ce soir, ma bien bonne mère, ta lettre du 3 janvier ; les vingt-trois jours qu'elle a mis à venir te peuvent expliquer dans quel état sont les chemins; ils sont tout à fait impraticables à cause de la rigueur de la saison; nous avons 30 degrés avec du vent, ce qui équivaut à 60. Ce matin, la température a cédé, et dans deux jours, si le froid se maintient aussi rude, nous partons pour Kiev, où il faut rester environ quatorze ou quinze jours. Mon passe-port, qui expire dans deux mois, sera visé, et, si le temps le permet, vers le 15 février, je serai en route ; mais, comme il fait encore de terribles froids en fin février, il ne faut pas compter sur moi avant le 15 mars, car il faudra bien certainement aller par étapes, s'arrêter à Brody, puis en Galicie, à Cracovie, à Breslau, à Berlin, à Francfort, et séjourner quelques jours à Dresde, entre Berlin et Francfort. Tout cela fait environ vingt jours d'arrêt et sept jours de route ; en tout, vingt-sept jours. Dans mon état de maladie, aller autrement serait uns folie.
Comme cette lettre est la dernière à laquelle je puisse
avoir une réponse, et que, passé le lendemain du jour où tu la recevras, il ne faut plus rien m'adresser ici, faismoi le plaisir de me répondre le jour même de la réception, en m'envoyant un autre compte de caisse.
Tu recevras encore une lettre de moi pour te dire quand tu dois arranger la maison.
N'épargne le feu ni dans la bibliothèque ni dans la galerie.
Dans le cas où vous auriez à m'écrire pour quelque chose de très-urgent, il y a deux endroits où vous pourriez m'adresser vos lettres:
1° A. Berlin, hôtel de Russie; 2° à Francfort, chez MM. de Rosthchild frères.
Pendant les quinze ou vingt jours de la foire aux Contrais de Kiev, où l'on se rend de tous les points de la Russie, il y a tant de mouvement, d'affaires, de plaisirs, qu'il est impossible que je t'écrive, ni à personne autre.
Au retour de Kiev, je t'adresserai donc ma dernière lettre; car, à moins d'accident, celle-ci est l' avant-dernière. Dieu veuille que la dernière soit aussi une lettre de fai; e pari ! Tu es si bien avec le bon Dieu, que tu devrais le prier et faire quelque neuvaine.
Ma chère mère, si tu avais besoin de quelque chose pou i" :oi, n'hésite pas à me le dire, car nous voulons que tu aies toutes tes aises. Le mot omnibus m'a fait la plus vive peine sur ton compte ; à ton âge, dans ta position de santé, quand tu vas dîner chez Laure ou que tu en re* viens, et surtout quand tu sors pour mes affaires, prends des voitures. Je te le répète, tes omnibus m'ont fait saigner le cœur ! J'espère bien, par mes travaux, faire en
sorte que jamais tu ne montes en omnibus, et que tu puisses désormais toujours prendre une bonne petite voiture pour toute espèce de course qu'il ne te plaira pas de faire à pied.
Fais bien mes amitiés à Surville, embrasse Laure et ses petites pour moi, et trouve ici mille tendresses de ton fils affectionné et respectueux.
CCGLXXIV.
A LÀ MÊME
Vierzschovnia, 2 8 février 18 50.
