LETTRE DE M. DE CH A VIGNY
A M. LABCHBVBQUB DE BOB DBA UX- MONSIBUB ,
J'ai reçu vos lettres des 12 et 15 de l'autre mois. Je vous dirai pour réponse que le roi et monseigneur le cardinal ont recii beaucoup île satisfaction d'apprendre la résolution que vous avez prise de vous embarquer sans différer plus longtemps à cause de ce qui vous manquait. Le défaut de paiement de votre subsistance et de ce que quelques troupes ne vous avaient pas encore joint peut être tôt ou tard facilement réparé, mais non pas le'préjudice de votre retardement, qui vous aurait fait perdre des occasions qui ne se pourraient après recouvrer. Je sais bien que vous êtes trop bon ménager et trop désireux de servir utilement sa majesté et son éminence pour être diverti de les prendre quand elle» se présentent par quelque considération que ce soit. Nous avons su depuis votre heureuse arrivée au siège de Fontarabie ; nous espérons qu'elle avancera le bon succès autant qu'on le peut attendre, et que les fruits de vos soins paraîtront incontinent. Sa majesté est ici en fort bonne santé, son éminence de même; sa majesté y demeure avec son éminence afin de pouvoir mieux juger à quoi elle emploiera
ses armes plus utilement scion les occurrences. Nos armées ont poursuivi et pousse* les ennemis jusques à Thérouenne, et ensuite assiègent Renty, qu'elles espèrent "emporter dans les premiers jours de la semaine qui vient. M. le maréchal de Brézé, qui a toujours son corps d armée séparé, a pris quelques châteaux en cette frontière, attendant s'il aura ouverture à entreprendre quelque chose plus importante. Voilà l'état présent des affairai de ce côté; de celui d'Allemagne, nous en avons de très -bonnes nouvelles que vous verrez dans le mémoire que je vous envoie. Cependant conservez -moi, s'il vous plaît, l'honneur de vos bonnes grâces; je ne désire rien plus que de vous témoigner combien je les estime, et que je suis véritablement,
Monsieur, votre très-humble et très-aflectionné serviteur,
Chavigny.
A Ablwvillr, ce 5 aoftl i6J8.
Je ne sais si ce gros homme dont vous me parlez vous a accompagné ; si cela est, je ne vous crois pas malheureux, car il est fort honnête homme et vous estime extrêmement : permettez-moi de l'assurer que je suis son serviteur.
La relation suivante donne les plus grands détails sur l'attaque et la destruction do la flotte espagnole dans le port de (iuetaria. Ce fait d'armes, un des plus importants de l'année i638, eut une grande influence sur le reste de la campagne.
M CE QUI S'EST PASSÉ AU COMBAT ET DÉFAITE DES QUATORZE GALIONS D'ESPAGNE, TROIS FRÉGATES ET PLUSIEURS AUTRES VAISSEAUX DANS LE PORT DE GATTARI ' PAR LARMEE NAVALE DU ROI.
Le 1 6 d'août 4 638 , l'archevêque de Bordeaux ayant envoyé à la mer le sieur de Montigny avec huit vaisseaux , deux pataches et deux brûlots,
' Lire Guetaria.
RELATION. — AOUT 1638. 44 pour faire la garde entre Saint-Sébastien et la rade du Figuier, pour empêcher qu'il ne sortit ou entrât quelque chose dans ledit Saint-Sébastien pour le secours de Fontarabic, avec ordre particulier audit sieur de Montigny de s'en aller jusque* sur les hauteurs de Gattari voir s'il ne paraîtrait rien à la mer, et même d'approcher le plus près qu'il pourrait dudit lieu, en sonder la rade, reconnaître sa bonté, et voir si l'armée du roi pourrait mouiller en cas de nécessité.
11 rencontra, dès le lendemain 17, sur lesdites hauteurs de Gattari quatorze galions d'Espagne qu'il obligea de gagner la rade, et en nu un temps dépécha une patache de l'armée audit archevêque , pour lui en donner avis, et comme il s'en allait les garder dans le port.
