‹ Correspondance de Henri d'Escoubleau de SourdisChapitre 1 sur 160 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

DE LA MARINE FRANÇAISE

sous LB MnomiEu

DU CARDINAL DE RICHELIEU

« Lorsque Antoine Pèrez * fut reçu en France par le roi « votre père , » — dit le cardinal de Richelieu , en s'adressant à Louis XIII, dans son Testament politique, — «et que, pour <E lui faire passer sa misère avec douceur, il lui eut assure un bon « appointement, cet étranger, désirant reconnaître l'obligation <r qu'il avait à ce grand roi, et faire voir que s'il était malheureux a il n'était pas ingrat , donna , en trois mots , trois conseils qui <c ne sont pas de petite considération : « Roma (Rome) , consejo « (conseil), pielago (la mer) ; » l'avis de ce vieux Espagnol, con-

■ Don Antonio Pèrez , fib de Gonçalo au snjet da meartre d*an nommé Escovedo,

Pères, tecrëtaire d'état sons Gharlee-Qnint assassiné, dit*on, par ordre da roi. Pèrez ,

et Philippe H. Après avoir terminé ses étn- mis à la tortnre , avona qu'il n'était pas

des à l'université d'Alcala , il voyagea dans étranger à la mort d'Escovedo, mais il ajouta

les grandes cours de l'Europe , étudia leurs qu'il avait agi en vertu d'un ordre supérieur,

différents systèmes politiques et revint en Es- sur lequel il devait garder un silence invio-

pagne. Savant , intelligent , adroit , connais- lable ; quoique brisé par la question , Pères

sant bien les hommes et les choses, il fut d'à- trouvant moyen de s'échapper de sa prison ,

bord fort avant dans la &vear de Philippe U; après des traverses et des dangers sans

mais plus tard, convaincu d'avoir livré les nombre, arriva en France le 26 novembre

secrets de l'Etat à la princesse d'Ebolî , mai- iSgi . Accueilli favorablement à Paris par la

tresse de Philippe H , Pères fut condamné k princesse Catherine de Bourbon, plus tard

la prison, puis au bannissement; ensuite on par Henri IV qui le pensionna, il mourut

instruisit contre lui une seconde procédure à Paris le 3 novembre 161 1«

ij - DE LA MARINE FRANÇAISE

a somme dans les affaires d'état, ne doit pas tant être considéré a par l'autorité de celui (jui le donne que par son propre poids. ft Nous avons déjà pavlë du soin que Ton doit avoir d'être « pourvu d'un bon conseil et d'être autorisé à Rome; reste à fic représenter l'intérêt que le roi a d'étare puissant sur ?ner. La cr mer est celui de tous les héritages sur lequel tous les soua verains prétendent plus de part , et cependant c'est celui a sur lequel les droits d'un chacun sont moins éclaircis ; en a un mot, les vieux titres de cette domination sont la force «c et non la raison : il faut être puissant pour prétendre à cet ft héritage. 9

Après cet exorde, Richelieu, jetant un coup d'œil sur l'organisation maritime de l'Angleterre , de l'Espagne , de l'Italie et des Barbaresques, compare les forces navales de ces peuples à celles de la France , et expose sommairement comment il voulait rendse notre marine assez forte, assez active, poiu* pouvoir, en temps de guerre, lutter avec avantage contre les flottes ennemies, et, en temps de paix , défendre nos bâtiments de commerce et notre littoral contre l'agression des pirates.

Cette partie du Testament politique de Richelieu servant, pour ainsi dire , de prolégomène aux événements développés dans la Correspondance de M. l'archevêque de Bordeaux , nous croyons devoir citer ce passage.

a L'Angleterre étant située comme elle l'est , — disait encore «c Richelieu , — si la France n'était puissante en vaisseaux , die « pourrait entreprendre, à son préjudice, ce que bon lui semble- « rait sans crainte du retour ; elle pourrait empêcher nos pêches, a troubler notre commerce et faire , en gardant l'embouchure de « nos grandes rivières , payer tel droit que bon lui semblerait « aux marchands ; elle pourrait descendre impunément dans nos

sous LE MINISTÈRE DU CAIUD. DE RIGHEUEU. iij

a lies et même sur nos cotes ; enfin , la situation du pays naval « de cette nation orgueilleuse , lui ôtant tout lieu de craindre les oc-plus grandes puissances de la terre » Fancienne envie qu'elle < a contre ce royaume lui donnerait apparamment lieu de tout fic oser lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien « entreprendre à son préjudice* »

