Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis
« Lorsque Antoine Père?, ’ fut reçu en France par le roi « votre père, » — tlit le cardinal de Richelieu, en s’adressant à Louis XIII, dans son Testament politique, — « et que, pour ï lui faire passer sa misère avec douceur, il lui eut assure un bon « appointement, cct etranger, désirant reconnaître l’obligation « qu’il avait à ce grand roi, et faire voir que s'il était malheureux « il n'était pas ingrat, donna, en trois mots, trois conseils qui « ne sont pas de petite considération ; « Roma (Rome) , consejo « (conseil), pielago (la mer) ; » l’avis de ce vieux Espagnol, con-
' Don Antonio Pèrex, lUs de Gonçalo Pèrez , aecréuirtt d'eUt «ous Charle*>Qoint et Philippe II. Aprèi avoir terminé lea études à l'université d'Alcala, il voyagea dans les grandes cours de l’Europe , étudia leurs diOerents systemea politiques et revint en Espagne. Savant, intelligent, adroit, connaissant bien les hommes et les choses, U fat il’s' bord fort avant dans la faveur de Philippe 11; mais plus tard , convaincu d'avoir livré les secrets de l'Eut i la princesse d'Eboli , nul* tresse de Philippe II , Pérez fut condamné li la prison, puis au bannissement; ensuite on instruisit contre lui une seconde procédure
au sujet du meni*tre d'un nommé &covedo, asêassiné, dit-on, par ordre du roi. Pèrez , mis à la torture , avoua qti'îl n'était pas étranger li la mort d'Eacovedo, mais il ajouta qu'il avait agi «i vertu d'un ordre supérienr, sur lequel U devait garder un silence inviolable ; quoique brisé par U question , Pèrez trouvant mm en de s'échapper de sa prison , après des traverses et des dangers sans nombre, arriva en France le novembre iSqi. Accueilli favorablcmeDt à Paris par la princesse Catherioc de Bourboo, plus tard par Henri IV qui le pensionna, il mournt à Paris le 3 novembre i6ii.
ij DE LA MARtNE FRA^ÇAISE
« sommé dans les aflaii'es d’élat, ne doit pas tant être considéré a par l'autorité de relui qui le donne que par son propre poids. n Nous avons déjà parlé du soin que l’on doit avoir d'être •I pourvu d’un bon conseil et d'être autorisé à Rome; reste à « reiJrésentcr l’intérêt que le roi a d’être puissant sur mer. La it mer est celui de tous les héritages sur lequel tous les sou- « verains prétendent plus de part, et cependant c’est celui «sur lequel les droits d'un chacun sont moins éclaircis; en « un mot, les vieux titres de cette domination sont la force « et non la raison : il faut être puissant pour prétendre à cet « héritage. »
Après cet exorde, Richelieu, jetant un coup d’(cil sur l'organisation maritime de l’Angleterre , de l'Kspagne , de l’Italie i*t des Barbaresques , compare les forces navales de ces peuples à celles de la France, et expose sonunaireinent comment il voulait rendre notre marine assez forte, assez active, [jour jkjuvoir, en temps de guerre, lutter avec avantage contre les flottes ennemies, et, en tem|>s de paix, défendre nos bâtiments de commerce et notre littoral contre l'agression des pirates.
Cette partie du Testament politique de Richelieu servant, pour ainsi dire», de prolégomène aux événements développés dans la Correspondance de ,M. l'archevêque de Bordeaux, nous croyons devoir citer ce passage.
« lê Angleterre étant située comme elle l’est, — disait encore « Richelieu, — si la France n’était puissante en vai.s.seaux , elle « pourrait entreprendre, à son préjudice, ce que bon lui semhlc- « mit sans crainte du retour; elle pourrait empêcher nos pêches, « trouWer notre commerce et faire , en gardant l’erabouchure de « nos grandes rivières, payer tel droit que Ixm lui semblerait « aux marchands ; elle pourrait descendre impunément dans nos
SOLS LE MINISTÈRE DU GARD. ÜE RICHELIEU. ilj « lies et même sur nos côtes; eiiliii, la situation du pays naval « de cette nation orgueilleuse, lui ôtant tout lieu de craindre les « plas grandes puissances de la terre, l'ancienne envie quelle a a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout « oser lorsque notre faibles.se nous ôterait tout moyen de rien « entreprendre à son préjudice. »
Puis, ici Richelieu raconte à Louis Xlll comment, en vertu du droit de souveraineté des mers que s’attribuait la Grande- Bretagne, le commandant d'uiie ramberge ' anglaise ayant rencontré sur les côtes britanniques nn de nos bâtiments à bord duquel se trouvait M. le duc de Sully, ambassadeur à Londres, tira trois coups de canon à boulets sur le vaisseau français, parce que le capitaine de ce navire avait refusé d'amener son pavillon en signe de salut. « Ces coups de canon , — continue a Richelieu, — « perçant le vaisseau , j>ercèrent aussi le coeur aux « bons Français, la force contraignant ce capitaine à ce dont la « raison le devait défendre : l'oilicier anglais ayant d'ailleurs ré- « pondu, pour excuser cette agression, que tout en reconnais- « saut l'éminence du caractère de M. le duc de Sully, il s’était « pourtant vu obligé de faire rendre au pavillon anglais l’hon- « ueur qu’on lui devait comme souverain de la mer. »
« Il fallut que le roi votre père usât de dissimulation en cette B occasion , — reprend le cardinal , — mais avec résolution de « soutenir une autre foLs le droit de sa couronne par la force B que le temps lui donnerait le temps d’acquérir sur la mer : je B me représente ce grand prince projetant, en cette occurrence, « ce que votre majesté doit exécuter maintenant.
B L’utilité que les Espagnob, qui font gloire d’étre nos B ennemis présents , tirent des Indes, les oblige d’ètrc forts à la
' VAÎMeau de goerre de U force d’ane frégate.
ir DE LA MARINE FRANÇAISE
U mer oceane. Si votre majesté est puissante sur mer, la juste « appréhension qu'aura l’Espagne de voir attaquer ses forces , « unique source de sa subsistance , qu’on descende sur ses côtes, « qui ont plus de six cents lieues d'étendue , qu’on siir]>reniie «quelques unes de ses places, toutes faibles, et qui sont en «grand nombre; cette appréhension, dis-je, l’obligera d’ètre « si ])uissante sur mer, et à tenir des garnisons si fortes que « la plus grande part du revenu des ludes'se consommera en « frais pour avoir le tout, et ce qui restera suffit pour conserver « ses Etats.
« Si votre majesté eut été aussi faible que ses prédécesseurs, « elle n’eût pas réduit en cendres, au milieu des eaux, toutes les « forces que rE$|>agiie put ramasser, en 1 638, sur l’Océan. Cette O orgueilleuse nation n’eût pas vu arracher de ses mains, par «pure force, les îles de Sainte-Marguerite et de Saint- Ho- « norat, dont elle ne s’était rendue maîtresse que par sur- « prise; elle n’eût pas enfin, sur les mers de Gènes, livré ce « célèbre combat de galères qui donnant de la terreur à ses en- « nemis a augmenté l’amour et l'estime de ses alliés. *
« Il semble, — dit plus loin Richelieu, — que la nature eût « voulu offrir l’empire de la mer à la France, par l’avantageuse «situation de ses deux côtes, également pourvues d’excellents « ports aux deux mei-s océaiie et méditerranée ; la seule Bre- « tagne contient les plus beaux qui soient dans l’Océan, et la « Provejicc, qui n’est que de dix-huit à vingt milles d’étendue, « en a beaucoup plus de grands et assurés que l'Espagne et * l’Italie tout ensemble.
« l..ii séparation des Etats qui forment le corps fie la monar- « chie espagnole en rend la conservation si malaisée que, pour « leur donner quelque liaison , l’unique moyen qu’ait l’Espagne
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. v « est l’entretènement d'un grand nombre de vaisseaux eu rOccan « et de galères en la mer Mediterranée, qui , par leur trajet con- « tinuel, réunissent en quelque fa<^n les membres à leur clief.
« Or , comme la côte du ponant de ce royaume sépare l'Es-
< pagne de tous les Etats possédés par le roi en Italie, ainsi , il » semble que la providence de Dieu, qui veut tenir les choses en « balance, a voulu que la situation de la France séparât les « Etats d’Espagne pour les alTaiblir en les divisant.
< Si votre majesté a toujours dans ses ports quarante bons « vaisseaux bien outillés et bien équipés, prêts à mettre en mer X anx premières occasions qui se présenteront, elle en aura •c suffisamment pour se garantir de toute injure et se faire
< craindre dans toutes les mers.
I Comme les vaisseaux ronds sont nécessaires à cette lin dans « la mer océane, les galères, vaisseaux légers qui, à force de « rames, font de grandes courses, dans les calmes plus ordinaires « dans la Méditerranée qu'ailleurs , le sont autant dans la mer « de levant.
c Avec trente galères, votre majesté ne balancera pas scule- X ment la {Miissance d’Espagne, qui peut, pur l'assistance de scs « alliés, en mettre cinquante en corps; mais elle les surmontera « par la raison de l'union qui redouble la puissance des forces « qu’elle joint.
K Vos galères pouvant demeurer en corps, soit à Marseille, « soit à Toulon , elles seront toujours eu état de s'opposer à la « jonction de celles d’Espagne, tellement séparées par la situation s de ce royaume, qu’elles ne peuvent s'assembler sans passer à la « vue des jxirts et des rades de Provence , et même sans y « mouiller quelquefois, à cause des tempêtes qui les surprennent « à demi>canal ; aussi , si la France est forte en galères et galions
rj DE I,A MARINE FRANÇAISE
« tout ensemble, les Esjtagnols ne peuvent faire aucun trajet as- « sure. Aussi, quand le roi d'Espagne augmenterait de moitié ses « forces en cette mer, ce qu’il ne pourra faire sans une grande « dépense, il ne serait pas en état de réparer le mal que nous « pourrions faire, à cause de l'union de nos forces et de la divi- « sien des siennes ; par ce moyen , votre majesté conservera la « liberté aux princes d'Italie, qui ont été jusqu'à prient comme « esclaves du roi d’Espagne, et redonnera du cœur à ceux qui « ont voulu secouer le joug de cette tyrannie qu’ils ne suppor- I tent que parce qu'ils ne peuvent s’en délivrer, et fomentera « la faction de ceux qui ont le cœur français.
« liC feu roi votre père ayant donné charge à M. Dalmont de « faire reproche au grand-duc Ferdinand, de ce qu’après l'alliance « qu’il avait contractée avec lui par le mariage de la reine votre « mère, il n'avait pas laissé de prendre une notivelle liaison avec « l'Espagne, -le grand-duc , après avoir ouï patiemment ce « qu'il lui dit sur ce sujet, fit une re-ponse qui signifie beau- « coup en peu de mots, et qui doit être considérée par votre « majesté et par ses successeurs : — A'i le roi eût pu armer « quarante galères à Marseille, je n eusse su faire ce que j’ai <^fait.
« Les ports que donne Pignerol à votre majesté dans l'Italie « étant bien conservés , si elle s’en ouvre encore un autre par la « mer, le temps et la lérmeté qu’on verra dans vos conseils chan- « geront les cœurs de beaucoup d’Italiens , ou pour mieux dire , « donneront les moyens de faire connaître quels ils ont toujours « été. L’Italie est considérée comme le cœur du monde; et à dire « le vrai , c’tsit c-e que les Espagnols ont de plus grand dans leur « empire et le lieu où ils craignent le plus d’ètre attaqués.
« Votre force navale ne tiendra pas seulement l’Espagne en
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. »lj « bride, mais elle fera que le grand-seigneur et ses sujets, qui ne < mesurent la puissance des rois éloignés que par celle qu’ils ont c à la mer, seront plus soigneux qu’ils ne l'ont été jusqu’à présent «d'entretenir le traité fait avec eux. Alger, Tunis et tous ceux « de la côte de Barbarie respecteront et craindront votre pui.s- « sauce; au lieu que jusqu'à présent ils l'aVaieut méprisée avec « une incroyable infidélité.
