‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 80 sur 89 · MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALENTINE SURVILLE, A PARIS · texte numérisé non relu

MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALENTINE SURVILLE, A PARIS

Vierzschovnia, avril 1849.

Mes chères petites nièces,

Faites-moi le plaisir de me glisser, dans la première lettre que m'écrira votre mère ou votre grand'mère, une note bien rédigée et bien claire, assez claire et assez bien rédigée pour que nous puissions faire faire à des cuisiniers moujiks : 1° la sauce tomate inventée par votre mère, de manière qu'il n'y ait pas de différence avec celle qu'on mange à votre table ; 2° la purée d'oignons comme la faisait Louise chez votre grand'mère ; car, ici, voyezvous, nous sommes dans un vaste désert, et, pour avaler le morceau d'un bœuf qui, tout entier, ne vaut que cent francs, et des moutons qui ne sont pas de Pré-Salé, il faut toutes les ressources et toute la coquetterie des inventions de la cuisine parisienne.

Soyez fières, Sophie et Valentine, d'avoir été, ce faisant, les bienfaitrices d'un pays entièrement dénué de veau ; je veux dire de veau passable, car les vaches font des veaux ici comme ailleurs; mais ces veaux sont d'une maigreur républicaine. Le bœuf, tel qu'on en trouve à Paris, est un mythe ; on s'en souvient en rêve ; en réalité, on a des viandes âgées de vingt ans, filandreuses, dont on

grossit les paquets de chanvre destinés à l'exportation. On se console par d'excellent thé, du laitage exquis ; quan aux légumes, ils sont exécrables; la carotte sent la rave, les navets ne sentent rien. En revanche, on a découvert des gruaux à l'infini ; on fait des gruaux avec le millet, le sarrasin, l'avoine, l'orge, etc. On en fera avec des écorces d'arbre.

Donc, mes nièces, ayez pitié de ce pays, si riche en blé, mais si pauvre en légumes. Oh ! comme Valentine rirait en voyant les pommes, les poires et les prunes! elle n'aurait pas fini de rire au bout d'un an.

Adieu, mes petites filles ; prenez la République en patience, car vous avez du vrai bœuf, du veau, des légumes vrais, et un bon oncle bien heureux et nourri de gruau. Soyez toujours gentilles, et écrivez votre politique à votre oncle, relativement aux sauces.

GCCLXI.

A MADAME DE BALZAC, A PARIS

Vierzschvonia, 30 avril 1849.

Ma chère mère,

J'ai reçu hier ta lettre du 12. avril, et je m'empresse <Ty répondre.

Si tu retournes t'établir à Suresnes, viens souvent à Paris, tous les jours si tu peux, pour jeter un coup d'oeil rue Fortunée; et prends des voitures, car tu sais que j ne veux pas que tu les épargnes. Ne me cause pas 1 plus légère inquiétude: je ne peux plus en ressentir!..

Il faudrait bien que le tapis de la salle à manger fût raccordé. Tâche que M. Henry envoie son ouvrier poseur. Je dois un bon pourboire à cet homme, qui a posé tous les tapis et que j'ai brusqué un jour. Tu lui diras qu'en septembre, il pourra venir chercher sa gratification ; je tiens à la lui donner moi-même.

Si M. Santi fait faire les travaux que je lui demande, sois là, je t'en prie, pour veiller à tout.

Une indisposition au cœur peu sérieuse et qui est en voie de guérison m'a empêché de faire le voyage de Kiev ; je ne le ferai que dans une dizaine de jours, et, au retour, j'aurai probablement des nouvelles de toi.

La pièce dont on parle pour les Français ne peut être que le Faiseur ou celle que j'enverrai à Laurent-Jan par la première occasion. La pièce que je destine au Théâtre-Historique a un grand rôle pour madame Dorval; si elle revient, tu peux le lui dire ; c'est un rôle immense, à sa convenance.

D'après tous mes calculs , il faudra que Marguerite vienne rue Fortunée dans la dernière quinzaine de juillet.

J'ai confié à ma sœur la pêche miraculeuse de deux bons domestiques, et si, toi ou ta Pigache, vous pouvez y coopérer, je t'engage à te mettre de la partie ; car, pour rencontrer de pareils phénomènes, plus on est de monde, mieux cela vaut. Si ces deux phénix se rencontrent, ils se tiendront prêts à entrer en fonctions vers le 1er ou le 10 août.

Je souhaite, ma chère mère, que tu te portes bien et que tu te soignes; n'épargne rien pour cela, car je te veux heureuse.

xlvi. 23

Ah! n'oublie pas d'aller, le jour de la Sainte-Anne, chercher une magniQque fleur ou deux ; tu mettras dessus : Un ami absent ; tu feras porter la chose chez madame Gavault, la veille de la fête. Si je te dis cela de si bonne heure, c'est qu'il est très-possible que je sois en état de l'oublier en juin.

Mes affaires les plus chères ne vont pas aussi bien que je le voudrais; mais, comme la raison en est triste et m'est entièrement personnelle, je n'ai pas besoin de te la dire, je ne veux t'annoncer que du bon; si j'étais entièrement libéré, je serais bien plus fort.

Adieu, ma chère mère; nous faisons tous des vœux pour ta santé. Quant à ton bien-être, je l'ai déjà commencé, et tu auras de bons vieux jours, si Dieu me prête vie; aussi prie-le bien pour moi, j'en ai besoin !

Mille tendresses de ton fils respectueux.

CCGLXII.

A MADAME LADRE SL'RVILLE, A PAP.IS

Vierzschovnia, 30 avril 184 9.

Ma chère sœur,

J'ai reçu ta lettre du 12 de ce mois, incluse dans celle de ma mère et je t'en remercie. Celle des petites était très-gentille ; elle nous a fait le plus grand plaisir. — Une observation : Sache bien que, affranchies ou non, les lettres venant de France coûtent toujours le même prix. — Il est donc bien inutile de les affranchir, c'est une grande dépense ici, que les ports de lettres; car

le jeune comte a des correspondances dans l'univers entier pour ses collections d'insectes, et il reçoit des lettres des Indes et du Brésil qui coûtent des prix fous. Si tes petites , dont les lettres plaisent beaucoup à la jeune comtesse, veulent m'écrire, qu'elles ne se gênent pas, et toi-même ne te gêne pas non plus. Écrivez-moi directement, mais ne donnez mon adresse à personne.

