A M. LE CARDINAL, SUR LES TROUPES QU'IL ENVOIE EN ITALIE
Ayant laissé l'escadre de levant en état de faire voile mardi dernier le vent lui servant , j'ai suivi M. le prince en ce lieu, où le commandement qu'il a plu à votre éminence me faire de lui remettre les trempes destinées pour Provence m'est arrivé en chemin , à quoi j'ai incontinent obéi ; mais je crains qu'il y ait peine à les ramasser, la plupart étant déjà en Provence , où la peste n'est que dans la pensée de ceux qui ne veulent pas qu'il y aille des troupes, pouvant assurer votre éminence qu'il n'y en a eu qu'un peu en Arles, qui est à quarante lieues d' Autibes, et à Martigues, à quatre lieues de là sur la mer, qui devrait donner appréhension aux galères, étant le lieu où ils prennent tous leurs matelots, et à Lumbesc, qui est un petit lieu proche d'Avignon, tout cela par communication du Languedoc, où il y en a eu si peu que la ville la plu* blessée (à la réserve de celle de Nimes, qui est maintenant en quaran-
taine pour n'avoir plus de mal) n'a pas eu six maisons ; mais on estimait que le bruit empêcherait M. le prince d'en approcher. ■
Pour les desseins de mer et de terre, ils ne peuvent être autres que ceux que votre éminence a ordonnés, et l'occasion étant bien plus propre maintenant que les ennemis ont été battus, et que vraisemblablement ils seront occupés à s'opposer à quelque grand dessein qu'on pourra avoir sur eux , que lorsqu'il a été ordonné, et la saison bien plus favorable, le fourrage, qui était la seule chose qui pouvait ruiner votre cavalerie, étant en abondance.
Pour les desseins de mer seuls, il n'y en peut avoir aucun , d'autant que les ennemis assurément ne mettront point à la mer avec vaisseaux, mais simplement avec un corps de galères double du vôtre , qui fuira devant vos vaisseaux , et que vous ne pourrez combattre avec vos galères, au lieu que votre armement de mer, en l'état qu'il est, sera le maître de toutes les rades et de tous les parages où il mouillera , et par conséquent empêchera tous les secours qui en pourraient aborder.
Mais parce que tous ces desseins de ce côté sont incertains, et que celui de Turin est celui qui surpasse tout , j'estime que votre éminence peut satisfaire à tout , laissant le corps qu'il lui avait plu me donner, avec deux régiments encore, en prenant six autres qu'on peut fournir de mille hommes chaque aux dépens de ceux qui sont en la province, qui auront temps de faire leurs recrues, pour faire les six mille hommes d'Italie; il lui en restera neuf encore en ces deux provinces, lesquelles sont hors d'appréhension d'être attaquées.
Pour la cavalerie, les régiments de Boissac et Merinville peuvent remplacer les autres, et il restera encore dix compagnies détachées de gendarmes ou chevau-légers.
Que si après le secours de ces six mille hommes elléctifs , votre éminence s'approche et qu'elle veuille que ce corps aille tout ensemble à elle , ou en quelqu'autre lieu , il sera en état d'agir et servir, et cependant on pourra tenter ce qui doit donner grand éclaircissement en quinze jours, après quoi on pourra , par le col de Tende, se rendre à Joui , et de là à Carmagnole ou en tel autre lieu qui sera ordonné.
Que si votre éminence continue au premier dessein, je In supplie
très-humblement de ne me point ôter Normandie , d'autant que je n'ai aucun officier pour siéger, et il n'en manque point en Italie.
Que si elle persiste à vouloir que les troupes passent , elle m'ordonnera ce qu'il lui plaira que je fasse par mer, ne voyant rien qu'à manger les vivres inutilement, s'il ne lui plait qu'on aille en Barbarie.
Je suis trop obligé à votre bonté de faire réflexion sur moi pour la peste , mais je la supplie de la faire sur ma p-ission à son service, qui recevra bien plus de préjudice, me voyant inutile toute l'année, avec ' grande dépense de votre armée navale, que de quelque légère maladie irai nous attrapera plutôt en ne faisant rien qu'en vous servant.
Je réponds au délai! de la dépêche de M. de Noyers, dont j'envoie copie à votre érainence, comme aussi d'une lettre de M. Forbin, qui sait la nécessité et le peu de peste qu'il y a en Provence du côté où nous avons à faire.
Cette lettre adressée à M. de Noyers était jointe à la dépêche de M. de Bordeaux.