« Il reste à voir de combien peut être la dépense nécessaire * pour l'entretien du nombre des vaisseaux projetés ci-dessus, « laquelle, pour grande qu'elle soit, doit être estimée petite en « comparaison des avantages que nous en recevrons. CejK-n- « dant elle peut être faite avec tant d’avantage et de ménage, « qu’on pourra la soutenir avec a,ôoo,ooo francs, selon que « les états qui seront insérés à la fin de cet ouvrage le veri- « fient. »
On voit avec quelle rare intelligence du génie et de la position relative de chaipie état de l'Eurojie à l'égard de laFrame, Richelieu avait tracé la marche politique qu'il suivit incessamment. En ce qui concerne la marine , ses travaux turent plus féconds que nombreux. S'il ne mit pas en mer de forces ti'èsconsidérables , il jeta du moins pour l'avenir, les premiers fondements d’un grand et beau système de marine militaire, servant à la fois d’arme offensive |tour combattre les ennemis de la France, et de bouclier pour couvrir sa navigation marchande, dont les produits assurés ainsi venaient défrayer les armements de guerre. Ce système devait encore servir de base à l’administration maritime de Colbert, merveilleux monument de sagesse, de force et de solidité que l'esprit glorieux, la brillante et folle ambition de Seignelay devaient pourtant ruiner un jour, en dénaturant cette oeuvre de son père, en lui donnant surtout des
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proportions aussi colossales que démesurées. Puéril et fatal triomphe, en effet, que de promener un instant sur les mers le pompeux appareil d'une flotte de cent vaisseaux de guerre , et de la voir bientôt forcée de regagner ses ports, chassée de ^ l'Océan, non par l'ennemi, mais par l’épuisement des finances, que n’alimentait plus le commerce maritime, mourant faute de matelots, de débouchés et de défenseurs.
Malgré l'ambition britannique , aussi exagérée que précoce, lors de l’avénement de Richelieu au ministère, aucune nation européenne ne dominait les mers. La splendeur des marines espagnole et portugaise venait de s’éclipser sous le règne ténébreux et sanglant de Philippe il, tandis que l’Angleterre et la Hollande n'étaient encore qu’à l’aurore de leur puissance maritime, dont le développement fut si rapide et si formidable; néanmoins on voit par le passage cité du Testament politique i\e Richelieu, que ce grand homme pressentait déjà l'instinct dominateur et envahissant de la Grande-Bretagne, qui, bien peu d'années après la mort du cardinal, devait jeter au monde comme un orgueilleux défi, son fameux Acte de navigation.
Curieux sujet de réflexions d’ailleurs, que ces phases ascendantes et décroissantes de la prépondérance maritime des peuples! Ëblouissant et soudain météore, qui illumine un instant le globe d'vm pôle à l’autre, dévoile tout à coup des mondes inconnus, sillonne les mers de ses feux triomphants, puis s’éteint et meurt sans laisser de traces. Ainsi, dans l’antiquité, la domination des mers passe des Phéniciens aux Grecs, des Grecs aux Romains, des Romains aux empereurs d’Orient, un instant aux Turcs, puis aux Vénitiens, aux Génois, ensuite h f Espagne, puis au Portugal, à la Hollande, et enfin à l’An-
Die
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. ix gleterre, qui, au xviii* siècle, absorbant ces deux derniers États dans sa toute-puissance maritime, en fit un arsenal et un comptoir.
On remarque d’ailleurs un singulier contraste entre les fins merveilleuses de la destinée de cette nation et ses obscurs commencements! Jusqu’au xii* siècle, ne voit-on pas ses habitants, conquis tour à tour par les Romains, les Saxons, les Anglais, les Jutlandais, les Danois ou les Normands, toujours subir patiemment le joug du vainqueur? Ne les voit-on pas alors sans intelligence des choses de la mer, se servant pour leur navigation intérieure et littorale, d’informes canots d’osier revêtus de peaux, n’oser aventurer jamais sur la côte un seul bâtiment armé pour s’opposer aux innombrables invasions des pirates du Nord, se réfugier, au contraire, dans les montagnes au moment du danger; puis, l'envahissement du territoire consommé, revenir timidement offrir tribut au vainqueur pour être préservés par lui de nouvelles agressions ?
« Les pauvres et malheureux Bretons, — disaient-ils en "s’a- « dressant aux Saxons , — presque détruits par des invasions a étrangères , ou harcelés par des incursions continuelles , vous «demandent humblement secours, très-vaillants Saxons; nous « possédons une vaste et fertile contrée, nous vous la cédons, « vous y commanderez, nous chercherons la sûreté sous l’aile de « votre valeur, et nous remplirons avec joie les services que « vous exigerez de nous »
Malgré la conquête des Normands, qui aurait dû inspirer à l’Angleterre la crainte de nouvelles invasions , et conséquemment lui démontrer la nécessité d'un système de défense mari-
' ÏMllrts phitosophi^mt sur tj^ngleUrrt, 1786.
ï DE LA MARIXE FRANÇAISE
time largement organise ; malgré l'occupation de quelques unes des grandes provinces de France, héritage des rois d'Angleterre, telles que la Guienne, la Bretagne ou la Normandie, qui semblait rendre encore indispensable un grand déploiement de forces navales; jusqu'à la fin du xv* siècle, la nation britannique n’eut jamais de marine militaire, constituée d'une manière permanente.
En vain les chroniques rapportent-elles qu'Edgar, un des rois de l'heptarchie saxonne, rassembla, vers le x* siècle, plus de quatre mille navires; ces navires n'étaient autres que des barques, dont la plus grande ne contenait pas trente hommes , et d’ailleurs la puissance maritime des Bretons était alors si peu développée , que postérieurement au prétendu formidable armement d'Edouard , ils payèrent plusieurs fois tribut aux Saxons pour l’entretien de quarauti^cinq vaisseaux armés, destinés à la défense des côtes de la Grande-Bretagne.
Et néanmoins, malgré cette faiblesse réelle, malgré oette véritable incapacité sur mer, l’Angleterre, comme si elle avait eu le secret pressentiment de sa puissance à venir , s’attribuait déjà la domination de l’Océan.
Edgar, fier de ses quatre mille barques, prenait le titre pompeux d'empereur et seigneur de tous les rois de l'Océan et de toutes les nations qu’il renferme. .lean-sans-Terre, la deuxième année de son règne, exigeait, par ordonnances, le sedut de tous les vaisseaux étrangers, enjoignant à ses officiers de châtier les capitaines qui manqueraient à cet ordre. Edouard l*', un siècle après , commandait à ses officiers < derete- X nir et maintenir spécialement la souveraineté que les anciens X rois d'Angleterre avaient coutume {soloj-oient) de posséder en X ladite mer, quant à l’amendement, déclaration et interpré-
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sous LE MNISTÈRE.DU GARD. DE RICHELIEU. xj a tation des lois par faites pour gouverner les gens parcou- « rant sur ladite mer.i — Eufin, Richard II, en 1 38i , défendait « à tout sujet du roi d'importer ou d'exporter aucune marchan- « dise dans d'autres vaisseaux que ceux munis de la permission < du roi. I
Cependant , sous les règnes des rois de France Charles V et (Charles VI, le connétable de Clisson et l'amiral de Vienne, à la tète des escadres d'Harfleur ou de Treguier, avaient, par leurs victorieuses descentes sur les côtes d’Angleterre , un peu compromis l’inviolabilité de cette ambitieuse souveraineté de la mer; car, jusque-là, aucime flotte anglaise, digne de soutenir des prétentions si exorbitantes, n’avait paru sur l'Océan.
Mais , lors de la révolte des provinces espagnoles des Pays-Bas contre Philippe II , révolte suivie de cruelles proscriptions qui firent affluer en Angleterre un grand nombre de constructeurs hollandais, sans rivaux dans le nord de l'Europe, ainsi que les Vénitiens dans le midi, l’Angleterre, profitant des lumières de ces réfugiés, commença à se créer le matériel d'une marine assez im- |X)sante pour appuyer son système d'envahissements progressifs. Aussi, vers la 6n du xvi* siècle, sous le règne d'Elisabeth, qui déjà encourageait splendidement ceux de ses sujets qui armaient des navires d'un grand tonnage, la marine anglaise prit-elle un rapide accroissement. Heureuse dans ses guerres contre les principales puissances de l'Europe, cette nation envoya Drake ravager les possessions d'Elspagnecn Amérique, pendant que d'autres escadres, croisant dans les mers du Nord et dans la Manche, fomentaient en France l'insurrection des calvinistes, et dans les Pays-Bas les soulèvements des sept provinces contre Philippe II. En vain celui^ji mit-il en mer son invincible armada.
xij DE LA MARINE FRANÇAISE
la marine espagnole, par trois fois battue par les Anglais, écrasrô par tant de revers, ne se releva jamais de ce terrible flésastre.
Mais ces succès étaient plutôt dus à l'impéritie des amiraux espagnols et à l'habileté naissante des marins anglais, qu'à un déploiement de forces navales vraiment considérables, du moins quant à l'Angleterre, car au commencement du xvn' siècle, à la mort d'Élisabeth (i6o4), dit l'auteur de la Puissance navale de l’Angleterre, « toutes les forces de cette nation consistaient « en quarante-deux bâtiments de guerre, de seize mille neuf « cent trente-cinq tonneaux , montés par sept mille cinq cent <1 trente et un hommes; aucun de ces bâtiments ne pourrait <t entrer maintenant en ligne; deux seulement étaient de mille « tonneaux, et trois de huit cents. »
Mais admirablement servie par la sagacité de cet esprit maritime qui venait de se développer si soudainement chez elle, cette nation comprit que , pour fonder sûrement sa marine militaire et pouvoir exercer ainsi cette domination des mers, le rêve de son ambition et peut-être l'expression de son instinct fie conservation , l'Angleterre comprit, disons-nous, qu'elle devait d'abord se créer une marine marchande ex|jérimentée, qu'il suffirait d’armer en temps de guerre. Aussi bientôt les j)ècheries hollandaises et le commerce presque exclusif des villes an- .séa tiques furent-ils peu à peu monopolisés par l'Angleterre, et l’flcte de la navigation ' vint peu de tem|)s après la mort de
' Ce fut Croraweli qui fit dreftier cet acte de leur ricbeMc. Celte guerie fut désastreux* |t>o<ir détruire le commerce de U IloUaode pour la Hollande, car U marine anglaise et implicitcmcDt de la Franceen Angleterre; était supérieure, et Oom«eell avait en soin ica sept Proviocea-Unies seoürent tonte la d'appuyer par la force U sagesse de ses réporteede ce conp terrible, et aimèrent mieux glemenU t Pacte de la navigation subsista; «'exposer aux dépenses et aux malheurs d'une aprt*s le rétablissement de Charles II, le gnerre, que de perdre une ù belle branche premier paHcmcot qui s’assembla sons ce
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xiij Richelieu couronner dignement ces envahissements. Quant à l'influence de cet acte, elle se r^ume par un chiffre. Avant le règne de Charles , on ne connaissait dans les ports d’Angleterre que TROIS bâtiments marchands de trois cents tonneaux ,
prince porta un bill qui contenait le« mêmes di^xMiiions que l’acte delà navigation. Nous le- répétons , il nous semble qu’une des plus grandes, des plus funestes erreurs de la politique du ministre de Louis XIV ou plutôt de ïxnivois, fut d’avoir sacrifié l’alliance de la Hollande i celle de l’Anglotcrn:, alors qu’un tel acte venait d’être encore récemment promulgué. Voici d’ailleurs cet acte, qui prouve avec quelle vigueur absolue les Anglais, au mépris des traités de paix et des conventions internationales , faisaient alors exécuter les réglements qui favorisaient leur commerce.
a Le Seigneur ayant voulu par une bonté particulière pour l’Angleterre que sa richesse , sa sûreté et ses forces consistassent dans sa marine, le roi, les seignenrs et les communes assemblées en parlement , ont ordonné que pour l’augmentation de la marine et de la navigation on observera dans tout le royaume les réglements suivants :
O A commencer du premier jour de décembre 1660 , il ne sera apporté ni emporté aucune denrée ni marchandise dans toutes les colonies appartenantes ou qui appartiendront il sa majesté ou il ses successeuw en Asie, Afrique ou Amérique, que ilans des vaisseaux bitis en pays de la domination d’Angleterre , ou qui appartiendront véritablement et réellement aux sujets de sa majesté, et des uns et des autres le maître et les trois quarts des matelots au moins seront Anglais. Les contrevenants seront punis par la saisie et confiscation de leurs vaisseaux et marchandises, dont le tiers appartiendra au roi, l’autre tiers au gouverneur de la colonie où SC fera la saisie, et l'autre aux juges et dénonciateurs.