Puis , ici Richelieu raconte à Louis XIII comment , en vertu du droit de souperaineté des mer^ que s'attribuait la Grande^ Bretagne , le commandant d'une ramberge ^ anglaise ayant rencontré sur les côtes britanniques un de nos bâtiments à bord duquel se trouvait M. le duc de Sully, ambassadeur à Londres^ tira trois coups de canon à boulets sur le vaisseau français , parce que le capitaine de ce navire avait refusé d'amener son pavillon en signe de sahit. a Ces coups de canon , — continue c Richelieu, — « perçant le vaisseau , percèrent aussi le cœur aux « bons Français 9 la force contraignant ce capitaine à ce dont la a raison le devait défendre : l'offîcier anglais ayant d'ailleurs ré* « pondu, pour excuser cette agression, que tout en reconnaisce sant réminence du caractère de M. le duc de Sully , il s'était a pourtant vu obligé de faire rendre au pavillon anglais l'hon^ <K neur qu'on lui devait comme souverain de la mer. »

<c II &llut que le roi votre père usât de dissimulation en cette ce occasion , ^ — reprend le cardinal , --^ mais avec résolution de « soutenir une autre fois le droit de sa couronne par la force c que le temps lui donnerait le temps d'acquérir sur la mer : je « me représente ce grand prince projetant, en cette occurrence , ce ce que votre majesté doit exécuter maintenant.

a L'utilité que les Espagnols , qui font gloire d'être nos ce ennemis présents , tirent des Indes , les oblige d'être forts à la

' VaJflseâQ de gaerre de la force d'une frégate.

ÎY DE LA MARINE FRANÇAISE

a mer ooéane. Si votre majesté est puissante sur mer, h juste « appréhension qu'aura l'Espagne de voir attaquer ses forces , <r unique source de sa subsistance , qu'on descende sur ses côtes ^ <x qui ont plus de six cents lieues d'étendue , qu'on surprenne a quelques unes de ses places , toutes faibles , et qui sont en «grand nombre; cette appréhension, dis*je, l'obligera d'être <c si puissante sur mer, et à tenir des garnisons si fortes que « la plus grande part du revenu des Indes se consommera en <c frais pour avoir le tout, et ce qui restera suffit pour conserver <r ses États.

ce Si votre majesté eût été aussi faible que ses prédécesseurs, <c elle n'eût pas réduit en cendres , au milieu des eaux , toutes les a forces que l'Espagne put ramasser, en 1 638j sur l'Océan. Cette <c orgueilleuse nation a'eût pas vu arracher de ses mains , par apure force, les îles de Sainte-Marguerite et de Saint -Ho- « norat, dont elle ne s'était rendue maltresse que par sura prise; elle n'eût pas enfin, sur les mers de Gènes, livré ce ce célèbre combat de galères qui donnant de la terreur à ses en- « nemis a augmenté l'amour et l'estime de ses alliés. 3>

c II semble , *-- dit plus loin Richelieu , — que la nature eût <c voulu offrir l'empire de la mer à la, France, par l'avantageuse a situation de ses deux côtes , également pourvues d'excellents « ports aux deux mers océane et méditerranée ; la seule Bre- « tagne contient les plus beaux qui soient dans l'Océan, et la a Provence, qui n'est que de dix-liuit à vingt milles d'étendue, <c en a beaucoup plus de grands et assurés que l'Espagne et a l'Italie tout ensemble.

<c La séparation des États qui forment le corps de la monar- <K chie espagnole en rend la conservation si malaisée que , pour <c leur donner quelque liaison^ l'unique moyen qu'ait l'Espagne

sous LE MINISTÈRE DU GARD. UE RIC3IELIEU. v

<c est rentretènement d'un grand nombre de vaisseaux en FOceau « et de galères en la mer Méditerranée, qui , par leur trajet conff tinuel y réunissent en quelque façon les membres à leur chef.

c Or y comme la côte du ponant de ce royaume bépare TËsa pagne de tous les Etats possédés par le roi en Italie, ainsi , il « semble que la providence de Dieu, qui veut tenir les choses en a balance, a voulu que la situation de la France séparât les ce Etats d'Espagne pour les affaiblir en les divisant.

c Si votre majesté a toujours dans ses ports quarante bons « vaisseaux bien outillés et bien équipés , prêts à mettre en mer «eaux premières occasions qui se présenteront, elle en aura <c suffisamment pour se garantir de toute injure et se faire a craindre dans toutes les mers.

