‹ Correspondance de Henri d'Escoubleau de SourdisChapitre 123 sur 171 · RAISONS · texte numérisé non relu

RAISONS

POUR ÉTABLIR US GOUVERNEUR AUX ILES, ENVOYÉES A LA CODR , LE 12 MAI, PAR M. DE BORDEAUX.

La silualion des Iles Sainte-Marguerite et Saiiil^Honorat est telle qu’elle est à la tête du royaume, couYcrtc du mauvais temps des deux caps cpii s’appellent , l’un le cap Roux , du côté de ponant , et l’autre le cap de la Garoupe, du côté de levant.

Ces deux caps forment une grande baie qui a quatie lieues d’entiée et trois lieues de profondeur, où il y a mouillage partout; et du ciàté de levant , sous le cap de la Garoupe, il y a un abri qui forme un port qui s’appelle le Gouviai.

Et du côté de ponant, qui est sous le cap Roux , il y a un autre port qui se nomme le Théoule; lesquels ports sont à l'abri de tout mauvais tempe, et où le mouillage est excellent , et auprès desquels i] y a des ruisseaux d’eau douce pour les équipages , et quantité de Ixiis à bnllcr.

Au milieu de cette baie sont les deux îles de Saint-IIonorat et Sainte- Marguerite, à l’abri desquelles, quelque temps qu’il fasse, il y a des mouillages assm'és. Au-dessus du cap de la Garoupe, dans une grande an.se qui rentre dans les terres, est la ville d’Antibes, située dans un assez beau pays ; la fortification, en l'état i|u’elle est , ne vaut rien , non plus que le port, mais rune et l’autre se peuvent accommoder facilement.

Au-dessus de ce cap , il y a une église bâtie rpii s’appelle Notre- Dame-de-la-Garde, qui sert de marque à tous les vaisseaux qui sont à la mer pour venir reconnaître les tcn-es, tant pour fuir le large où les Turcs piratent incessamment, que pour se tirer des courants, qui sont fort grands et qui mènent droit dans le golfe de Lyon. '

11 faut absolument que tous les marchands viennent à un de ces

deirti caps , et que tout ce qui y passe d'Espagne et d’Italie les vienne aussi reconnaitre, soit vaisseaux , soit galères.

L’on n’est qu’à «[uatre lieues des terres rie son altesse de Savoie, et à six lieues de Morgues, et huit de toute la coterie Gènes, et à trente lieues de la Corse , et à cinquante de Saitlaigne ; en un mot , comme c’est la tête du royaume, c'est aussi'la plus belle situation qu’on puisse jamais voir, puisque de là toutes les partances sont excellentes, et que de toutes les navigations qu'on fait à la mer on est obligé de les reconnaître.

Si l'on veut faire la guerre aux Turcs, l’on ne peut jamais aller au large sans en trouver, parce que ce sont les hauteurs qu’ils gardent toujours : la Corse, la Sanlaigne et le cap Roux.

S'il y a guerre avec l’Espagne, Gênes ou Savoie , ils n’oseraient sortir de leurs ports ni faire aucune navigation sans les venir reconnaitie.

S’il y a paix universelle, c’est le plus bel entrepôt pour la marchandise cpii ait jamais été ; et de fait, les Romains en faisaient leurs greniers pour les blés qu’ils tiraient de tous ces quartiers.

Le Languedoc, la Provence et le Rhône fournissent de blé , de vin toute l’Italie, et l’Italie envoie toutes les marchandises qui se consomment dans les douanes de Lyon ; et le tout se peut faire en sôreté par l’entrepôt de ces deux Iles.

Le roi donnant l'entretien de six galères, sans qu’il lui en coûtât un sol que ce qu’il donne, à celui qui aurait le gouvernement, et l'entretien rie doii7j> vaisseaux aux mêmes conditions, toute l’Italie tremblerait toujours , paix* que ce serait un corps pour exécuter tout ce que l’on voudrait en tout temps; et aucun Turc n’oserait approcher de tonte cette côte , car allant seuls comme ils font, de peur d’être déexiuverts , il y aurait un corps toujoius tout prêt à leur tomber sur les bras et dont l’on se set^irait en tout temps. ^

I.es marchands trouveraient leur sûreté , et celui qui commanderait son établissement, pourvu cpi’Antibes, comme j’ai déjà mandé, avec la juridiction de Grasse fussent joints au gouvernement non dépendant , ou gouvernement général de la province ; car comme vous êtes néces-

sitôs de tirer votre vivre et les choses in'ccssaires, tant pour les fabri- (|ues et radoubs de vos vaisseaux , de la terre, si on dc^pendait de <|uel- <|u’un, on ne les pourrait pas aider commoilémcnl , et par ainsi on ne se pourrait pas préparer à tout ce (pu: l'on aurait à faire selon les diverses occurrences.

