‹ Correspondance de Henri d'Escoubleau de SourdisChapitre 2 sur 171 · I DE LA MARINE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

I DE LA MARINE FRANÇAISE

Il est impossible de donner les mêmes éloges à M. le maréchal de Vitry, un des auteurs les plus malheureus^ent célèbres de l’assassinat du maréchal d’Ancre, et qui joua un triste rôle dans les évciiemciits développés par la correspondance dont il s'agit. Fils aîné de Louis Gallucio de l'Hospital , marquis, puis duc de ^ itry , un des meilleurs capitaines de Henri IV, le duc de Vitry, duquel nous allons parler ‘ , remplaça son {jère dans sa charge de capitaine des gardes. Lors du voyage de Louis XIII en Guicnne, M. de Vitry s’était lié avec JI. de Luynes, favori du roi; ce fut, dit-on, de ce moment que ces deux seigneurs résolurent d’assassiner le maréchal d’Ancre , dont la toute-puissance portait ombrage au roi. Ce prince se plaignant un jour à M. de Vitry de se voir peu accompagné à la chasse, celui-ci lui répon- (IK : « Sire, vous serez toujours mal suivi tant que vous ne serez « pas le maître. — C’est vrai , dit Louis XIII , ils font tout « ce (|u’ils veulent ; mais nous ne serons pas toujours comme « cela. *

Après plusieurs tentatives déjouées ou manquées, la mort du maréchal fut enfin à tout prix résolue; un dimanche soir M. de Vitrj' dit au roi ; « Sire , je vous rendrai compte de sa « liberté ou de sa vie devant qu’il soit demain midi; car je me * saisirai de lui s’il vient au Louvre, et s’il n'y vient, je l’irai « forcer dans son logis. » En, effet, le lendemain, le maréchal fut assassiné par MM. de Vitry et du Hallier son frère, aidés de quelques gardes; le meurtre terminé, Louis XUI paraissant à son balcon s’écria:» Je vous remercie, Vitry; je suis maintenant roi.»

Après cet attentat, M. de Vitry, nommé maréchal de France, attendit durant quelques années rop{X>rtunité d’une

' i FarU en i58i.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ij guerre ]K>ur faire ses premières armes et mériter ainsi le grade dont le roi avait payé sa détestable action ; M. de Vitry montra du moins un grand courage de soldat au siège des villes de Ch.àteaurenaud, de Gien, de Gergeau, de Sancerre et de Sully ; mais nommé gouverneur de Provence en i63i, il révolta les parlements et la noblesse par ses hauteurs et par son excessive dureté. Anssi, Richelieu parlant de lui dans son Testament politique, dit-il qu’il fut obligé de lui ôter le gouvernement de Provence , a quoiqu’il en fût digne par sa hardiesse, parce qu’ayant l’hn- <t meur insolente et altière , il n’était pas propre à gouverner un « peuple jalons de ses privilèges et de ses franchises comme les « Provençaux. »

A ces causes d’éloignement pour M. de Vitry, se joignit , chez le cardinal , le profond ressentiment des mauvais services que le maréchal avait opiniâtrément rendus aux armes du roi, en traversant de tout son pouvoir, qui était immense et absolu dans son gouvernement, toutes les entreprises tentées ou exécutées par M. de Bordeaux qu'il exécrait.

A ce propos , et pour donner une idée des façons de voir si différentes selon les temps et les mœurs, on fera remarrpier que le cardinal de Retz, sans blâmer autrement . de Vitry d’être un des meurtriers du maréchal d’Ancre, dit simplement en |mrlant de lui : < Il avait peu de sens , mais était hardi jusqu’à la témé- « rité, et l’emploi qu'il avait eu de tuer le maréchal d' Ancre « lui avait donné dans le moruie un certain air d'affaire et « d’exécution. *

Ce qui contribua aussi beaucoup à |>erdre complètement M. de Vitry fût son incroyable brutalité à l’égard de .M. de Bordeaux, qu’il osa frapper dans un conseil de guerre. A peine instruit de ce scandale, Richelieu écrivit à M. de Vitry

lij . DE LA MARINE FRANÇAISE

une lettre effrayante de calme et de laconisme pour lui demander si véritablement il avait bien osé cette énormité. La réponse du maréchal au cardinal, en manière de justification, nous a |>aru un des plus curieux s|técimens de l'impression , traduite, réfléchie, si cela se peut dire, presque physiquement par le langage. On voit que cette lettre a été écrite, par le lx>iiillant maréchal, au moment même de la réception de la dépêche de Richelieu. Rien de plus colère, de plus désordonné, de plus confus , de plus emporté que ce style souvent inintelligible, qui balbutie et qui écume de rage , dans toute l'exaltation d’une furie mal contenue par la respectueuse terreur qu'insjûrait Richelieu; rien de plus curieux que ces phrases sans suite, pour ainsi dire haletantes , que ces élaiis de haine insensée , de dédain écrasant contre M. de Bordeaux , çà et là coupées par des divagations inouïes, et terminées enfin par une promesse de réparation déses[>érée évidemment arrachée par la crainte.

Nous le répétons , cette pièce nous a paru un triste mais curieux document: triste, en cela qu’il dévoile une passion mauvaise dans tout son hideux paroxysme; curieux, en ce qu’on y démêle facilement la cause première de la haine toujours croissante de M. de Vitry contre M. de Bordeaux, haine qui aveugla tellement le maréchal qu’il se rendit presque coupable de haute trahison envers le roi , en compromettant le salut de plusieurs de ses places fortes de Provence.

En présence de ces scandaleux méfaits, la tardive punition de M. de Vitry semblerait inexplicable, si la bizarrerie du caractère vacillant , rancuneux et timoré de Louis XIII ne l'expliquait.

Quelquefois honteux et irrité de la suprême autorité de Richelieu , excité contre le cardinal par le favori du jour , ce

sous LE MIIVISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. liij faible prince trouvait une triste et puérile vengeance à vanter, devant son souverain ministre, l’action du maréchal de Vitry , assez dévoué à son roi : — pour l’avoir débarrassé d’un sujet insolent qui éclipsait depuis trop long-temps le pouvoir royal; aussi fallut-il pour arracher à ce prince l’ordre d’enfermer le maréchal à la Bastille que Richelieu , tout en dédaignant ces impuissantes allusions, représentât long-temps et très-énergiquement au roi la dangereuse impression que pouvait faire sur l’armée déjà si peu disciplinée, la conduite exorbitante et l'impunité de M. de Vitry.

Nous dirons aussi un mot des dépêches de Henri II de Bourbon, prince de Condé ', père du grand Condé. Après la mort de Henri IV, se mettant à la tête des mécontents, ce prince avait été condamné à mort pour crime de lèse-majesté , puis amnistié et enfermé à la Bastille pendant trois ans. Il n'était sorti de prison que sur sa promesse d'aller en Languedoc, province dont lui fut confié le gouvernement, faire une rude guerre aux protestants, guerre qu'il termina d'ailleurs avec succès. Plus tard , chargé par Richelieu du siège de Fontarabie^ on verra par sa dépêche la |)art qu'il prit à ce fait d'armes.

M. le prince de Condé ne fut pas sans doute un homme de guerre .très -éminent, mais il avait un sens droit, un coup d'œil juste , et un grand courage. Rien d'ailleurs ne nous a paru plus singulier que sa manière d'écrire. On voit que le prince avait surtout horreur des inutilités de style, car il procède par petites phrases, si heurtées, si concises, si impérieuses, qu'on dirait une suite d’ordres militaires; en un mot, dans son langage absolu , brusque et bref, M. le prince de Condé

‘ Né k Siiot-Jcan-d’Asgcljr, le i" «eiilembre i588.

liv 0£ LA MAiUNE FRANÇAISE

nous a semblé. à peu près écrire ainsi qu’on conimande une

manœuvre.

Nous n'oublierons |>as non ]>lus La nombreuse correspondance de AL de Sabran, chargé d’affaires de France à Gênes, négociateur habile, souvent confus et prolixe à l’excès, mais toujours lin, ingénieux, connaissant parfaitement les moyetis d’action \itiles à employer pour dominer le caractère italien et faire prévaloir l’influence française sur l'influenee espagnole , but presque incessant de la |K>litique de Richelieu en Italie. Peut-être moins bien instruit, Ai. d'Ëmery, qui vint succéder à M. de Sabran, écrit d'un style plus clair, plus facile et plus naturel. Nous citerons encore un mémoire du commandeur de Virville, rempli d’érudition et d’expérience des faits , naïf et coloré comme une chronique, sorte de rapport à Richelieu sur l’ordre des saluts, qui présente le tableau le plus animé de la navigation du temps. EnOn les lettres de ce brave et loyal chevalier Paul , un des plus intrépides marins français, dont la carrière romanesque fut si aventureuse, et qui, dans sa correspotnlance, malgré toutes sortes d'énormes barbarismes , défend avec la chaleur éloquente d’un .soldat M. de Bordeaux , qu’il croit injustement attaqué.

Il nous reste maintenant à parler du principal acteur des faits qui vont suivre, et nous consacrerons quelques pages à la biographie de ce prélat guerrier.

D’une ancienne famille d’épée, fils de François d’Escoublean, marquis de Sourdis et d'Alluye, et d’Isabelle Rabou de la Bourdaisière , tante de la belle Gabrielle d’Ëstrées, Henri d’Escoubleau de Sourdis, né en i594, était le troisième frère du cardinal François de Sourdis , si célébré par ses démêlés avec le parlement de Bordeaux. M. de Sourdis dont il s’agit ici fut choisi pour succéder à son oncle paternel Henri, dans l'église de Mail-

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Iv lezais , à l’âge de dix-huit ans, puis sacré évêque , par son frère, dans la Chartreuse de Paris, le 19 mai'i6a3. Après la mort du cardinal de Sourdis, il reçut, le 16 juillet 1629, le bref qui lui conférait la dignité archiépiscopale de Bordeaux , et entra en possession de son siège le a décembre de la même année. Fort avant dans la confiance et dans l’intimité de Richelieu , dont il avait, pendant quelque temps, gouverné la maison, M. de Sourdis avait accompagné Louis XllI dans les guerres d'Italie et au siège de La Rochelle; après la reddition de cette ville il fut chargé de purifier solennellement l’église de Sainte-Marguerite , profanée par les hérétiques. En ifiaq, suivant Louis XIII en Piémont lors de la prise de Suze, il reçut du roi la mission de relever la religion catholique dans la vallée de Pragelle, d'y extirper l’hérésie et d’y régler tout ce qui aurait rapport aux intérêts de l’Église. Enfin, le i4 mai i633, il avait été admis au nombre des commandeurs ecclésiastiques de la milice du Saint-Elsprit , à Fontainebleau , partageant cet honneur avec le cardinal de Richelieu, le cardinal de Lavalette, Claude de Rèbe, archevê<]ue de Narbonne, et Jean François de Gondi, archevêque de Paris. Peu de temps après avoir été reçu commandeur du Saint- Esprit , M. de Sourdis revint occuper h Bordeaux sou siège archiépiscopal. Ce fut cette année même que les plus grandes et les plus scandaleuses dissensions s’élevèrent entre le prélat et M. le duc d’Épernon , gouverneur général pour le roi en Guienne.