Ma chère bonne mère,
Fai reçu ici, il y a deux jours, ta lettre du 11 de ce mois, et j'avais reçu la précédente à Kiev. Hélas ! le voyage de Kiev a été funeste à ma santé. Dès le second jour de mon arrivée, pendant que je faisais mes visites aux autorités, un terrible et délétère coup de vent, dit chasse-neige, venu par le cours du Dnieper et qui arrivait peut-être des côtes de la mer Noire, m'a saisi, quoique je fusse enveloppé de fourrures à ne pas laisser une place à frapper, et j'ai eu le plus atroce rhume que j'aie éprouvé de ma vie. J'ai eu quatre jours de fièvre et j'ai gardé vingt jours la chambre, sans sortir. Les bronches, les poumons, tout a été attaqué. Ce n'est pas encore fini. Décidément, ma nature se refuse à l'acclimatement. Ce pays-ci est impossible pour les tempéraments nerveux. Te dire à quel point je suis maigre et faible est inutile. Dans l'état de santé où je suis", il est impossible de voyager
sans un domestique; mon excursion à Kiev n'aura pas été absolument vaine, car j'y ai trouvé un jeune homme d'une vingtaine d'années, connu, très-probe, et à qui je puis me fier; qui sait l'allemand, le français (il est Français), le russe et le polonais. S'il peut devenir un bon valet de chambre, ce serait un sujet précieux pour moi. Maintenant, quand partirai-je? On n'en peut rien savoir. D'abord , la Galicie est pleine de bandes de brigands armés, qui, d'après des nouvelles sûres, font des expéditions en plein jour. Tu as dû voir dans les Dèbals qu'aux environs de Cracovie, la loi martiale est proclamée, et qu'il y a des troupes employées à réduire ces brigands. Il faut donc attendre que l'ordre soit rétabli. Puis nous sommes à attendre encore le dégel. Quand il y a dégel, les routes sont impraticables et il faut que le terrain soit redevenu solide ; enfin , mes paquets doivent avoir dix jours d'avance sur moi, car il faut que je les trouve à Radzivilof pour les expédier, de douane autrichienne en douane française, par le roulage, comme j'ai fait à Paris. Or, nous sommes au 28 février, il est donc assez téméraire de croire que je serai en route pour le 15 mars; et, dans cette supposition, j'arriverai dans les premiers jours d'avril. Mais, si mes espérances tant caressées se réalisaient, il y aurait un retard de quelques jours, attendu qu'il faudrait aller à Kiev pour régulariser mes papiers. Sous ce rapport, tout est probable ; car ces quatre ou cinq maladies successives, les souffrances de la période d'acclimatement que l'affection me fait prendre en riant, ont plus touché cette belle âme qu'elle n'est effrayée, comme femme raisonnable, des quelques petites dettes qui me
restent a payer, et je vois que tout ira bien. Dans cette heureuse hypothèse, il ne faudrait pas regretter le voyage de Kiev, car la comtesse m'a héroïquement gardé sans sortir, et il ne faudrait pas non plus s'affliger du petit retard que cela causerait. Mais, même dans ce cas-là, mon ou notre arrivée aurait toujours lieu dans la première quinzaine d'avril.
Voilà tout ce que je puis te dire quant à mon retour, à ma santé et à ce qui m'intéresse le plus. D'ailleurs, ua mois de traitement de la maladie chronique serait née saire pour me mettre en état de faire le voyage ; ce dernier rhume est cause d'une interruption de deux mois et demi dans le traitement de la maladie de cœur, et voilà mes étouffements à propos de rien revenus.
Parlons d'autres choses...
J'en suis bien fâché pour Marguerite, mais il est impossible d'admettre un chat dans une maison comme la mienne ; puis madame Hanska exècre particulièrement cet animal. Je suis sûr qu'avec toi, il ne pénétrera nulle part où sa présence ferait des dégâts souvent irréparables. Mais où Marguerite peut-elle tenir son chat? Dans la cuisine? Est-elle sûre qu'il ne s'en échappera pas ? Et l'odeur? C'est donc impossible, elle doit bien le voir.
Je tiens à cette femme parce qu'elle est très-probe, et que, n'ayant à faire chez moi que la cuisine, elle devra se trouver très-heureuse et bien servir ; mais, si elle ne sent pas son bonheur (ce que je verrai par moi-même), si elle a des caprices insoutenables, comme elle ne manque pas de places, je chercherai, nous chercherons quelque autre trésor moins coûteux ; mais je veux la voir moi-
même et lui parler. Je te supplie de lui faire comprendre qu'elle sera avec deux braves et honnêtes gens, François et Eugène, que j'ai déniché à Kiev; et j'espère que la femme de chambre que nous aurons sera aussi trèsprobe, travailleuse et supportable.
Je t'écrirai encore une fois d'ici , puis de Berlin ; de là, je pourrai t'indiquer, à un jour près, la date de mon arrivée, et tu auras encore cinq ou six jours au moins devant toi pour tout finir, approprier et arranger, en cas de double arrivée , car nous prendrions par Francfort et Strasbourg à cause des cinq douanes qui sont entre Berlin et Paris.