«Tous les amiraux et officiers ayant commission de sa majesté, pourront saisir les vaisseaux contrevenants partout oû ils les trouveront, et seront ledits vaisseaux réputés prise faite sur les ennemis et partagés comme telle : la moitié de leur valeur appartiendra au roi , et l’autre sera partagée entre le capitaine et l’é<[uipage du vaisseau qui l’aura arrêtée.
« llest encore ordonnéqu'aucune personne née hors des États de sa majesté , qui ne sera pas naturalisée, ne pourra exercer après le premier jour de février i()6i aucun commerce pour lui ou les autres dans lesriites colonies, sous les peines ci-dessus mentionnées. Les gouverneurs desdites colonies seront tenns désormais de prêter serment publiquement de faire observer les lois cimentionnées, et ils seront déposés quand il y aura preuve qu’ils ont ou auront négligé en aucune façon de les faire observer.
« Il est encore ordonné qu’aucunes marchandises du crû de l’Asie et de l’Amérique ne pourront être apportées en aucun pays et terres de l’obéissance de sa majesté que dans les vaisseaux tels que ci-dessus, sotis peine de saisie et de confiscation contre les contrevenants.
« Il est encore ordonné <|uc les marchandises et denrées de l’Euro]>c ne pourront être apportées en Angleterre par d’autres vaisseaux que par ceux qui sortiront des ports du pays où se fabriquent ces marchandises et croissent les denrées, sons les peines ci-dessus exprimées.
« Il est encore ordonné que le poisson «le toute espèce et même les huiles et fanons de baleine qui n'auront pas été |>êchés par des vaisseaux anglais et seront apportés en
xiï DE LA MARINE FRANÇAISE
et à la mort de Charles II on en comptait plus de quatre cents
de cette force.
C’est donc à cet agrandissement inespéré et à ce rêve de prétentions exagérées que les Anglais étaient arrivés pendant
Angleterre, pajeront U douane étrangère Taiwetai étrangers qnî sont bitii dans W double. pava et lieu où crttÎMent cea denrées et
« Il ett encore défendu à tons vaisseaox où le fabriquent ces marchandiaes , ou bien qui ne seront pas anglais et confoiNnes aux où on a accootomé de les embarquer, à règles ci-dessus exprimées, de charger quoi condition toutefois que le maître et les trois que ce soit dans un port d'Irlande ou d'jVn* quarts des matelots seront naturels dn pays glctcrrc pour le porter en auenn autre d'où viendra le vaisseau, sans qnoi U serait endroit des fitals de sa majesté, le com- sujet à saisie on confiscation, mcrcc appelé de port en port n’eUnt per- «Il est encore ord onné qnepoor prévenir mis qu’aux seuls vaisseaux anglais. les faosses déclarations que font les An-
« n est encore ordonné que tous les vais- glais en déclarant que les marchandises qui seaux qui jouiitmt de toutes les diniinu- sont à des étrangers leur appartiennent, tiens faites ou à faire sur les droits de que tous les vins de France et d'Allemagne la douane, seront des vaisseaux bâtis en qui seront apportés dans les États de sa Angleterre , ou que ceux qui seront de majesté après le 3o octobre r66o sur d’anoonstrucrioD étrangère appartiendront aux très vaisseaux que des vaiiseacix anglais. Anglais, les uns et les autres auront au tels que ci-dessns, payeront les droits du moins le maître et les trois quarts de l'équi- roi et ceux des villes et ports où ces vins page anglais. S'il so trouve qu'à l'arrivée seroot apportés comme marchandises appsrdc quelque vaisseau, les matelots étrangers tenant à des étrangers. Et tous les bots, y soient en plus grand nombi'c que le epurt sels étrangers, poix , etc. , etc., et antres de l'équipage, il sera fût preuve que la marchandises mentionnées ci-dsssns qui aemaladie ou les ennemis auront été cause ronl apportés en Angleterre après le lo avril de l'alteration, et cc par serment du maître 1C61 sur d'antres vaisseaux que des vaitet des ofBcicrs du raimeau. seaux anglais, les raisins de Corinthe et
« Il est encore ordonné qu'aucune denrée autres marchandises du crû et manufsent marchandise do crû ou manufacture de tare des États du grand-seigneur, après le Moscovie, non plus que 1rs mâts et autres lo septembre 1661, seront réputés appsrbois , le sci étranger , la poix, le goudron, tenir aux etrangers et pareront comme teb. la résine, le chanvre, le lin, les raisins, « Et ponr prévenir tontes les frandes dont les figues, les pmues, les huiles d'olive, on pourrait se servir en aclielant et déguitoute sorte de blés et de grains, le sucre, sant les vaisseanx étrangers, il est ordonné les cendre et savon, le vin, le vinaigre, les qu'après le 10 avril iÛ6i aucun vaissean de eaut-dc-vic, ne pourront après le to avril constructiou étrangère ne sera réputé anglais i66i être apportés en Angleterre que dans et ne jouira des privilèges à iceux accordés des vaisseaux tris que ci-dessus. La même jusqu’à ce que les propriétaires desdits vaitchose est encore ordonnée pour les raisins seaux aient fait paraître aux directeurs de de Corinthe et antres marchandises des États la douane de lenr demeure ou de la ph» du grand-seigneur après le 11 septembre prochaine, sons leur serment, qx>e lesdtts i56i. Nous exceptons seuleoxent ceux des vaisseaux sont leurs, disant U tomine qn'ils
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sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU.
le ministère de Richelieu; aussi ce grand homme disait-il , avec un si prodigieiix instinct de l’avenir :
€ Et pourtant, l’Angleterre étant située comme elle l’est, si la « France n’était puissante en vaisseaux, elle pourrait entre-
ea auront payée, le temps et les lieux où se sera £>it l’achat , quels sont leurs bourgeois s’ils en ont. Lesquels bourgeois seront tenus de comparaître devant ledit directeur, et tons cusemble jureront que les étrangers n’y ont aucune part ni portion, directement ou indirectement, après quoi l’oflicicT de la douane leur donnera un certificat, moyennant lequel lesdits vaisseaux seront réputés de construction anglaise ; sera fait no dnpbcata desdits certificats , et lesdits directeurs qui seront en Angleterre enverront le double i Londres, et ceux qui sont en Irlande k Dublin pour y en être tenu bon et fidèle registre. Tous les officiers qui auront oootrevenn aux réglements énoncé ci-dessos après le lo avril 1661, perdront leurs places et gouvernements, comme ceux qni auront permis aux vaisseaux étrangers les commerces qni leur sont prohibés.
«U sera ponrtant permis aux vaisseaux anglais tels que ci-dessus, d'apporter dans tous les États de sa majesté les denrées et marchandises du Levant, quoiqu’ils ne les aient pas chargées dans le lieu où clics croissent ou sont travaillées, quand lesdits vaisseaux les auront ethbarquécs dans un autre port qui sera dans la Méditerranée au-deUt du détroit de Gibraltar. La même cliose est encore permise aux mêmes vaisseaux pour les denrées et marchandises des Indes- Orientales , qui auront été embarquées dans un port situé au-delà du cap de . Bonne- Espérance. Il sera permis aussi auxdits vaisseaux de charger en Espagne les marchandises des Canaries et autros colonies d’Espagne, et en Portugal celles des Açores et autses colonies du Portugal. Le présent article ne s’étendra pas aux marchandises
qu’il apparaîtra avoir été prises sur les ennemis de l’Angleterre sans intelligence ni fraude, par les vaisseaux anglais tels que ci-dessus et porteurs d'une commission de sa majesté ou de ses successeurs.
Ledit acte ne s'étendra pas non plus aux vaisseaux de construction écossaise dont les trois quarts de l’équipage seront écossais, lesquels apporteront en Angleterre du poisson de leur pêche, du blé ou du sel d’heosse, et lesdites marcliandises ne ]>ayeront pas les douanes comme appartenant à des étrangers. L’huile dite de Moscovie , qui sera apportée d’Ecosse par les vaisseaux anglais tels que ci-dessus , jouira des mêmes avantages.
« Il est encore ordonné qne tout vais- Scan français qni après le 30 octobre iG6u abordera en quelque lieu d’Angleterre ou d’Irbude que oc soit pour y cmb.xrqniT on débarquer des marchandises , payera au receveur du roi cinq schellings par tonneau, et le port dudit vaisseau sera estimé par l’officier du roi; lesdits vaisseaux français ne poorroot sortir du port on havre avant d’avoir payé ledit impùt, qni continnera tant qne l’impùt de cinquante sous par tonneau sera levé en France snr les vaisseaux des sujets de sa majesté , et meme trois mois après qu’il aura été supprimé. Il est encore ordonné qu’après le i*' avril 1661, toutes marchandises provenant du crû de nos colonies n’en pourront être apportées en Europe que dans les lieux de l’obéissance de sa majesté,, où l’on sera obligé de débarquer lesdites marchandises , sous peine de saisie et de confiscation ; les vainteauz qui partiront des ports de sa nuyesté en Europe pour les colonies d’Asie. d’A/rique et d’Amérique, seront teiuw de donner caution dans le lieu de leur, départ, de
Xïj DE LA MARINE FRANÇAISE
« prendre à son préjudice ce que bon lui semblerait, empêcher « nos pêches, troubler notre commerce et faire, en gardant « l’embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon O lui semblerait aux marchands , entreprendre impunément dans « nos îles et nos colonies; enfin, la situation du pays de cette « nation orgueilleuse lui ôtant tout lieu de craindre les grandes a puissances de rEuroj)c, lui donnerait lieu de tout oser lorsque « notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre < à son préjudice. >
Des événements presque contemporains, venant à l'appui des prévisions de Richelieu, ont prouvé que la plupart des grands axiomes politiques, virtuellement déduits de l’examen approfondi de l’aptitude pour ainsi dire organique de chaque nation , sont d’une incontestable vérité, car l’esprit des peuples semble avoir, comme les races, certains traits caractéristiques et primordiaux qui ne s’effacent jamais. En un mot, ne. vient-on pas de voir l’Angleterre, sans autre flotte que quelques barques, sans commerce, sans finances, continuellement envahie par les pirates . du Nord, souvent battue, néanmoins opiniâtrément prétendre, dès son origine, à la souveraineté des mers jusqu’à ce qu'un système maritime tour à tour habile, fort et audacieux, lui permette enfin de changer cette ambition exorbitante en un fait impérieux?
Si l’on veut étudier aussi par quelles causes l’Espagne après
milk lirres sterling s'ils ne passent pes gatioo àt les débarquer en Angleterre, et cent tonneaux , et de déni mille si le rarv les gouTeraeurs, api^ le i*' janvier iG6i, seau est de plus grande charge, qu’ils ap> seront obligée d'envo^rer des cop>iee de oee porteront leur retour dans un des ports déclarations aux directeurs de la douane des États de sa majesté. Leadita vaisseaux de Londres ; ne poorront aussi lesdits gou» en partance des cokvtiet pour l’Europe vemeurs donner pratique à aucon vaisseau , seront tenus de passer une déclaratioQ coq- qn’ii o’ait fait apparaître qu’il est anglais et tenant la qualité et quantité de leur char* conforme aux réglements et produit ses congemeot par«davant le gouvemeitr avec l’obli* gés expédiés par les officiers de sa majesté. •
sous LE MIMSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xvij avoir iiuprùne une action si vigoureuse au mouvement maritime européen , était arrivée à jouer un rôle presque passif pendant le ministère de Richelieu, quel autre sujet de méditations !
Soumise à Rome, envahie par les Goths et les Huns , l'£l$|)a' gne, vers le viii* siècle, lors de l’invasion des Maures, avait vu ces derniers apporter et pro|>ager chez elle les sciences astronomiques et mathématiques, dans lesquelles ils étaient déjà fort avancés. Il semble donc évident qu’un des résultats de la conquête des Maures iqt de donner une vigoureuse impulsion à la navigation espagnole, et de la féconder par les relations commerciales que les Arabes avaient toujours entretenues en Orient. Ne pourrait-on pas alors penser que la conquête des Maures, loin d’être fatale à l’Eapagne, opéra au contraire sur l’esprit de cette nation indolente et orgueilleuse une révolution sans doute éphémère, mais qui, du moins tant que dura son effet, lut couronnée des pins magnifiques résultats? Ainsi, l’esprit si vif, si sagace et si aventureux des Arabes une fois enté, si cela se peut <Rre, sur le naturel paresseux et contemplatif de la race espagnole, un instinct d’entreprises, factice il est vrai, mais actif et, intelligent, se développa tout à coup; la navigation marchande de cette nation prit une extension si rapide, une autorité si remarquable, que le premier traité de commerce conclu en Europe par l'Espagne et par les villes anséatiques , servit de base à presque tous les traités subséquents consentis par les Français, par les Anglais pu par les Hollandais.
