II
vous faire voir ici à ces messieurs, qui me témoignent beaucoup d'estime et d'amour pour votre personne et un très-grand désir de vous contenter et de vous en rendre des témoignages effectifs. J'ai fort entretenu ce matin messieurs de la ville de Barceloune, dans leur maison publique, pour ce qui regarde le salut du pavillon ; où ils m'ont expliqué et fait voir bien au long de quelle sorte il en a été usé entre les généraux du roi d'Espagne et eux , pendant que cette ville le reconnaissait pour souverain ; et bien que j'en aye déjà donné un mémoire audit sieur du Perron pour vous le communiquer, je vous envoie encore celui qui est joint à cette lettre et que ces messieurs m'ont donné ce matin ; vous y verrez nettement comme la difficulté que fait la ville de Barcelonne de saluer la première ne vient pas d'ancienne prérogative qu'elle prétende au préjudice du pavillon du roi, qu'elle respecte comme elle doit, mais qu'elle a seulement fait différence de la personne du roi et de celle de son fils aîné présent , d'avec les autres personnes, de sorte que quand même les princes de Savoie sont venus ici, la ville ne les eût point salues la première, s'il n'y eût un ordre particulier du roi pour cela, d'autant que c'est un honneur qu'ils disent avoir coutume de garder et de réserver pour »a majesté seule et pour son fils ainé, s'il n'y avait un ordre de sa majesté d'en faire autrement. Et ainsi il semble que ce ne sera point contrevenir à l'ordre que vous avez du roi de faire même saluer le pavillon d'Angleterre ou tout autre avant que de saluer de votre part, d'autant qu'il ne s'agit ici d'aucune compétence entre les pavillons des deux différents souverains, et que ces messieurs agissent en ceci comme conservateurs du même honneur royal , pour lequel ils font seulement la différence remarquée dans leurs mémoires, et que s'ils avaient ordre de sa majesté d'en user autrement à votre égard , ils le feraient aussitôt comme ils l'ont fait pour ces princes de Savoie, et sans lequel ordre ils disent ne le pouvoir faire même aux princes, comme vous verrez qu'ils ne le firent point pour la duchesse de Mantoue, sœur desdits princes de Savoie.
Que si , nonobstant ces considérations qui me semblent néanmoins fortes, vous faisiez difficulté de venir ici avec le pavillon royal, vous
LETTRE DE M. D'ARGE.NSOM. — AVRIL 1641. 563
pourriez y venir seulement avec quelques galères qui salueraient les premières comme elles ont ici coutume, et laisser votre amiral plus éloigné et hors de la vue ; mais si vous pouvez ne point prendre cet rxpédient dernier et vous faire voir ici avec toute votre belle armée, ce sera un grand alTcrmissement pour ces peuples au service de sa majesté ; et quelque résolution que vous preniez, je vous supplie de me la faire savoir avant votre arrivée, en sorte que je puisse aller audevant de vous, ou sur la mer ou sur la terre, afin que toutes choses soieut si nettement concertées avant votre arrivée, qu'il n'y arrive aucun manquement qui puisse donner le moindre dégoût de part ni d'autre, et que surtout vous soyez content, et comme je le souhaite passionnément et comme je vois aussi ces messieurs le désirer fort. Pour les Turcs que vous désirez avoir pour fortifier votre chiourme, il y a ici un marchand, nommé François Collisé, qui en a six fort bons, mais il en veut au dernier mot vingt pistoles de chacun. Le sieur de Saint-Geniez m'a promis de voir aussi celui qui en a vingt-neuf autres, et de savoir ce qu'ils coûtent et ce qu'il en désire, parce qu'il y en a de fort faibles et petits, et lorsque vous enverrez ici au premier jour, ou que vous viendrez vous-même, vous en ferez ajuster le prix ; cependant messieurs de la députation et de la ville ont fait défenses à ces gens-là de les envoyer ailleurs et de s'en défaire, aussitôt que je leur ai donné avis de votre désir. Je tiendrai la main à tout cela , cl au reste de ce que vous souhaitez, sans y manquer en quoi que ce soit ; mais il faut vous dire que nous traitons plus ici les choses avec douceur et délicatesse qu'avec cette haute autorité et fermeté dont on peut user ailleurs. J'attendrai donc au plus tôt de vos nouvelles, s'il vousplait, pour vous obéir et servir comme celui qui est de tout son cœur,
Monsieur, votre, etc.
Argeîvson.
Monsieur ,
M. de Lamotte est retourné à Montblanc, où est son armée. Vous serez bien aise d'apprendre que vos cinq vaisseaux ont pris deux brigantins des ennemis chargés de vivres vers Tarragone.
Barcxlonnc, ce !&«Tril 164 1.
56/f LIVRE V. — CHAP. XI.
Malgré la crise difficile dans laquelle se trouvait Barcelonne , et l'importance de l'entrée de la flotte française dans son port , les députes catalans apportèrent beaucoup de lenteurs à cette opération, toujours occupés qu'ils étaient à décider si la ville devait commencer par saluer la flotte du roi de France, ou si au contraire la flotte devait cet honneur à la ville de Barcelonne. Le conseil s'étant prononcé pour cette dernière condition, en fit part ainsi qu'il suit à M. de Bordeaux , qui de son côté s'opimâtrait à ne pas saluer le premier, bien que les circonstances fussent imminentes.