Nous croyons devoir insister sur cette particularité de la carrière de M. de Sourdis, car on reconnaîtra plus tard les conséquences de ces fâcheux démêlés, soit dans les dissentiments qui séparèrent MM. de Sourdis et M. de Beauveau, évêque de Nantes, lors de plusieurs opérations militaires, soit dans la

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scission de M. de Sourdis et de M. le duc de Lavalette ( fils du

duc d'Épernon ) , lors de la défaite de Fontarabie.

Poursuivant son système de nivellement, voulant contenir les grands dans les rigoureuses limites de leur pouvoir , Richelieu n'avait pas sans raison, dit-on , confié à M. de Sourdis l'arclievèché de Bordeaux. Connaissant le caractère ferme , entier, résolu de ce prélat, il voulait sans doute, en revêtant de cette éminente fonction un homme énergique, opposer un contrepoids puissant à l’ambitieuse autorité du vieux duc d’Épernon , alors gouverneur de Guienne.

Jean-Louis de Nogaret de Lavalette (fait duc d’Épernon par Henri III) était d’une bonne et ancienne noblesse de Gascogne ; au moment de sa lutte avec M. de Sourdis ,• il avait plus de quatre-vingts ans ; mais son caractère, violent, altier et vindicatif, avait conservé la même vigueur malgré son grand âge; c’était un des derniers types de ces grands seigneurs turbulents, orgueilleux, batailleurs, terribles fléaux des provinces qu’ils pressuraient sans pitié, et qui , [iresque toujours en révolte ouverte lors des minorités ou des guerres civiles , se retranchaient dans les places fortes de leurs gouvernements , et là , selon leur intérêt , leur penchant ou leur caprice, bravaient ou soutenaient l’autorité royale contre les décisions des parlements.

La fortune prodigieuse et inespérée du duc d’Épernon avait d’ailleurs exalté sa hauteur naturelle jusqu’à l’orgueil le plus écrasant; il faut chercher la source obscure de cette élévation extraordinaire dans le goût très-passionné que Henri III avait pris pour ce jeune gentilhomme. Partageant d’abord la faveur royale avec Caylus, Maugiron, etc., etc., d'Épernon les prima bientôt de telle sorte dans le cœur du roi , que ce prince avait souvent dit, en accumulant sur la tète de ce favori les

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. Irij honneurs et les charges les plus insignes : « Je veux faire a d’Épernon si grand, que je n'aie pas inênie un jour le O pouvoir de le détruire. i En effet, Henri III ne lui donna |>as , il l’aocabla : ce fut d’abord la terre d’Epernon érigée en duchépairie , puis le gouvernement de Metz , du Boulonnais , de l’Angtmmois, de la Normandie et de l'Anjou, et enfin les grandes charges de colonel-général de l'infanterie et d'amiral de France. Qu’on joigne à cette position déjà si incroyablement éminente, un mariage inouï avec l’héritière de Foix et de Caudale , qui acquit à d'Épernon les biens immenses et les alliances souveraines de cette illustre maison, et on comprendra que ces réalités qui semblent un rêve, purent souvent égarer la superbe de d'Épernon jusqu’à la folie.

Henri III avait prévu juste en disant qu'il lui serait impossible un jour de détruire l'immense position qu'il avait faite à son favori. En effet, à la faveur succéda le refroidissement, puis l’éloignement, puis le regret d'avoir élevé si haut un orgueilleox courtisan, puis enfin la haine, en reconnaissant combien il était difficile de le renverser et de le réduire; car en vain d’Épernon, sur son rrfus de rendre au roi son gouvernement de Metz, avait été déclaré coupable de lèse-majesté, l’ancien favori se mettant à la tête de ses troupes, se préparait à résister ouvertement à l’autorité royale lorsque Henri lU monrut.

Ainsi qu’un assez grand nombre de seigneurs , d’Épernon , refusant de reconnaître Henri IV, se retira sur Aiigoulème, suivi de forces militaires assez considérables. Alors des négociations furent ouvertes , on traita presque avec d’Epernon de pu'issance à puissance, et pour prix de son adhésion à la royauté de Henri IV, il fut investi du gouvernement de Provence. Mais se montrant bientôt d’une révoltante dureté envers les populations,

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et d’un écrasant dédain pour les réclamations des parlements , la Provence députa vers Henri IV pour le supplier de rappeler cet impitoyable gouverneur. Accédant aux vœux de cette province, le roi envoya le duc de Guise pour remplacer le duc d'Epernon, son ancien et implacable ennemi ; mais tirant l’épée du fourreau, d’Épernon refusa jnsolemment de quitter son gouvernement. En vain Henri IV le menac;a de se mettre lui-même à la tète d’une armée et de le venir chasser. « Qu’il vienne donc , — dit « le relielle; — je lui servirai de fourrier, non pas pour lui pré- « parer ses logis, mais pour brûler ceux qui seront sur son « passage. »

Pourtant à la vue des troupes considérables que le duc de Guise rassemblait |x)ur marcher contre lui, force fut à d’Epernon de se démettre de son gouvernement, à condition qu’on lui donnerait en échange la lieutenance-générale du Limousin , ce qui fut promis et exécuté.

On dit que Henri IV reprochant un jour à d’Epernon de ne l’avoir jamais aimé , « pour ce qui est de l'amitié , — lui dit ce « dernier, — votre majesté sait bien qu’elle ne s’acquiert que par « l’amitié. » Depuis cette époque, Henri IV le regarda comme un de ses plus fidèles gentilshommes. Pourtant on sait que s’étant trouvé dans le carrosse du roi lorsque ce prince fut assassiné, d’Épernon, violemment soupçonné d'avoir eu des relations avec Ravaillac, fut même sous le coup d'une procédure qu’un ordre su[>érieur vint suspendre.

Le lendemain de la mort de Henri IV, d'Épernon alla droit au parlement, y entra couvert, et mettant la main sur la jx)ignée de son é|)ée : « Elle est encore dans le fourreau , — dit-il « impérieusement , — mais il faudra bien qu’elle en sorte si on < n’accorde à l'instant à la reine-mère la régence du royaume. »

SOLS LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. lix En effet , la rèine-mère fut nommée régente et paya le dévouement de d’Épernon de nouvelles faveurs.

Le faste que déployait le duc était extrême : il allait ordinairement au Louvre accompagné d’une sorte de cour composée de sept à huit cents gentilshommes qui se rendaient chez lui chaque jour. De plus, il avait obtenu de la. reine la permission d’entrer jusques dans son cabinet avec une escorte de gardes vêtus de ses livrées.

En 1 6 1 g , lors des différends qui survinrent entre liOuis XIII et sa mère, partant de sa forteresse de Metz avec son équipage ordinairede vingt mulets et de près dedeux cents chevaux deguerre, gardes, gentilshommes et autres personnes de suite, d’Épernon traversa hardiment le royaume pour venir enlever la reinemère à Blois , lui donna retraite dans ses gonvernements , et s'imposant comme médiateur entre cette princesse et le roi son fils, il sut les décider à terminer ces différends par le traité d’Angoulénie.

Mais lorsque les troubles de l’Etat furent apaisés grâce à la volonté toute-puissante de Richelieu , d’Épernon , qui jalousait et détestait la personne et l’autorité de ce ministre, resta dans ses terres sans vouloir paraître à la cour, et bientôt, sur l’ordre du cardinal, se démit de son gouvernejnent du Limousin pour prendre celui de la province de Guienne.

Connaissant par expérience l’esprit de rébellion et les hauteurs excessives du duc d’Épernon qui n’avait jamais voulu lui rendre certains devoirs de forme, Richelieu, sans son amitié pour un des fils de ce vieux seigneur si indépendant et si orgueilleux , ne lui aurait pas sans doute conservé son gouvernement.

En effet, lors de la fameuse Journée des Dupes, au moment où

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Richelieu, découragé, abandonné de tous, allait renoncer au pouvoir, ç'avait e'té le cardinal de La Valette qui , engageant vivement ce ministre à surmonter son abattement et à tenter un nouvel et dernier essai sur l’esprit du roi , lui avait donné ce conseil plein de sagesse qui amena ce revirement soudain, ensuite duquel Richelieu resta aux affaires , et reprit tout son ascendant.

Mais le duc d’Épemon, malgré l’avantage qu'il pouvait ressentir de l’intimité d’un des siens avec le ministre tout-puissant, blâmant ce qu’il nommait la servilité de son fils , ne l’appelait jamais que le cardinal valet, tant était grande l’animosité qu’il conserva toujours contre Richelieu. Toutes les préférences du vieux seigneur furent pour Bernard, duc de Lavalette, son troisième fils, auquel U avait sacrifié l’affection du duc de Candale, son puîné, qui , voyant l’indifférence de son père, s’en était allé servir en pays étranger. Sans être dans les bonnes grâces du premier ministre, avec lequel il vivaittrès-politiquement, Bernard de Lavalette servait le roi tout en conservant à l’égard de Richelieu une sorte de politesse fière et réservée, qui semblait lui être imposée |)ar le respect dû à la volonté royale. Malheureusement la fatale défaite de Fontarabie , dont il sera longuement question dans cette Correspondatice, vint perdre le duc Bernard de Lavalette dans l'esprit d.e Richelieu ; et condamné à mort par contumace, il fut obligé de se réfugier en .Angleterre.

Tel était le vieux duc d’Épernon , telle était la position des siens, lorsque M. de Sourdis vint remplacer son frère au siège archiépiscopal de Bordeaux. Le cardinal de Sourdis, ménageant ou craignant M. d’Epernon, avait réservé toute l’acrimonie de son humeur altière pour les parlements, envers lestpiels il s’était presque toujours montré hostile, à la joie secrète du duc d’Epernon , qui abhorrait l’autorité de la robe. M. de Sourdis , au con-

sous LE MINISTÈRE DU CAR». DE RICHEUEU. Ixj traire, sacoëdant à son frère, se rangea fort habilement du côté du j>arlement, représenté par le premier président de Goorgues, homme plein de sens, de vigueur et d’esprit, aussi fier de sa toge parlementaire queM. d’Épernon pouvait l’être de sa couronne ducale, et très-disjwsé à repousser énergiquement tons les empiétements que le gouverneur pourrait tenter de faire hors des limites de son autorité.

Nous avons dit qu’en confiant l’archevêché de Bordeaux à M. de Sourdis, Richelieu avait voulu contre-balanoer l’excessiveinfluence du duc d'Éj>ernon, contre lequel il se croyait de nouveaux sujets de plainte, puériles en apparence, mais qui avaient dû néanmoins laisser un aigre levain de haine dans l'esprit du cardinal ' .

Avant l’explosion des fâcheux débats dont nous allons parler.

