DE CE QUI S'EST PASSÉ AU COMBAT DU SECOURS DE TARRAGONB
Les 17 et 18 d'août, le sieur archevêque de Bordeaux ayant eu plusieurs avis que les vaisseaux et galères des ennemis étaient mouillés aux
1 Bien que cette relation toit imprimée documents précédents , vu son importance , dans Aubery, j'ai cru devoir la joindre an» et comme pièce contradictoire.
Alfages, il dépécha plusieurs felouques et brigantins, tant pour en savoir la vérité que pour en apprendre le nombre; et lui ayaut été rapporté diversement , attendu la difficulté de les compter, il résolut d'assembler tous les capitaines et leur proposer tous les avis qu'il en avait reçus; de sorte qu'il fut résolu, dans le conseil, que si les ennemis ne venaient qu'au nombre de vingt ou vingt-quatre vaisseaux , ainsi qu'il y avait plusieurs bruits, qu'on partagerait l'armée en deux corps, savoir : qu'une escadre demeurerait avec les galères au-devant du môle pour s'opposer au secours, au cas qu'il se présentât pour y entrer , et les deux autres iraient droit aux vaisseaux des ennemis poulies combattre; mais, d'autant que le service le plus important qu'on pouvait rendre en cette occasion était d'empêcher le secours, et que tous les capitaines unanimement demeuraient d'accord qu'il était impossible de l'empêcher au cas que les ennemis vinssent avec de grandes forces, le sieur archevêque désira s'assembler avec les sieurs de Lamotte-Houdancourt et d'Ai-genson et autres officiers tant de l'armée de mer que de terre. Et , pour cet effet , se fît porter à terre par la capitane, où se trouvaient les sieurs de Lamotte, d'Argenson, de la Vallée et autres officiers de l'armée de terre avec plusieurs capitaines de la marine , tant des vaisseaux que des galères ; et là furent faites les propositions précédentes , desquelles tout le monde demeura d'accord à ce qui aurait été conclu par le conseil tenu à l'amiral.
Le VJ, sur les quatre heures du soir, les ennemis parurent à la vue de l'armée , à douze milles ou environ , ce qui obligea le sieur archevêque d'aller visiter tous les vaisseaux de son armée, tant pour voir s'ils étaient en état de combattre que pour amener tous les capitaines à cela, bien qu'ils n'eussent pas besoin de cette harangue, étant assez animés par le service du roi et par leur propre valeur. Cela fait, il se retira à l'amiral et ordonna toutes les gardes qu'il jugea nécessaires pour la nuit.
Le lendemain 20, à la pointe du jour , les galères des ennemis , avec leur secours, parurent au nombre de vingt-neuf , à trois ou quatre milles de l'armée ou environ ; en même temps , on se mit sous voile et on prit les postes qu'on jugea à propos pour empêcher leur entrée;
mais, après avoir demeuré quelque temps et observé la contenance de notre armée , lesdites galères se retirèrent vers leurs vaisseaux, où , étant tous en corps, ils coururent quelque temps ensemble, tenant le vent ets'abattant toujours sur notre armée, qui était toujours, tantôt sur un bord tantôt sur l'autre, au-devant des eunemis pour tacher d'empêcher • le secours, bien qu'elle eût toujours lèvent contraire. Finalement, voyant que tout favorisait leurs desseins et que l'avantage du vent était le gain de la partie, ils séparèrent leurs vaisseaux de leurs galères, lesquelles s'allèrent joindre à trente ou quarante barques ou brigantins qu'elles mirent sous le vent d'elles. Eu même temps notre année, qui courait vers les vaisseaux des ennemis , revira de bord sur lesdites galères pour s'opposer à leur passage ; mais, à l'heure même et du même temps, les vaisseaux ennemis, au nombre de trente-cinq , et les galères s'abattirent, lèvent en poupe, sur notre armée, si bien qu'il ne fut plus question de s'opposer au secours , mais plutôt aux grandes forces des ennemis, qui étaient telles, avec l'avantage du vent, que sans le courage et la valeur extraordinaire des capitaines des vaisseaux et des galères , il y avait toute l'apparence du monde que nous devions succomber en cette occasion, car les vaisseaux ennemis nous battaient en liane et les galères par-derrière, sans que nous puissions tirer que d'une partie de notre artillerie, avec laquelle toutefois nous leur fîmes paraître qu'il ne faisait pas bon de s'approcher si près de nous , et les contraignîmes enfin , après quatre heures de combat, que la nuit termina, de se retirer avec force mâts et cordages coupés , sans compter la perte des hommes qu'ils y ont faite, que nous ne pouvons pas savoir, mais qui doit être infailliblement grande, attendu la quantité de coups de canon et de mousquet que nous leur avons tirés presqu'à bout, et du grand nombre d'infanterie qu'ils avaient sur leurs vaisseaux. Les nôtres ont été aussi fort fracassés, y ayant tel vaisseau qui a reçu jusqu'à cent coups de canon, comme aussi il n'y a point de ga. 1ère qui n'en ait reçu et qui n'ait fait perte et de soldats et de chiourmes.