Je reste ici cloué par la maladie. Hélas ! j'ai payé tribut à 1848, comme tous ceux qui en sont morts ou qui en mourront ! seulement , mon tempérament de taureau donne du fil à retordre à la souveraine de l'humanité : je fais partie de l'opposition qui s'appelle la vie. A la suite des chagrins de février, qui a sapé fortune et littérature, il s'est déclaré chez moi, pendant que j'étais à Sache, une hypertrophie du cœur (tiens cela secret pour ma mère !). Je ne pouvais pas marcher vite ni gravir la moindre éminence. Enfin, ici, je suis arrivé à ce point que je ne pouvais pas me peigner sans des étouffements et des palpitations ; et il y a eu deux fois des attaques de strangulation complète, par impossibilité d'aspirer et d'expirer l'air. Il m'est impossible de monter un escalier, ou il faut que j'y mette les plus grandes précautions ; aussi a-t-il été de la dernière urgence de me remettre entre les mains des docteurs. Heureusement, il y a ici l'un des premiers élèves du fameux Franck, l'original de mon Médecin de campagne, et, depuis ma dernière attaque, je l'ai consulté. Lui et son fils ont reconnu une hypertrophie simple, et ils sont unanimes à répondre de ma guérison. Mais me voilà dans les remèdes! pour combien de temps, Dieu le sait! Toujours est-il qu'il me serait impossible de faire,

sans danger, les huit cents lieues qui me séparent de Paris, tant que je ne serai pas tout à fait guéri. Ces iffreux étoufTements me prennent pour des contrariétés, pour des sentiments trop forts; il faut que dans ma vie tout soit couleur de rose. Les atrocités de la dame que tu sais ont été l'origine du mal ; puis les désastres de I8Z18, qui m'a emporté soixante mille francs de travaux sur lesquels je comptais ; les pertes que madame Hanska a subies ici et qui ont changé la face heureuse de mes affaires, tous ces ennuis m'ont achevé.

Cette horrible maladie, horrible pour un homme de ma vivacité (car est-ce vivre que de prendre garde à tout, à la moindre expression de sentiment, à une parole trop vive, à un pas trop rapide?), s'est compliquée, depuis quinze jours, du tribut que je paye au climat. Jusqu'à présent, je n'avais pas ressenti les influences terribles de ce climat asiatique. C'est effrayant ! j'ai des migraines tous les jours, je dors avec des maux de tête continuels. Ici, chaleur et froid, tout est excessif. L'Asie nous envoie des vents chargés de principes tout autres que ceux de l'atmosphère européenne. Mais, comme je te le dis, les deux docteurs Knothe répondent de ma guérison, et je t'avouerai que je serais plus mal soigné à Paris qu'ici, où tout le monde a pour moi des sentiments si tendres, si paternels, si filiaux, et des attachements si sincères, qu'ils suppléent à ceux de la famille la plus aimante.

Assez parlé de moi; surtout motus à ma mère! dans l'état où tu me la dépeins, elle pourrait s'affecter outre mesure; seulement, dis-lui d'éviter dans ses lettres tout ce qui pourrait me faire de la peine.

Tu as bien fait de rester rue des Martyrs ; tu as pensé ce que je pensais moi-même: c'est que le déplacement coûterait plus cher que tu ne ferais d'économies en déménageant. On peut se rétrécir comme existence, dans un appartement de quinze cents francs comme dans un appartement de trois cents. Tu n'as pas répondu aux choses essentielles de ma lettre ; par exemple, sur Marguerite et sur le phénix que je te priais de me chercher. Ces deux points sont très-importants, car il faut que j'aie quelqu'un pour le mois d'août au plus tard. Coûte que coûte, je serai revenu en août. Il faut mourir au gîte... Peut-on offrir une vie délabrée comme la mienne ! Je veux mettre ma situation en règle avec l'amie incomparable qui, depuis seize ans, a lui sur ma vie comme une étoile bienfaisante.

Ah ! ma pauvre sœur, tous les désastres de la révolution de Février ne sont pas connus ni finis. Cette sotte levée en masse de la démocratie, Lamartine en tête, a causé bien du mal à la France, et elle dévorera ses auteurs! Si tu rencontres dans cette débâcle un brave homme, de quarante à cinquante ans, d'une probité reconnue, pouvant tenir à orgueil d'être chez moi, pour tout mettre sur le pied d'une propreté flamande, arrête-le incontinent! Si tu rencontres également la femelle de ce mâle, garde-la-moi aussi; mais surtout observe-les avec finesse pour savoir s'ils ont réellement les qualités dont se parent tous les domestiques qui veulent une place, et répondsmoi sur ces trois articles, car je ne veux de Marguerite que si tu la renvoies.

Sans doute, le fameux violon sera déjà en route lorsque

tu recevras cette lettre. Remercie bien M. Sauvageot de ma part, s'il m'a trouvé quelque belle chose, car ce violon est un cadeau que destinent au docteur qui me guérit deux demoiselles, cousines de la comtesse Anna et qu'il a sauvées elles-mêmes.

Adieu, ma chère sœur ; que Dieu protège ta famille et tes intérêts! que Surville soit toujours en bonne santé! que ses affaires prospèrent! Il faut que j'aille à Kiev présenter mes devoirs au général gouverneur, et je né recevrai de vos nouvelles qu'à mon retour. Soigne-toi bien, prends garde aux inflammations. Tu as deux petites filles charmantes; leurs lettres font toujours les délices de la jeune comtesse Anna. Je t'envoie mille bénédictions de tendresses. Merci des nouvelles d'Henry.

Prends du papier moins fin, car je peux à peine te déchiffrer.

CCCLXÎII.

A LA MÊME

Vierzscliovnia, 21 Juin 19.S3»

Ma chère taure,

J'attends réponse à deux lettres que j'ai écrites à ma mère et surtout une réponse pressée de M. Gavault. Vous ne vous figurez pas, dans ce Paris si ignorant de tout ce qui n'est pas lui, que vos réponses mettent vingt ou vingtcinq jours à me parvenir, tandis que mes lettres vous arrivent en dix jours.

J'ai tardé près de quinze jours à te répondre, ma chère

sœur* car j'ai eu une affreuse crise. Ma maladie de cœur (sans parler de mes douleurs à l'estomac qui en sont une conséquence) était arrivée à un degré d'intensité si visible, qu'il a fallu se remettre entre les mains des médecins de Vierzschovnia. On m'a ausculté, et la maladie a été parfaitement reconnue; on l'a nommée, pour ne pas m'effrayer, hypertrophie simple. Le père a été d'avis d'entreprendre laguérison contre l'avis de son fils, qui, imbu de nos idées françaises, me regardait comme fini. Au bout d'un mois et demi de traitement, traitement qui a consisté à rétablir la circulation du sang veineux assez oblitéré et à le purifier, attendu qu'il s'était épaissi et que la pléthore était causée par un défaut d'équilibre entre le sang artériel et le sang veineux, — il est venu une période de traitement qui me soumettait à prendre deux fois par jour du citron pur et dans laquelle je vais rentrer. Or, un beau matin, il éclate une perturbation telle dans le plexus solaire, que je commence par être comme foudroyé, renversé d'un canapé, et il arrive des vomissements qui me font croire à ma dernière heure. On me couche, et alors les sensations extraordinaires que le hachich développe «en plaisir se manifestent en douleur. Ma tête pesait des millions de kilogrammes et je suis resté neuf heures sans la pouvoir bouger; puis, lorsque j'ai voulu faire un mouvement , j'ai ressenti des douleurs vertigineuses telles que, pour les expliquer, il faudrait comparer ma tête à la coupole de Saint-Pierre, imaginer les douleurs pareilles à des sons qui se répercuteraient sous les étendues de cette coupole. J'avais la sensibilité démesurément agrandie pour souffrir. Le médecin ne me quittait

pas, il craignait une fièvre gastrique. J'ai eu un second vomissement; enfin, après vingt-cinq heures d'agonie, j'ai pu prendre une médecine préparée pour empêcher l'inflammation des intestins.