* VoicitieloorUiitoire<k*d'Kperuon,r|ikel' k* furent les causes <le Sc» grief*.— A {>r^ que, par U mort du doc de Moutmoreney , le rot crut avoir apaisé tous les troubles du Langordoc, sa majesté oe {leusa plus qu'à s'en retouroer à Paris avcc peu de suite et par |e plus court chemio ; la reine , qui était accompagnée du conseil et de toute ta coor« prit, deux jours après le départ du roi, la route de Bordeaux par la Garonne. Elle dt rboanenr an dnc d'Êpemna de traverser cette nvière pour l'alkr voir dans sa maison de Cadillac ; 1a vertu , la générosité et l'extrème bontèdroetlcprioccsseavaicatattsclie le doc tn*s-étroiterornl à son service ; de sorte qu'il fut comMé de joie par ceUo fa- Tcnr, et ajant précédé de peu de jours la venue de ta majesté , il pourvut de telle sorte à tonies choaen et elle fol reçue avec tant de splendenr dans sa maison..., La mauvaise fortune do duc voulut que l« cardinal de Rt> cb^ieu prit la même route. Depuis qu’il avait fait fortiber Brouage au point qu'il l’est anjourd’ltui , qu’on le tient pour une des meillearcs places de France, U ne l’avsit point vu } pour toutes les dépenses qu'il y

avait employées et qui étaient immea.ses, il en voulut avoir une vue; le dnc d’Epemon ne fot pas mairv de cette résolution , au con* traire, o’y ayant point en de rupture entre eux , il le pria de passer en sa maison , espérant que i’accneil qui lui serait fait pourrait réchauflTer leurs froideurs; mais il en arriva tout aulremcnl. Voici commet— la reine avant à pasaci- la rivière devant Cadillac pour venir à U maison, le duc d'Kjtemon fit tenir des carrosses prêts pour recevoir sa majesté à la descente du bateau; il commanda aussi à quelques uns dits siens d’en réserver on pour le canliual.arm qu’il n'eât point sujet de se plaindre. Son ordre fut mal gardé; b l'cine étant arrivée la première, les carrosses destinés pour sa suite n’arant pu suffire , on prit aussi celoî qui était rvuervé pour le cardinal. — Aussi quand le duc, apr^ avoir i-eodu oc qu’il devait à la reine, sc hâta d’aller à U rivière avec un carrosse |)our recevoir le cardinal , il était trop tard ; U le trouva déjà bien avant dans le chemin et à pied pour se rendre an logis, ffiti. de Ui vie du dued'Épemon -*• V*rf. ÎTI. Gissta.

Ixij DE LA MARINE FRANÇAISE

M. d’Épernon, sans doute irrité de voir une créature du cardinal remplir le siège archiépiscopal de Bordeaux, avait déjà manifesté toute sa malveillance à l’égard de M. de Sourdis. Ainsi, lors de son arrivée à Bordeaux, au lieu d’être reçu, selon l’ancien usage, à l’entrée de la ville par les jurats, ce prélat ne les y trouva pas rassemblés, le duc d’Épernon leur ayant défendu de rendre ces honneurs à l’archevêque ;■ une autre fois , les gardes du duc avaient chassé les gens de bouche de M. de Sourdis qui étaient venus s’approvisionner de poisson dans le marché dit de la Clye; le duc d’Épernon prétendant avoir, comme gouverneur, le droit de choisir le poisson avant tout autre acheteur; enfin, plusieurs de ses gardes avaient insulté et fouillé différentes personnes appartenant à la maison de l'archevêque.

Les choses en étaient à ce point, lorsque de plus graves événements vinrent aviver ces discords déjà si flagrants.

Voici comment et à quel propos.

Nous nous bornerons à quelques extraits des procès-verbaux de cette fâcheuse affaire :

« Cejourd’hui ', 29 octobre i633, y est-il dit, nous Henri < Escoubleau de Sourdis, étant en notre palais archiépiscopal,

0 seraient sun’cnues plusieurs personnes lesquelles , de divers <i endroits, nous auraient donné avis que nous courions de « grands hasards , que nous n’étions pas en sûreté, et que le sieur « duc d’Epernon avait résolu de nous bannir et chasser par

1 force et violence ; que c’était ce qu’ils en espéraient de plus « doux et de plus modéré. A quoi n'ayant voulu ajouter foi ,

* Procè»-?erb*l de l'attcotal ci violciicea c/erg«' tU Franct, tome VII, areb. de Boi eommii eo U personne de raooieigocar l’ar« dmnt. chcvéqoe de Bordeaux , etc. Mt'motres du

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixiij « nous sortîmes de notre archevêché sur les huit heures du « matin, accompagné de nos chanoiiiejj, vicaire général et « trésorier, etc., et allâmes en l’église Saint-Michel, où nous « demeurâmes jusqu’à onze heures et plus pour en faire la « visite; lorsqu’elle fut achevée, on nous avertit que les avea nues de notre archevêché étaient occupées par des hoin- « mes armés, et qu’à chaque porte de notre maison on avait « mis des corps-de-garde et des earabins de M. d’Épernon , « c’est pourquoi on nous conseillait de n’y retourner pas , de « peur qu’il ne nous mésarrivât; }>ourtant, nous étant résolu « de retourner, accompagné de notredite suite et précédé d’un « de nos aumôniers portant devant nous notre croix patriar- « chale , à l’entrée de la franchise et asile ecclésiastique (ju’on « ap|>elle ordinairement le sauvetat, nous aperçûmes le sieur <t de Naugas accompagné d’environ vingt-cinq carabins, por- « tant un bâton à la main, lequel venait droit à nous, ce qui « nous donna sujet de commander à notre cocher de u’aiTèter « pas, ains de suivre la croix et aller doucement; mais ledit « Naugas, abordant notre carrosse , dit au cocher qu’il s’arrêtât, tt tenant le bâton haut; nous commandâmes au cocher de « marcher, et lui, derechef, de' ne marcher point; et tous ses a gens , d’une voix confuse , firent môme commandement : lors « ledit Naugas nous dit qu’il nous voulait parler; à quoi avant « répondu que notre logis était bon pour cela , nous dîmes au « cocher de marcher; mais ledit .Naugas l’arrêta, et les gardes « mettant les mains aux épées , d’autres saisissant les rênes et « les chevaux , menaçant le cocher, l’arrêtèrent , et Naugas nous « dit qu’il nous voulait parler de la part du duc d’Epernon; « nous repartîmes que ce devait être dans notre logis ou à « l’église, lieu auquel les chrétiens devaient voir leur pasteur

Ixiv DE LA MARINE FRANÇAISE

« et lui parler ; que ce n'était pas la forme de nous arrêter par <t force et violence , revêtu de nos habits pontificaux , et proie testant que si l'on ne nous laissait nous en ferions plainte « au roi; mais les carabiniers, couverts, et ledit INaugas, avec « mépris, se moquèrent de cela; et donnant un commande- « ment plus violent pour arrêter, nous contraignirent de sortir I de notre carrosse pour éviter un plus grand scandale. *

Ensuite de cet attentat, M. de Sourdis ayant invité les doyens et chanoines des chapitres de l'église métropolitaine et de Saint-Seurin- lès -Bordeaux ainsi que les curés et supérieurs des maisons religieuses, à se trouver, le a^, à trois heures, à l'archevêché, ils s’y réunirent. Ayant instruit l'assemblée des attaques incessantes que M. d’I^lpernon avait dirigées contre lui , M. de Bordeaux arrivant aux violences récemment e.xercées par le sieur Naiigas, violences qui non seulement lui étaient une insulte personnelle , mais portaient encore un coup sacrilège à la dignité archiépiscopale , M. de Bordeaux , disons-nous, ex|)osa au clergé réuni , qu’il y avait deux moyens de punir et de réprimer ces excès : le premier, de recourir aux censures ecclésiastiques; le second, de députer vers le roi pour se plaindre à lui de cette atteinte portée à l'autorité ecclésiastique. « Ce qu’étant ainsi proposé à tout notre clergé, — dit le n procès-verbal de la séance, — tous nous ont rendu un tel té- « moignage du ressentim^t «pi’ils avaient de l'attentat commis « contre notre dignité , qu’ils ont souhaité des larmes de sang « pour pleurer l'énormité du crime. »

Il fut enfin résolu dans oette as.semblée qu’on fulminerait le lendemain les censures ecclésiastiques contre les auteurs de l'attentat, « que le clergé députerait auprès de M. d’Epernon pour « savoir s’il désavouait ou non la conduite du lieutenant de ses

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Kv « gardes ; qu’on députerait aussi au roi pour l’informer de ces « énormités , et enfin qu’on aviserait ultérieurement à la con- < duite à tenir selon ce que répondrait M. d’Ëpcrnon. >

Deux chanoines du chapitre de Saint-Seurin , les curés de Saint-Projet et de Saint-Remi , le père prieur de la Chartreuse et le père gardien des Capucins furent donc chargés de se rendre le lendemain matin, à neuf heures, auprès de M. le duc. d'Épernon, [K>ur savoir positivement de lui quelle part il avait prise dans la conduite violente et grossière du sieur Naiigas.

Le lendemain, en effet, cette députation , conduite et présidée par le sieur de Grimauld, chanoine théologal, chargé de porter la parole, s’achemina, non sans une sorte de crainte, vers le palais du gouverneur ’ .

I.ie vieux duc, botté, armé, les y reçut sous son dais : avant de parvenir jusqu'à lui il fallut que las députés du clergé traversassent plusieurs salles remplies de gardes, d'officiers et de gentilshommes, qui formaient |M>ur ainsi dire la cour du duc d’Épernon. On pense que les sarcasmes et les tirocards ne furent pas épargnés aux théologiens par cet entourage subalterne , toujours si jaloux d’exagérer les impertinences de son chef. Le duc d’Épernon , les mains crispées sur les bras de son fauteuil , les yeux étincelants , pouvait à peine contenir su

' Voir poarploiamplesdéuiUdiTertfUira' srigneur Farckefiffue, ~ /</. , mkrikiv, pKlcis et ccTÎti du temps. sans desigiiatioa de ville, d'auteur ni d'imlois porianl le vray adtâ$ de ntonseif^neur primeur (rare). — Apologie pour mousnre\>cque de NtuiUs. — Paris, uftcxxuv, ca- gnetir l'archevétpic de Bordeani et pour hteriu'in et de i4 uns nom d'auteur monseigneur l'cvcquc de Nantes, touchant

ni d'imprimeur (rare) j l'Bermite de Conlo^ renoommuoication déclarée contre le sieur van, Mocraiiv, ~^id. de ^4 Nau^as et ses complices, gardes de M. d'l’^

désignation de ville, d’auteur ou d’impri* tpernon, iW., Mncasaiv , sans désignatinn menr. — Me'mnirt de ce çid e'ejt passe au de ville, d'imprimeur oi d'auteur, cahier pariemenf de Bordeaux en F affaireque mon~ in- tn, 8o pages (très-rare). ic/gAcur le duc d t^pernem a eu avec mon •

Ixvj ; DE LA MARINE FRANÇAISE

fougue et sa colère ; car le chanoine Grinaauld avait à peine dit Monseigneur... — (continue le procès-verbal )« que M. d’É- « pernon lui a commandé d'arrêter, et lui a demandé brusque- « ment qui il était. — Il a répondu qu'il étaitde premier des « députés du clergé. — M. le duc d'Épemon lui a demandé de- « rechef qui il était. — Il a répondu qu'il était chanoine théo- « logal de l'Église métropolitaine, son très-humble serviteur. — « Le duc d'Épemon ayant une troisième fois demandé au dé- « puté qui il était, et celui-ci n'ayant plus répondu, ledit « sieur duc lui a demandé s'il le connaissait bien , lui d'Ei- « [>ernon, et quel il était? — Le chanoine ayant dit qu'il reu connaissait le sieur duc pour lieutenant du roi et gouverneur « de la province , — le sieur duc redoubla la même interroga- « tion , et sur ce que le chanoine n’a plus rien répondu , le duc « lui a demandé de quelle part il venait. — Et le chanoine ayant < dit qu'il venait de la part de tout le clergé , le sieur duc a dit « que pour l'honneur qu’il portait et qu’il avait toujours porté K aux personnes ecclésiastiques, il leur donnerait audience, X mais non pour le respect de M. l’archevêque; sur quoi le « chanoine a commencé son discours. >

On pense bien que M. d'Kpernon, liabitué de voir tout céder devant lui, violent et irritable comme il était, n’entendit pas patiemment ce long réquisitoire; en effet, presque à chaque mot, il interrompait le chanoine avec hauteur ou mépris; jurant Dieu que rien n’était plus faux et plus impudent X que cette homélie -ià. » Puis, le discours à peine achevé, le fougueux vieillard , prenant à partie chaque député , les blâma rudement, eux pères gardiens de la Chartreuse et des Capucins , d'obéir si aveuglément et si inalhonnêtentent aux mauvaises passions de leur archevêque; puis répondant brièvement et

SOUâ LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixvi} avec des emportements toujotlr8^ croissants aux chefs d’acou‘< sation diriges contre lui , il nia les uns, mats avoua résolument et fièrement les autres.