L’heureuse influence arabe prévalait donc toujours sur la tendance naturellement oisive du peuple espagnol ; aussi , obéissant, peut-être, à cette impulsion étrangère, la reine
xviij DE LA MARINE FRANÇAISE
Isabelle de Castille fit-elle équiper, en la flotté que Chris-
tophe Colomb devait conduire à la découverte d’un nouveau monde.
L'Amérique devenant une possession espagnole, des mines inépuisables sont ouvertes à l'avidité de ce peuple ; mais bientôt l'expulsion des Maures, résolue en i494> consommée par la réunion des couronnes de Castille et d’Aragon et par la prise de Grenade.
Avec les Maures semble alors disparaître d'Espagne le génie tutélaire qui avait peut-être préparé, mûri, féeondé de si grandes entreprises maritimes et commerciales , de si merveilleuses découvertes ! Les Arabes se réfugient en Afrique , tandis que la nation qui les proscrit trouve dans les mines d’or des Améri- (|ues la source des plus fatales richesses.
Pourtant, par des alliances successives avec la maison d'Autriche, on vit l'Eispagne acquérir bientôt une telle prépondérance en Euro[>e, que cette nation étendit un moment son pouvoir sur une partie de l'Italie, sur le Portugal, les sept provinces des Pays-Bas , la comté de Bourgogne et un immense territoire en Amérique.
Mais ce fut malheureusement au sujet 4e ces possessions que l'Espagne montra combien son génie était peu colonisateur, peu commerçant, et par conséquent peu maritime.
Les anciens , qui seuls peut-être ont compris et prouvé que la colonie, pour devenir féconde, devait être une sorte d’extension du pays, et avoir, à cause même de l'éloignement de la mère patrie , droit à plus de protection et de secours que les États métropolitains; les anciens, dis-je, grâce à ce mode d'administration sage, habile et généreux, tirèrent les plus grands avantages de leurs colonies.
SOLS L£ MLMSTÈRE BU CAAD. DE RIGHEUEU. xix
Une fois maîtresse des Amériques, l'Espagne, au contraire, ne considéra ses nouvelles colonies que comme un pays conquis, une mine exploitée par des esclaves, qui devait par ses produits favoriser son indolence, alimenter son luxe et autoriser son orgueil. Bientôt vint Cbarles-Quint, qui, voulant accomplir les projets del’ambition la plus démesurée, fitde l'Amérique sa caisse, des Pays-Bas sa ferme , et de ses états d’Allemagne son parc à recrues; puis mettant en jeu ces trois puissants leviers, — or, richesse territoriale et armées, — il s'en servit pour ébranler le inonde. Mais, pareilles aux effrayantes convulsions volcaniques qui ouvrent çà et là quelque gouffre stérile , bientôt comblé par les débris qu’il engloutit, les secousses terribles et pro* fondes imprimées à l'Europe par Charles-Quint creusèrent un abîme où s'anéantirent sans fruit des richesses immenses et de nombreuses générations.
A cet empereur, qui, fatigué sans doute du triste bruit de sa renommée, alla chercher, dans le silence du cloître, le repos et l'oubli d’une gloire dont il reconnaissait trop tard la désolante vanité, succéda le dévot, inquiet et sombre Phi- ‘ippen. *
CerM , i|||M^ombre des vaisseaux constituait seul la grandeur et hr souveraineté d’un peuple sur mer, la marine espagnole atteignit son apogée sous le règne de ce prince; car ses trois armements, de i588, iSqS et JÔ97, destinés à dompter les Sept-Provinces révoltées ; ces armements au nombre desquels se trouvait la fameuse armada réputée invincible, déployèrent un incommensurable appareil de forces; pendant ces dix années , plus de mille vaisseaux de guerre ou de transport, montés par les plus vieilles troupes castillanes, sor-
:tx DE LA MARINE FRANÇAISE
tirent des ports d’Espagne ou de Portugal..., mais aussi cinquante à peine y rentrèrent.
' D’effroyables désastres, causés par l’imprudence, la faiblesse, l’impéritie, la jactance .et le manque absolu d’intelligence des choses de la mer, ruinèrent ces armements formidables, qui vinrent échouer contre l’opiniâtré et muette résistance d’une peuplade de pêcheurs et de marchands, retranchés derrière leurs bancs de sable.
Au commencement du xvn* siècle, les sept provinces des Pays-Bas furent donc à jamais séparées des possessions espagnoles. A peu près à cette époque, le Portugal, aussi déchu de sa grandeur éphémère, apràs avoir subi, comme l’Espagne, la viviliante et salutaire influence des Maures, après s’être mis, au xvi' siècle, à la tête du mouvement maritime européen par les découvertes de Vasco de Gaina, d’Albuquerque , d’Améric Vcspuce; après avoir enfin étendu sa domination sur une partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, le Portugal devenait une posse.ssion espagnole, par la mort du cardinal Henri. '• -
Mais cet excessif agrandissement ne devait pas profiler à l’Espagne. Pendant que l’Angleterre portait un coup mortel à ses colonies d’Amérique par l’extension audacieuse de son commerce interlope, dont la baie de Campêche était le centre, les Sept-Provinces , récemment constituées en république, attaquaient l’Espagne dans l’héritage que venait de lui apporter le Portugal, et leurs vaisseaux dominaient les mers de l’Inde, de l’Asie et des deux Amériques.
Ce fut alors que, dans sa haute prévision politique, redoutant toujours l’accroissement exorbitant de la puissance navale de la
SOLS LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. xxj Grande-Bretagne, Richelieu, effrayé de l'essor que prenait aussi la marine des Sept-Provinces unies, conclut habilement une alliance avec cette nouvelle république, afin de pouvoir balancer un jour et peut-être neutraliser l'influence britannique sur mer. Grande et féconde pensée, scrupuleusement jwursuivie par Mazarin, plus tard par de Lyonne et Colbert, ses disciples; mais malheureusement abandonnée pour le système absolument contraire que fit prévaloir l'impérieux et fatal ascendant de I.ouvois.
Aveuglé par sa furieuse et jalouse ambition , voulant à tout prix la guerre , ce minbtrc ne prévoyait pas sans doute qu'en s'unissant à l'Angleterre pour écraser les Sept-Provinces unies il détruisait ainsi le seul contre-poids qui dût un jour tenir en échec la toute-puissance navale de l'Angleterre ; bien plus , il ne songeait pas, ou plutôt il dédaignait de songer qu'abattre le parti français en Hollande, c'était préparer la révolution de 1688, qui faisant une province anglaise de cette république, délivra pour toujours l’Angleterre de son ennemie la plus dangereuse , de sa rivale la plus acharnée.
Pour résumer les faits généraux, il paraîtra sans doute démontré : — que le génie maritime manqua presque complètement à l'Espagne et au Portugal — Que si , par leurs ha.sardeuses découvertes, ces États se trouvèrent un moment à la tête du commerce et de la navigation européenne, ce fut par suite d'une influence étrangère et non par le fait même de leur instinct particulier.
En effet, douée d'une admirable position géographique, baignée par les deux mers , étendant ses possessions (depuis la réunion du Portugal à cette couronne) sur les trois parties du
*.xij DE LA MARINE FRANÇAISE
monde, maîtresse des mines du Mexique et du Pérou, si l'Espagne, dès le commencement du xvii* siècle et pendant la durée du ministère de Richelieu, ne sut avoir ni forces navales, ni système de défense capable d'arrêter les envahissements (les Hollandais, des Anglais et des Français, qui attaquaient incessamment ses colonies , c’est que cette nation manquait, nous le répétons, de cette aptitude pour les choses de la mer qui distingua toujours si singulièrement et si éminemment la Grande-Bretagne; soit que cette nation trahit inconsidérément le but de domination auquel elle aspira toujours , par des prétentions précoces et exagérées , soit qu’elle fit reconnaître cette autorité par des actes et par la force.
Tel était l’état des trois plus grandes puissances maritimes de l’Europe: — l’Angleterre — l'Espagne — et la Hollande — lorsque Richelieu prit le gouvernement de la France.
Plusieurs esprits éminents ont prétendu que si Paris eût été port de mer, les vues maritimes de la nation se fussent peut-être largement développées ; sans admettre absolument les conséquencesdecettehypothèse, on ne peut nier que,jusqu’au x" siècle, tant que la Seine fut ouverte aux excursions et aux pillages des pirates du N ord , Paris s’intéressa vivement, aux choses de la mer ; mais lorsque, vers le milieu du xvi' siècle, la prise de Calais vint mettre un terme aux longues et cruelles guerres des Anglais et des Français, l'insouciance de la marine naquit avec l’éloigHenoent du danger , et Paris crut alors sa prospérité indépendante d'un plus ou moins grand développement de forces navales. Le règne de Louis XIV spécifiant l’èred'unitéadministrativeet territoriale de la France (quant aux possessionslittorales), il faut donc chercher avant cette époque l’histoire générale de la marine française
sous LE >UNiSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxiij dans l’histoire particulière de chaque province maritime*, lesquelles, jusqu'à leur réunion à la couronne,' obéissant à un pouvoir indépendant du roi et de son amirauté, organisaient ellesmêmes leurs moyens de conservation , de défense et d'attaque.
Henri IV fut le premier roi qui s’occupa sérieusement de créer un corps de marine nationale. Quant aux dix-sept cents bâtiments armés sous Philippe-Auguste contre le roi d’Angleterre,quant à l'embarquement de six cent mille hommes à Aigues- Mortes, quant au départ de Chypre avec dix-huit cents vaisseaux, et enfin, quant au projet de descente en Angleterre formé par Charles VI, qui , au xiv* siècle , rassembla plus de deux mille bâtiments, — il faut d’abord considérer que ces navires n’étaient que des barques entières des provinces, qui pouvaient au plus contenir chacime vingt-cinq ou trente hommes, et qui naviguaient généralement sans presque jamais perdre les côtes de vue. Les véritables navires de haut-bord, appielés vaisseaux ronds, étaient toujours empruntés des Génois, des Pisans, des Vénitiens ou des Hollandais, et d’ailleurs ces armements extraordinaires et plus nombreux que formidables, ne reposant sur aucun système maritime permanent et régulier , l’entreprise pour laquelle on les avait rassemblés une fois terminée, ils se dispersaient aussitôt sans laisser de traces.
Nous le répétons, Henri IV fut le premier roi qui voulut sérieusement agrandir la puissance navale de la France , contre l’opinion de Sully et de son parlement, et qui de plus , exigea des vaisseaux étrangers les mêmes droits d’ancrage que ceux auxquels étaient soumis les nôtres; mais à la mort de ce prince , le
' Nooi RTOot oomincDcë ce(te série d'é- àxgne sa réunion à ia couronne ,
todei par Vffistoire de ia marine de Brt- actueUemeot aotti presse.
xxiv DE LA MARINE FRANÇAISE
commerce tomba dans un tel anéantissement que l'assemblée des notables convoquée aux Tuileries, en i6a6, supplia Louis XIII d’entretenir dans ses ports bon nombre de vaisseaux garde-côtes jx>ur défendre le IRtoral contre les pirates qui l'infestaient; les I^tats - Généraux réclamèrent aussi une flotte annuelle de quarante-cinq navires, et la Provence demanda, de son côte, sept bâtiments pour croiser dans la Méditerranée.
Ce fut dans ces circonstances , dont on appréciera bientôt les innombrables et extrêmes difficultés, qu’au mois d’octobre 1626 Richelieu lut investi par Louis XIII de la charge de Grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France. Ainsi le cardinal succéda sous un autre titre, aux fonctions d’Henri de Montmorency, amiral de France. (Ce dernier avait remis entre les mains du roi la démission de cet emploi vers le commencement de l'année 1626; mais malgré la récente nomination de Richelieu à la grande maîtrise de la navigation, la charge d’amiral de France, grand office de la couronne, ne fut supprimée que par arrêt du mois de janvier 1627.)