Au même instant le conseil extraordinaire de l'armée est assemblé, y ayant appelé, outre ceux qui sont ordonnés pour y assister, tous les autres capitaines; lesquels ayant entendu cet avis et même été présents à la confirmation d'icelui par une lettre qu'on reçut dudit sieur de Montigny, il fut tout d'une voix résolu, après avoir chargé quelques personnes capables de la garde du canal de Fontarabie et donné les ordres nécessaires pour cet elTet , que ledit archc\cqucdc Bordeaux mettrait à la voile promptement avec dix vaisseaux de guerre et six brûlots pour s'en aller joindre ledit sieur Montigny , si bien qu'ayant laissé les ordres, au sieur Delaunay-Razilly de ce qu'il avait a faire pour la garde du port, avec vingt vaisseaux et une chaloupe armée de tous les vaisseaux qui sortaient du port , outre les pinasses ordonnées à cette garde , on (il voile sur les onze heures du soir; mais les calmes furent si grands que tout ce qu'on put faire en cette nuit ce fut de gagner les hauteurs du Passage et de Saint-Sébastien. Encore le Icitdemain 18, la houle et les calmes continuèrent de telle sorte qu'il ne s'en fallut de guère que tous les vaisseaux n'allassent à la côte; aussi l'amiral fut-il en tel hasard <pje tou> les pilotes désespéraient de son salut, si le commandeur Desgouttes, par son soin ordinaire, n'eût fait en sorte de regagner la rade du Figuier; et l'archevêque de Bordeaux, qui croyait que les petits vaisseaux se soutiendraient au vent , s'embarqua sur le vaisseau du sieur Dumé ( où les sieurs du Buquoy, de Saint-Georges, Vidault et Rochcbrune l'accompagnèrent) , lequel, quelque soin qu'on y pût apporter, approcha H. 6
si près de la côte de Bayonue avec tous les autres de cette escadre en tel péril que s'il ne se fût levé le lendemain 19, sur les neuf heures du matin, un petit vent de terre, ils s'en allaient infailliblement perdus. Avec le vent on gagna la rade de Gattari, où l'amiral se rcudit du même vent, et en même temps l'on trouva ledit sieur de Montigny qui gardait encore ses galions. Mais le calme recommença, qui dura les 20 et 21 , tic telle sorte qu'il ne fut pas au pouvoir des vaisseaux de rien entrep-endre. Durant ce temps l'on voit filer de tous côtés infanterie et cavalerie , et faire les batteries à terre en divers lieux.
Le 22 dudit mois au matin , lesdites batteries (mon avait vu faire les jours précédents, parurent et incommodèrent les vaisseaux de sorte qu'on fut contraint de lever l'ancre et de se retirer hors la portée du canon , ayant donné un coup dans le grand mât de l'amiral et tué deux hommes sur le pont.
Sur les dix heures en suivant, le vent esUiord-est , qui est celui qui charge en côte , ayant commencé à se lever, donna moyen aux capitaines ordonnés pour cette exécution de faire paraître leur cœur et leur fidélité au service du roi.
Et l'amiral ayant fait le signal , les sieurs de Montigny et de Cangé, qui commandaient cette exécution, assistés des commandeurs de Chastellus, des sieurs Dumé , Cazcnac et Lachesnaye ayant chacun un brûlot à leur hanche commandés par les capitaines Mata , Molé, Collo, Brun, Jamin et Vidault, qui étaient soutenus des chevaliers de Senantes, Linières, Garnierct Paul, et le sieur de Bois-Jolry, qui avaient derrière eux les chevaliers de Conflans, baron de Marsé et Duquesne , pour donner assistance à ceux qui en auraient besoin , la rade étant si étroite qu'ils ne pouvaient pas combattre davantage de vaisseaux de front. Ce combat commencé sur le midi, les cinq batteries de terre, les quatorze galions et les trois frégates faisant un feu continuel, n'empêchèrent pas les vaisseaux du roi d'aller mouiller l'ancre à la longueur du câble , en approchant si près que, quand les capitaines des brûlots n'auraient point mis le feu aux divers galions sans difficulté, les vaisseaux de sa majesté les auraient coulés bas à coups de canon, et les eussent abordés plus tôt s'ils n'eussent eu une défense de peine de la vie de le faire. Le vice-amiral est
un des premiers abordés, et ensuite les autres , à la réserve de l'amiral , d'un vaisseau dunkerquois, d'une flûte armée en guerre qui s'étaient rangés sur des hausières à un coin du môle sous leurs cinq batteries, où ils pensaient être en sûreté contre la soldatesque, qui était au nombre de trois mille Espagnols naturels; mais elle est rejetée de là, par le feu ou par l'appréhension, à la mer; les uns demi-bru lés, les autres presque noyés, sont reçus par les chaloupes des vaisseaux commandés par le sieur Croiset, lieutenant de l'amiral, qui leur coupait le chemin d'aller à terre, si bien qu'on peut dire avec vérité que ces Espgnols sont défaits à plate couture, ainsi que l'ont rapporté les prisonniers.