Ainsi , quant aux reproches qu’on adressait au lieutenant de ses gardes, il dit très-nettement j — « qu’ayant, en sa qua- « lité de gouverneur, à parler à l’archevêque, il lui avait ora donné de venir le trouver; mais que ce n’était pas sa faute si ; « par suite d’une terreur panique et ridicule, l’archevêque avait a quitté précipitamment son carrosse sahs attendre l’explica- « tion de Naugas,» qui d’ailleurs, ajouta- le duc sans s’expliquer davantage, «était chargé pour M. de Bordeaux d’une « mission qui pouvait peut-être sembler désagréable à ce prélat : « Enfin, — dit M. d’Épernon, — qu’il sache bien qu’en ma qualité « de gouverneur, j’ai le droit de l’envoyer quérir, lui archevêque, « quand je le jugerai expédient, et qu’au cas où il refuserait de « venir de gré, je le ferais bien venir de force. » Puis, ce disant, il congédia fort brutalement la députation au milieu des rires et des huées de ses officiers et de ses gentilshommes.

Apprenant avec quelle grossièreté son clergé avait été accueilli, M; de Bordeaux, toujours calme, digne et ferme, continuant de garder la plus parfaite mesure, mais aussi déployant toute l’imposante> autorité de son caractère archiépiscopal, convoqua'le même jour une nouvellè et solennelle assemblée théologale. On y rédigea le procès-verbal --de la réception faite par le duc aux députés, puis, il fut ' universellement' résolu que-; « vu les interruptions, les réponses et les actions du duc « d’Épernon ; le tout bien considéré et pesé , faction attentée « par Naugas serait trouvée injurieuse et énorme à l’autorité « archiépiscopale et au clergé, tant en sa source qu’en son effet. »

Pour réparation de ces scandales; le lieutenant Naugas et les

bïiij DE LA MARINE FRANÇAISE

carabins qui l’avaient assisté furent excommuniés par sentence du 3o octobre , sentence proclamée dans la ville le novembre, jour de la Toussaint.

Mais le lendemain le désordre devint extrême ; Naugas et la plupart des gardes excommuniés se rassemblèrent, au mépris de l'interdiction qui les frappait, dans l'église de Saint-André, moins pour entendre la sainte messe que pour témoigner de leur dédain de la censure fulminée par l’archevêque. Ce dernier, arrivant bientôt , et reconnaissant avec étonnement les casaques brunes et vertes à croix blanche des gardes de M. d’Épernon , s’enquit de ces carabins s'ils avaient fait partie la veille de la suite du sieur Naugas; ceux-ci ayant répondu affirmativement , l'archevêque commença de se dépouiller de ses insignes, et fit à l’instant cesser le service divin ; o mais un cri du « peuj)le s’élevant aussitôt, — dit le procès-verbal, — l’archec vêque fut doucement forcé de se revêtir, mais les carabins B s’entêtant à ne pas vouloir sortir de l'église, revêtu que nous B étions pontificalement, — dit M. de Bordeaux, — faisant porter B devant nous les armes de la croix , appuyé sur notre crosse B et verge pastorale, et assisté des chanoines de tout le cha- B pitre, nous avons cheminé dans le lieu saint pour en B chasser, et de fait en avons chassé les excommuniés; fermant B la porte aux frémissements de leur outrecuidance, et aussi B avec acclamations dégoulant des larmes de joie .de tout le B peuple , avons continué le service divin. »

Furieux des procédés rigoureux de l’archevêque, qui, ayant parfaitement calculé la profonde et pénible impression que ces excommunications produiraient sur le peuple , savait cpte tout le blâme en retomberait sur le gouverneur, le duc d’Épernon, le dimanche 6 novembre, manda aux curés de se trouver rhex

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, l’xix lui à huit heures du matin pour y recevoir l’ordre de lever les censures ; mais un d'eux s'étant rendu chez M. de Bordeaux et lui ayant communiqué cette lettre insolite, l'archevêque enjoignit formellement à son clergé de ne pas y avoir égard, les curés, selon les canons , ne pouvant légalement s’assembler que sur l’invitation de leurs évêques. Eu conséquence, le sieur Miard, curé, fut à l’instant député vers le duc d’Épernon, pour lui faire part de la résolution de l'archevêque. Mais le vieux seigneur, jurant Dieu et accueillant cet envoyé avec une fureur épouvantable, ne le laissa [>as achever et s'écria : « que si les

< curés n’étaient pas venus à l'heure indiquée, il savait bien

< ce qu'il aurait à faire, n

Nouvelle information des cures auprès de M. de Bordeaux; nouvelle et expresse défense faite par le prélat à ceux-ci d'obéir et de se rendre en corps auprès de M. d’Epernon , tout en leur accordant néanmoins l’autorisation d'aller, le service divin terminé, trouver individuellement le gouverneur.

Mais bientôt, emporté par son caractère indomptable, le duc d’Épernon, suivi d’un bon nombre de gentilshommes, de ses gardes et de ses carabins commandés par Naugas l’excommunié, se saisit d’un des autels de l'église des Récollets, et , après en avoir chassé les religieux , y 6t dire militairement la messe par maître Jean de Contenfous, son aumônier ordinaire.

Instruit de cette nouvelle violence et de cet acte d’impiété, M. de Bordeaux somma le père Contenfous de le venir trouver; mais celui-ci s’en excusa, objectant que, depuis huit jours, M. le duc d’Épernon lui avait défendu d’obéir aux ordres de M. de Sourdis. De plus, le sieur Contenfous fit signifier, par acte notarié, son refus d’obtempérer aux ordres de son supé-

k» DE LA MA1U.NE FHADIÇAISE

rieur ecclésiastique, se réservant la voie d'appel dans le cas où

lil. de Bordeaux voudrait le censurer.

Ce fut ensuite de ce nouvel incident qu’eut lieu la scène déplorable que nous allons retracer en continuant d'extraire quelques passages du procès-verbal déjà mentionné.

« Etant dans notre palais archiépiscopal, — y est-il dit , — et « attendant le résultat de notre signification au sieur Conten- « fous , nous avons vu le capitaine du guet avec tous les soldats « couverts de casaques rouges et armés, qui étaient au devant » de notre église métropolitaine et de notre maison, lesquels a repoussaient les religieux qui se présentaient pour entrer; ce « qui nous a obligé à prendre nos habits archiépiscopaux et « notre croix patriarchale et assembler notre clergé; à ce mo- « ment , on nous a annoncé qu’on venait d'arrêter M. le prési- « dent Dul)ernct, M. le procureur général et autres messieurs « du parlement, et interdit l’entrée de notre maison. Nousserions « sorti pour nous rendre dans l’église des révérends pères « jésuites, d'où revenant, et étant au devant de l’église métro- « politaine de Saint-André, nous aurions rencontré le sieur < duc d’Epernon accompagné de tous ses gardes armés d’époes « et de mou$({uets, du capitaine du guet et de ses soldats avec c des hallebardes , et des sieurs de la lliliièrc , Maillet , Flama- <i rens, Cam|>es, Naiigas, excommunié, et autres; lequel sieur s duc est venu à nous, un bâton à la main et tout ému, et ses ( gardes ayant la main sur le serpentin, nous- a dit, le bâton « haut, comme pour nous frapper, le chapeau sur la tète : — « ous voici, impudent, qui faites toujours des désordres ! A s quoi étant reparti que nous faisions notre charge , ledit duc « a ajouté : y ous êtes un insolent , un brouillon ignorant et « méchant ; je ne sais qui me tient que je vous mette sur le car-

SOLS LE MINISTÈRE. DU GARD. DE RICHELIEU. Ixsj « reau. Et, en disant ces injures, il nous a donné trois coups « de son poing fermé sur l'estomac , nous repoussant rude- « ment; et par après il nous a aussi donne du poing sur les a lèvres et sur le nez par deux fois, a pris notre chaf>eau et n calotte et jeté . sous ses pieds ; ce que ayant enduré avec « patience pour l'amour de Jésus-Christ, nous lui avons re- « montré qu'il était excommunié de nous frapper et traiter de X la sorte ; à quoi U a répondu que nous en avions menti ; et « qu'il ne savait ce qui l'empêchait de nous bâtonner ; sur quoi « nous lui avons répondu : Frappe, tyran : tes coups seront « autant de roses et de fleurs que tu répandras sur moi; ti tu as puissance sur mon corps, tant que tu auras les armes « du roi en la main, mais sur mon âme, mon esprit et mon « coeur, tu n’en as pas; car ils me sont donnés pour conduire t mon peuple; et te dirai encore une fois, au nom du Dieu * vivant, que tu es excomnumié.