■La garnison de ces lies, si on les veut garder, 'doit être pour le moins de douze cents hommes , avec ce cpi’on entretiendrait sur les galères et sur. les vaisseaux , oulie ce <(ue le roi donnerait. On aurait toujours ici trois mille hommes en état d’entrepremlrc tout ce que désirerait sa majesté, sans qu’il en coûtât rien au roi, parce que les douze cents hommes de garnison dont l'on parle seraient maintenant composés de ce qui est dans Antibes, la Croisette , Cannes; ce que la prov ince paierait avec grande joie. >

Et pour les galères et vaisseaux, on ne demanderait pas un sol davantage que ce (pie le i-oi donne présentement , cl on s’obligerait à les entietcnir à la mer douze mois de l’année; moyennant c-c, les Espagnols ne pourraient naviguer cpi’ils n’eussent toujours un corps d’ai'mée pour passer d’Espagne en Italie, et en ce faisant, seraient obligés de tetm*- toujours toutes Icuis galères ensemble; ce qui leur causerait une grande incommodité, (xir chatjue esiadre de galères serait toujours battue par nus vaisseaux et nos galères.

Les places de Morgues, Final et autres lieux seraient obligées de tenir leurs garnisons extrêmement fortes^ parœ que l’on aurait toujours trois mille hommes prêts à porter partout; ce que l’on MU^il faii-e facilement, pourvu qu’oa eût quelqu’autorité dans la ^^abde terre pour faire venir cpiand il serait besoin (pielcpie (Ximpagnie de milice garder les Iles* cependant que l’on emploierait les auti'es troupes en quel- (pi’enti-eprise.

Les Espagnols seraient aussi obligés de tenir une armée en Saivlaignc, parce qu’on serait toujours en état d’aller descendre dans une ville, les unes apiès les autres ; ce qui les iiKXimmoderait de telle sorte , qu’une armée de’ vingt mille hommes ne serait pas capble de rendre .un service pareil à celui-là.

:m LIVJIE II. — CHAP. IV.

M. de Sabntn donne à M. de Bordeaux des renseignements im{>ortants sur les projets des Espagnols.

A M. L'AKCHEVÈQUE DE BÜ«DEAUX. • .

Mossiel'R ,

J’espère que celle que je vous envoya! en espagnol par M. Dublanc , maître des [wsles d'.Vvignon, vous aura* été rciuluc avant «pie vous ayez pris rt^lullon de faire dcsreiite «lans Saint-Hoiiornt , dans 1ac|uelle , comme il y a du péril de perdre des bnives lionimcs , étant la seule diose où il y peut avoir de la iliOiculté et de la résistance, peutêtre l’avis vous aura fourni l’espoir «le les avoir à moins «|uc cela. M. Rabutin, consul d«« Français à Livourne, et «pii s’est toujours si all’cctionnémcnl employé eu tout ce «pi'il a pu rapporter au service du i-oi , s’cii va à la cour, appelé par délit par M. de Chavigny, et ramener quant et soi vers vous le Saint-André Gautier, très-expert canonnier, lequel senant son altesse «le Ttiscanc depuis «piatre ans , il a retiré de ce serv ice sous les assm-anecs «pie je lui avais mande de lui donner «pi’il Jouirait du fruit de rabolltlon'. 11 ne lui reste «pic «le sc voir eonlirmer en cette assuiance de votre bouche pour être c«)ntent , et d'étre employé selon <|u’il vous plaira dans l’armée du roi, au«piel il espère faire paraître et son zèle et son industrie.

