A M. LE BAILLI DB FOBBIN
MoSIRUR ,
Je viens d'avoir avis que les vaisseaux , polacrcs et tartanes cpii avaient chargé de la cavalerie et infanterie à Naples, qui étaient relâchés à Gayette, de peur de rencontrer les vaisseaux du roi , changeaient là de voiture , prenant de petites barques pour aller terre-àterre , étant avertis que nos galères se retiraient en France ; que don Francisco de Mclos est arrivé, avec quatre galères, de Sicile à Projetta , avec neuf cents hommes qu'ils portent en Piémont, et qu'il est prêt de venir en ces côtes ; que les quatorze galères de Naples n'attendent que la retraite des galères de France pour sortir de Gènes, où elles sont désarmées , et continuer leurs voitures de soldats et autres munitions nécessaires aux armées d'Espagne ; que les dix-huit galères de Ferrandine qui sont retouAiées en Espagne doivent revenir au premier jour avec une nouvelle infanterie espagnole : c'est pourquoi , si vous pouviez présentement envoyer six ou huit galères à Livourne, renforcées de chiourmes et de vivres pour tout ce mois, avec quelqu'un des vaisseaux que vous avez pour les escorter, je m'assure qu'elles feraient grand effet pour le passage de Francisco de Melos avec ses galères et ses tartanes, et, durant ce temps-là, vous pourriez aller en Provence prendre des vivres pour le reste de vos galères, et en amener pour celles que vous auriez envoyées à Livourne dans des barques; et parce que la diligence, au point où nous en sommes, est absolument nécessaire, je suis d'avis que vous alliez seulement à Saint- Tropez et à Sainte-Marguerite, pour prendre le biscuit que vous déli-
vrera le lieutenant de l'amirauté, qui doit être environ de deux mille quintaux, et à Sainte- Marguerite , pour prendre tout le vin que vous fera délivrer le sieur de Guitaud , qui sont environ quinze cents milleroles, dont j'ai fait faire magasin , et mettre ordre cependant que tous les vivres que vous m'avez dit avoir à Toulon et Marseille , pour toutes vos galères, vous viennent trouver à Libourne, dans tout le mois de septembre , afin que vous puissiez tenir la mer tout le mois d'octobre Vous ne trouveriez pas la quantité de vins , et quant au biscuit que je propose, il y en aura toujours assez , jusqu'à ce que le resle vous vienne joindre. Vous pourrez disposer des vaisseaux de guerre et de nos vaisseaux de charge qui sont là; et, pour cet effet, j'écris à M. Lequeux de les vous faire donner. Je m'assure que votre affection au service tlu roi et de son éminence vous fera trouver des moyens pour surpasser toutes les petites difficultés qui se pourront rencontrer eu ce dessein, pour l'exécution duquel je vous offre tout ce que j'ai d'amis, d'argent et de vaisselle; et, pour cet effet, j'écris à mon secrétaire qu'il vous fasse trouver jusques à dix mille écus, et, si vous en avez besoin , j'en trouverai encore autant à Livourne. Tout le service consiste à revenir diligemment , et mettre ordre que vos vivres vous suivent après, et d'armer vos galères de sorte qu'elles puissent donner chasse et la recevoir quand il en sera besoin, afin qu'elles ne soient pas obligées d'être toujours sous le canon de nos vaisseaux , et qu'elles puissent rendre le service que vous savez mieux que moi qu'un tel corps peut, quand il est eu bon état. Ce sera un des plus grands services (nie vous puissiez jamais rendre, ayant avis très-assuré que les ennemis se résolvent, tout cet hiver, à faire tous les services que devaient faire les grands vaisseaux par petites barques et petits corps de galères bien armées , afin de passer en lieu où nos vaisseaux ne les puissent joindre. Je vous prie de me donner avis par cette felouque que je vous envoie exprès de la resolution que vous aurez prise, et si vous arrivez vers Livourne, me donner avis par quantité de felouques vers Naples, où je prends ma route, du lieu où vous serez, afin que je me joigne à vous, ou vous envoie avis des choses que je jugerai nécessaires pour le service du roi.