Ainsi, chère mère, quand tu recevras cette lettre, quoi qu'il arrive, il n'y aura plus qu'un mois à attendre pour que je sois de retour. J'espère que le voyage me remettra et que je n'arriverai pas aussi maigre que je le suis en ce moment ; mais, quant à la maladie de cœur, elle persiste, et il faudra revenir ici pour la faire guérir radicalement par celui qui l'a entreprise.
Mille tendresses, en attendant que je puisse l'embrasser, et trouve ici les respects et l'obéissance de ton fils soumis et affectionné.
A LA MÊME
Berditchef, 11 mars 18 50.
Ma chère mère,
Me voici enfin à Berditchef, où tout est préparé pour l'affaire que tu sais; mais je ne t'en écrirai qu'à Vierz-
schovnia, après la terminaison : ces choses-là, ici comme partout, ne sont finies que quand on sort de la cérémonie. Aussi ne t'écrivé-je aujourd'hui que pour te dire un changement important dans l'itinéraire. Au cas où je ne reviendrais pas seul , nous ne passerions plus par Berlin, et, si tu as à m'écrire, adresse ta lettre « à M. de Balzac, hôtel de la ville de Rome, à Dresde (Saxe royale) » ; car ce sera notre premier séjour, et c'est même de là seulement que je te pourrai dire le jour probable de l'arrivée.
Je te recommande toujours la plus grande discrétion ; elle est aussi nécessaire à Paris qu'ici. Dans le cas de succès, ce serait le \l\ de ce mois, à sept heures du matin. Nous repartirons le jour même pour Vierzschovnia, où nous resterons une dizaine de jours pour terminer d'importantes affaires ; puis nous irons à Kiev, pour arranger les passe-ports; en sorte que nous ne serons pas sur la route avant le 1er avril, et il faut alors plus de dix-huit jours pour le voyage.
Maintenant, chère mère, fais bien attention à la recommandation suivante :
Je voudrais que madame Honoré trouvât la maison dans sa plus belle parure, et qu'il y eût de belles fleurs dans toutes les jardinières. Mais, comme il faut que les fleurs soient fraîches, je t'écrirai de Francfort pour t'indiquer le jour où tu devras faire placer les fleurs. C'est une surprise que je prépare, et je n'en dis rien. Je ne t'écrirai donc, dans cette lettre, que ceci : N'oublie pas, pour tel jour, de faire arranger les jardins.
Tu trouveras, dans le grand bol de Chine qui est audessus de l'armoire brune de la première pièce d'en
haut, du côté du salon de marqueterie, l'adresse d'un jardinier des Champs-Elysées ; ce jardinier est déjà venu, en 18/i8, chez moi, pour voir ce qu'il fallait de fleurs par quinzaine, pour garnir la maison et faire un prix pour toute l'année. Il s'agissait de six à sept cents francs par an. Comme je devais partir, j'ai ajourné cette dépense, qui ne peut être faite que si les fonds suffisent, et si elle plaît à une personne qui, d'ailleurs, adore les fleurs. Donc, ce jardinier, ayant garni une fois la maison, aura des bases pour faire avec toi le marché. Tâche d'avoir de belles fleurs; sois exigeante.
Voici ce qui doit être garni: 1° la jardinière de la première pièce; 2° celle du salon en japon ; 3° les deux de la chambre en coupole ; k" de petites bruyères du Cap dans les deux petitissimes jardinières de la cheminée de la pièce grise en coupole ; 5° les deux grandes jardinières des deux paliers de l'escalier; 6° de petites bruyères dans les deux bols montés par Feuchères.
Je ne sais pas si Grohé a fini la jardinière en marqueterie du salon vert. Si elle est prête (elle se place entre le meuble à écrire et l'armoire en marqueterie), il faudra la garnir de belles, belles fleurs.
Adieu, ma chère mère. Dans quatre jours, je t'écrirai plus amplement. Je ne pouvais t'écrire que d'ici pour les fleurs.
Mille respectueuses tendresses.