Quant aux nouvelles, vous m’aurez trouvé bien informé et véritable. Je vous dirai à cette liciire «pic tout «le bon le vice-roi de >iaplesa fait des clforts nompareils pour mettre en état les «juinze vaisseaux, «lont il n’y en a eu encore «pie trois en mer, chargés de toutes munitions et provisions, pour le secours «les îles et maintien des galères; mais le 22 se passait encore, et trois mille misérables enfants avec quelque reste d«» garnisons espagnoles pour les instruire, se mettaient dessus; et si l’avis de la chute des îles ne les retient, lisse produiront encore; mais ils sont mal en mariniers, en soldats et chlourmes. I.e

* Amnistie accordée aux FrançaU servant à Tclranger.

vice-roi 01161*0116 les derniers moyens pour de l’argent; il ne les peut mettre en exik-ution sans violence , et l’on croit que celle-ci sera suivie de révolution. Les galères de Sicile, dont deux sont venues ici prendre la duchesse d’Alcala, n’étaient point encore à Naples; elles sont boiteuses, n’ayant pas assez de cbiourmes, et l’on a pris à Naples les enfants des particuliers pour y arrimer’ les trois galères qui y sont.

Celles ipii étaient à Monaco passèrent ci devant il y a trois jours, sans tirer et comme fuyards qui délogent sans tambour ni trompette ; les Génois criaient qu’elles emportaient les lies à Naples.

Don Michel Peyrès arriva ici il y a quatre jours sur une galère chez Doria ; il ne cesse de se louer également de la courtoisie qu’il a rencontrée.

M. le cardinal de Richelieu félicite M. de Bordeaux sur le succès de l’attaque des îles.

LETTRE DE Ms LE CARDINAL DE RIOIELIEU

A N. L' ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX, SUR L'HEUREUX SUCCÈS DE L’ENTREPRISE DES Iles sainte-harguerite.

De Paria, le t5 mai

Monsieur,

Le gentilhomme est tellement pressé de partir pour retourner aux lieux où vous êtes, que je n’ai loisir que de vous faire ces tixiis mots qui vous témoigneront la joie que j’ai de l'heureux succès de l’entreprise de file Sainte -Marguerite, dont le sieur d’Uynvillc nous apporta hici* la nouvelle. Je vous puis assurer qu’il ne pouvait nous en arriver une plus agréable, ni qui me causAt plus de contentement an mon particulier pour toutes sortes de considérations. Quand j’aurais eu plus de temps de vous écrire que je n’en ai , je ne pourrais pas faire réponse à la lettre que ledit sieur d’Oynville m’a rendue de votre part, attendu que nous n’avons pu trouver le chiffre pour la déchiffrer, le père Joseph ne l’ayant pas. Mandez-moi avec celui que je vous ai donne ce

' Armer , mettre en état de prendre la mer.

qui est daiM ladite lettre, afln que je paisse tous faire savoir les intentions du roi sui- ce sujet. Ce qu’attendanl je vous conjure de croire que mon alFectioi) envers vous est et sera toujours telle que vous la pouvez désirer de celui qui est comme moi,

Monsieur, votre très-affectionné comme frère à vous servir,

Le Cardinal de Richelieu.

Dans cette lettre , M. de Bordeaux donne de nouveaux détails sur les moyeus de corruption qu’il a employés pour (taguer le gouverneur des îles.

LETTRE DE M. L’ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX

K M<' LE CARDISAI. DE RICHELIEU , TOUCHANT LE TRAITÉ SECRET QU'IL AVAIT FAIT AVEC I.E GOUVERNEUR DE L'tLE SAINT-BONORAT.

Monseigneur,

Du t5 mai

J'ai un extrême déplaisir de ce que votre éminence n’a pu étie informée de ce que je lui mandais par deux dépêches en chiffres. La première portait comme je traitais avec le gouverneur de Saint-Honorat par le moyen du sergent-major de Sainte-Marguerite, de se rendre m’ont la descente dans son île , moyennant deux mille pistoles , ou du moins de ne pas s’opposera la descente, auquel cas il en aurait encore mille. Par la deuxième, j’, assurais votre éminence comme il semblait que ce traité devait avoir lieu , et que j’en avais toutes les bonnes espérances. Ils m’ont en quelque façon tenu leur parole, et il est vrai qu'ils ne pouvaient pas moins s’opposer à la descente des troupes ; aussi leur ai-je fait connaître que j’étais ponctuel à ce que je promettais , c’est-à-dire de les avoir traités comme votre éminence l’aura appris par les articles, soit en leur faisant grâce pour avoir souffert une descente, soit de leur donner ce que j’avais promis, pour ne s’étre pas présentés pour empêcher à mettre pied à terre à nos gens dans Pile. Je ne me suis pas contenté de cette négociation, car j’en ai ménagé

Page 1