Que si d'aventure votre santé ne vous permettait pas de venir, vous pourrez faire commander les galères par le plus ancien capitaine. L'on m'a dit que M. d'Aiguebonne était en ce pays-là, où il est venu pour servir dans sa galère, si bien que je m'assure qu'il aura grande joie de servir en ce rencontre. Vous vous souviendrez , s'il vous plait, que M vous allez vers Marseille ou Toulon, vous perdrez quatre ou cinq jours de temps, qui pourront donner moyen à ces galères et barques de pouvoir faire le service que je crains que nos grands vaisseaux ne pourront empêcher.
Dans cette lettre, M. de Hordeaux semble accuser M. le bailli de Forbin (bailli de l'ordre de Malte) d'apporter des entraves au bon succès de la campagne , dans l'espoir de parvenir à la grande-maîtrise de l'ordre; le but de M. de Forbin étant, selon l'archevêque, de se ménager les Espagnols et les Italiens pour arriver à ce résultat. Il se plaint que les galères veuillent toujours retourner en France, sous prétexte des vivres. M. de Hordeaux annonce qu'il s'en va avec les vaisseaux ronds vers la côte de Naples pour rencontrer l'armée des ennemis.
A M. LE CARDINAL DE RICHELIEU
Du traven Monteront . Ir 8 «rpterabrr ifljo
Monseigneur ,
Votre émitience verra , par les avis ci-joints très-sûrs qui me sont venus par un homme que j'ai gagné par argent auprès du grand-duc, que le malheur de ces galères veut qu'elles s'en aillent toujours quand elles peuvent servir.
Elle fera réllexion sur ce qu'on m'avertit que les ennemis reçoivent «les avis de ce que nous résolvons , et que le général des galères de Naples envoie savoir quand celles de France s'en iront , contre ce que nous avions publié qu'elles ont des vivres jusques à la (in de septembre.
L'opinion de Bidaud de Gènes, dont il m'a donné avis , est que le désir d'être grand-maltre oblige quelques uns à ne déplaire à pas une nation, et plutôt à se maintenir en intelligence avec toutes. Je \ous avoue que la disposition contre votre intention du fonds qui devait entretenir les galères à la mer, dont je vous envoie le menu , jointe aux difficultés et embarras qu'on a toujours apportés à toutes entreprises, me donne une très-grande certitude d'une faiblesse eH'royable ou d'une connivence très-dangereuse.
Je lui ai écrit la lettre que votre éminence trouvera ci-jointe avec ordre à M. de Baume de lui donner et vous donner avis de sa réponse , et envoyer ce paquet à votre éminence pour l'avertir du tout.
Je prendrai la liberté de lui dire qu'elle peut commander qu'on tienne tout cet hiver douze galères armées, lesquelles ne lui coûteront pas un sou, selon le mémoire que je lui envoie. Cela accoutumera la chiourme , et embarrassera les ennemis, qui feront maintenant toutes leurs navigations avec cinq ou six galères renforcées,,
J'envoie à votre éminence le mémoire de tous les commandements faits aux galères et exécutés, Jcs avis du bailli ayant toujours été contraires, disant qu'il fallait se tenir en Vay; et ce faisant, on laissai! jusqu'à Port-Hercule libre à débarquer, qui sont deux ou trois cents milles de côte au roi d'Espagne ou à ses alliés.
Pour moi , je vais le long de la côte à Gaéte, et de là à Staples, pour rencontrer les vaisseaux et tartanes des ennemis, a\ec vingt vaisseaux de guerre et dix brûlots, comme je vous ai mandé. Quoiqu'on dise qu'il y ait trente-six vaisseaux et trente-sept polacres, je vous réponds sur ma tête que si on les trouve à la mer, ils seront battus; mais mon appréhension est que les gros vaisseaux se retirent , et qu'ils mettent leurs gens sur des petites barques et galères qui pisseront le long de la terre où nous n'oserons approcher , à quoi je prétends remédier par le retour des galères, s'ils obéissent à l'ordre que je leur envoie. Je n'oublierai rien de ce qui se pourra pour le service de votre éminence, et lui témoigner que je suis, etc.