Je suis resté six jours au lit et six jours en convalescence. Il paraît que c'était une violente émeute de ma maladie contre mon excellent tempérament, et voilà que, relevant de mon lit de douleur, je constate que les symptômes de ma maladie de cœur ont disparu : je puis monter, marcher, me coucher de plat, les voies sont libres, le cœur l'est aussi. Néanmoins, sans se fier à ce mieux, le docteur va achever son œuvre et me remettre à neuf; il faut encore un mois. C'est un bien grand médecin, tout à fait inédit. 11 rend justice aux médecins français, les premiers du monde pour reconnaître et déterminer les maladies; mais il les déclare tout à fait ignorants, à quelques exceptions près, en thérapeutique, c'est-à-dire dans la connaissance des moyens curatifs. N'est-il pas affreux de penser que Soulié est mort faute de ce docteur, car j'étais, il y a deux mois, aussi malade que Tétait Soulié quand il s'est mis à se traiter. J'avais sa maladie, causée par les mêmes excès de travail et je ne pouvais plus faire dix pas sans m'arrêter; toutes mes douleurs d'estomac ont disparu depuis deux mois. Quelle reconnaissance ne doisje pas à ce médecin! Il aime les violons; une fois à Paris, il faut que je trouve un vrai stradivarius pour le lui offrir.

25 juin.

Cette lettre n'ayant pu être remise au cosaque expédié à Berditchef pour le dernier courrier, je la reprends

aujourd'hui, et je me félicite d'autant plus qu'elle ait été ajournée que j'ai reçu !e paquet de lettres du 25 mai. Donc, si vous avez promptement nos lettres, les vôtres tardent à nous arriver.

Ma chère sœur, tu as tort de ne pas suivre mes recommandations, car tout ce que tu me dis de particulier était dans les six journaux que nous recevons et qui ont quinze jours d'avance sur les lettres, quoiqu'ils nous viennent de Pétersbourg; j'enrage de te voir gaspiller ainsi ton papier !

Je n'ai que des actions de grâces et mille millions de remercîments à t' adresser pour la découverte d'Antoine, surtout si Antoine, bien examiné, répond à tout ce que tu m'en dis. Envoie-le à ma mère pour qu'elle le soumette à ses investigations. Antoine, François et Marguerite feront une trilogie d'où dépendra mon repos, car tu comprends que, a à voyager passant ma vie », il est de la dernière importance que la rue Fortunée soit bien gardée et que ma mère ne soit plus liée comme un chien de garde ; c'est bon une fois, je serais au désespoir de l'employer une seconde.

Hélas! je n'ai pas de bonnes nouvelles à t'envoyer d'ici. Quanta l'affection, à la tendresse de tous, au désir de sarcler les mauvaises herbes qui encombrent ma route dans la vie, mère et enfants sont sublimes; mais l'affaire principale est encore soumise à des embarras, à des retards qui me font douter que Dieu veuille que ton frère soit heureux au moins dans ce sens-là, car il est impossible d'avoir une famille pareille comme union, amour mutuel, délicatesse et bonté. Nous vivons comme si nous n'avions

4CQ CORRESPONDANCE.

qu'un cœur pour quatre ; c'est une répétition indispensable, c'est la seule définition de la vie que je mène ici.

Les lettres de tes petites font une joie indicible; on a deviné leur caractère, leur genre de beauté, leurs façons, leur esprit, d'après le style et l'écriture. C'est leurs lettres qu'on demande à grands cris lorsqu'un paquet arrive où je reconnais ton écriture. Si jamais la comtesse Anna vient à Paris, elle leur offrira souvent des places aux Italiens, à l'Opéra et à l' Opéra-Comique ; mais Paris n'est-il pas menacé de perdre bientôt ces deux petits quinquins! Tu m'as mis du baume dans le sang par ce que tu me dis; Surville a fort bien mené sa barque. Surtout écris-moi promptement les nouvelles, bonnes ou mauvaises. Je voudrais savoir, dans ce Longchamps de malheur, qui sera le premier déguignonné, de lui ou de moi?

Marie est doublement follette ! Comment donc ignoret-elle qu'on traverse aujourd'hui l'Allemagne en cinquante heures sans s'arrêter, de Cracovie à Cologne, pour deux cent quarante francs; que son projet ou le service qu'elle réclame exigerait un voyage de capitale à capitale, où chaque séjour coûterait deux fois tout le voyage d'Allemagne actuel; que l'éternelle prétention des Allemands est de ne jamais ressembler aux Français; qu'ils ragent toutes les fois qu'on leur parle de la France ; que les Viennoises ont, non pas ia prétention, mais la certitude d'être plus comme il faut, plus élégantes, plus spirituelles que les Parisiennes, et que, d'ailleurs, l'Allemagne est le pays le plus gueux, le plus dénué du monde; qu'il y a soixantecinq mille Allemands dans le faubourg Saint-Antoine et qui y vivent, faute de pouvoir vivre en Allemagne ; qu'il

n'y a pas une seule Allemande venue à Paris, depuis que Paris existe, pour y faire autre chose que vendre des petits balais ou sa personne, ce qui se fait sans aucune instruction.

Après cela, te figures-tu monsieur ton frère reçu chez M. de Humboldt à Berlin, ou à la cour, ou chez les ambassadeurs, ou chez les riches banquiers (juifs pour la plupart) et saisissant un joint pour expliquer sa petite réclame. L'idée m'est venue d'exécuter la scène en façon de Sosie parlant à sa lanterne, et nous avons tous failli mourir de rire.

Espérons, ma bonne chère sœur, qu'un rayon favorable luira sur nous ; et je serai bien heureux s'il luit d'abord sur l'étang du Midi.

Ce matin, en reprenant le citron, j'ai eu une crise qui me fait abandonner ce moyen curatif ; mon estomac ne le supporte pas, et cependant je l'aime, chose étrange! Est-ce un legs de ma mère que je recueille à cinquante ans, et de son vivant? Sais-tu que, m'étant couché par suite de cette crise au milieu de la journée, je t'écris à deux heures de la nuit et que je commence, voyant le jour se lever, à ne plus savoir ce que je fais? Donc, je te dis adieu, en souhaitant avoir bientôt de bonnes nouvelles. Mille amitiés à Surville ; embrasse tes petites pour moi ; je leur écrirai par le premier courrier. Quant à toi, ma chère Laure, trouve ici les vieilles (hélas !) tendresses de ton pauvre frère, dont le cœur est toujours le même, quoique refait par un docteur de l'Ukraine.

