RELATION. — SEPTEMBRE
et moi en leur compagnie ; mais, par les chemins, chacun alla chercher son poste , et moi je continuai mon chemin avec un bon père jésuite, croyant qu'on pourrait avoir affaire de nous sur la montagne où se trouve monseigneur de Bordeaux, qui fut supplié de se retirer à cause des monsquetades qui tombèrent importunément vers lui , et moi je fus conduit vers vingt pauvres blesses. Après les avoir confessé» et exhortés, je me transportai derrière le retranchement, où plusieurs se servirent de ma venue pour se bien mettre avec Dieu; enfin, une heure et demie après mon arrivée, moi tenant M.- de Lafitte pour le confesser, l'aile gauche des nôtres vint à quitter, laquelle un petit escadron de cavalerie lit mine de soutenir, et s'approcha environ vingt ou trente pas, auquel je me présentai pour l'animer; mais voyant la résolution des enfants perdus des ennemis, il tourna bride, et tout se péle-méla avec l'infanterie sans qu'il fût possible de rallier dix hommes; si bien que nous fûmes menés battus jusqu'à la mer, où une grande partie se jeta et y est demeurée ; et moi , ne pouvant fuir si bien que les autres, je demeurai des derniers avec monseigneur de Bordeaux, quoique bien monté, qui ayant trop tardé à se retirer, eut son cheval blessé, et moi je me jetai dans une barque qui ne llottait pas encore, où il y avait plus de cent , tant capitaines qu'autres , sur qui tiraient incessamment les Espagnols. Enfin, au bout d'une heure, je fus sollicité de sortir et de demander quartier pour ces réfugiés et pour moi , qu'on m'accorda pour tous. Je fus conduit à l'heure au vice-roi de Navarre , qui , après mille compliments , me dit que je me retirerais où et quand je voudrais.
Mais, le lendemain 8 septembre, étant mené du grand matin à l'amirauté, qui est généralissime, après ses caresses espagnoles et quelques questions de nos généraux, qui est, où ils étaient , singulièrement de monseigneur de Bordeaux, duquel ils m'ont plus questionné que d'aucun , et de qui ils font une estime nompareille , ledit amirante me dit, par le truchement, qu'il m'envoyait à Pampelune ou à Madrid (si j'aimais mieux) , pour me reposer de mes fatigues. A quoi n'osant pour lors répliquer, je lis rompre ces voyages par le moyen du vice-roi de Navarre et du comte de Boranegra, tous deux
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généraux , qui témoignaient une grande affection à notre ordre , si bien que je demeurai , ayant la ville et les champs pour prison, et ledit amirauté me fit l'honneur de m'ordonner sa table pour prendre mes repas. Or, durant mon séjour en Fontarabie, j'ai vu et appris ces choses.
Premièrement, pour la brèche que j'ai vue et montée le premier, elle était si raisonnable que douze hommes de cheval pouvaient entrer de front, et de si facile accès que toute l'armée espagnole de pied et de cheval n'a entré dans la ville que par là. Voire un Espagnol charitable porta sur ses bras un Français tout estropié, à ma prière, par la brèche même; et on ne pouvait entrer par ailleurs, les deux portes étant murailles et terrassées. Et le comte d'Essoute, maître de camp, le marquis ou le baron d'Esplette, Navarrais, qui m'entretenaient souvent parce qu'ils parlaient bien français, et quelques autres encore, m'ont dit quelquefois que cette brèche étant si grande et si facile ferait soupçonner d'intelligence; à quoi leur disant qu'ils en savaient bien quelque chose , ils me répondirent par un silence qui m'en fit croire quelque chose , car ils s'entre-regardaient en souriant; et un capitaine irlandais m'entretenant un jour au château, on j'étais allé voir de nos prisonniers, me dit que cette brèche avait été mal assaillie et trop bien défendue. Elle n'était retranchée que de quelques pièces de bois entées les unes dans les autres , haute de sept pieds , et défendue de deux pièces de canon qui battaient entre la brèche et le retranchement.
Il ne restait plus que trois ou quatre cents hommes dans la ville, compris les ecclésiastiques qui allaient aux murailles, et pour munitions de goule, ils n'en avaient que pour un mois, et pour celles de guerre, ils en avaient, hormis des balles de mousquet ; pour à quoi suppléer ils mettaient des morceaux de fer grands et longs comme le poure, après avoir employé des balles de plomb et de verre.
Ledit 8 septembre , étant à l'église , où vint le seigneur amii-ante avec toute sa cour, après la messe, il alla faire caresses à un homme qui était couché au coin du grand autel , d'autant que tous couchaient eu ladite église, qui, pour être bien voûtée , les mettait à l'abri des canons et des bombes. Voyant, dis-je, ces grandes caresses , je demandai qui était celui-là ; on me dit que c'était celui
RELATION. — SEPTEMBRE 1638. 73 qui sortait toutes les nuiU de la ville, et apportait les avis à l'amirauté, que ceux de la ville recevaient d'ailleurs.
De l'église , on fut dans un lieu d'où on voyait l'armée navale , et où j'ai trouvé beaucoup de capitaines et chevaliers d'Alcantara et de Saint-Jacques , qui me firent beaucoup de questions sur cette armée , et les mêmes que m'a faites depuis l'amirante et les autres généraux , savoir : combien il y avait de vaisseaux? de quel port? pourquoi l'amiral n'était pas ce grand qui paraissait sur tous'? qui était le seigneur qui le commaudail? combien il y avait de pièces de canon dans chacun? Leur ayant dit à peu près, je vis bien qu'ils en étaient étonnés. Mais surtout, à plusieurs fois, ils m'interrogèrent sur l'action de Gattari, qu'ils disent être la plus entière qui se soit jamais faite sur mer; c'est ainsi qu'ils en parlent. Que si pourtant, disent-ils, Antonio d'Oquèdo, qui commande l'armée royale, eût fait la diligence comme il avait ordre de joindre les galions, difficilement eût-il échappé aucun de nos vaisseaux.
J'ai appris de plus, chez l'amirante, que les Espagnols ayant été averti» que monseigneur de Bordeaux devait le lendemain donner l'assaut , et eux se défiant de son bonheur et de son courage, ils avaient avancé l'attaque, encore qu'ils attendissent tous les jours des troupes ; et de fait, au bout de trois jours, arrivèrent trois mille Napolitains conduits par le comte de Roo.
Le marquis de Spolette m'a dit qu'il savait bien qu'ils nous chasseraient, sachant que nous n'avions ni lignes de communication ni grands retranchements.
Mais ce qui m'a le plus étonné et fait rougir pour l'honneur de la France, c'est quand l'amirante m'a demandé qui était cet évéque qui était venu pour fortifier la v ille quand elle serait prise ? A quoi je gauchis le mieux que je pus, n'en ayant jamais rien su, sinon, lorsqu'il me fit cette demande, je fis réflexion à monseigneur de Nantes, duquel je ne parlai point; et quelque courtisan me dit alors tout bas que S. A. (car on traite l'amirante avec génuflexion) serait cet évéque.
• J'ai dit .. l'amirante que ce grand vaisseau armes d'Espagne , que monvigneur de Boi a' était artillé que de pièce* qui portaient les deaui avait prises à Leucatc