X Et lors , me donnant du bout de son bâton par plnsieurs X fois dans l'estomac, et levant le même bâton , le sieur de la X Hillière s’est mis entre deux , et le comte Maillet s’est jeté au X bras; si bien qu’étant arrêté il a recommencé ses injures, et a X dit que sans mon caractère il nous mettrait sur le carreau ; et X voyant que ses gardes avaient l’épée à la main et qu'on battait X les prêtres , et que notre neveu le sieur de Sancours , prieur X de Montravel , était sanglant, notre promoteur battu, plusieurs K prêtres maltraités, celui qui portait notre croix l'rappé avec X la crosse des mousquets, nous nous sommes écrié : x On assas- X sine nos prêtres 1 1 Et lors le sieur de la Hillière nous ayant X pris au travers du corps, nous a tiré du milieu de ses satellites X et nous a donné moyen de nous retirer dans notre église, X où ayant assemblé notre chapitre et pris leurs avis, nous avons

Ixxij DE LA MARINE FRANÇAISE

« été devant le Saint-Sacrement, et après l’adoration d’icelui et « le chant de l’hymne Pange lingua gloriosi, nous avons en « procession, accompagné de nos chapitres, porté le Saint- « Sacrement en notre chapelle, après avoir déclaré au peuple « l’excommunication que le sieur ducd’Épernon et ses complices « ont encourue par des attentats si exécrables, le service divin « ne pouvant être fait dans une église à la porte de laquelle un « archevêque, environné de soldats, de mousquetaires, carabins « et soldats du guet, a été b;»ttu, injurié, maltraité par le gou- « verneur de la province, sans le respect de Dieu ni du roi très- « chrétien, fils aîné de l’Église; de quoi nous avons fait dresser « procès-verbal. Fait en notre palais archiépiscopal , le 2 no- « vembre i633. »

La consternation qui régna dans Bordeaux par suite de ces violences aussi scandaleuses qu’inouïes, fut extrême; le lendemain tout le clergé de la ville se réunit en grande assemblée, et il y fut résolu qu’une députation se rendrait auprès du parlement de Bordeaux pour y portei' plainte de la conduite impie et détestable de M. le duc d’Épernon.

« Messieurs, — dit le théologal de Saint-André chargé de « porter la parole, — l’église de Saint-André, première de cette « ville et maîtresse des églises de toute la province, se présente « à votre tribunal en la même posture et avec les mêmes sen- « timents que cette célèbre et ancienne Noëmi se présenta « autrefois à la face des princes de son peuple qui , ne sachant « son déplaisir , et voulant la caresser, l’appelaient Noëmi; elle « leur répondit : Nolite vocare me Noemi, id est pulchram; sed n vocate me Mara , quia amaritudine replevît me Dominus. » Ensuite de cet exorde, le théologal de Saint-André exposant les violences dont M. de Bordeaux avait été victime, requit le

, sous LE ^^MSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixïiij pariement d’enregistrer ce délit; le président Daphis s’y engagea, disant que la cour était en séance pour le même motif, et le président de Brunet, membre du parlement, fut envoyé sur l’heure auprès de M. de Bordeaux , a'fin de lui exprimer les condoirânces de la compagnie.

Le même jour, 1 1 novembre, à trois heures, une seconde et extraordinaire assemblée du clergé se réunit à l’archevêché; chacun fut interrogé sur la question de savoir s’il y avait lieu d’excommunier M. d’Epernon et d’interdire la ville de Bordeaux; cette question résolue affirmativement à l'unanimité, après lecture faite des droits et des concordats passés entre le saint-siège et la France, la sentence d’interdiction et d’excommunication contre le duc d’Épernon et ses soldats fut prononcée selon la formule accoutumée ; i comme ayant ena couru les }>eines portées par les saints canons et décrets contre 1 ceux qui mettent leurs mains violentes sur les personnes ecclé- « siastiques , les avons et faisons dénoncer et dénonçons , et les « excommunioits , ordonné et ordonnons que pour tel et tels ils « seront publiés à tout le peuple , pour les fuir et éviter comme « membres retranchés de la sainte Église. Livrons et baillons ,

0 comme parle l’apôtre , leurs corps à Satan in interitum camis,

1 ut spiritus salvus fiat, déclarons leurs peines être préparées < telles qu’aux fils de Bélial et au traître Judas , dis]>osés aux « ardeurs des flammes éternelles, s’ils ne viennent promptement 1 à résipiscence. »

Par une réserve de cette sentence, la chapelle du palais du parlement était exceptée de l’interdiction en reconnaissance de l’appui que cette cour avait prêté au prélat contre le duc d’Épernon.

Mais ce dernier ayant appelé de l’excommunication par acte notarié devant maître d’Aotrey , comme étant fulminée sans au-

DE LA MARL>E FRANÇAISE cun pouvoir , fondement ni autorité légitime et conséquemment nulle, le dimanche i3, une nouvelle assemblée du clergé fut convoquée à l'arcbevêché : on y convint de députer au roi ; et les sieurs de Grimauld, chanoine de l'église métropolitaine, et de Richon , chanoine de Saint-Seurin , furent chargés d’aller exposer à sa majesté les plaintes du clergé.

Bientôt le jteuplc entier s’émouvant au sujet de l’interdiction qui pesait sur la ville, plusieurs membres du parlement se rendant aux instances des jurats, allèrent trouver M. de Bordeaux pour le supplier de lever la sentence d’excommunication ; mais le prélat, tout en se montrant dispose à accorder cette grâce, ré|jondit qu’il ne pouvait agir sans consulter l’assemblée du clergé, et qu’ensuite il porterait lui-même au parlement le résultat de la conférence.

Le même jour, M. de Sourdis reçut une lettre du roi , de Saint- Gcrniain-en-Laye (i i novembre i(>33), qui lui enjoignait ainsi qu’à M. d'Kpernon, « de demeurer en l’état où ils étaient, sans « donner suite à leurs différends, sa majesté réservant d’apprén cicr et de juger les faits. »

Sur de nouvelles instances du parlement, l’interdiction fut donc levée et les églises ouvertes, moins celle de Puypaulin, résidence du gouverneur, et celle de Cadillac, qui, dé(iendant de la maison de ville , furent exceptées de cette faveur.

« Et le dimanche ao novembre, — dit le procès-verbal , — sur Œ les neuf heures du matin. Messieurs de la cour du parlement « s’étant rendus en corps dans notre église métropolitaine avec « un si grand nombre de |ieuple de tous les ordres que l'église X en était totalement remplie , nous nous sommes transporté X en ladite église revêtu {K>ntiticalement, tout notre clergé en X chapes précieuses , et sommes parti processionnelleinent et

. Digiüzed byXjûOgle

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxv « nous sommes rendu en la chapelle de notre archevêché, où « était gardé le Saint-Sacrement depuis le jour de l’excès et at- « tentât , et avons reporté ce très-auguste Saint-Sacrement en a notre église, où nous l’avons remis en son repos accoutumé, « et avons célébré la messe avec une joie indicible de tout le « peuple. »

Le roi ayant écrit de nouveau à M. de Bordeaux le novembre i633, lui fit remettre sa lettre par un lieutenant de ses gardes chargé de l’accompagner à Paris , le roi voulant luimême interroger et entendre M. de Sourdis au sujet des violences exercées contre lui. Par une autre lettre adressée au parlement et aux jnrats, le roi annonçait à ces deux corps que le duc d’Épernon resterait exilé dans sa maison de plaisance, jusqu’à ce qu’il fut plus amplement statué sur sa conduite et la punition qu’elle méritait.

Le parlement de Paris, par ordre du roi, ayant évoqué cette affaire , commença une longue information qui confirma la vérité des faits énoncés dans le procès-verbal ; plusieurs jurats furent révoqués de leurs fonctions , tandis que les officiers et gardes du duc d’Épernon furent cassés et obligés de quitter la ville. Quant au duc , le roi lui ordonna de faire des excuses publiques et solennelles à M. de Bordeaux et de lui demander pardon et absolution de ses indignités, a M. le <r duc d’Épernon, — est-il dit dans cet ordre, — enverra quelque « honnête ecclésiastique de sa part vers M. l’archevêque de Bor- <c deaux pour lui témoigner l’extrême déplaisir qu’il a de ce qui a .s’est passé et le désir auquel il est de se bien remettre avec lui; a que , pour cet effet, il le prie de lui désigner un lieu où il le « puisse trouver pour recevoir l’absolution qu’il lui demande. »

Le duc d’Épernon, d’après l’ordre du roi, étant destitué de

IxxTj DE LA MARINE FRANÇAISE

ses gardes , devait se présenter seulement accompagné dequelques gentilshommes pour recevoir à genoux l'absolution de M. de Bordeaux. —Tout se passa de la sorte et, on le pense, à la cruelle mortification du fier et fougueux vieillard.

En conséquence des ordres du roi, — dit le procès-verbal : — « S’est présenté devant nous Jean-Louis de Lavalette , duc « d'Epernon , pair et colonel général de France, gouverneur, « lieutenant général pour sa majesté en la province de Guienne, I lequel s’étant mis à genoux par-devant nous, a demandé I l'absolution de l’excommunication par lui encourue.

■ K Nous, archevêque de Bordeaux, primat d’Aquitaine, comx missaire a(K>stolique en suivant les brefs de notre très-saint X père le Pape et de notre commission , nous avons donné et « enjoint , donnons et enjoignons pour p»énitence audit sieur duc « d’Épernon, i°. qu'il visite les dévotes cha|)elles de Notre-Dame « de Montuzet et de Notre-Dame en notre église métropolitaine, I et de Notre-Dame de Verdelaye; a°. réciter trois fois le ro- X saire et trois fois le petit office de Notre-Dame , laquelle péni- X tence, par lui reçue et acceptée, nous avons ordonné qu’il sera X présentement par nous procédé à donner audit sieur duc X d’Epernon le bénéfice de l’absolution requis.

X Ce qui fut fait ainsi , le mercredi 37 septembre 1 634- »

A part même l’inipérieuse exigence de la vérité biographique, d’autres motifs nous ont engagé à nous étendre sur les étranges et violents débats de MM. de Sourdis et d’Épernon.

Ainsi, dans cette déplorable circonstance, on voit M. de Bordeaux , toujours habile, calme, prudent et digne , employant tour à tour la résignation évangélique et l’autorité ecclésiastique, parvenir à dominer, à ployer, à abaisser jusqu’à ses pieds un caractère aussi intraitable que celui du vieux duc d’Epernon ,

SOI S LE MINISTÈRE Dli CARD. DE lUCHELlEL . Ixnij jusque-là si insolemment coutumier de la révolte armée ; parvenir enfin à contraindre ce grand seigneur à s’agenouiller et à demander humblement pardon et merci, à la face de toute la ville, lui gouverneur de Provence, lui d'Épernon, lui duc et pair de France, lui assez puissant naguère pour s’être montré l'ennemi redoutable et redouté de deux rois de France , et avoir presque fait déclarer une reine régente contre le vœu du parlement.

D'après l’ensemble de ces faits et de ceux qui suivent , il nous parait donc démontré que Richelieu agit avec une réflexion profonde en infligeant au duc d'Epernon une punition toute morale , toute chrétienne , et par cela même d'ailleurs peut-être plus cruelle encore à cet indomptable seigneur.

Alors, dans la pleine force de sa toute-puissance, qui empêchait le cardinal de faire jeter le duc d’Épernon à la Bastille? Mais, sans doute, Richelieu jugea que la réparation éclatante et solennelle qu’il exigeait d’un gouverneur de province , <jue cette réparation en vertu de laquelle l’épée s’abaissait, si respectueuse et si soumise, devant la mitre, serait d’un utile et sévère enseignement pour l’avenir des projets que le cardinal méditait alors.