Tu vois que les Allemands font de telles bêtises, qu'on ne peut plus passer par chez eux! Quel peuple que celui-

là! il fait une révolution, soi-disant pour se débarrasser de ses princes, et il commence par s'en donner un de plus.

Par où reviendrai-je , je ne sais, mais je serai en septembre à Paris.

Après m'avoir trouvé Antoine, pense au phénix femme de charge (quarante ans et pas de malheurs)!

A MADAME DE BALZAC, A SURESNES

Vierzschovnia, 5 août 1 o 4 9.

Ma chère mère,

J'ai reçu hier ta lettre du 23 juillet dernier, et j'y réponds, ainsi qu'à celle du 8 juillet précédent.

D'abord, n'ayez aucune inquiétude sur ma santé, car je suis tout à fait hors d'affaire ; mais, quoique la maladie ait été coupée, pour ainsi dire, il reste toujours à supprimer la cause même du mal, c'est-à-dire à remettre le cœur et le poumon dans un état parfait, et comme si rien ne les avait altérés; or, cette œuvre est plus difficile que la première, elle veut plus de temps, et elle exige encore au moins un grand mois. Maintenant, je puis marcher, faire ma toilette, monter un escalier; mais, si je voulais faire des mouvements de bas en haut ou de haut en bas, accélérer la marche ou monter un peu rapidement, soulever des meubles lourds, l'essoufflement reparaîtrait; et je ne veux partir que compiétement rétabli, c'est-à-dire quand la cause de la maladie sera détruite; car, en voyage, on n'est pas maître de ses mouvements, et je

pourrais retomber dans l'affreuse situation où j'étais. Le docteur m'a imposé un régime : je prends une mixture quatre fois dans la journée les jours pairs, et deux fois une poudre les jours impairs. Comment abandonnerais-je ce traiiement à la veille peut-être d'obtenir un résultat?

Je crois que mes amis peuvent avoir affaire à Moscou, et alors je reviendrais par Moscou et Riga, ne fût-ce que pour éviter de revenir par la Galicie, qui est trop près du théâtre de la guerre, et occupée par les troupes russes. Ce détour exigera bien vingt jours de route; en sorte que si je suis dans les dix premiers jours d'octobre sur" les bords de la Baltique, c'est tout le bout du monde ; donc, je ne serai que vers le 20 à Berlin, et vers la fin du mois à Paris.

Ainsi te voilà tranquillisée et sur ma santé et sur l'époque de mon retour.

Les affaires sont ici, sous le rapport financier, dans une situation très-périlleuse. Beaucoup de denrées, point d'argent. Enfin, pour des raisons qui ne sont pas de nature à être données dans cette lettre, je dois regarder le projet qui m'amenait comme indéfiniment retardé.

Il va donc falloir venir reprendre le collier de misère et travailler plus courageusement que jamais, en se confiant à Dieu pour le reste.

Tu comprends que, dès lors, il est inutile de s'occuper d'une femme de chambre. Je regrette beaucoup de ne pas avoir l'Antoine de ma sœur ; mais , dans la situation actuelle, j'aurai assez de Marguerite et de François.

A compter du 15 octobre , tu peux mettre la maison sous les armes. J'espère être du 20 au 25 octobre à Paris, ayant vu Moscou; c'est la seule occasion de ma vie que

j'aurai de voir cette merveille ; aussi ne regretté-je pas le mois de retard qu'éprouvera mon retour.

Fais observer à M. Froment-Meurice que ma coupe de cornaline ne m'est pas rendue ; qu'en un an, je n'ai pas eu de dessin, qu'elle n'est sans doute pas montée, et qu'on me la demande toujours ici, en me parlant avec ironie de son activité prodigieuse!

Tu diras à Laurent-Jan qu'il faut attendre mon retour pour ce que demande M. Louis Perrée, car mes traités sont sous clef, et je sais seulement que les œuvres vendues au Constitutionnel ne peuvent pas être reproduites par le Siècle; d'ailleurs, rien ne peut être fait dans ce genre-là avant l'expiration de mon traité pour la Comédie humaine, et il n'expire qu'en octobre prochain; ainsi, il faut de toute manière que Perrée attende le 1er novembre, et je serai au plus tard le 20 octobre à Paris, où je reprendrai mon métier de théâtre et de roman avec la plus grande activité, puisque je serai radicalement guéri et rajeuni pour le corps comme pour le cerveau.

Adieu, ma bonne mère ; je recevrai encore une lettre de toi; et toi ou Laure en recevrez encore une, soit d'ici, soit de Moscou ou de Riga, qui vous annoncera le jour exact de mon arrivée.

Ah! j'oubliais! Dis à M. Santi de négocier absolument le petit terrain en fichu qui est entre moi et la maison de concierge de Gudin. On est tout à fait décidé à ce sujet, dans l'intérêt bien entendu de la maison, qui acquerra alors une valeur certaine. Qu'il ne néglige rien pour que, aussitôt mon retour, je puisse terminer cette affaire, si elle est faisable. Il sait bien ce qu'on peut offrir.

CORRESPONDANCE. 41t

Adieu, chère mère; je t'ai écrit par une migraine folle; car ce climat donne d'affreuses migraines, dues aux intermittences de la température. Mille tendresses; songe que je vais te relever de garde, te décharger du fardeau que tu as porté pour moi pendant cette année, Dieu sait avec quel dévouement! J'espère que tout ira bien pour toi, et, à mon arrivée , nous verrons quelle sera la meilleure position à te faire, la plus agréable, car je veux que tes vieux jours soient sereins et tranquilles. Je t'embrasse.

Mille amitiés à Laure, à Surville et aux petites.

A LA MÊME

Vierzschovnia, 1 4 septen-Lrc 18 49.

Ma chère mjre, Tai encore pour un mois de traitement. On m'a ausculté trois ou quatre jours avant l'arrivée de ta dernière lettre, et on a trouvé encore quelques points du poumon gauche entrepris, ''ai toujours la respiration crépitante et les bronches ne sont pas nettoyées; aussi as-tu été bien mal inspirée en m'annonçant des chagrins d'une manière si vague; et avec des expressions si inquiétantes, car c'est me causer des crises qui, selon les remèdes, peuvent être mortelles. L'effet n'a pas été si violent sur moi que sur madame Hanska, qui m'a lu ta lettre, car, le soir, je ne ' puis plus lire, tant mes yeux sont devenus faibles par suite de cette affreuse maladie et du mode de traitement. Une

simple contrariété me met dans des états nerveux épouvantables. Si tu veux relire mes lettres, tu verras quelles recommandations je t'ai faites à ce sujet. Pourquoi, d'ailleurs, me parler de chagriiis réels sans les préciser? n'est-ce pas alors vous donner tous les chagrins à la fois? Pour moi, je ne t'en veux pas, car je n'ai pas trop souffert; mais, d'ici à ce que je reçoive ta réponse, madame Hanska ne vivra pas, tant elle prend vivement tout ce qui me concerne; elle a fait une maladie de la grande crise où j'ai failli mourir.