A M. U MARÉCHAL D'ESTRÉES , TOUCHANT LE DÉPART DE 1,'ARMÉE DE GAËTTE , ET LE CONSE NTE MEUT DU PAPE QUE LE8 ENNEMIS PASSENT PAR SES TERRES.
Par le IriTer» de Cirita-Vc-cchia , le 9 leplrwlire i6fo.
Votre dépêche m'a été rendue par le retour de la felouque à Genetti, où je l'attendais; depuis, votre lettre et son duplicata du 25 août m'ont été rendus par la voie du sieur Rabut , consul de Livournc, qui m'ont extrêmement confirmé dans le dessein que j'avais de m'en aller vers Naples , d'où j'ai appris depuis que tout était parti et relâché à Gaëtte , sur l'avis qu'ils ont eu que je gardais les parages de Civita-Vecchia. Ils font courir le bruit à Livourne que le pape a consenti qu'ils passassent par-dessus ses terres : je ne sais si ce ne serait point pour m 'empêcher d'aller à eux. Les autres disent qu'ils doivent quitter les vaisseaux et grandes polacres, pour prendre de petites barques pour s'en aller terre-à-terre et dejjorten port, sur l'avis qu'ils ont eu que nos galères se devaient retirer.
J'estime, pour le premier, que nous empêcherons bien que sa sainteté ne consente à leur passage.
Pour le second , ils seront bien cachés si je ne les joins avec mes vaisseaux, car, pour nos galères, elles sont si mal commandées quejen'ai rien à vous dire. Je m'en vais droit à Gaëtte : si je n'y peux aller avec mes grands vaisseaux, j'irai avec les petits et brûlots, laissant le reste à Ponza ; et si je ne les trouve pas , j'irai jusques à Naples , voir si l'occasion me présentera quelque chose à faire, dont je ne manquerai point de vous donner avis. Les galères de Naples sont désarmées dans la darse de Gênes , et celles de Ferrandine sont retournées en Espagne , où nous apprenons que les tumultes ne diminuent pas. Vous saurez l'état de Turin et la prise d'Arras aussi bien que moi. U court un bruit en cette côte que le marquis de Brézé, avec l'armée de ponant , a défait la flotte des Indes, ayant brûlé ou coulé bas tous les vaisseaux ; mais je n'en ai rien encore d'assuré; si j'en apprends quelque chose, je
ne manquerai pas de vous en donner avis. Cependant, faites-moi , s'il vous plait , l'honneur de me croire ,
Monsieur, votre, etc.
Cette lettre du roi est relative au cérémonial à observer lors de l'entrée des vaisseaux français dans le port de Gênes.
LETTRE DU ROI
A M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX
Mons. l'archevêque de Bordeaux, j'ai trouvé très-à propos ce que vous avez proposé, de ne mener le vaisseau amiral, ni la galère capitane, quand vous irez au port de Gènes , où la coutume est de saluer devant que d'être salué. De cette sorte, vous ne ferez point de difficulté d'observer cette coutume , saluant la ville le premier. La présente n'étant que pour vous faire savoir mon intention sur ce sujet , je prie Dieu, qu'il vous ait, mons. l'archevêque de Bordeaux , en sa sainte garde.
LOUIS
BOUTH ILLIER.
Ecrit i Sum-Grrm^-rn L;n, , le i3 Mplembre ,(Mn
Le roi ordonne à M. l'archevêque de Bordeaux de rendre aux pères jésuites des balles de chapelets, agnus Dei, et autres choses semblables, chargées à Rome pour les saints pères qui sont en Espagne et en Portugal, afin de les envoyer aux Indes.