En effet, le iq mai i63n, environ un an après cet événement, la guerre étant déclarée à l’Ëspagne, le i a avril i636, « M. l’ar- « chevêqiie de Bordeaux fut nommé ensr des conseils du roi en 1 1.’ ARMÉE If AVALE, près du sieur d’Harcourt, pour l’assister dans c tous les conseils qui se tiendront et' en toutes les affaires « concernant le fait de ladite charge , et aussi avoir la direction « de la subsistance de l’armée, vivres, munitions de guerre, « équipages, fortifications des places, réglements de dépenses, « jugements des prises , avec pouvoir de faire poudre et fondre < artillerie, et tout ce qui sera nécessaire. »

IxxTÜj DE LAl marine FRANÇAISE

Bien que , par lettres patentes du même jour , Henri de Lorraine, comte d’IIarcourt et d'Armagnac, dit Cadetrlç^Perle, eût été nommé généralissime des armées de terre et de mer en I^evant et que M. le marquis du Pont-de-Courlay, neveu de Richelieu, fût pourvu de la charge de général des galères, on voit de quelle immense autorité jouissait M. de Bordeaux par l’extension de ses pouvoirs, qui embrassaient à la fois, et la présidence des conseils en l’armée navale (ce qui lui donnait l’influence la plus directe, la plus positive, sur tous les plans de campagne), et [administration immédiate et supérieure du matériel de l’armée ( c’est-à-dire le gouvernement presque absolu de tous ses moyens d’action. )

Sans doute, cette autorité aussi illimitée que peu définie, aussi extrême en fait qu'inqualifiable en droit, et qui semblait subordonner à M. de Bordeaux , chef du conseil en l’armée navale et administrateur du matériel, le généralissime des armées de terre et de mer, le général des galères et même le gouverneur de la province maritime dans laquelle la flotte avait à se pourvoir et à se recruter , cette autorité , disons-nous , que Richelieu ne voulut ou n’osa peut-être pas formuler plus nettement , devait nécessairement amener et amena de fréquents conflits de juridiction et de pouvoir; mais ceci n’est pas la question : ce sont des faits qu’il s’agit de constater.

Maintenant, si l'on excepte l’expérience des choses de la guerre et de la marine qu’il pouvait avoir acquise pendant ses divers voyages à la suite du roi, soit au siège de La Rochelle ou dans les guerres d'Italie , on ne trouve dans la carrière de

* Nous n'sTous pu spcculcment parlé du &its, tels que d*Arçenson, Lamotte^IIoodaB* itjle des dépêches de 51. le comte d’Har- court, de Vile, etc.» leur mémoire n’ofcourt, (U de pluiieun autres acteurs de ces frant aucune particularité ioteresMute.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxix M. de Bordeaux aucun antécédent qui puisse en apparence expliquer pourquoi Richelieu lui fit tout à coup, en i63G, une si large place dans le conseil et dans la direction des armées navales du roi.

Cette question , d’ailleurs, ne regarde pas seulement M. de Bordeaux, mais encore d’autres prélats guerriers , tels que •M. l’évêque de Nantes et M. le cardinal de Lavalctte. On ne peut pourtant supposer que Richelieu, doué d’une intelligence si sagace, d’un jugement si sain, que ce ministre dont les préférences étaient si rarement désintéressées ou malhabilement placées , n’ait pas été conduit par le raisonnement et la réflexion à des choix au premier abord si étranges.

En efll’et, le trait bien saillant, bien caractéristique de l’épotjue que le cardinal voulait absolument et complètement dominer et régénérer, n’était-il pas une sorte d'esprit d’indépendance et de révolte qui, bravant l’autorité royale, se manifesbtit partout hostile, dans l’administration, dans les |>arlements, dans les provinces, dans l’armée? Or, voulant combattre et ruiner de si funestes tendances afin d’organiser la subordination et , pour ainsi dire, la religion des pouvoirs qui, avec la centralisation administrative, fut une des grandes pensées de Richelieu , peutêtre croyait-il avec raison qu’un prélat déjà revêtu d'un caractère respectable et sacré aux yeux de la multitude pouvait plus obtenir, plus o.ser et plus imposer encore qu’un laique, en des circonstances analogues.

Réunissant ainsi la double autorité du sacerdoce et du commandement militaire, un prélat revêtu de ces deux fonctions pouvait en effet se montrer tour à tour , scion l'exigence des événements , sévère ou clément , punir comme général d’ar-

Il XX DE LA MARI>E FRANÇAISE

niée, et comme ministre du Seigneur pardonner sans faiblesse et sans faire brèche à la discifdine. Il faut le dire, si de cette fusion de pouvoirs hétérogènes il ne sortit pas toujours une action très-sûre , très-décisive et très-généralement salutaire, on ne peut nier du moins qu'en ce qui touche M. de Bordeaux , malgré ses nombreux et fréquents dissentiments avec les autres généraux , la double autorité de son caractère ne produisit de grands et d’heureux résultats.

Nous ne discuterons pas ici cette question théologique , à .savoir : Si un prélat peut prendre les armes et aller à la guerre sans irrégularité. Nous renvoyons au long et curieux Mémoire inséré dans ce recueil *, Mémoire où l’on trouve réunie à une très-grande force et originalité de style , une étude vaste et approfondie de ces matières si intéressantes à cette époque , où les princes de l'Église eurent ime part si large , si active et si incessante dans les affaires de l’État.

Quant à la correspondance de Sourdis qui expose les événements les plus importants de l'histoire maritime de la France de i635 à i64i) elle nous a paru d’un style quelquefois négligé, incorrect, inégal, mais généralement d’un tour vif, piquant et naturel , abondant en portraits plus fermement que finement touchés, en aperçus vrais, souvent élevés, mais presque toujours exprimés avec amertume et avec passion sur l’état des choses soumises au gouvernement de l’archevêque; quelquefois aussi M. de Bordeaux s’élève jusqu’à une dignité très-noble et très-che«leresque, comme dans le défi qu’il adressa au duc de Ferrandine.

C’était au mois d'août i64o, le duc de Ferrandine, amiral

' Li Prélat bamb lis siMÉts ou \’£nvie abattue sovs les arntes fCun grand prélat. — C-nrrttpand. At $aur^ , Uun. III, p. 1)9-

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxïj espagnol , se plaignait fort de ne pouvoir jamais rencontrer les galères françaises. M. de Bordeaux lui envoya par une tartane la lettre suivante :

< Morsiedb,

< Le désir que j’ai appns par toute la côte que vous avez de rencontrer les dix-huit galères du roi, et la peine qu'on m*a dit que vous disiez avoir prise, d'avoir été les chercher en pareil nombre anx îles Sainte-Marguerite , m’a obligé de vous les amener ici afin de vous faire voir que la justice des armes du maître que je sers est telle, et la fidélité et le cœur de ceux qui le servent avec moi, si recommandables, que, combien que vous soyez un des plus grands capitaines du monde , et un de ceux dont j'estime davantage le cceur et la vertu, vous serez néanqioins obligé d’avouer qu’il n’y a point de galères au monde qui osassent les aborder, si elles étaient commandées d’autres personnes que de vous. Si quelques vaisseaux qui les suivent vous donnent sujet d’appréhender qtie la partie ne soit pas égale, on les peut éloigner ou les mettre en dépôt dans le port de Gênes, en façon qu’ils ne vous donneront aucun ombrage. Que si vous n’acceptez (>as ces conditions , cela ne me fera pas diminuer l’opinion que j’ai conçue avec tout le monde de votre générosité , mais me confirmera dans la créance que je sais que vous avez vousmême de la justice des armes de mon maître, s

Ailleurs , le prélat affecte une révérencieuse modestie , bien qu’on voie percer çà et là , sous cette feinte humilité théologale, l’esprit impérieux du capitaine , et alors la chape cache mal le corselet. Mais souvent aussi, lorsqu’il raconte une bataille, expose le plan d’un siège, l’itinéraire d’une campagne navale, ou le

Ixxxij DE LA MARINE FRANÇAISE

tableau des causes morales de la désorganisation des pouvoirs , la manière de M. de Bordeaux devient nette, rapide, précise, et décèle une très-heureuse intelligence des opérations stratégiques relatives, soit aux sièges et aux débarquements , soit même au combat sous voiles. Mais il faut dire qu’alors ces dernières manoeuvres étaient fort bornées, le petit nombre <les ijàtiments employés n’exigeant pas le déploiement de cette large et profonde tactique navale dont Duquesne , Châteaurenaud , Tourville , furent les créateurs , lorsqu’ils durent faire évoluer sur un immense ordre de bataille des flottes de cent vaisseaux de guerre.

En ce qui concerne la marine, les dépêches de M. de Bordeaux, toutes écrites de sa main et chargées de ratures et de renvois, ont un caractère évident d’inspiration et de soudaineté. (,)uant aux connaissances nécessaires à la conduite et à l’évolution il’iiii vaisseau , on voit qu’elles manquaient absolument à M. de Bordeaux comme à presque tous les amiraux. Car alors la science et la pratique nautique allaient généralement en raison inverse de l’éminence des grades; les pilotes et maitres, à quelques glorieuses exceptions près, étant toujours seuls chargés de la marche et de la conduite du navire.

En considérant lcsantéc«idents peu militaires et peu maritimes de M. de Bordeaux, ce (jui semble donc incroyable c’est de trouver dans ses dépêches et dans ses actions navales un sens stratégique fort droit, une rare intelligence du faible et du fort des places ou des ports de guerre, et sinon une connaissance très-technique, du moins un instinct très-fin et trèâ-sùr des ojnirations navales; qu’on joigne à ces dons naturels une profonde et large étude des divers moyens propres à balancer ou à ruiner la puissance es|)agnole dans la Méditerranée,

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHELIEU. Ixxxiij un coup d’œil d’une portée très-étendue qui lui permettait d’embrasser aisément un système d’attaque ou de défense, quelque vaste et quelque compliqué qu’il fût * , une activité nompareille, une grande puissance de travail et de volonté, un courage militaire très-remarquable et on aura la somme des éminentes qualités qui distinguèrent presque toujours M. de Bordeaux dans le cours de ses commandements.

Malheureusement, tant de brillants avantages furent souvent obscurcis par les sombres imaginations d’un esprit jaloux , inquiet, difficile, prévoyant plutôt les difficultés qu’il ne les surmontait, et devenant alors aussi timoré dans le conseil qu’il se montrait habituellement résolu dans l’exécution. Aussi, dans ces moments de découragement , afin de lui redonner espoir , Richelieu lui écrivait-il confidemment : « Au reste, ne vous imagi- « nez pas qu’un homme qui n’entreprend rien que par raison « et qui , en l’exécution d’un dessein , fait ce que la prudence « et l’honneur conseillent, soit responsable des événements « quand même ils n’arrivent pas bons. Qui fait fidèlement ce « qu’il peut, fait ce qu’il doit, et qui fait ce qu’il doit, n’est pas < garant du mauvais succès »

L’aptitude remarquable de M. de Sourdis au.x opérations

* Voirentre autres pièce» t ProjfttUrepn^- rieuse, qu'on uc sait en approcher sans dan-

sentaiion des diverses places où l’on pourrai/ ger de p<Hriri que jamais les galères de France grandeme/it incommoder e/ endommager les n'y ont «Hé; mais je uit bien aussi que les ennemis en Espagne , tom. I, üv. I, ch. grandes actions ne se font pas sans les grands

p. ti- — Mémoire des places et garnisons de hasards, que tes ennemi» y vcmt bien pourenla Provence, e/ ce qu’il faut faire pour met- Ireprendrc sur noos, et que nous D'osons y tre la côte en sûrete, tom. I, ii*. II, chap. iv, aller pour nous défendre ; en un mot. quand p. 4o5. — Lettre de M. de Bordeaux à de j’oflPre d’y aller et de mettre ma petite per- Nojrers sur ses projets de campagne t îd. , sonne «lan» le hasard de leurs galères, je ne p. 479. croispasleurfairetort^vetc. Corresptmdnnce

* Lors du siège de Leucate il écrirait à de Sourdit, vol.I, liv. If, cb. v, p. 498.