Il y a trois mois, au fort du choléra, en lisant le Droit, qui donnait la liste des morts, nous avons vu le nom de madame de V...; mais, comme il y a beaucoup de personnes de ce nom, nous nous sommes dit que ce pouvait bien ne pas être elle, qui, d'ailleurs, demeure à Versailles. Si cela était, dis-le-moi, mais simplement et sans commentaires.

Voilà un an que je ne gagne plus rien. Si j'avais été à Paris et que j'eusse travaillé, je serais mort, car le docteur de Vierzschovnia me défend le travail encore pour longtemps.

Mes amis ont subi, en moins de six semaines, quatre incendies qui ont brûlé sous mes yeux un beau moulin frappé par la foudre, la récolte d'une terre, des maisons, etc. Les grandes fortunes, ma chère mère, ont des revers et des charges qui les rendent égales aux petites fortunes, surtout dans ce pays-ci.

Pour revenir à ta lettre, aurait-on brisé des objets précieux chez moi, perdu des tableaux? Tu me l'aurais dit. Est-ce que Surville aurait éprouvé quelque nouvelle

déception? Serais-je menacé d'un procès? je ne me vois de difficultés possibles avec personne. Nous nous perdons en conjectures! Et tu vois le danger d'écrire des paroles ragues à sept cent cinquante lieues et à quarante jours de distance. Pourquoi me donner tous les soucis possibles, et surtout quand je t'ai averti que, par certaines phases de mon traitement, un chagrin pouvait compromettre le succès de cet excellent docteur et même me mettre sur le flanc pour plusieurs années?

Ainsi, chère mère, dans les trois jours de la réception de cette lettre, fais-moi la réponse; dis-moi quelle supposition est la vérité.

Je suis bien content de ce que tu m'annonces au sujet de la maison, car je désire qu'elle soit sous les armes et finie, que tout soit complet, dans l'attente d'un événement heureux, qui cependant, à l'heure où j'écris, est tout à fait ajourné. Je n'ai plus d'espoir qu'en la Providence, et elle a été toujours grande pour moi, puisque je vis.

Maintenant, ma chère mère, tu ne m'as rien dit de la négociation dont est chargé M. Santi pour le petit terrain en face de ma maison. On ne s'arrêtera pas pour le prix de ce petit bout de terre, qui double le prix de l'immeuble. Ainsi, pousse M. Santi.

Adieu. J'écrirai à Laure par le prochain courrier, car j'attends le violon du docteur, afin de joindre à sa lettre un mot pour M. Sauvageot; or, nous n'aurons le violon que dans quatre jours, et il est parti en mai!...

Mille tendresses, ma chère maman. Soigne ta précieuse santé ; mille tendresses à Laure, à ses filles, et mes amitiés à Surville.

CGCLXVI.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Yierzschovnia, 2J octobre 1843.

Ma chère sœur,

Si tu es étonnée de recevoir si tardivement cette lettre, tu seras affligée en apprenant le motif du retard ; seulement, si tu aimes ta mère et ton frère, ne dis pas un mot de cela à ma mère, pour qui ce serait un coup terrible.

Il s'est déclaré chez moi ce que le médecin appelle une fièvre céphalalgique intermittente ; c'est affreux 1 II croyait, à chaque accès, que cette fièvre deviendrait cérébrale. J'ai eu le dernier accès il y a trois jours; elle a donc duré trente-quatre jours. Je suis maigre comme en 1819 ; pourtant il y a encore un peu de ventre, car le mien était si gros que c'est le dernier refuge de l'embonpoint attaqué par la maladie. Enfin, la fièvre a cédé à six doses de quinine, mêlé à je ne sais quoi, par jour. Les fièvres de ces pays-ci sont célèbres ; quand on attrape la fièvre moldave, on en garde les traces toute sa vie : témoin Labois, qui, l'ayant prise à Odessa, est devenu l'ombre de luimême. Naturellement le voyage de Moscou est abandonné. Je t'écris le premier jour de ma convalescence.

Ma fièvre a été d'abord quotidienne, puis heureusement elle est devenue tierce, puis quarte, et elle est tombée avant-hier. Je compte sur toi non-seulement pour cacher cette maladie à ma mère, mais encore pour la rassurer sur le retard que cette chienne de fièvre apporte à mon

Î retour. La maladie est bien passée, c'est fini; mais elle a produit un mal autrement grand : c'est l'interruption [totale du traitement de l'affection chronique. Les poumons et le cœur ont regagné en mal le 'terrain que le traitement leur avait fait perdre, et il faudrait au moins deux mois, novembre et décembre, pour me mettre en état de voyager sans danger. Il paraît qu'il faut que j'absorbe cent soixante doses d'un médicament en pilules qui alterne, de deux jours l'un, avec des poudres que je prends dans du pain à chanter. A dix pilules par jour, cela fait trente-deux jours de traitement ; mais il y a des intervalles de repos qui doublent les trente -deux jours. EnQn, on ne peut plus voyager, quand novembre arrive, que si le traînage est possible, c'est-à-dire si la neige atteint à un degré d'épaisseur qui permette d'aller dans des traîneaux ; et le traînage n'est sûr qu'en janvier, car tu comprends ce que deviennent les équipages par un dégel ! Or, il faut que l'hiver soit bien établi, bien affermi, pour qu'on ose se risquer, et que le tapis de six pieds d'épaisseur soit étendu de Berditchef à Cracovie, sur un espace de deux cent cinquante lieues. Voilà pourquoi, au lieu d'être à Paris en novembre, comme je l'espérais, je n'y puis être qu'à la fin de janvier. Aussi, dès que ma maladie m'a pris, il a fallu obtenir une prolongation de séjour de six mois, attendu que je n'avais de permis de séjour que pour un an, et que l'année expirait. Si jamais je m'absente, je reviendrai à mon ancien système : ne pas écrire.

Le traitement de la maladie de cœur et des poumons me met dans un état exceptionnel: les nerfs sont d'une

faiblesse, d'une susceptibilité incroyables. Vous aurez cru sans doute à quelque exagération de ma part ; mais vo'usj devez bien vous figurer que j'ai, au contraire, tout atté-l nué pour ne pas vous inquiéter. Le docteur Knothe pro-| met toujours de me guérir, et ce qu'il a déjà fait prouve! qu'il a une conviction. Bien sûr, en France, j'aurais ?uc-| combé, comme Frédéric Soulié, à une maladie exacte-] ment semblable. J'ai eu trois vomissements de sang! écumeux, extravasé dans les poumons, avant de me livrer àl'Esculape de Vierzschovnia, qui, par délicatesse, n'osaiti m' entreprendre. Encore trois mois, l'hydropisie de poitrine était incurable.