En étudiant attentivement le but , la marche, les moyens et les résultats du gouvernement de Richelieu, en comparant enfin le point de départ de son administration aux fins impérieuses de centralisation absolue vers lesquelles il tendit toujours et qu’il atteignit si victorieusement , on est surtout vivement ffiappé (spécialement en ce qui concerne la marine de cette époque) de l’incroyable confusion et de la multiplicité de pouvoirs ou de droits rivaux qui couvraient le littoral du royaume de leur inextricable réseau, lorsque le cardinal fut chargé des intérêts maritimes de la France.
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xxr
Pouvant à peine compter sur l’appui d’un roi timoré , faible , inquiet et capricieux, sentant encore la France sourdement agitée par de profonds discords politiques et religieux imparfaitement apaisés, seul et en face de prétentions si diverses et si exorbitantes, toujours représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d'indépendance féodale, il fallut que la volonté de Richelieu fût bien intrépide et bien opiniâtre , pour ]>arvenir à écraser sous le niveau de l'unité administrative, des intérêts si nombreux , si vivaces et si rebelles!
Tel fut pourtant l'acte de ce grand ministre. Sans doute Tardent et saint amour du bien général, le noble instinct des besoins et du progrès de l’humanité, ces paires et sereines aspirations des de Witt ou des Franklin ne lui eussent pas suffi pour entreprendre et soutenir une lutte si acharnée. Non, il lui fallait encore »se sentir peut-être animé d’une ambition effrénée, insatiable, insolemment despotique et personnelle, pour braver tant de haines formidables, mépriser tant de clameurs, prévenir tant de menaçantes révoltes [>ar la prison, par l’exil ou par l’échafaud, et arriver enfin à rassembler dans sa main mourante et souveraine tous les moyens d'action de l’Etat.
Ce fut ainsi , nous le piensons du moins, que le génie de Richelieu, exalté p>ar son indomptable personnalité, piarvint à consommer cette admirable centralisation des pouvoirs, but constant et glorieux terme de son ministère; malheureusement il mourut alors qu’il commençait d'organiser cette autorité si vaillamment conquise.
Si la France au moment de la mort du cardinal offrait encore à sa surface les larges traces d'un complet bouleversement social, le sol commençait du moins à être débarrassé des mille pouvoirs
xx^ DE LA MARINE FRANÇAISE
parasites et rongeurs qui répuisaient depuis si long-temps. Aussi dirait-on que presque toujours les hommes éminents, quoique de génie divers, naissent à point pour parachever les grands travaux des sociétés. En effet, qui succède à Richelieu, à cet infatigable et résolu défricheur ? c’est Mazarin, qui nivelle ce terrain si profondément labouré ; c’est Colbert, qui l’ensemence et qui le féconde.
L’impériale volonté de Richelieu apparaîtra d’ailleurs sous une de ses faces les plus brillantes lorsqu’on saura sommairement quel avait été le .système d’administration de la marine en France jusqu’à l’avénement du cardinal à la charge de grandmaître de la navigation.
Depuis Pierre le Mègue, Êût amiral de France sous Charles IV, en i3a6, l’autorité de ce grand -ofHce ne s’était d’abord exercée que sur la Picardie, seule province maritime qui appartint au domaine originaire de la couronne. A mesure que les autres provinces vinrent s’incorporer an royaume, lamirautf de France tenta de les soumettre à sa juridiction; mais, particularité singulière, la Normandie seule reconnut sau conteste l'autorité de l’amiral de France; et malgré leOT réunion à la couronne, la Bretagne, la Guienne et la Provence (en ce qui touche la marine) continuèrent d'étre régies par une autorité provinciale.
Ainsi jusqu’au moment où Richelieu prit le pouvoir, les gouverneurs généraux de Provence avaient toujours récusé les droits on les ordres de l’amirauté de France, se disant amiraux nés du I.>evant, et comme tels prétendant au commandement maritime de Provence et de Languedoc. Quelques uns de ces gouverneurs , tels que le comte de Tende et le comte de Sommerivc, les ducs de Guise et d’Épernon, avaient , il est vrai , reçu du roi des provisions d’amiraux particuliers, mais loin d’appuyer
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. xrrij leurs pretentioDS, ce fait protestait au contraire contre leur usurpation d'autorite , en ce qu’il constatait formellement que les commandements de terre et de mer devaient être distincts , puisqu'un même fonctionnaire n’en pouvait être pourvu que par deux commissions séparées.
, Ces compromis , c*s moyens termes entre l'autorité royale et les provinces, prouvent d’ailleurs quelle était encore la faiblesse de la monarchie : aussi les rois de France, sachant toute l'importance de la navi^tion de la Méditerranée, et ne pouvant compter sur le concours fixe et régulier de la marine de Provence (avant et après sa réunion à la couronne), organisèrent-ils le corps ro3ral des galères, faible et premier élément d’une Msams royale, dont la création remonte à 1 4 1 o. Charles VI et François I*' ayant perfectionné cette institution, ce dernier roi nomma un capitaine général des galères , dont les fonctions fure^^tféglécs par un édit de Charles IX , du 6 avril i56a.
spécifié que cette nouvelle charge ne prétendrait rieOfsiîï* «eUf'de l'amiral, et qu'elle ne s’étendrait qu’au comji)||ipdè(nent des^^ères , il est fiicile de prévoir quels perpétuels cêùi|t8<de poui|||||elle dut amener.
nen allait de même pour les autres provinces : les lieuteiiantSrgénéranx de Guieniie se montraient tout aussi rebelles à l’amiral de France, prétendant avoir sous leurs ordres le littoral et les forces navales de leur gouvernement , depuis le bec de Katz jusqu’à Bayonne, en vertu d’un traité conclu, en i453, entre Charles VII et le roi d’Angleterre, traité par lequel il avait été stipulé à l'occasion de la reddition de Bordeaux, que les gouverneurs de Guienne continueraient de garder le commandement supérieur de la marine.
Mais ce fut la vieille et dure Armorique qui résista le plus
xnviij DE LA MARINE FRANÇAISE
long-temps et avec l'opiniâtreté la plus énergique à cette cen- ^ tralisation de pouvoir. Les ducs de Bretagne , quoique grands vassaux de la couronne, avaient d'abord exercé dans leurs États le droit régalien d'amirauté, comme princes souverains, en vertu d'un traité conclu, en i a3i , par Saint-Louis et Pierre de Dreux. Mais après la réunion de cette province à la monarchie, . bien que le seigneur de la Trémouille, amiral de Guienne, eût été aussi investi de l’amirauté de Bretagne, le gouverneur général de l'Armorique et ses successeurs, avaient toujours refusé d'abdiquer leur autorité. Seulement, par convention du 6 août i584, M. le duc de Mercœur, gouverneur général de Bretagne, avait consenti à céder à M. le duc de Joyeuse, amiral de France, une partie des droits d'amirauté auxquels il prétendait. Mais ce traité ayant été annulé par lettres-patentes d'Henri III, le 7 août 1 588 , le même conflit de juridiction continua de subsister entre la Guienne et la Bretagne, jusqu'au ministère de Richelieu.
Ce furent donc ces pouvoirs si divises , si rivaux, que^^^cardinal voulut impérieusement réunir et centraliser dans sa charge de grand-maître de la navigation. Quoique ce titre semble plus modeste que celui d'amiral de France , jamais aucun de ces grands-ofBciers n'eut une pareille et si complète puissance. Ailssi, en engageant plus tard Louis XIV à confier la charge d’amiral de France (nouvellement rétablie) à M. le comte de Vermandois, alors enfant, Colbert voulut sans doute perpétuer et rendre cette concentration d'autorité plus inviolable encore , en la mettant sous la sauvegarde d’un prince du sang royal, dont le ministre de la marine faisait d’ailleurs la charge. Mais chose digne de remarque et d’étude , l'Armorique osa seule continuer de résister opiniàtrément aux volontés de Colbert et de Louis XIV, comme elle avait résisté aux gouverneurs de Guienne et à Ri-
sots LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. xxix chelieu; car ce dernier avait aussi en vain voulu absorber dans sa charge l’amirauté de Bretagne. Mais malgré les sièges d’amirauté établis dans cette province, par édit de janvier i64i, le cardinal était mort sans avoir pu faire reconnaître son autorité dans ce pays indomptable. Après Richelieu , il faut le dire , Mazarin, Colbert, Louis XIV, ne furent pas plus heiveux. Car M. le comte de Toulouse ayant succédé à M. de Vermandois comme amiral de France, le roi trouva dans cette province, représentée par M. le duc de Chaulnes, une résistance si continue que pour en triompher il fallut remplacer M. de Chaulnes par M. de Toulouse, qui se trouvant de la sorte amiral de France et gouverneur général de Bretagne, put confondre ces deu.x pouvoirs en un seul.
Tout en songeant k annuler l'influence provinciale des amirautés, Richelieu voulut donner aussi un large développement au commerce , à la navigation marchande et aux entreprises coloniales, intérêts sur lesquels il comptait baser le développement deta marine milhnire; .se préparant ainsi aux éventualités d’une guerre pendant les loi.sirs de la paix. Favorisant donc de toute sa puissance l'étaUisscment des compagnies de commerce qui voulurent se constituer, à peine arrivé au ministère ^en i6aC) , il autorise celles du Morbihan et de la naceüe fleurdelisée, dont un des statuts portait que toute personne de qualité pouvait en faire partie sans déroger à sa noblesse; en iGaj , il donne de nouveaux encouragements aux sociétés destinées à l’exploitation de Saint-Christophe d’Amérique, de la Nouvelle-France, du Cap-Nord, des Indes-Occidentales et de Terre-Neuve. Voulant ensuite assurer le matériel de la marine il ordonne d’importantes constructions navales et de nombreux établissements de fonderies d'ancres et de canons au Havre et è Brouage.
DE LA MARINE FRANÇAISE Enfin, en i6a<) et en i633, désirant avoir l’état au vrai, comme il disait, de la puissance navale, militaire et commerciale de la France, il char^^a deux des hommes les plus remarquables de cette époque, MM. Leroux d’Infreville, commissaire général de la marine, et Henri de Séguiran , seigpeur de Bouc, chevalier, conseiller du roi en ses conseils et premier prwident en sa cour des comptes, aides et finances de Provence , de parcourir, le jiremier, les côtes de l’Océan, le second, celles de la Méditerranée, afin de lui faire un rapport circonstancié sur tout ce qui r^ardait la marine, et aussi de rétablir le droit d'ancrage auquel Henri IV avait soumis les vaisseaux étrangers.
C'est surtout par ces travaux, exécutés avec une haute intelligence et une rare sagacité, que l’on peut juger de l'effroyable désordre qui régnait alors dans toutes les branches du service maritime, désordre encoreaggravé par les conflits de juridiction dont on a parlé, conflits perpétuellement soulevés , soit par les gouverneurs des provinces, soit par les amirautés, soit enfin par les prétentions féodales de chaque seigneur riverain.
De CCS investigations il ressort: — que les places fortes étaient sans garnisons, les cotes de l'Océan impunément ravagées ])ar les pirates d'Espagne, et celles de la Méditerranée par les Barbaresques, qui , presque chaque jour, débarquant en Provence, venaient y enlever hommes, femmes et bâtiments. En un mot, exactions des seigneurs riverains , rapines du fisc, ravage et abandon du littoral, terreur des populations, se retirant souvent dans l’intérieur des terres pourfuir les attaques des coasaii-es : tel est l'affligeant tableau que présente le résumé des inspections dont nous avons parlé; faits incroyables, qui sembleraient plutôt appartenir au moyen âge qu’au xvii* siècle.
r.es considérants par suite desquels MM. d'infrevillc et de Sé-
sous LE MINISTÈRE DU GARD. De'rICHEUEU. xxxj guiran furent charges de ces missions importantes , prouvent d'ailleurs à quel point de détresse était alors réduite la marine de France.
c La paix étant faite, s dit un de ces mémoires, « sa « majesté veut faire assister les vaisseaux commerçants par « les vaisseaux de guerre que sa majesté entretiendra ès « ports et côtes de l’Ooéan sous son obéissance, pour leur « servir d'escorte et de conserve quand ils en auront besoin ; « sa majesté désirant avoir toujours prêt à prendre la mer un « bon nombre de vaisseaux {K>ur mettre ses côtes en sûreté, et « mettre ses sujets hors de crainte d’étre déprédés par les pi- « rates et corsaires qui les afQigent sur mer depuis quelque « temps, etc. >
En vertu de ces ordres , M. d’Infireville, plus tard un des meilleurs conseillers de Colbert , partit pour sa mission et parcourut dans le plus grand détail toute la côte depuis Calais jusqu'à Bayonne , et ainsi donna par la relation de son voyage des notions statistiques très-complètes et très-étendues sur les forces maritimes de cette partie de la France , sur la perception des droits, l’armement des navires , les moyens de défense des ports, l’esprit de leurs habitants, le nombre des bâtiments occupés à la navigation d’Afrique ou d'Amérique, le recensement de leurs matelots, charpentiers, pilotes, capitaines, enfin une analyse exacte des prétentions si diverses des amirautés, duchés, syndicats, corporations, etc.