M de Noyers : «Je sait bien qu’on vous man* * Voir Richelieu d M de Bordeaux , t. Il, dera que la côte du Languedoc est si fu>* lie IV, ch. vu, p. 89.

Ixxxiv DE LA MARINE FRANÇAISE

navales et militaires est donc on fait patent, irrécusable, qui ressort de l’examen approfondi de ses dépêches , évidemment toutes écrites par lui et empreintes d’un caractère d’individualité tel et si permanent qu’on ne saurait les attribuer à d’autres qu’à ce prélat. Maintenant, comment M. de Bordeaux put-il acquérir ces connaissances.^ Elst-ce par l’expérience , lors de ses voyages à la suite du roi pendant les premières guerres de ce règne? Est-ce dans le silence et dans le recueillement de sa vie pastorale? ou bien naturellement doué de ce génie particulier, les événements n’ont-ils que mûri ce germe précieux qui n’attendait peut-être que l’occasion d’être fécondé pour se développer si rapidement ?

11 est difficile de se prononcer absolument sur ce point ; aussi préférons-nous penser que chacune des causes précitées a dû concourir à rendre M. de Sourdis un homme de guerre certainement très-remarquable, qu’on le juge, soit d’après les laits accomplis sous ses ordres, soit par les nombreux plans de campagne qu’il soumit au cardinal de Richelieu.

Et encore, doit - on tenir compte à M. de Bordeaux des entraves, des obstacles, des relus, des rébellions, des menaces de toute nature, qu’il eut à braver et à surmonter pour obtenir d'aussi heureux résultats Sans doute, ses succès furent mêlés

' Eo efiut, à peioc ea pocMMÎoo de la « Lea9da couraat, étaat par le travers do charge, M. de Bordeaux, le 17 juillet i636, golfe de Ljoo, nous cnvojâmes de Guitaut signalait deji l'insubordination des équipa^ donner k Marseille , à M. l'érêque de Nantei gea : « Aprèv uoe peine incroyable à conten- et k >1. le général des galérea , arU de notn‘ ter lea capitaine* des Taiascaux qui avaient arrivée afin qu'il* noua viaiaent joindre ; accoutumé d'avoir de l’argent du roi pour mais comme U y avait une extrême divi*ion *e promener de port eu port du royaume, entre M. de b'antc* et le baron d’Alieroagne. ooo* tombâmea dans le* cnerieadea gen* de et M. le général des galère* et M. de For' pied , qui croyaient cbacon avoir leur com- bin , de telle «orte que ni l'un ni Faulre na* modité comme quand U* logeaient sor le gisaait , et d'ailleurs que nous apprenioas payun. •> qu’il n'y avait ni un vaÎMeau, ni une galère

Plu* loin : qui eussent des vivre* , ni presque d’homBK'«

sous LE MLSISTÈRE DU CARÜ. DE lUCIIELlEü. Ixxxv

de revers ; sans doute , sou esprit inquiet , irritable, impatient et jaloux de tout pouvoir, retarda ou empêcha la réussite de plusieurs projets habilement con<;us : mais la prise des Iles Sainte- MaHCUBEITE, la descente d'ObISTAN , LE SECOURS DE LeUCATE , LE COMBAT DE Gattari et l’attaque DE Laredo furent des actions navales assez considérables et assez profitables au pays par leurs conséquences , pour iàire oublier les mauvais succès du secours de Parme et de la défaite des'ant Tarragone , défeite qui causa, apparemment du moins, la disgrâce de M. de Sourdis après sept années de bons et de loyaux services.

En lisant un long Mémoire ‘ qui nous a paru favorablement partial à l'égard de M. de Bordeaux , mais néanmoins renfermer une masse de faits irrécusables, on peut raisonnablement penser que cette disgrâce, décidée par la défaite de Tarragone, fut en grande partie due à l'action malveillante, sourde et continue de de iNoyer.s, qui, selon .son usage, cacha son animosité sous les dehors les plus aifectueu.x, ainsi qu'on le verra par ses lettres à M. de Bordeaux presque toutes rem-

à bord , DODS résolàmes de leur doooer jasqses lo jeudi poar U récoBciliatioo. »

Mai* de uouveaiix différends suivirent ; «te maréchal de Vitry, gouvemenr de Prorence, et qui ne voalait pu donner d’hommes \ et quand il les eut donnés , M. l’évcque de Nantes n’arait mis aucun ordre pour lea porter, ni pour leurs vivres; M. le j;eDéral des galères avait quelques compagnies de son régi* ment, mais pas d’armes pour les armer; enfin nons nous trouvâmes dénués de toute sorte de secours, et nécessités d'employer ce temps à rhabiller les broui)leriei qui étaient entre ens , et â exhorter le maréchal de Vitry à donner des hommes : ce qu'il dé> clara ne pouvoir faire. »

Malgré, dit-il plus loiu, — les préparatifs de défrnse des Espagnols, nous prendrons

les Iles , s’il plaît à Dieu, pourvu que les divisions qui sont entre les cbels ne oootinaent pas ; car maintenant les galères nons sont inntilcs , la Provence ne nous assiste ni de ses gens ni d'aucun autre secours; M. l’évêque de Nantes s'est contente de se faire général de quelques méchants vatssc'aui, sans avoir soin d’avoir des bateaux pour faire des deacentes, ni vivres, ni hommes; de sorte que noua sommes moins Ibrta que kn-sqoe nous sommes partis de l^ke de Re. •

* Tom. III, liv- VI, ch. ait, p. a6. — Moyens tenus par le sieur de Noyers pour brouiller M. de Bordeaux avec M. le cardinal.

* Nous citerons cette curieuse lettre comme spécimen de l’hypocrisie miellense de de JN#yers. Il écrivait ainsi à M. de Bonlesux au

Ixxxvj DE LA MARINE FRANÇAISE

plies de témoignages de dévouement sans bornes ou de louanges

exagérées.

a Mais, — dit le Mémoire cité, — malgré tant de calomnies et « la défaite de Tarragone , la disgrâce de M. de Bordeaux traî- « nant en longueur , le sieur de Noyers , connaissant que a toutes ces preuves allaient lentement , et que toutes ces accu- <r sations seraient jugées frivoles par le cardinal de Richelieu, * dans l'esprit duquel il trouvait toujours quelque tendresse « pour l'archevêque de Bordeaux , il s’avisa de lui donner le a dernier coup ; et comme il connaissait que le cardinal était a grandement délicat et portait fort impatiemment que l'on a parlât de sa personne , il ht venir de Provence une accusact tion contre l’archevêque de Bordeaux qui portait qu’un soir, i( à un souper chez Valbcllc, il avait mai parié du roi, disant « du roi — qu’il était un fainéant et un pauvre homme qui se a lai.ssait mener par le nez, et que le cardinal de Richelieu <t était un ingrat , qu’il ne se souciait de rien que de passer son « temps chez la duchesse d’Aiguillon , sa nièce. — Ces paroles M changèrent entièrement l’esprit du cardinal de Richelieu a contre l’archevêque de Bordeaux , et mirent son esprit en la

fcK't (le sa disgrâce, ce preUt lui ayant temotgne les craintes qu'il avait que scs dépêches n'arrivassent pas directement au cardinal.

« MoNSitca ,

« J'aiaussifMlélcmciit rendu àmonseigoenr le cardinal Us pièces contenues dans le pa« qnet que m'a mis en main, de votre part, le Ûdo M. Cliarpentiin’, que j'ai toujours rendu un compte exact son cxcclk-ncc de telles (|ue j’en aie jamais reçues , et comme je ne connais (lersonne qui ait » peu d’honneur et si peu de conscience qu'il voulût manquer à une chose si esænliellc â la ûdelîté, je vous prie de croire que dans la profession que jq ùis de m'attacher le plus étroitement que je*

pois à garder les maximes du christianisme, je ne le vous allègue pas aussi comme une chose nouvelle, ni de mérite; mais j’ai cm TOUS le devoir écrire, les discours que tous avez anlreîois tenus en Provence m’oUîgeant d’en user ainsi. Au reste, monsieur, je n’ai aucune qualité nouvelle, ni aucun titre qui m'empêche de vous sen-ir avec autant de soumission que j’ai jamais fait : je suis toujours rooi-mème , c'est-à-dire k moindre de ceux (]ui ont l'honneur d'ètre dans l'emploi ; mais cela ne m'ôte pas k d«*ir d'étre avec autant de ccenr qu’aucun antre, Monsieur, TOtre très-humble serritenr.

• Ds ^QrKu. »

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixïxvij « dernière fureur contre lui *. Il se résolut de le jierdre et de « lui faire faire son procès par des commissaires; et, pour « cet effet , on fit demander au pape de la part du roi, par « son ambassadeur, certains évêques pour faire le procès audit K archevêque de Bordeaux. Les mémoires en furent dressés, « où la passion emporta tellement , que l’on mit pour crime au- » dit archevêque : d’avoir porté les armes à la guerre’, quoique > ce fût par les ordres signés du roi et par la volonté expresse s du cardinal de Richelieu, p

Sans doute, occupé plus tard de la guerre, irrité par les souffrances physiques , se défiant de l’appui du roi , profondément inquiet des suites du procès de MM. de Cinq- Mars et de Thou ainsi que de la dangereuse conspiration qui venait de s’y révéler, Richelieu , prévenu d’ailleurs par les insinuations de de Noyers, n’eut ni le loisir ni la volonté de s’enquérir des faits imputés à M. de Bordeaux , car il lai$.sa commencer contre l’archevêque une instruction de la plus extrême gravité, puisque ce prélat était accusé :

K D’avoir pris la fuite avec l’armée navale du roi, devant « Tarragonc , sans tirer un coup de canon ;

' Richelicn lui ^rivit à ce sujet U lettre tous accuse en ce genre. Je prie IMcu de coirante; toat mon onenr qu*cn ce sajet vos paroles

,, aient été telles qn'on n’aît pas occasion de

’ mal jnger de vm uiteations. En mon parti-

« Le plus grand (Irplaisir qui me puisse ar- colier, je les interpréterai toujours Ji bien iTTer, est quand ceua que je propose au roi quand cUrs seront doutenses, voua aanirant, pour le servir ne réuMiisent pas à son oon- que de tous à moi , tous nie trouverea tootentemeot. Je me suis toujours moqué des jours. Monsieur, votre très -affectionné diversesliceDcesqn'oD m'a rapporte pluncors comme frère k vous rendre service. — Le fois que vous doonez à votre langue, loia- cardinal »s RiCMBLitci. u^ParU, ag icptemqu’il n'etait qoestVon <iue de |»aiticalantéa bre 164t. Corrtsp. tle SourHis, tom. ITI, contre moi; mais ne pouvant faire le même liv. W, ch. xii.