Donc, dis à ma mère que si je ne reviens pas, c'est que sans doute j'ai des espérances de finir heureusement mon voyage, et tu n'auras pas tout à fait tort; qu'il vaut mieux pour moi rester un ou deux mois de plus que de revenir pour repartir encore ; ajoute que les choses vont peut-être mieux que je ne le dis ; enfin, arrange cela de manière qu'elle n'ait aucun soupçon de la vérité. Puis mets dans ta tête, dans celle de ma mère et dans celle de Sophie (qui laisse deux pages blanches dans sa lettre!) que quand on est à sept cent cinquante lieues, ou il ne faut pas écrire, ou il ne faut pas envoyer de papier blanc: 1° à cause de l'énorme prix du papier blanc; 2° à cause de l'énorme bénéfice que le papier écrit offre au cœur et à la bourse. Quand la posté était chère, les Anglais, qui, avant tout, pensent au bénéfice, écrivaient deux fois sur la même feuille, en long et en large.

Ici, si l'on n'écrit pas deux fois, je suis sûr qu'on lit deux fois; ce n'esi pas la même chose, mais cela peut expli-

quer la cherté des lettres. Sophie m'a tracé un catéchisme de mes devoirs envers toi, comme l'an dernier ma mère •me traçait un catéchisme de mes devoirs envers mes nièces; c'est un petit choléra particulier à notre famille, où l'on instruit les oncles à domicile et' à l'étranger. Je plaisante, mais ces petites choses-là sont remarquées, et je ne l'aurais pas voulu. Puis je suis furieux contre les pages blanches. Vous me répondrez que ce sont les seules irréprochables, à ce qu'il paraît. Je pardonne à Sophie à cause du motif, qui est toi, et de tout ce qu'elle a fait avec Valentine pour ta fête. Ah! si mes vœux se réalisaient, comme j'aimerais à montrer mes chères nièces, si peu sujettes du diable! J'ai tant chanté leurs louanges ici, que la comtesse Anna ne rêve que de faire de la musique avec sa rivale Sophie quand elle sera à Paris, et à la faire jouir des Italiens et de l'Opéra. Si je dis que Sophie est une grande musicienne, j'ajoute que Valeutine est homme de lettres, et la voilà fatiguée pour avoir écrit trois pages !

Je continuerai demain; on n'envoie que dans deux jours à Berditchef. Nos jours de poste sont le mardi et le samedi.

Ce 21.

Je viens d'écrire une longue lettre à madame Delannoy, avec laquelle mes affaires sont terminées; mais cette conclusion me laisse encore envers elle des obligations de conscience que mon premier ouvrage acquittera, car il est impossible d'avoir été plus mère, plus touchante, plus adorable qu'elle ne l'a été dans tout cela. Elle a été mère, je serai fils. Maintenant, il n'y a plus que mes affaires avec Dablin à terminer aussi.

Venx-tu savoir ce que sont les intendants en Russie? Pendant vingt-cinq ans, la comtesse n'a eu que des comptes balancés d'une terre qui, mise en fermes, rapporte aujourd'hui vingt-huit mille francs de fermage. Les bras manquent dans ce pays-ci , une Beauce où l'on ne fume jamais; aussi qu'arrive-t-il? Cette année, il y avait un froment superbe, il est venu une herbe plus forte que le blé qui a étouffé le froment et a poussé à sa place. J'ai vu l'herbe, elle était plus haute que moi avec des gerbes d'or où il n'y avait rien; elle a pris six dixièmes de la récolte. Cette plante a fait l'effet des sauterelles.

J'ai eu pour ma maladie une robe de chambre qui destitue à jamais les robes blanches des chartreux ; c'est une robe de chambre en termolama. Or, il faut te dire que cette étoffe persane ou circassienne était pour moi à l'état de rêve, et, depuis 183^, où il me fut donné d'en admirer des spécimens à Genève, je me figurais que les reines seules pouvaient porter cela. C'est une étoffe toute en soie, qui offre dans son tissu tous les miracles du travail des cachemires de l'Inde, c'est le châle exécuté en soie, mais alors beaucoup plus brillant. Cela dure des années. On est vêtu de soleil. C'est chaud et léger. Mon termolama est à fond noir semé de palmettes pressées et entourées de fleurs d'une délicatesse admirable, à reflets d'or. C'est fait à la main, et cela ressemble au brocart de Venise; car le brocart, c'est cela exécuté en soie, or et argent. Ma maladie m'a rendu enfant : j'ai eu l'une de ces joies qu'on n'a qu'à dix-huit ans, quand à dix-huit ans on n'en a que douze. J'ai marché dans la gloire de mes palmes comme un sultan, et je t'écris dans ledit termo-

lama. Les juifs caraïtes n'apportent cela qhe fabriqué en robe de chambre; car aucune industrie européenne ne tiendrait devant ce produit; en sorte qu'on ne peut avoir qu'une robe de chambre avec soi. J'ai gémi de ne pouvoir armer Valentine ou Sophie d'un termolama. Les femmes, en Pologne, ne s'en servent qu'en robe de chambre ou pour pelisse. Chacune de ces dames ici a son termolama. Je crois que cela se fabriquait du temps d'Abraham.

Le domestique qui me sert s'est marié, et lui et sa femme sont venus saluer leurs maîtres. La femme et l'homme s'étalent exactement à plat ventre, frappent trois fois la terre du front et vous baisent les pieds. On ne sait se prosterner qu'en Orient. C'est là seulement que le mot pouvoir a un sens. Il faut régner comme l'empereur de Russie ou ne pas s'en mêler. Un homme de Viezniovicz est venu avec des effets qu'il apportait ici, et il a souhaité à ses maîtres un règne heureux. Il faut dire aussi que Michel Koributh, dont les biens ont été partagés entre les Rzevuski et les Mniszech, avait (sous Louis XIV) toute l'Ukraine à lui, toute la Podolie, toute la Volhynie, et des biens en Galicie; c'est trois fois la France actuelle, et voilà ses descendants par les femmes qui, de tout cela, n'ont que quelques villages!... Comme les farmUes tombent! La comtesse Anna et son mari ont rapporté de Viezniovicz le réveil de Marina Mniszech, la tsarine, qui avait dans son trousseau, dont le détail existe clans leurs archives, un boisseau de perles orientales et six chemises. Leur oncle était le dernier roi de Pologne, à qui madame Geoffrin est venue vendre ses tableaux. Ils ont rapporté

pour madame Hanska le plus beau Greuze que j'aie vu, fait par Greuze pour madame Geoffrin; deux Watteau, faits par Watteau pour madame Geoffrin; ces trois tableaux valent quatre-vingt mille francs. Il y a avec cela deux Leslie admirables, Jacques II et sa première femme; un Van Dyck, un Cranach, un Mignard, un Rigaud, sublimes; trois Canaletti achetés par le roi aux Rijzonico, trois Rothari, plus beaux que le Greuze; enfin, vingt tableaux de premier ordre. La comtesse possède déjà un Van Dyck acheté à Van Dyck par son trisaïeul, un Rembrandt, etc. Quels tableaux!... La comtesse Georges veut que les trois Canaletti soient dans ma galerie, les deux Watteau, le Greuze et les deux plus beaux Rothari sont pour le salon de marqueterie, auquel alors il ne manque plus que deux vases plats en malachite et deux buires pour être complet. Ah! il y a deux Van Kuysum qui, couverts de diamants, ne seraient pas payés. Quels trésors dans ces grandes maisons polonaises! C'est effrayant comme les trésors y coudoient la barbarie.