LETTRE DU ROI
A M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX
Monsieur l'archevêque de Bordeaux , ayant su qu'entre les prises que mes vaisseaux ont faites dans les mers du levant, il se trouve plusieurs
billes qui avaient été chargée» à Rome par les pères procureurs des Jésuites, pour les provinces de Portugal , d'Espagne et des Indes , pour envoyer aux pères de leur ordre qui travaillent aux Iodes à la conversion des infidèles et aux autres fonctions de leur compagnie, et que ces balles ne consistent pour la plus grande partie qu'en chapelets, aguus, reliquaires , livres saints et autres choses de dévotion , ou de l'usage des personnes religieuses. Désirant plutôt favoriser un œuvre si saint, que d'y apporter le moindre obstacle, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est qu'aussitôt que vous l'aurez reçue , vous ayez à faire restituer pleinement et entièrement tout ce qui se trouvera avoir été pris par mes vaisseaux appartenant auxdits pères jésuites, ou chargés pour eux; et que vous le fassiez remettre entre les mains du supérieur de la maison de leur ordre à Marseille, sans permettre que l'on en retienne aucune chose , ni qu'il y soit apporté aucun délai ni difficultés, pour quelque cause, sous quelque prétexte que ce puisse être. De quoi je me repose sur vous, comme de choses que j'ai à coeur, parce qu'elles regardent la gloire et le service de Dieu, lequel je prie vous avoir, mous, l'archevêque de Bordeaux, en sa sainte garde.
LOUIS
Ecrit > S»iul-Geimain en-Laye, le 14 wptembre 1640.
Dans la lettre qui suit, M. l'archevêque de Bordeaux donne des détails sur son voyage à Naples, et sur une partie de la côte d'Italie, où il a reconnu plusieurs petits îlots et bons mouil-
\ M. LE CARDINAL. DE RICHELIEU
Du tr»»cr» île Naple*. le 19 septembre iftfo.
Monseigneur ,
Depuis avoir rendu compte à votre éminence de la retraite de vos galères, nous sommes v enus à Gaëte, où nousn'avons trouvé que quelques
Irarques échouées ; celles qui y ont apporté la cavalerie s'en étant retournées à Naples, comme nous estimons. Les quatorze galères de Naples qui s'étaient retirées dans la darse de Gènes , y sont arrivées en même temps, ayant été bien mieux instruites du jour de la retraite de vosgalères que moi. Nous nous sommes élevésjosque sur Ischia, où le vent nous tient depuis cinq jours. Je tâcherai d'y attendre le beau temps, pour donner jusques à Naples, d'où nous ne sommes qu'à six lieues. Si les galère* eussent été avec nous , celles-ci ne se promèneraient point comme elles font ; et je suis obligé de dire à votre émincnce que l'ignorance ou la malice du bailli de Forbin n'est pas pardonnable , qui disait n'y avoir ni ports ni eaux dans cette côte : elle est toute pleine de petites jetées comme celle d'Aix , près la Rochelle , pleines d'eau, qui font autant de ports partout , pour tous vents pour les galères. C'est un aussi mauvais marin que mauvais capitaine, et en vérité un fort mauvais exemple de lâcheté ou d'ignorance, si votre éminence n'en témoigne quelque ressentiment : il y a quelques uns de nos capitaines de Provence qui ont murmuré à cet exemple , disant qu'il s'en fallait retourner et que je les voulais faire perdre. J'ai estimé que votre éminence trouverait bon que je les traitasse comme j'ai accoutumé , quand tels maux de cœur prend à quelques uns.
J'ai fait une dépêche au maréchal d'Estrées « sur l'ile de Senone , « qui esta vingt milles de Gaëte et cinquante de Naples ; » au plus beau parage du monde, où il y a bonne rade, joli port et tle l'eau. Les «Es- « pagnols s'en veulent emparer; «j'estime qu'il faudrait les empêcher, s'il y avait moyen , et vous en approprier « sous le nom du duc de « Parme, s'il y voulait consentir; » elle vaut mieux que « Sainte-Marte guérite, » et est en parage « pour le royaume de Naples et la Sicile, « comme Sainte-Marguerite pour la Provence '. »
Je ne ferai rien en Barbarie; car votre éminence ne m'a pas envoyé l'ordre d'y mener les Turcs qu'ils demandent , et votre dernière dépêche me défend de leur faire la guerre.
1 i-s passages guillenieltés n étaient pas dechiffre-s dans l'original.
M. Gaufridi, secrétaire du duc de Parme, fait à M. de Bordeaux des offres de secours au nom de son maître*.