en ce qui est de l'EtatV vous devez être bien • Vwr ; te Prtlai dans les armûi. —

aise qu'on vous donne lieu, et qu'on Mémoire déjà cité, t. lU. preoDe le tempe d'éclaircir cclici dont on

Ixxxviij • I)E LA MARINE FRANÇAISE

« D’avoir fait sortir les vaisseaux de leur mouillage pour « donner jour à l’entrée des ennemis;

« D’avoir eu intelligence avec les ennemis du roi et avoir reçu it' de grandes sommes de deniers pour ne les pas défaire tant « à Gènes qu’à Tarragone;

« D’avoir donné des ordres contraires au service du roi. » Ainsi qu’on le verra par les documents rassemblés ici lors de l'insurrectioi) de Catalogne qui mit pendant quelque temps Barcelonne au pouvoir de la France, l’armée royale d’Espagne, battue par les relKîlles et les troupes françaises, s’était retirée à Tarragone. Bloquée par terre, cette ville ne pouvait être ravitaillée que |>ar mer. M. de Bordeaux avait donc été chargé de s’op|)oscr au passage des vai.sseaux espagnols. Ein vain il avait démontré que cette côte étant ouverte et sans port, il pourrait difficilement garder un point de croisière de cinq ou six lieues d'étendue avec six vaisseaux et douze patacbes (le mauvais vouloir de M. de Forbin ne permettant pas à M. de Sourdis de compter sur les galères , qui à chaque instant regagnaient Marseille sous le prétexte d’y chercher des vivres). Néanmoins M. de Bordeaux obéit aux ordres qu'il reçut; mais malgré tous ses efforts , protégé par des forces considérables , le convoi destiné jwur Tarragone entra dans le |K>rt. L’armée royale d'Espagne fut renforcée et la rébellion de Catalogne étouffée, au grand regret de Blchelieu, qui l'avait excitée et soutenue.

La lecture des pièces prouve évidemment que les reproches adressés à M. de Bordeaux à ce sujet u’étaient pas fondés. Bien que l’armée navale française fût très-inférieure en nombre , puisqu’elle ne comptait que dix-huit vaisseaux ou patacheset dix-neuf galères, tandis que la flotte espagnole se composait de trente-cinq vaisseaux et de vingt-neuf galères, M. de Sourdis l’avait combattue

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxxix vaillamment depuis deux heures jusqu’à la nuit, et avait soullèrt de graves avaries sans pouvoir empêcher les transports ennemis d’entrer dans Tarragone. Le lendemain, la flotte française donnant chasse aux Espagnols les avait poursuivis jns- (ju’aux Alfages , et le surlendemain louvoyant en vue de l’ennemi, elle avait tenté de lui prendre l’avantage du vent; mais le temps devenant trop mauvais sur cette càte sans rade et sans abri , et les galères ayant été mal approvisionnées par la résistanee opiniâtre du bailli de Forbin, la flotte française fut obligée de rentrer dans ses ports. On le voit , il faut donc attribuer cette défaite moins à la négligence de M. de Bordeaux qu’à la supériorité numérique des ennemis, qu’à un temps forcé et qu’à la mésintelligence qui avait déjà si souvent et si malheureusement nui au service du roi.

Ce qui suHirait d'ailleurs pour démontrer le peu de solidité des reproches adressés à M. de Bordeaux, c’est l'acharnement et la haine mal déguisée qui présidèrent toujours aux informations prises sur sa conduite, informations qui d’ailleurs n’amenèrent aucune preuve contre lui.

Nous citerons, à ce propos, l’extrait suivant d’une lettre du brave chevalier Paul , doublement significative pour M. de Bordeaux en ce qu'elle invoque aussi en sa faveur l’autorité d’un nom bien glorieux et bien cher à la France, du grand Duquesne enfin , alors un des meilleurs capitaines de vaisseau de notre marine et déjà singulièrement distingué par sa valeureuse et brillante conduite lors des affaires de l^aredo et de Gattari.

« Monseigxecr ,

« Celle-ci sera pour vous dire comme l’on informe, et qu'on « a ouï M. Duquesne et moi, sur l’affaire de Tarragone. Au c premier jour, nous avons dit la vérité, conformément à la

xu DE LA MARINE FRANÇAISE

« lettre qiieM. Garnier a écrite à votre grandeur; mais ceM. de « Besançon use de grandes menaces de la part du roi et de « son éminence si l'on ne dit pas la vérité ; mais cela ne nous « étonne jmint, puisque nous n'avons autre chose à dire que « les choses qui sont passées au vrai. L’on s’informe aussi,

< lorsque nous avons quitté les ennemis la dernière fois , si R l'on a vu le feu de l’amiral, et il y en a beaucoup qui disaient « qu’ils ne l’ont point vu ; cela ne regarde point votre grandeur

• et n’a regardé que M. de Cangé, qui se défend tant qu’il « peut. Je crois qu'ils ne trouveront pas tout ce qu’ils s’étaient « promis, puisque je ne pense pas qu’il y ait un llbmine, tant R de la marine que du régiment, qui puisse avoir l’âme si roau- « vaise que de dire autre que la vérité; si bien que j’espère,

« avec l’aide de Dieu , que tout tournera à la gloire de votre R grandeur et à la confusion de vos ennemis. L’on m'a demandé R anssi si j’avais oui médire à votre grandeur mal du roi ou de

< son éminence : je leur ai dit que votre grandeur n’en avait a jamais parlé qu’avec tous les respects qui sont dus à leurs

R personnes , comme c'est la vérité. L’on fait plusieurs deman- ' R des aux autres, tant aux capitaines qu’Ji ceux qui ne le sont R ptas, si l'on a jamais oui renier le tiom de Dieu à votre gran- R deur, et s’ils ne savaient pas si votre grandeur a vu quelque R femme en particulier, et tant d’autres misères , et si votre R grandeur se prévalait des prises qui se sont faites, etc. * > L’instruction dont parle le chevalier Paul était dirigée par M. de Besançon, un des plus grands ennetaiis de M. de Sourdis, qui, à ce sujet , écrivait à Richelieu : Quille remerciait de lacon-

* IV’o<i$ n’avcMi» pas cru tievotr copier tel- • m'aronet eoToier ann llalUe « li je »e tours tuellement l’ortliographe du brave chevalier • point informé des afair de M. le maréchal de Paul, dont voici un spécimen. —«Moasei- ■ Vitrer, etc. > — Lettre du chevalier Paul à

• gaear — j’aictcapelé ancoreuncfoné pour M. do Sourdis , septoiiibre

• savouer de moué li gamaits votre grandeur rtspondanct de Sourdis.

Digltized^yXiOOgle

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xcj fiance qu’il avait en son intégrité et sa fidelité, puisqu’il l’avait jugée à l’épreuve du plus fou et du plus méchant des hommes.

D’un autre côté, M. le duc d'Ëstrëes, ambassadeur à Rome, demandait au pape la nomination des commissaires destinés à juger la conduite de M. de Bordeaux qui, chose singulière, était, on le répète, mis sous cette singulière prévention : d'avoir porté les armes, quoique ecclésiastique. Mais les lenteurs interminables de la cour de Rome ne permirent pas à ce tribunal ecclésiastique de se réunir en ib^i, et l'instruction militaire continua. Avant qu’elle fut terminée et conséquemment avant que la conduite de M. de Bordeaux fut nettement jugée, ce prélat fut exilé à Carpentras, dans le comté d’Avignon , par lettre du roi , du q septembre 1 64 < , pour y attendre l'issue de la procédure. En vain de nouvelles lettres de MM. Garnier, de Cangé , de Bandol , de Mnsargues , officiers de marine, jointes à une protestation, du 3o septembre i64i, signée de tous les capitaines de vaisseaux et des galères assistant au combat devant Tarragone ', vinrent encore renforcer l’autorité morale de la lettre du capitaine Paul et de Duquesne, et prouver que la conduite de M-. de Bordeaux avait été outrageusement calomniée et dénaturée. Richelieu fut inflexible, et le 8 février i64a, M. de Sourdis reçut l’ordre de quitter Carpentras pour aller à Vaison ; le u6 juin , il lui fut enjoint de se rendre à Cavaillon , et enfin, le i4 novembre, il eut la faculté de choisir telle résidence qui lui plairait dans le comtat , moins Avignon. .•La cour de Rome avait |K>urtant absous M. de Bordeaux des irrégularités dont il s’était rendu coupable en portant les armes ; mais on voit par une lettre de l’archevêque

* Le% de cette proteetJtiofi valier Gemier, Semt-Éticnoe , de Quélu*»

furent le clievalicrde Caogé, lea cl»eralirrB Duquesne. — Corrrsporjdttnce de Sourdit , d'Arr^nc, de Casenac» deChsBtèllax. Poo> t.llly li?. YI, cb. un. laisière, Luxerate, le chevalier Paul, lechc-

xclj DE LA MARINE FRANÇAISE , me.

(a3 juillet i64a), que l'expédition des bulles d’absolution ne lui avait pas été envoyée, sous le prétexte qu’il ne se trouvait |)a$ à Bordeaux, lieu de sa résidence épiscopale, tandis que luimême réclamait instamment l’intervention et l’assistance du pape auprès du roi pour obtenir de ce prince la permission d’y retourner.

mort de Richelieu (4 décembre i64a) mit enfin terme à la disgrâce de M. de Bordeaux : ce prélat revint à son diocèse, d’où il ne sortit qu'en iC45 pour venir présider à Paris l’assemblée du clergé de France.

« Quoique distrait par tant de travaux divers, — dit un des « ^vanégyristes * de M. de Bordeaux, — il ne cessa pas un instant « de s’occuper de l’administration de son diocèse. An mois deno- « vembre i633 , il approuva la fondation d’un couvent de Béné- « dictins à Bordeaux ; et le 1 6 juin i638, il institua dans la même « ville une compagnie de soeurs de Saint-Joseph en faveur des > « jeunes orphelins. Le 7 mai 1 63q, il rétablit à Cadillac les pères « de la doctrine chrétienne fondés par le duc d’Epernon, et le « i'' juillet 1640, à Bordeaux, un couvent de la Visitation de la <t Sainte-Vierge et un autre de Sainte-Magdeleine, le j 4 août 164 1 ■ <1* A l’époque où il fut choisi |)our assister à Paris à l’assem- « blée du clergé de France, dont il fut un des présidents, la >i maladie le saisit, et il expira dans le bourg d’Auteuil, près des « bords delà Seine, le 18 juin ifi45, à l’àge de cinquante-un ans. « Son corps fut enseveli dans la chajielle du château de scs pères \ K à Jouy, non loin de Paris. Les membres de la sainte assemblét»

« lui firent de pompeuses funérailles dans l’e'glise des Augustins, « à Paris ; et peu de temps après son éloge funèbre fut prononcé, « le i4 juillet, par Denis de la Barde, évêque d’Évreux. »

Parij, ec iSjaDvicr iSt^. ECGB.VB SUE. *

' Gatiia ChnsiùuM. — Henri II de Soardit *

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