Allons, adieu; je bavarde comme un convalescent. Tu peux encore me répondre, mais il n'y a de tsmps que pour une réponse.

Envoie l'incluse à \L Sauvageot en la jetant à la poste.

Mille amitiés et mille vœux de prospérité à ton mari. J'embrasse tendrement mes nièces, et, quant à toi, c'est ta fête tous les jours dans mon cœur, à toi, vieille compagne de ma jeunesse, des bons et des mauvais jours. Adieu ! sois moins concise.

GCCLXV1I.

A M. KIPPOLYTE SOUVERAljV, A PARIS.

Rerditcbef, 1849.

Mon cher Souverain,

Je suis atteint de la même maladie que Soulié, mais j'ai trouvé ici un excellent médecin. Si Soulié avait eu ce médecin-là, il ne serait pas mort.

Tout à vous.

CCCLXVIII.

A MADAME ZULMA CARRAL'D, A FRAPESLE. Berditchef, novembre 184 0

Ma bien chère et bonne madame Zulma,

Mes nièces et ma sœur m'ont, à deux reprises, donné de bien tristes nouvelles de vous, et si je ne vous ai pas écrit, c'est que je ne le pouvais pas. J'ai été bien près de la mort du pauvre Soulié; car j'ai vu éclater ici une terrible maladie de cœur, préparée par mes quinze ans de travaux forcés, et voilà huit mois que je suis entre les mains d'un docteur qui, en pleine Ukraine, se trouve être un grand médecin attaché au palais et aux terres des amis chez lesquels je suis. Le traitement a été interrompu par une de ces terribles fièvres dites moldaves qui, des marais du Danube, arrivent à Odessa et ravagent les steppes. Cela s'appelle une intermittence céûhalalgique, et elle m'a xlvi. 24

gfl CORRESPONDANCE.

duré deux mois. II n'y a que huit jours que j'ai repris le traitement de la maladie chronique du cœur ; et, avanthier, mes nièces m'ont envoyé une lettre où l'on me dit que vous espérez garder Frapesle, mais que vous en vendez les terres.

Ces mots : Frapesle, madame Carraud, etc., ont réveillé tous mes souvenirs avec tant d'intensité, que, quoique tout travail, même celui d'une lettre à écrire, me soit interdit, j'ai voulu vous dire pourquoi et comment je n'ai pu écrire que quelques lettres d'affaires depuis février dernier, afin que vous ne croyiez pas que les vrais amis s'en vont et que vous sachiez que je n'ai jamais cessé de penser à vous, de vous aimer, de parler de vous même ici, où l'on connaît Borget depuis 1833!... Comme la vie est autre vue du haut de cinquante ans! et que souvent nous sommes loin de nos espérances ! Vous souvenez-vous de Frapesle, quand j'y endormais madame Desgrès! j'ai endormi, je crois, bien du monde depuis ! mais que de choses, que d'illusions jetées en même temps par-dessus le bord! et croiriez-vous que, sauf l'affection qui va croissant, je ne sois pas plus avancé là où je suis? Quelle rapidité pour Féclosion du mal et quels obstacles pour les choses du bonheur! Non! c'est à donner le dégoût de la vie. Voilà trois ans que j'arrange un nid qui a coûté ici une fortune (hélas!), et il y manque les oiseaux. Quand viendront-ils? Les années courent, nous vieillissons et tout se flétrira, même les étoffes et les meubles du nid. Vous voyez, chère, que tout n'est pas rose, pas même pour ceux qui, en apparence, ont la fortune. Cela devrait nous consoler et c ^la ne console personne, ni ceux et celles qui, dans l'opulence,

rêvent la liberté dont jouissent les malheureux qui, clans la liberté, veulent la fortune.

Le château où je suis est comme un îlot dans, un océan; l'océan est le blé et des steppes d'une étendue asiatique;., mais, dans ce château, l'on parle quelquefois de vous, d'autant plus que le temps nous a manqué pour vous voir à Bourges. Nous sommes arrivés à neuf heures du soir et repartis à deux heures après midi, ayant vu la cathédrale, Jacques-Cœur et les Filles-Bleues. D'ailleurs, obtenez de femmes mises en costume de voyage d'aller en voir une autre inconnue sans les splendeurs de la toilette!... L'une des deux étrangères est maintenant mariée ; elle est la petite souveraine de quinze mille âmes, et elle est heureuse; au moins faut-il qu'il y ait des heureux pour qu'on sache ce qu'est le bonheur ici-bas.

Je sais qu'Ivan est bien placé, que X... est la dispensatrice des plaisirs d'Yorik; mais je voudrais avoir une lettre de vous pour en savoir plus que l'on ne m'en dit avec les généralités des lettres où les amis, quoi qu'on fasse, ont une phrase dans une page. Si vous ne voulez pas négliger un vieil ami d'enfance qui vous aime bien et qui vous est bien sincèrement attaché, vous pouvez m'écrire à l'adresse suivante : « M. de Balzac, àBerditchef, empire russe, par Berlin et Brody »; mais, si vous ne m'écrivez pas dans la huitaine qui suivra la réception de ma lettre, je ne recevrai peut-être pas la vôtre, car on me met en état de revenir, et il faut que je sois à Paris pour les premiers jours de février.

Allons, adieu ; le cosaque part pour aller porter les lettres à Berditchef,, et je n'ai plus que le temps de vous

embrasser de huit cents lieues de distance. Mille amitiés au commandant et à Borget. Resterez-vous à Bourges ou à Frapesle? Dites-moi bien vos projets. Viendrez-vous cet hiver à Paris? Allons, mille bien bonnes choses de votre tout dévoué.

Qu'est devenu Périollas? Où est-il? Est-il à Tournon? En avez-vous des nouvelles ?

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Vierzschovnia, 2 9 novembre 1849.