Comme nous l’avons dit, les pirates infestaient les côtes de l’Océan et celles de la Méditerranée. « A Caen , — continue « M. d’Infieville dans son rapport, — il m'a été fait plainte que a vers Cherbourg il y a des pirates français commissionnés du « roi d’Espagne, qui déprèdent les vaisseaux de marchandises ,
xxxij DÉ LA MARINE FRANÇAISE
« et sont soutenus par ceux dudit Cherbourg et par les gentilsff hommes voisins, b
On voit plus loin que les droits ou obligations de faire le guet et de garder les côtes, e'taient journellement niés ou dis- ]>utés.
« Au ressort de la juridiction d’Abbeville, — dit M. d'Infreville, « — les guets des gardes-côtes sont prétendus sur une partie des « villages par les gouverneurs de Montreuil , Crotoy et Rue , qui , «. de tout temps , sont obligés au guet desdits châteaux ; et pour « les autres villages, comme Noyelles et le pays de Marquenterre, « consistant en six villages, sont disputés aussi par M. le comte <1 de Soissons pour sa terre de Noyelles seulement, et le surplus « par le sieur de Rambures, soi-disant vice-amiral du Crotoy » dont il est gouverneur, et maintient lesdits six villages à devoir « emporter tous les naufrages et bris qui arrivent souvent en ce « lieu. Greffier et Merlimont sont aussi disputés par le sieur de « Merlimont, Cuques et Tripié par l’abbé de Saint- Josse, se pré- « tendant amiral en icelle à cause de son abbaye; les débris et ■ naufrages sont prétendus à la côte de Saint-Valery [>ar M. le « duc de Mantoue ; au Crotoy par M . de Rambures, qui se prétend « vice-amiral de Picardie. A Ault, terre de domaine engagée à « madame deGuise, elle prétend lesdroits d’amirauté et nomina- « tionsaux offices d’icelles; à Tréport, ladite dame, comme com- « tesse d’Eu, jouit du droit de guet , et en temps de guerre force « les paroissiens de cinq lieues de loin de venir à sa garde. A « Ault, il n’y a point de gardes-côtes ni au Tréport, et les droits B de guet sont levés par M. de Guise*. Depuis la rivière de « Pontrieux jusqu’à Morlaix, le sieur Desaubrais est capitaine « garde-côtes. R est pourvu par M. de Brissac, ordonne la garde
' Vojage de M. d'Infreville, tome III, p. atS, Corrcspotfdanct de Soitnifs.
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxxiij « surl'ordrequ'il re^oitduditsieurde6rissac,etetablit des gardes « en chaque paroisse qui font des amendes , et sous prétexte « d’icelles font de grandes exactions; le tout en l’absence des a juges. Le sieur de Quéralin est capitaine garde-côtes de « l’e'vèché de Vannes en Cornouailles. La garde s'est faite dui'ant « la guerre par ordre de M. de Brissac en quelques lieux , et aux « environs d’Auray par l’ordre du sénéchal , et à Vannes par le « président du présidial, quoique le sieur de Vieuxchàtel, qui « commande à Vannes, pré^de ladite capitainerie et s'y opL- « niâtre. »
Ce fut au retour de ce voyage que M. d’infreville rencontra M. Clairac, le célèbre compilateur des Us et Coutumes de la mer; il s’exprime ainsi à son sujet : « A Bordeaux j'ai vu le sieur X Clairac, avocat au parlement, exerçant la juridiction de la « marine en l’absence des juges , fort amateur de la navigation ,
< il nous a fait voir son travail, ses livres et ses instruments 0 poui!|V<pdr«Jes hauteurs; il propose d’enseigner l’art de la na-
< vigittli^B^ttCliouoré d’une chaire de lecteur public en icelle. »
. vrai de l’administration maritime de la
Fraiil^anr kÿ tiAtes de l’Océan, selon le rapport de M. d'In- Ireville.
Cet aperça rapide donnera sans doute une idée de la tâche immense que s’était proposée Richelieu, en voulant remédier à tant d’abus.
Nous allons maintenant suivre aussi sommairement M. de Séguiran dans une inspection semblable sur le littoral méditerranéen. En outre de cette mission , M. de Séguiran était chargé de faire lever une carte des ports et havres de Provence; cette carte, dessinée par Jacques de Maretz, « fut faite de deux ou « trois cannes de long, en vélin, bien peinte, enluminée en
xxxtr
DE LA MARINE FRANÇAISE « lettres d’or, où l’on voyait en. perfection représentes les ports , « les plages, les caps, les îles, etc. Ce fut d’après les renseignements fournis par ce travail topographique, que Richelieu ht entreprendre plus tard les nouvelles fortifications des îles Sainte- Marguerite et Saint-Honorat , de la Croisette, de Graillon, de Thioule, d’Agues, de Calavaire, de Guapeau, de Porquerollcs, Portecroz, etc., et de plusieurs autres points militaires de la côte et des îles.
lies considérants de la mission <de M. de Seguiran prouvent en quel état désastreux était aussi la marine du Levant : « At- « tendu, — y est-il dit, — que par l’inobservance des ordonnances « sur la navigation , et à cause de plusieurs autres abus que l’in- « jure du temps ou la malicè des hommes ont fait glisser dans « le commerce dudit pays , tout y est en voie de ruine. »
En effet , M. de Séguiran ayant consigné dans son rapport l’état du négoce de chaque port avec le Levant, ainsi que la quantité des vaisseaux marchands qu’il renfermait, on voit que le commerce maritime périclitait extrêmement , et que les attaques des pirates étaient si incessantes que les bâtiments marchands ne mettaient jamais en mer qu’armés en guerre : « Nous « avons trouvé à Marseille, — dit M. de Séguiran , — un vaisseau « nommé Saint- f'ictor, capitaine Antoine Delorme, écuyer, de « la susdite ville, du port de dix mille quintaux , armé de seize a canons de fer, savoir : huit bâtardes de douze livres de balle, n et huit sacres* de six, quatre pierriers de bronze, vingt- « quatre mousquets et dix-huit armes d’haste *, avec trois mille « six cents livres de poudre et six cent cinquante boulets , ayant « soixante-dix hommes à bord, et chargé de scapoulous et dro-
• \oy. t. III , p. Qat , — Cor rt sport- • Sorte de caronades.
ilanct de Sourdis. * Piqaes, eapoatoot, hallehardes.
sous LE MNtSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxxi
< goM-ies pour Âlexandrette , ayant dé fonda environ aoixantetfdix mille éctts. >
Les b&timenta d'un moindre tonnage, tels qne polacres, iélouqnes, brigantins, étaient aussi pourvus de pierriers ou de sacres, pour se défendre des pirates; M. de S^uiran, arrivant à Marseille, entre ensuite dans de grands détails sur la communauté des pêcheurs de cette ville , sur leurs privilèges , leurs droits et leurs usages, qui, d’après les édits ou lettres patentes de Henri II , en 1 53y, de Charles IX , en 1 564 , et de Louis XIII, en i6aa, avaient droit d’âire quatre prud’homnies ‘, «seuls « arbitres des contestations de la communanté, les viguiers et « officiers de la ville étant tenus de fiiire exécuter les juge- « ments des prud’hommes contre les pêcheurs condamnés. La^ « connaissance des susdits difihirends étant interdite au par-
< lement et autres magistrats, voulant, leurs majestés, qne les
< procès qui seraient portés par-devant eux, pour le fait de la « pèche, soient renvoyés aux susdits prud’hommes pour en con- « naître et en juger *. »
Puis vient l’examen des droits de l’amirauté , de la ville , et des seigneurs riverains ; entre autres on remarque un droit dit de la table de mer, accordé par Henri IV an sieur de lâbertat , droit qui s’élevait à un demi pour cent à percevoir sur tous les navires français et étrangers. Par un antre édit, tout vaisseau flamand payait pour droit de visite, à son départ dn port, six quarts d’écn, donnait un mousquet à la ville, et quatre livres de
* Yojr- I. III , p. «54. l'anc des fetes de ^*ocl d«ns l’église Sainl-
* « Us vident leedits débets Icjostrde dî> Leurent, per plurelité des voix , et après maoebe après dtoer, et antre joar de fête, qu’elle est laite les élus vont prêter serment pour ne détoomer de la pêche aux autres «Uns U maison de ville eutre les mains du jours ceux qui s'y oocepeot ; et auxdits jours ei^aier, qui après les met eu possessioo de ils tiennent une espèce d’aadieoce dans leurs leur eharge. » — FoyMge d* Sqfiuraj». maiioas oommooes. Leur élection se fait à
xxKTj DE LA MARINE FRANÇAISE
(confitures au lieutenant de l’amirauté En vertu d’un autre droit, le gouverneur du château d'If recevait de chaque vaisseau un baril de poudre, deux armes de haste ou deux mousquets.
M. de Séguiran, continuant son voyage sur cette côte incessamment attaquée par les pirates, dit en parlant de son arrivée à Cassis : <( Et aurions appris des habitants dudit lieu « que le négoce y est entièrement détruit à cause des pirates « qui leur ont enlevé depuis vingt ans environ quarante barques «et trois ou quatre vaisseaux. » Pour prouver en quel fâcheux état de défense était le littoral , il poursuit : « Et le lendf^ « main, a4 dudit mois de janvier, sur les sept heures du matin, « serions allé au château fort dudit Cassis, appartenant au sieur « évêque de Marseille, où nous n’aurions trouvé j>our toute «garnison qu’un concierge, serviteur domestique dudit évè- « que, (jui nous aurait fait voir ladite place, où il y a seulement * deux fauconneaux, l’un desquels est éventé. »
Plus tard M. de Sourdis faisait d’ailleurs la meme remarque à propos d’une des positions les plus fortes de Toulon. « Le « premier de cces forts, et le plus important, c’est une vieille «tour, — dit ce prélat, — où il y a deux batteries, dans « lesquelles on ptourrait mettre cinquante canons et cinq cents « soldats; il y a du bon canon dedans, mais il est tout démonté, « et nulles munitions que celles qui ont été mises par ordre de « votre éminence , il y a quinze jours. Un bonhomme de gou- « verueur, qui n’a pour toute garnison que sa femme et sa ser- « vante, y est, y ayant vingt ans qu’il n’a re^u un denier, à ce « qu’il dit’. »
. Arrivant à la Ciotat, M. de Séguiran apprend que les descentes
■ Vojr. l. III , p. »J.
* Correspon^ianee Hc Sourdis, juin 1637, t. If p> 4<>9‘
[i?fed 6y ■
rie
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxxvij des pirates barbaresques étaient si nombreuses et si frequentes que les habitants de la côte avaient imaginé des signaux de jour et de nuit pour se prévenir de leurs attaques et tâcher de s’en garantir, c II y a, — dit-il, — audit lien de la Ciotat, une logette « que les consuls ont fait bâtir sur l’une des pointes du rocher
< du cap de l’Aigle, en laquelle ils entretiennent un homme très- « expert en la navigation , qui s’y tient jour et nuit pour prendre c garde aux vaisseaux , et tous les soirs , à l’entrée de la nuit , le « garde de la logette de la Ciotat allume son fagot, et ainsi est « continué en toutes les autres et semblables logettes jusqu'à la « tour de Bouc, et c’est le signal assuré qu’il n'y a aucun corsaire
< à la mer; si ledit garde de la logette en avait au contraire rc> « connu un, il ferait deux feux, et ainsi des autres depuis An- 1 tibes jusqu’à la tour de Bouc, ce qui serait achevé en moins de « demi-heure de temps. Ceux de la Ciotat avouent qu'ès années « dernières le commerce était meilleur, mais il est ruiné au point s qu’on voit, par les corsaires de Barbarie qui leur sont venus « enlever en une seule année vingt-quatre barques et mis à la X chaîne environ cent cinquante de leurs meilleurs mariniers ; « et encore sont-ils journellement menacés, pour certains droits, X par M. le duc de Savoie et le prince de Monaco. » Fuis viennent de longues réclamations au sujet du droit exclusif de i^êcher des thons depuis le cap de l’Aigle jusqu’à Antibes, concédé au sieur de Boyer par lettres patentes de Henri IV.