<c Gomme les vaisseaux ronds sont nécessaires à cette fin dans tflamer océane, les galères, vaisseaux légers qui, à force de <c rames, font de grandes courses, dans les calmes plus ordinaires <c dans la Méditerranée qu'ailleurs, le sont autant dans la mer <c de levant.

c Avec trente galères, votre majesté ne balancera pas seule- «c ment la puissance d'Espagne , qui peut, par l'assistance de ses <c alliés, en mettre cinquante en corps ; mais elle les surmontera ec par la raison de l'union qui redouble la puissance des forces « qu'elle joint.

«Vos galères pouvant doneurer en corps, soit à Marseille, <c soit à Toulon , elles seront toujours en état de s'opposer à la « jonction de celles d'Espagne, tellement séparées par la situation « de ce royaume, qu'elles ne peuvent s'assembler sans passer à la <£ vue des ports et des rade& de Provence , et même sans y ce mouiller quelquefois, à cause des tempêtes qui les surprennent «c à demi-canal ; aussi , si la France est forte en galères et galions

Tj m LA MARINE FRANÇAISE

« toat ensemble, les Espagnols ne peuvent ftdre aucon trajet as^ <c sure. Aussi, quand le roi d'Espagne augmenterait de moitié ses <c forces en cette mer, ce qu'il ne pourra faire sans une grande oc dépense , il ne serait pas en état de reparer le mal que nous «c pourrions faire , à cause de l'union de nos forces et de la diviff sion des siennes ; par ce moyen , votre majesté conservera la « liberté aux princes d'Italie, qui ont été jusqu'à présent comme <E esclaves du roi d'Espagne, et redonnera du cœur à ceux qui « ont voulu secouer le joug de cette tyrannie qu'ils ne suppora tent que parce qu'ils ne peuvent s'en délivrer, ^ fomentera a la faction de ceux qui ont le cœur français.

a Le feu roi votre père ayant donné charge à M. Dalmont de «c faire reproche au grand-duc Ferdinand, de ce qu'après l'alliance <c qu'il avait contractée avec lui par le mariage de la reine votre <3c mère , il n'avait pas laissé de prendre une nouvelle liaison avec <c l'Espagne, le grand -duc , après avoir oui patiemment ce <c qu'il lui dit sur ce sujet, fit une réponse qui signifie beauoc coup en peu de mots, et qui doit être considérée par votre « majesté et par ses successeurs : — Si le roi eût pu armer ce quarante galères à Marseille, Je n'eusse su foire ce que fai ^fait.

a Les ports que donne Pignerol à votre majesté dans l'Italie (c étant bien conservés , si elle s'en ouvre encore un autre par la c: mer, le temps et la fermeté qu'on verra dans vos conseils chance geront les cœurs de beaucoup d'Italiens , ou pour mieux dire , «c donneront les moyens de faire connaître quels ils ont toujours « été. L'Italie est considérée comme le cœur du monde ; et k dire « le vrai , c'est ce que les Espagnols ont de plus grand dans leur <c empire et le lieu où ils craignent le plus d'être attaqués.

ce Votre force navale ne tiendra pas seulement l'Espagne en

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. tij

<c bride , mais elle fera que le grande-seigneur et ses sujets, qui ne <r mesurent la puissance des rois éloignés que par celle qu'ila ont <E à la mer, seront plus soigneux qu'ils ne Font été jusqu'à présent < d'entretenir le traité fait avec eux. Alger, Tunis et tous ceux a de la cote de Barbarie respecteront et craindront votre pui^. <K sance ; au lieu que jusqu'à présent ils l'avaient méprisée avec c une incroyable infidélité.