Ma chère sœur,

Ta dernière lettre, reçue il y a deux jours, m'a fait grand plaisir; car enfin j'aperçois un terme à tes angoisses que j'entrevoyais et que nous partagions tous ici. Avec quelle impatience nous attendons ta lettre du 20 décembre prochain pour savoir si l'affaire sera définitivement assurée!

Que je voudrais voir votre maison rebâtie pour en faire une belle et bonne maison de produit. Avec ce bien-là et une belle campagne en Touraine, vous auriez une honnête et douce aisance. 11 est bien temps, car ton mari a énormément travaillé. Me voici arrivé à mes cinquante et un ans dans quelques mois. Il me faut la même petite aisance. Hélas ! dans le cas d'un heureux résultat, il nous faudra bien de l'économie pour atteindre à ce but. Je sais maintenant ce que c'est que d'avoir sa maison! Il faut acheter encore trois terrains, pour pouvoir recevoir les enfants de la comtesse quand ils viendront, et bâtir!

Moi, j'ai repris le traitement de ma maladie de cœur, il y a huit jours. Notre docteur est un très-grand médecin, enseveli à Vierzschovnia, mais qui, semblable à beaucoup de génies, aime peu l'art où il excelle et ne l'exerce qu'à contre-cœur. Il est collectionneur de violons, d'armes et d'enfants, car il a beaucoup de ces produits naturels. Son aîné est un médecin qui poursuit sa profession avec ardeur, et qui promet d'être un grand médecin aussi. Comme médecin, le père a inventé les poudres. Il guérit par des substances réduites en poudre qu'on avale dans des pains à chanter; mais les effets en sont miraculeux. Il les varie, les dose, les compose au fur et à mesure des besoins du malade et des plus petites phases de la maladie. Cela exige des soins et des observations d'une minutie extrême; mais il se rend ainsi maître des maladies les plus désespérées. 11 faut encore six ou huit mois de traitement pour que les valvules de mon cœur aient repris leur élasticité, leur force et leur jeunesse; car la cause de ma maladie était le dépérissement du sang veineux ; les deux sangs ne s'infusaient plus facilement; les valvules du cœurne fonctionnaient plus bien, et le sang s'extiavasait dans le poumon droit, puis sortait par les bronches au moindre effort. A Paris, je serais déjà mort, comme Soulié. Nos médecins de Paris sont trop occupés pour avoir des soins si minutieux, et surtout ils ont tous l'opinion préconçue de la morbidité incurable des maladies de cœur; en outre, ils ignorent complètement les traitements à ordonner selon les tempéraments. Le docteur garde un si profond secret sur la composition de ses poudres, qu'il ne le livre pas môme à son fils aîné. Il a radicalement guéri des gens

plus malades que moi. En ce moment, je puis monter les vingt marches qui conduisent à mon appartement; mais trois marches de plus, je ne pourrais pas les franchir. En six semaines, il m'aura mis en état de voyager; et, l'année prochaine, je reviendrai pour quelques mois achever la cure radicale. La fièvre céphalalgique m'a retardé de trois mois.. Ah ! l'on ne connaît ce que c'est qu'un climat excessif, asiatique, qu'en le subissant!

Mes chers amis ont eu mille malheurs, cette année. Par exemple, un coup de tonnerre, pendant un orage où il n'a tonné que deux fois, a atteint un moulin à six cents mètres du château et l'a brûlé en cinq minutes, sous mes veux. D'un autre côté, il n'y a pas de récolte. Le blé a été remplacé, sans qu'on sache pourquoi, par une herbe stérile ayant les apparences du blé. Ce phénomène n'est pas particulier à nos terres, il a affligé toute l'Allemagne.

Tu dois être très-hère de tes deux petites ; elles ont écrit deux lettres qui sont charmantes, et qu'on a bien admirées ici. C'est la récompense de ta vie que deux filles semblables; il ne faut pas être injuste envers la destinée, tu peux accepter bien des malheurs. C'est comme moi avec madame Hanska. Le don de son affection m'explique tous mes chagrins, mes ennuis et mes traavux ; je payais par avance au mal le prix d'un pareil trésor; comme l'a dit Napoléon, tout se paye ici-bas, rien n'est volé. Je trouve même que j'ai payé très-peu. Ce n'est rien que vingt-cinq ans de travaux et de luttes pour acquérir un attachement si splendide , si radieux, si complet. Voilà quatorze mois que je suis ici, dans un désert, car c'est le désert, et il me semble qu'ils ont passé comme

un songe, sans une heure d'ennui, sans une discussion, et cela après cinq ans de voyages et seize ans accomplis d'une connaissance constante. Les seules inquiétudes ont été causées par nos santés et par les affairés. Il est vrai que la comtesse Anna et le comte Georges sont deux perfections idéales ; je ne croyais pas que deux êtres pareils existassent. C'est une noblesse de vie et de sentiments, c'est une douceur de mœurs, une égalité d'humeur auxquelles on ne peut croire qu'en vivant avec eux ; un enjouement, une gaieté sans fatigue ni monotonie. Jamais je n'ai été dans ma sphère comme là. Je ne pense pas à la France ni à Paris, mais je pense à toi, à ma mère, à mes nièces, et au bon Surville pour vous souhaiter le mieux que vous désirez. Aussi les petites auraient dû nous écrire leurs petits babillages tous les quinze jours.

Mon départ est fixé, je n'attends que le traînage ; dans cette saison, il est impossible de se mettre en route tant que la neige n'est pas établie à une certaine hauteur et n'atteint pas une certaine consistance ; autrement , je pourrais rester quinze jours, un mois dans un village, après avoir fait cent lieues. Nous avons eu hier de la neige, mais insignifiante, elle fond. C'est une famine dans ce pays quand la neige ne tombe pas sur le sol gelé par dix degrés de froid, et le froid n'a pas encore paru.

Adieu, ma chère Laure; écris-moi le 20 décembre où en sera ta grande affaire, car, jusque-là, nous serons inquiets. Dis-moi» en même temps, si tu me cèdes Marguerite ; car je ne veux la prendre que si tu n'en as pas le moindre regret et si elle ne te suit pas en Languedoc.

Mille amitiés à Surville, dont j'admire les efforts;, je ne

dis rien pour tes filles, à qui j'écris collectivement. J'espère être à Paris à la fin de janvier ; mes affaires l'exigent ; mais celles d'ici dominent tout.

L'histoire de Laurent-Jan, racontée par Valentùie, m'a fait bien rire: il a trop d'instruction, trop d'esprit et de réelle valeur pour ne pas comprendre qu'il y a une époque de la vie où elle devient sérieuse, et les gamineries de l'atelier ne sont plus de mise à l'âge où nous arrivons, quelque spirituelles et plaisantes qu'elles soient; je l'aime beaucoup, et il fait semblant de l'ignorer. Fais-lui bien mes amitiés, et dis-lui que je compte tout à l'ait sur lui pour tous mes travaux de théâtre, que je veux lui faire partager.

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