Le 21 , à la pointe du joui-, les deux armées se trouvèrent à une portée et demie de canon, mais par un si grand calme qu'il était du tout impossible de se pouvoir approcher; de sorte que tout ce que l'une et
l'autre purent faire fut de se faire remorquer à la mer par les galères, espérant toujours que sur le haut du jour il ferait du vent ; ce qui arriva, mais si fort partagé entre les deux armées, que tout le jour s'employa à gagner le dessus, et d'autant que la nôtre n'était pas en état de combattre celle des ennemis sans nos brûlots, qui faisaient une grande partie de nos forces , il nous fut impossible de leur prendre le vent, attendu que le nombre de nos galères n'était pas assez grand pour remorquer lesdits brûlots et nos vaisseaux de guerre; si bien que nous restâmes tout ce jour-là à une lieue et demie les uns des autres sans se pouvoir joindre. Sur le soir, suivant la coutume du pays, le vent se calma entièrement; ce qui fut cause que l'une et l'autre armée se rassembla le mieux qu'elle put par le moyen de ses galères, et nous passâmes ainsi la nuit, espérant que le lendemain le vent nous serait plus favorable. Les ennemis reçurent le même jour, sur les sept heures du soir, à la vue de notre année, un nouveau renfort de vaisseaux, au nombre de cinq, qui furent remarqués de fort près par notre contre-amiral , qui était à l avant-garde de toute notre armée, de sorte que celle des ennemis était composée de quarante gros vaisseaux et de trente-cinq galères.-Cela n'ébranla pourtant point le courage de nos capitaines, ains plutôt leur augmenta la résolution de les combattre , en telle sorte que toute la nuit tous nos vaisseaux et galères firent tous leurs efforts pour se trouver le lendemain au-dessus des ennemis.
Le 22 , à la pointe du jour, les deux armées se trouvèrent encore à la vue l'une de l'autre, éloignées seulement d'une bonne lieue, et comme il faisait peu de vent, chacun se mit en ordre de combattre, attendant que les vents favorisent l'une des deux. Sur les sept heures, le vent s'éleva et s'augmenta peu à peu jusqu'au soir, mais toujours si favorable aux ennemis, que tout ce que nous pûmes faire fut d'empêcher qu'on ne nous gagnât le dessus.
Le 23 au matin , notre armée se trouva presque hors de la vue de celle des ennemis , et avec un calme tout extraordinaire; ce qui donna temps au sieur archevêque d'assembler le conseil sur la capitane , où tous les capitaines, tant des vaisseaux que des galères, se trouvèrent ; et là , ayant été proposé ce qu'il y avait à faire, tous les capitaines des
vaisseaux, et particulièrement ceux qui s'étaient rencontrés les plus proches des eunemis, représentèrent qu'outre le grand nombre de vaisseaux eunemis et galères, qui étaient le double des nôtres, ils avaient tiré la plus grande partie de leurs munitions, et qu'il ne leur restait plus que quatre ou cinq cents coups de canon à tirer, qui se peuvent employer dans le moindre combat, et qu'il en faut toujours réserver pour la retraite. Ceux des galères représentèrent aussi que n'ayant de vivres que jusques à la fin du mois, et la plus grande partie d'icenx de l'eau que pour un jour ou deux au plus , qu'on se trouvait éloigné à la mer de plus de cinquante ou soixante milles , et par ainsi , hors d'apparence de pouvoir faire aiguade ni de tenir la mer, joint aussi les incommodités qu'ils avaient reçues dans le combat, en telle sorte qu'il fut conclu et arrêté par les uns et par les autres qu'on ferait tous les efforts possibles pour regagner les côtes de Catalogne, si le vent le permettait, afin de s'y raccommoder, d'y prendre des munitions, et surtout pour y rendre le service nécessaire au roi et à la province.
Le 24 , tout le jour se passa à virer bord sur bord , tenant toujours le cap sur Barcelonne ; mais le vent s'étant grossi sur le soir , et nous ayant absolument refusé cette route, l'armée se trouva à travers de Mataro, et comme les galères étaient en très- grande nécessité d'eau, elles furent contraintes d'aller faire aiguade à la première terre, à la vue, toutefois, de notre armée; où étant, elles eurent nouvelles par un courrier qui venait de Mataro, pour avertir la côte, que les ennemis étaient devant Barcelonne; ce qui fut confirmé bientôt après par les feux qui se virent sur les tours et sur les montagnes, si bien que nos galères nous vinrent rejoindre environ sur les onze heures de la nuit, et tous ensemble , nous coulâmes insensiblement le long de la côte en tirant vers Cadequia.
Le 25 , à la pointe du jour, l'armée des ennemis parut à notre vue, faisant même route que la nôtre, et voyant qu'il ne nous restait aucun port dans toute la côte pour nous retirer, que Cadequia , dans lequel il était impossible d'entrer en présence des ennemis , sans un extrême danger ; joint aussi que le lieu n'est pas capable de contenir tant de vaisseaux et de galères ensemble , et que c'est un désert dans lequel
l'armée aurait infailliblement péri faute de vivres ; tous les capitaines, tant des vaisseaux que des galères, furent d'avis qu'on gagnerait les côtes de Provence, jugeant qu'il était plus important de conserver entièrement l'armée du roi pour s'en servir à l'avenir, que de la hasarder mal à propos dans un combat dont le succès ne pouvait être douteux ; mais qui faisait voir visiblement la perte inévitable de toutes nos galères, attendu le grand nombre de celles des ennemis et de leurs vaisseaux, et vu même que les nôtres ne pouvaient plus tenir, tant à cause de l'incommodité des vivres, que pour n'avoir aucun port sous elles pour se retirer.
Celle relation a été signée de tous le» capitaines, tant des vaisseaux que des galères.