La terreur des pirates était d’ailleurs si générale sur la côte, qu’on voyait chaque maison transformée en une sorte de forteresse. X Continuant notre chemin, — dit M. de Séguiran, —
X nous .serions arrivé à la maison du sieur de Boyer, gentilhomme X ordinaire de la chambre du roi , laquelle maison nous aurions X trouvée en défense en cas de descente des corsaires , ayant une
xxxriij OVE LA MMUNE FRAI^AISE
< terrasse au devant qui en regarcte l’entrée du côté de U mer,
< et sur elle douze {nèces de fer coulé , plusieurs bâtardes et c deux pierriers ; et dans ladite maison quatre cents livres de c poudre, deux cents boulets, deux paires d'armes, douze mous- « quets , six demi-piques , etc. »
Puis M. de Seguiran arrive à Ollioules, dont le baron réclamait le droit de bris ès naufrages sur le territoire d’Ollioules ; à Sifour dont les habitants étaient dispensés du droit de la taxe de UûUts royaux , par privilège du roi René, en raison des dépenses que leur causait l’entretien des hommes de guet et de garde qu’ils étaient obligés de placer en vigie le long de la côte dans la crainte des corsaires.
On voit de pins, par le rapport de M. de Seguiran, que les pilleries des corsaires barbaresques se trouvaient fort encouragées par un singulier trafic : des chrétiens résidant à Alger y achetaient â vil prix les marchandises volées par les pirates , puis les expédiant de nouveau en Europe , ils les y vendaient audessous de leur valeur, gagnant toujours à cet odieux négoce. ]>our remédier à ces abus déplorables, un certain Jacques Vacon, capitaine au lieu d'Ollioules , ayant démontré par requête < qu’il c avait pendant trente ans hasardé sa vie en voyages maritimes, r été volé et déprédé trois fois, perdu deux vaisseaux , deux fois a retenu esclave, et que, pour dernier malheur, il avait vu vendre c ses marchandises, qui valaient 5o,ooo liv. pour a,ooo pièces « deSréaux (environ 4,oooliv.),> JacqnatVacon vint donc proposer à M. de Ségniran, m nom du syndicat , d’équiper à ses frais un vaisseau destiné à attaquer et enlever les navires chargés de naarchandises volées; de plus il demandait le commandement de ce vaisseau pour son fils, « François Vacon, très-bien expé- « cimenté au frit de navigage et de guerre , et qui autrefois , avec
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sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxxis « la permission de M. l'amiral , avait fait de grandes prises sur <r les Génois. »
Afin de faciliter cette expédition et de capturer plus sûrement les bâtiments recéieurs, Antoine Vacon indiquait les pointa de croisière où l’on pouvait les attendre , tels que les lies de Saint- Pierre et de Boniface, car le port de Livourne , grâce â la tolérance inqualifiable du grand-duc de Toscane, était devenu le principal comptoir de ce trafic infâme.
« A Bormès et i Saint-Tropez, — dit plus loin M. de Ségui- « ran, — le commerce est si gêné qu’il ne pouvait arriver â c 10,000 liv.; ce qui procède non seulement de la pauvreté des
< habitants , mais aussi des courses que font les pirates qui abor- « dent presque tonk les jours en leur port, en sorte que bien c souvent les barques sont obligées de prendreterre pour que les « hommes qui les montent puissent se sauver ou les habitants « du lieu se mettre en armes pour les aller secourir et empêcher
< lesdits corsaires de prendre terre, ainsi qu’ils l’ont déjà entre- I pris. »
Cannes, Antibes, furent explorés avec le même soin par M.de Séguiran. « Enfin , — dit-il , — nous sommes arrivé à Martigues ,
< communauté qui avait souffert de grandes pertes ès personnes X de ses habitants, estimés les plus courageux et meilleurs mari- « niera de la Méditerranée, plusieurs d’iceux ayant été faits es- • c laves par les corsaires d’Alger et de Tunis , qui exercent plus « que jamais leurs pirateries à la vue des forts et forteresses « de cette province , et depuis quatre mois il y en a quatre-vingts « qui ont été pris esclaves *. >
* Aacune iDv«Mig»tioBiie4oitêireoaUi6t DOWRfOM«Btrea«tr«t trouvé daMTérone, pour arriver k TiiMhictioa , 4 U cooDaiaaMict Pkate «t Arittophane oartaioa détails on 1a coafiraMtioo d’un fait. De rnèma qM cttiicMi mr ka BMeara rt ks cMlstaut dea
xl • DE LA MARINE FRANÇAISE
Tel lut le résultat des informations prises par MM. d’Infrevillc et de Séguiran sur l’état du littoral de la France.
En présence de tels faits , on voit qu’il eût fallu les loisirs fertiles d'une longue paix , le calme et la prospérité intérieure , l'assoupissement profond des haines politiques et religieuses, pour que Richelieu pût compléter les nombreuses améliorations qu’il voulait apporter dans les différentes branches du gouvernement, et s|)éciaiement dans l’organisation de la marine, alors si périclitante , ainsi qu’on vient de le voir exposé d’après les résultats des missions de MM. de Séguiran et d’Infreville. Mais lors de la rupture avec l’Espagne , en i635, le cardinal, obligé de concentrer toutes les ressources de son activité , de son pouvoir et de son génie , jxnir |>arvenir à lever et à entretenir plusieurs armées de terre et de mer durant sept années (de 1^35 à iG4a), ne dut songer qu’à la guerre.
Les documents inédits rassemblés et publiés ici, embrassant l'historique de cette période (en ce qui concerne la marine et la navigation de M. de Bordeaux), sont relatifs aux faits suivants : — la réorganisation de la marine, par Richelieu; — l’attaque et la prise des îles Sainte-Marguerite en i636 et 1637 ; — le
mai'io» de l'aolMpité, ainsi que rar U coq- m«nU fort carieux mr qnelquct particulastructioa d'on ceruïn ordre de navires; rités de la manne do milieu da xyii* tiède, ainii le ifuaUait^il Jair* dans cetU gaière? dans la Ouerrt ccmîque * , poeme burlesque des Fourlfcrics de Scapîn ^ nous confirme mais cliarmant de style, de verve et de fan* qoe rien n'éUit pins fréquent et pins bahi- uisie, récemment édité per M. Berger de tuel vers le miUen do rvii* siècle qne ces en* Xivrey, it la snitc de sa nouvelle et excellente lèvements tentés par les pirates barbareeques traduction de la Batraehon^omachie d'Hosur nos eûtes- — C'est ainsi qœ noos avons mère. récemment encore tronvé de* resseigoe-
* Ls Cuerrt paLtièe pour U preaiiêr* foU ta tééS, cl dedice à msdsiM de LfoaM, p»r
te lilir«jre Acrbin. ■ — Uae lecondt cditMo «■ fat doiwée ea 1708, taujoar* Mat bob d'aalMr, imâM ton* 1* Utre de ComJaf des rmu H Jet fftitorndUt , evae ctUt partiettUrité qat Une le» cadroUt eà U M Uaatt quelque» alUuioaa au éTénweau de leape , col clé reB|dacé« par dca allesîoM au évéaiMBCBU de oeUe Mcoade époqae. — B. pa Xjracr. — Préface de h B*treckùmyoma«i*t.
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. xlj siège de Leucate en 1 63^ ; — le combat naval de Gattari en i638; — la défaite de Fontarabie en 1639; — la prise de Laredo en 1639 ; — la croisière dans la Méditerranée en 1 640 ; — le combat devant Tarragone en i64i, — et la disgrâce de M. de Bordeaux en i64^> époque de la mort de Richelieu.
Cette publication se compose donc de lettres , rapports, relations, notes diplomatiques ou mémoires : — du Roi , de Richelieu, de Sourdis , archevêque de Bordeaux , de Sublet de Noyers , du prince de Condé, des ducs de Parme et de Savoie, du maréchal de Schomberg, des ducs de Vitry, Lavalette, de MM. de Mantin, de Vinceguerre , de Virville ' et du fameux chevalier Paul (tous oihciers très-distingués de la marine de cette époque) ; enfin des divers résidents ou ambassadeurs de France dans les cours d’Italie, tels que Sabran, d’Émery, d’Argenson, etc., etc.
Soit comme renseignements historiques d’une incontestable autorité et d’une rare étendue sur les événements et les campagnes maritimes, depuis i635 jusqu'à 1643, soit comme tableau vivant et naïf de la navigation de cette époque, soit comme étude curieuse des diverses fortunes que subit, avant son exécution, un ordre émané du roi ou de son ministre souverain , lors même que ce ministre s’appelle Richelieu , soit comme précieux documents sur la tendance et sur la marche de la politique française à l’égard des différentes principautés d’Italie [tendant cette période, soit enfin comme un large et beau spécimen du style et de l’esprit français, vers le milieu du xvii* siècle, ces matériaux paraîtront, nous l’espérons, dignes du haut intérêt qui a engagé à les publier.
Cette pensée a toujours présidé à nos différents travaux his-
* Voir Ordre des Ssiuti cl Prstîque de la guerre , Ccrrtspoiidatiet de SourdiSf toi. 11 ,
xlij DE LA MARINE FRANÇAISE
toriques , k savoir : — qu’un fait spécial ne pouvait être isolément distrait de ses annexes , sans devenir quelquefois incompréhensible, et sans perdre assurément de sa couleur, de sa signification, de sa portée.
Ainsi , dans la publication de ces documents, comme ailleurs, nous avons toujours cru nécessaire d’exposer par la reproduction même des sources, la cause première d’une guerre, d’un traité, d'uiic bataille, d’une défaite ou d’une victoire, ainsi que leurs résultats et leurs conséquences.
Nous avons de plus tenté de faire connaître, aussi fidèlement (pie possible, dans cette introduction les principaux acteurs des événements qui vont se développer par la correspondance de chacun.
Selon le but de la <?olle(tion dont ils font partie , oes documents sont donc exposés ici dans toute leur naïveté, sans éloge ni blâme. Nous avons seulement ajouté des notes indispensables à la parfaite intelligence de certains détails ou termes techniques de la marine du xvii‘ siècle et spécnalement de la navigation des galères; comme aussi des indications géographiques ou nautique nécessaires à la cxinnaissance exacte du théâtre des actions navales et des différentes campagnes de mer de M. l’archevêque de Bordeaux.
Nous pensons donc que ce recueil offrira les sources les plus <mmplèti?s et les plus variées aux historiens qui voudraient écrire cette [jériode de l'histoire de Franc», en ce qui touche la marine du règne de Louis XIII.
Nous cst-il permis de dire, au sujet de cette publication, qu’à part son importance historique, il nous a semblé qu’elle pouvait encore être (xinsidérée sous un aspect plus modeste, mais non moins curieux, sous le point de vue du style et de
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xliij l’expression littéraire et personnelle , qui résulte de l’ensemblp des dépêches de chaque écrivain.
N'est-ce donc pas en efïet un sujet digne d’intérêt et de méditation que l’esprit particulier de chacune de ces dépêches, qui , dans la pensée de leur auteur, devant toujours demeurer secrètes, étaient généralement spontanées, soudaines , naïves et vraies? Nous disons vraies, en ce qu’elles réfléchissaient fidèlement l'impression du moment, soit qu'il s’agit quelquefois d’exagérer une victoire ou de pallier une défaite, de louer ou d’accuser un supérieur, un rival ou un iniérieur, de montrer les fils cachés d’une trame diplomatique ou de raconter les accidents d’un combat. N’est-il pas enfin curieux d'étudier et de comparer le style de gens si différents par leur position sociale, rois, ministres, grands seigneurs , prélats , généraux d’armées , diplomates ou capitaines ? Chaque dépêche , chaque relation, ne doit-elle pas, en un mot, avoir un accent, un caractère singulier et inhérent à la position de son auteur ? que sera-ce donc lorsqu’elles seront dues aux hommes les plus éminents des grandes époques historiques?