Durant tout ce combat l'amiral ennemi, qui s'était tiré à terre, comme il est dit ci-dessus, pensait , pour s'être mis sous ses batteries dans son môle, être exempt de danger; mais le sieur de Casenac, qui s'était mouillé auprès de lui, le batt it continuellement aussi bien que les autres vaisseaux qui étaient mouillés proche. I n capitaine de brûlot, nommé Desjardins de Brouage, étant commandé par l'archevêque de Bordeaux de s'en aller aborder ces vaisseaux, il se met à la voile pour cet effet; mais battu de l'artillerie de ces vaisseaux et de celle de terre, son gouvernail lui est coupé comme il est prêt d'aboider , de sorte qu'il se trouve obligé de mettre feu à son brûlot, lequel n'aborde point l'amiral , mais un autre vaisseau qui était à l'avant, et peu de temps après on voit sortir une foucade de cet amiral, laquelle on ne sait si elle a été causée par le brûlot ou par la grande quantité de coups de canon qui se tiraient continuellement sur lui et sur les autres de nos vaisseaux; maison voit à l'instant ce vaisseau qui était beaux-à-beaux 1 de l'amiral s'ouvrir et ses hauts s'allumer, (rai, incontinent après mit le feu à cet amiral et à ce dunkerquois qui était à côté, si bien que de toute cette flotte , (rai étaitde dix-sept voiles, savoir : douze galions, deux vaisseaux de Dunkcrque et trois frégates, il n'en reste qu'un troué et rasé de coups de canon , de telle sorte qu'il ne se peut jamais relever , puisque s'il eût été en état de ce faire on ne l'y eût pas laissé. Le feu de cet amiral et la quantité de poudre qu'il y avait firent un tel effet que vingt-cinq ou
* Bord à bord, tout proche.
trente vaisseaux, barques ou autres bâtiments à hunes, et une infinie quantité de chaloupes ont été brûles dans le môle, cl force maisons dans la ville embrasées de ce feu.
La principale gloire de cette action est due à la bonne conduite du commandeur Dcsgouttcs, lequel a su si bien ménager l'ordre du combat, les mouillages et l'avantage du vent, qu'ils ont cause le gain du combat. Son vaisseau, avec celui de la Reine, commande par le chevalier d'Arrérac; ceux des sieurs de Caen, sergent de bataille, chevalier de Coupeauville , et trois flamands frétés , étaient ordonnés pour le soutien de ce combat, lesquels n'ont pas eu besoin d'agir, les premiers ayant attaqué , battu , défait et brûlé généralement tout ce qui s'est présenté à eux et qui était dans le port.
Nous apprenons par les prisonniers que cette escadre, composée de dix-sept vaisseaux, sur chacun desquels il y en avait sept cents, et cinq cents sur le vice-amiral , attendait celle de Dunkerque, composée de douze vaisseaux et six frégates, et celle de Lisbonne, composée d'un autre grand nombre de vaisseaux qui se devaient joindre a neuf qui sont dans Saint-Sébastien , où ils portaient trois mille hommes pour le secours de Fontarabie ; ils attendaient aussi quatre vaisseaux qui devaient faire voile de la Corogne pour les venir joiudre incontinent après. Mais ayant rencontré, sur les hauteurs de Gattari, les vaisseaux du roi qui les avaient voulu obliger à un combat, ils s'étaient résolus d'entrer dans la rade sous leurs forteresses, où ils avaient été gardés avec un merveilleux soin jusqu a ce que l'amiral et son escadre y fussent arrivés.
Ledit sieur de Montigny n'a pas eu moins de cœur en l'exécution qu'il avait eu de soin et de prudence en leur conservation, où il a été secondé par le chevalier de Cangé avec un cœur et une valeur incomparables; le commandeur de Chastellux, qui a gagné un pavillon des Dunkerquois, y a été généralement loué de tout le monde ; le sieur de Cazcnac était mouillé si près de l'amiral d'Espagne, qu'ils ont été deux heures aux mousquetades ; les sieurs Duméel Lachesnaye ont fait tout ce qu'on peut attendre de gens de cœur et qui savent le métier; ainsi que les sieurs de Bois-Jolly et chevalier de Senantes,
Linières, Gamier el Paul (quoiqu'ils ne fussent ordonnés que pour soutenir) ; ils ont eu si grand besoin d'être assistés des sieurs de Conilans, Marsé el Duquesne, qu'à peine ledit sieur de Senantes se fùt-il relevé, tant il était maltraité du canon et de la mousquetcrie. Le combat a duré depuis le midi jusqu'à six heures du soir, et le feu des vaisseaux, de la ville et des bois de la montagne qui se sont enflammés, le sont encore si ardemment qu'on ne sait quand il finira.