« Il reste à voir de combien peut être la dépense nécessaire « pour l'entretien du nombre des vaisseaux projeta ci-*dessus, <c laquelle, pour grande qu'elle soit, doit être estimée petite en <r comparaison des avantages que nous en recevrons. Cepen- <r dant elle peut être faite avec tant d'avantage et de ménage , <c qu'on pourra la soutenir avec a,5oo,ooo francs, selon que a les états qui seront inséra à la fin de cet ouvrage le véri- * oc fient. 9

On voit avec quelle rare intelligence du génie et de la position relative de chaf|ue état de l'Europe à l'égard de la France , Richelieu avait tracé la marche politique qu'il suivit incessam* ment. En ce qui concerne la marine , ses travaux fiurent plus féconds que nombreux. S'il ne mit pas en mer de forces trèsconsidérables , il jeta du moins pour l'avenir, les premiers fondements d'un grand et beau système de marine militaire , servant à la fois d'arme offensive pour combattre les ennemis de la France, et de bouclier pour couvrir sa navigation marchande, dont les produits assuré ainsi venaient défrayer les armements de guerre. Ce système devait encore servir de base à l'administration maritime de Golbert, merveilleux monument de sagesse, de force et de solidité que l'esprit glorieux, la brillante et folle ambition de Seignelay devaient pourtant ruiner un jour, en dé-* naturant cette œuvre de son père, en lui donnant surtout des

viij DE LA MARINE FRANÇAISE

proportions aussi colossales qne, démesurées. Puéril et fatal triomphe , en effet , que de promener un instant sur les mers le pompeux appareil d'une flotte de cent vaisseaux de guerre , et de la voir bientôt forcée de regagner ses ports, chassée de .l'Océan, non par l'ennemi, mais par l'épuisement des finances, que n'alimentait, plus le commeroç maritime, mourant faute de matelots, de débouchés et de défenseurs.

Malgré l'ambition britannique ^ aussi exagérée que précoce , lors de l'âyénement de Richelieu au ministère, aucune nation européenne ne dominait les mers. La splendeur des marines espagnole et portugaise venait de s'éclipser sous le règne téné* breux et sanglant de Philippe II, tandis que l'Angleterre et la Hollande n'étaient encore qu'à l'aurore de leur puissance maritime, dont le. développement fut si rapide et si formidable; néanmoins on voit par le passage cité du Testamefit politique de Richelieu , que ce grand homme pressentait déjà Fin* stinct dominateur et envahissant delà Grande-Bretagne, qui, bien peu d'années après la mort du cardinal, devait jeter au monde comme un orgueilleux défi , son fameux Acte de navigation.

Curieux sujet de réflexions d'ailleurs, que ces phases ascendantes et décroissantes de la prépondérance maritime des peuples! Éblouissant et soudain météore, qui illumine un instant le globe d'un pôle à l'autre , dévoile tout à coup des mondes inconnus, sillonne les mers de ses feux triomphants, puis s'éteint et meurt sans laisser de traces. Ainsi, dans l'antiquité, la domination des mers passe des Phéniciens aux Grecs, des Grecs aux Romains, des Romains aux empereurs d'Orient, un instant aux Turcs, puis aux Vénitiens, aux Génois, ensuite à l'Espagne , puis au Portugal , à la Hollande , et enfin à l'An-

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. ix

gleterre, qui, au xviii* siècle, absorbant ces deux derniers États dans sa toute*puissance maritime , en fit un arsenal et un comptoir.

On remarque d'ailleurs un singulier contraste entre les fins merveilleuses de la destinée de cette nation et ses obscurs commencements ! Jusqu'au xn^ siècle , ne voit-on pas ses habitants, conquis tour à tour par les Romains, les Saxons, les Anglais, les Jutlandais, les Danois ou les Normands, toujours subir patiemment le joug du vainqueur? Ne les voit-on pas alors sans intelligence des choses de la mer, se servant pour leur navigation intérieure et littorale, d'informes canots d'osier revêtus de peaux, n'oser aventurer jamais sur la côte un seul bâtiment armé pour s'opposer aux innombrables invasions des piratés du Nord, se réfugier, au contraire, dans les montagnes au moment du danger; puis, l'envahissement du territoire consommé, revenir timidement ofiErir tribut au vainqueur pour être préservés par lui de nouvelles agressions ?