Nous allons jeter un rapide coup d'oeil sur ces diverses correspondances.
On ne parlera que pour mémoire du style des lettres de Louis XIII contenues dans ce recueil : sa part dans ces dépêches importantes, comme dans presque toutes celles qu’il signait, se bornait au mot Louis, timidement apposé au bas des ordres prescrits par son ministre et rédigés par Sublet de Noyers.
A ce propos , nous n’oublierons jamais notre espoir et bientôt notre déconvenue , lorsque nous lûmes un jour ( autant qu'il nous en souvient) dans le père Lelong, cette indication : Journal de Lauis XIII , manuscrit. Bibliothèque Royale.
ïliv DE LA MARINE FRANÇAISE
Connaissant l'omnipotence et Yomnifaisance de Richelieu , nous ne croyions certainement pas trouver dans ce manuscrit de grandes révélations politiques, mais nous espérions du moins y surprendre peut-être quelqu’une des impressions chagrines , douloureuses et inquiètes de ce malheureux roi. Quel fut notre étonnement lorsque , feuilletant ce journal , relié aux armes de France, et en effet rempli de l’écriture de Louis XIII , écriture menue, longue et raturée, nous n’y trouvâmes rien qu’une sorte de sommaire quotidien des petits événements de cour, tels que la liste des personnes présentées, le nom des prédicateurs, l’heure des sermons, les visites faites par le roi ou par la reine aux maisons religieuses, l’énumération des fêtes, décès , etc.; enfin qu’une sorte de journal à la façon de Dangeau , et qui, particularité singulière, s’imprimait chaque semaine à la fin de la Gazette de France, à l’article Paris.
Triste et pauvre destinée de ce roi , réduit , par sa faiblesse et })ar la toute-puissance de son premier ministre , au stérile métier de gazetier de cour !
Quant à Richelieu , noos croyons pouvoir citer presque toutes scs dépêches comme modèles d’un style net, précis, ferme, accentué, parfois imagé, rarement malin ou railleur, mais toujours d’une merveilleuse transparence; son expression calme, digne, mesurée lorsqu’il s’adresse à ceux qui exécutent mal ou tardivement ses ordres, semblerait quelquefois même timide dans sa longanimité , si cette apparente faiblesse ne prenait pas un grand caractère de générosité , par cela même que celui qui écrivait avec tant de modération et de bonté était revêtu d’un pouvoir souverain '; mais quelquefois aussi ce style s’élève à
' Voir te* lettrei à H. de Soardii tar le maDqoeineot da aecoun de Parme et le retard apporté à l'attaque dea tlea Sainte-Marguente.
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xlv une majesté 9up>erbe ou à une indignation fulgurante; c’est qu’alors Richelieu s’adresse soit à un des siens , à son neveu , dont il a droit de se plaindre ; soit à un grand seigneur , maréchal de France et gouverneur de Provence, qui, après avoir, par sa rivalité jalouse , entravé long-temps le bon succès des armes du roi , s’est porté aux violences les plus graves envers ' M. l'archevêque de Bordeaux *. *
Une autre particularité, rareàeette époque, et par cela digne de remarque, c’est la pureté de l’orthographe de Richelieu, qui, on le sait, se piquait extrêmement de lettres et de bel esprit.
Somme toute , la manière de Richelieu est presque toujours grande, noble, largement drapée; c’est encore un des types de ce beau style français , rude , mâle et coloré , sentant fort son vieux gaulois , plus gentilhomme que littéraire , mais toujours libre, fier, bardi, majestueux; déroulant tour à tour une période longue et pompeuse comme un manteau ducal, ou aiguisant sa phrase, courte et acérée, comme une épée de guerre; style que continuèrent, au milieu et à la fin du xvii* siècle, de Lyonne, d’Estrées, Tourville, Valbelle, Vivonne , Saint-Simon , les cardinaux de Noailles et de Polignac ; et, au xviii* siècle, principalement les commandeur et marquis de Mirabeau , dans leurs admirables lettres sur Mirabeau.
Pour suivre l’analyse du style des différents morceaux qui composent ce recueil , nous parlerons aussi des dépêches de de Noyers.
François Sublet de Noyers* fut d’abord un des quatre intendants des finances du royaume. Richelieu lui avait ensuite donné l’adminbtration du matériel des places de guerre de Pi-
' Idem , set lettres an maréchal de Vitry. * Md en iSyS , mort à Dangu en i645.
xlvj D£ LA BtABÜSE FRANÇAISE
cardie et de Champagne; puis, voyant son zèle, sa modestie, sa capacité, il l’avait proposé et fait accepter au 4Toi, comme remplaçant de Servien, alors secrétaire d’État au département de la guerre, a lequel, quoique habile, était homme qui aimait <[ son plaisir et prenait fort souvent des heures de divertisse- < ment, ce que ne faisait jamais le sieur de Noyers *. »
Une fois revêtu de cet emploi, peu à peu, de Noyers devenant un des familiers les plus.intimes et les plus comptés de Ri- (dielieu , s'insinua si avant dans sa confiance, que ce ministre ne décidait presque jamais rien d’important sans l'avis de ce conseil.
Morose, taciturne, dédaigneux de tous les plaisirs, sobre, laborieux, probe, aumônier. Infatigable, muet et secret comme la tombe , semblant oser rarement et à regret de son crédit sur Richelieu, de Noyers était ami prudent, mais solide, et ennemi d’autant plus dangereux , qu’il demeurait plus à l’ombre et couvrait ses sympnthies ou ses préventions du manteau de l’hnpartialité la plus rude et de la dévotion la plus austère. A propos de la piété de de Noyers on dit que lors de sa surintendance des bâtiments, il avait fait brûler à Fontainebleau un tableau de Michel-Ange d’un très-grand prix, parce qu’il représentait des nudités; et que, de plus, ce secrétaire d'état s’était, dit-on , fait affilier à l’ordre des Jésuites, quoiqu’il n’en portât pas l’habit.
D'ailleurs de Noyers révélait, pour ainsi dire, dans son style , toutes les nuances de son caractère ; ce style ûoid , sévère et magistral , toujours d’une rigoureuse pureté , était gravement paré
* Aloyeijt tenus parle sieur de Nojert tia/ice •Sourc/û, 1. 111, liv. VI » chap. xtii, pour brouiller l'archevêque de Bordeaux p. vj.
avec le canüjul de Rkbelieo Ccrrtspon- ^
sous LE MINISTÈRE DE GARD. DE RICHELlEi;. xlvîj çà et là de qndques citations d’une très-excellente latinité, agréments sérieux , qui rappelaient ( qu’on excuse cette comparaison) ces festons de buis, tristes ornements d’un jardin de prêtre. Très-habile et très-délié courtisan de Richelieu , dont il avait sourdement et pas à pas gagné la suprême confiance, pourtant si soupçonneuse , mortellement jaloux de toute influence égale à la sienne, mais n’attaquant jamais ouvertement ses rivaux, et leur redoublant, au contraire, les révérences et civilités, de Noyers , par mille manoeuvres souterraines, minait partout le terrain sous les pas de scs ennemis , puis l’heure venue, la sape terminée , ils y disparaissaient tout à coup et à jamais. Ce fut de la sorte qu’il perdit MM. Bullion et de Chavigny, et que plus tard, ainsi qu'on le verra, il amena en i64i la disgrâce de M. de Bordeaux, pourtant une des plus vives préférences du cardinal
Les dépêches du roi , de Richelieu et de de Noyers à M. de Bordeaux , composent la plus grande partie de sa correspondance; nous signalerons, néanmoins, les lettres de plusieurs autres personnages qui, pour être moins nombreuses, n’en sont souvent pas moins dignes d’étude.
Ainsi nous parlerons d’abord des dépêches de M. le duc d’Haluin *, plus tard connu sous le nom du maréchal de Sebomberg. Il était fils du fameux Henri de Schomberg, un des hommes les plus remarquables de son temps; tour à tour gouverneur de province, ambassadeur, grand-maître de l’artillerie et surintendant des finances ; qu’on joigne à cette capacité d’em-
' Le maréch»! de Brété, dit Tallemuit moyen, dÎMit en soapirant le petit bondes Réaai dim ses Méokoires , pour ftire bomme de Kt^en, que les afiàiree du l'ai ennger H. de Noyere, ntettait toajoore des prospèrent avec cas abomisatiooa-U ! ordures dans les lettres qu'il lui écrirait , * ^é à Nanteoil le i6 février 1601 ; mort
comme ; ÀtUt vous... aotc vos... ordrts. Le à Paris en i656.
xlTÜj DE LA MARINE FRANÇAISE
plois si variée et ptourtant si complète en soi , un rare savoir, un grand sens , beaucoup de lettres , une p>olitiq0e habile et profonde, une extrême magnificence, une générosité chevaleresque, et on aura le crayon de cet homme remarquable qui sembla revivre dans son fils, duquel il s’agit ici.
Choisi pour être un des enfants d'honneur de Louis XIII, M. le duc d’Ilaluin avait dû à cette position la faveur précoce du roi qui le distingua toujours. Faisant ses premières armes sous les ordres de son père , il reçut sa première blessure au siège de Somtnières , et montra tant d’habileté, de courage et de sangfroid à la prise de Privas, du Pas-de-Suze et de Rouvray, qu’il fut nommé chevalier de l’ordre à trente-deux ans , puis lieutenant-général pour le roi en Languedoc. A peine pourvu de ce gouvernement, il battit les Espagnols à Leucate, ainsi qu’il l’apprendra lui-même par ses dépêches. Fait bientôt après maréchal de France, on le verra remporter encore d’autres succès dans le Roussillon.
Homme d’esprit et d’érudition , aimant comme son père les lettres et le savoir, il fut un des premiers protecteurs de Bossuet, qui lui dédia sa réfutation du catéchisme de Paul Ferry '. Le maréchal de Schomberg avait épousé la célèbre mademoiselle d’Hautefort , si connue par sa beauté et par l'amour plus que respectueux que Louis XIII avait eu pour elle. Ce fut de madame la maréchale de Schomberg que Louis XIV avait coutume de dire, — «qu’il ne connaissait que « deux femmes dont il pût garantir la vertu sur parole, la reine « et madame de Schomberg. » — La maréchale était d’ailleurs
' Paa) Ferry, minière protestant, né à la r^fntatioD de ce catéchiinie que Boesaet MeU en 1591. Il aTait pnÛié en i654 un entra dans la carrière de la controverse tbéocaiéchisme général de la réfornutioii, pour logique, proaver qu'elle avaitété nécessaire. Ce fat par
sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEl’. xlix si suprêmement grande dame en toutes choses, que plus tard, le même roi lui proposa d’être dame d'honneur de madanie la dauphine, afin, dit-il, — «de remettre à la cour la dignité et « la grandeur qu'on commençait d'y perdre.... »
La manière d’écrire de M. le maréchal de Sohomberg nous a paru franche et hardie; on n’y trouve jamais d’envieuses et jalouses réticences, d’hypocrisie révérencieuse, mais souvent les formes de la politesse la plus digne. Qu’il blâme ou qu’il approuve , qu'il demande ou qu’il accorde un service , on reconnaît un naturel ouvert , facile et généreux ; d’une rare précision dès qu'il parle d’opérations de guerre , eu peu de nrats il donne un crayon ferme et net de sa pensée ou de sa position militaire; aussi les théories les plus confuses de la stratégie prennent-elles sous sa plume un dessin aussi simple que parfaitement bien arrêté. Riant et gai comme tout caractère loyal et courageux , s’il ne met pas un très-grand atticisme dans sa plaisanterie , il fait au moins preuve d’un esprit naturel fort réjouissant, lorsqu’il se livre à ses joviales boutades de soldat '.
Somme toute, et singularité remarquable, malgré sa haute position, ses succès de guerre, et la confiance dont l’honorait le roi et Richelieu, M. le maréchal de Schomberg est le seul, qui, dans sa correspondance, ne décèle ni mauvais vouloir, ni rivalité haineuse contre les autres généraux. Il sert la France et le roi du mieux qu’il peut, et par l’autorité de son noble et gracieux esprit , semble réduire à l’aménité la plus charmante des caractères jusqu’alors aussi ombrageux qu’arrogants et jaloux.
' Voir entre antret U rêpooae dn duc .Sourtiu, t. I , liv. Il , ch. iv,
d'Haloin an mènoire poor l’artilierie. Cor- P> Ut. III , cb. p.