Si bien qu'il se trouve que les ennemis ont perdu neuf galions, avec plusieurs autres vaisseaux, dans le Passage, quatorze vaisseaux et trois frégates en ce dernier combat, qui doublent la perte que le maréchal rie Strozzi a faite, dont les Espagnols se glorifiaient tant. Le sieur de Caen a fait sa charge de sergent de bataille en ce rencontre avec tant de soin et de cœur qu'il ne saurait être assez loué.
Il est à remarquer que, comme cette escadre était la plus avancée, elle avait aussi été composée des meilleurs vaisseaux d'Espagne, où ils ne se sont pas seulement contentés d'y mettre les plus excellents hommes qu'ils eussent, mais aussi ont ajouté à l'amiral et vice-amiral de Galice un personnage dont la réputation était si grande en Espagne que, pour assurer le secours infaillible de Fontarabic, ils disaient que don Lopez était embarqué; mais on ne croit pas qu'ils en puissent dire après des nouvelles, carie feu ayant pris des vaisseaux où était l'amiral, on n'estime pas qu'il ait été assez bon nageur pour se sauver à terre
Ce vaisseau amiral était de huit ccuts à mille tonneaux , le vice-amiral de même, et tous les autres galions de six à sept cents tonneaux.
Ce combat est d'autant plus favorable au roi qu'il n'y a eu que sept ou huit de ses vaisseaux un peu maltraités de coup de canon, n'ayant perdu aucun officier, mais seulement trente ou quarante, tant matelots que soldats tués ou blessés.
Depuis cette relation, nous apprenons, soit par les prisonniers que nous primes, soit par ceux qui se viennent rendre tous les jours, que la perte des ennemis était beaucoup plus grande que nous ne croyions, puisque , outre leurs galions , les uns estiment qu'il y a jusqu a six , sept et huit mille hommes de tués, brûlés ou noyés, et d'autres, qu'il
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ne peut pas y en avoir moins de cinq mille. Il est bien vrai que cette défaite a apporté une telle consternation aux ennemis , et particulièrement à leurs généraux, qu'ils ont dépéché un courrier à Madrid pour savoir ce qu'ils avaient à faire. '
M. le cardinal de Richelieu, après avoir engagé M. de Bordeaux à concourir activement au siège de Fontarabie, lui donne la plus grande latitude d'action , dans le cas où, Fontarabie emportée, l'armée navale ne serait plus nécessaire devant cette place, et pourrait tenter quelque autre attaque sur les côtes d'Espagne.
De Pec<|<iigny, le 18 ooût 16ÎS
Monsieur ,
J'ai été ravi d'apprendre votre arrivée à Fontarabie, devant laquelle, faute du renfort que vous avez mené, je craignais toujours quelque mauvais accident. Je crois maintenant Fontarabie 'prise , selon l'assurance que vous m'en donnez par vos lettres.
Après cette prise, il faut voir à l'assurer, et ne rien oublier de ce qui pourra nuire aux ennemis.
Si l'on pouvait prendre Saint-Sébastien , ce serait une bonne allaire , parce qu'elle assurerait non seulement Fontarabie , mais le Passage et tout le pays; mais je ne sais que dire sur ce sujet, parce que de loin on ne voit pas les choses comme elles sont, et qu'il n'y a que ceux qui sont sur les lieux qui connaissent la possibilité ou impossibilité.
S'il n'y a que le défaut des poudres (ce que je ne crois pas , n'en ayant pas été consommé, à ce que j'apprends, plus de cent milliers), nous y pourrons suppléer par la mer, en en faisant venir du Brouage, que nous remplacerons par après.
Ce serait, d'autre part, une moquerie de s'excuser d'attaquer cette place, s'il n'y a que le manque de blé, s'en pouvant trouver assez aisément dans la Provence, particulièrement en cette saison où la récolte est faite.