oc Les pauvres et malheureux Bretons, — disaient-ils en s'a- « dressant aux Saxons , — presque détruits par des invasions a étrangères , ou harcelés par des incursions continuelles , vous <c demandent humblement secours , très-vaillants Saxons ; nous cr possédons une vaste et fertile contrée, nous vous la cédons, <c vous y commanderez, nous chercherons la sûreté sous l'aile de Qc votre valeur, et nous remplirons avec joie les services que « vous exigerez de nous ' . »

Malgré la conquête des Normands , qui aurait du inspirer à l'Angleterre la crainte de nouvelles invasions, et conséquemment lui démontrer la nécessité d'un système de défense mari-

' Lettres phiiùsophigues sur F Angleterre, 17S6.

X DE LA MARINE FRAliJlÇAISE

time largement organise; malgré roocupaltion de quelques unes des grandes provinces de France, héritage des rois d'Angleterre, telles que la Guienne, la Bretagne ou la Normandie, qui semblait rendre encore indispensable un grand déploiement de forces navales ; jusqu'à la fin du xv* siècle, la nation britannique n'eut jamais de marine militaire , constituée d'une manière permanente.

En vain les chroniques rapportent^Ues qu'Edgar, un des rois de l'heptarchie saxonne, rassembla, vers le x* siècle, plus de quatre mille navires; ces navires n'étaient autres que des barques, dont la plus grande ne contenait pas trente hommes , et d'ailleurs la puissance maritime des Bretons était alors si peu développée , que postérieurement au prétendu formidable armement d'Edouard , ils payèrent plusieurs fois tribut aux Saxons pour l'entretien de quarante-cinq vaisseaux armés, destinés à la défense des côtes de la Grande-Bretagne.

Et néanmoins, malgré cette Êdblesse réelle^ malgré eette véritable incapacité sur mer , l'Angleterre ^ comme si elle avait eu le secret {^ressentiment de sa puissance à venir , s'attribuait déjà la domination de l'Océan.

Edgar, fier de ses quatre mille barques, prenait le titre pompeux d* empereur et seigneur de Ums les rois de V Océan et de toutes les nations qu^il renferme. Jean -sans -Terre, la deuxième année de son règne, exigeait, par ordonnances, le salut de tous les vaisseaux étrangers, enjoignant à ses officiers de châtier les capitaines qui manqueraient à cet ordre. Edouard I*', un siëde après , commandait à ses officiers <c de rete- « nir et maintenir spécialement la souveraineté que les anciens <c rois d'Angleterre avaient coutume (solqyoient) de posséder en <c ladite mer, quant à l'amaidemeat, déclaration et interpré-

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RIGHEUEU. xj

<c tation des lois par eux faites pour gouverner les gens parcou- « rant sur ladite mer.» — Enfin, Richard II, en 1 38 1 , défendait (c à tout sujet du roi d'importer ou d'exporter aucune marchancc dise dans d'autres vaisseaux que ceux munis de la permission <c du roi. B

Cependant , sous les règnes des rots de France Charles V et Charles VI, le connétable de Clisson et l'amiral de Vienne, à la tête des escadres d'Harfleur ou de Treguier, avaient , par leurs victorieuses descentes sur les côtes d'Angleterre , un peu compromis l'inviolabilité de cette ambitieuse souverain neté de la mer; car, jusque-»là, aucune flotte anglaise, digne de soutenir des prétentions si exorbitantes , n'avait paru sur rOcéan.

Mais , lors de la révolte des provinces espagnoles des Pays-Bas contre Philippe II , révolte suivie de crueUes proscriptions qui firent affluer en Angleterre un grand nombre de constructeurs hollandais, sans rivaux dans le nord de l'Europe, ainsi que les Vénitiens dans le midi, l'Angleterre, profitant des lumières de ces réfugiés, commença à se créer le matériel d'une marine assez imposante pour appuyer son système d'envahissements progressifs. Aussi , vers la fin du xvi* siècle , sous le règne d'Elisabeth , qui déjà encourageait splendidement ceux de ses sujets qui armaient des navires d'un grand tonnage, la marine anglaise prit-elle un rapide accroissement. Heureuse dans ses guerres contre les principales puissances de l'Europe, cette nation envoya Drake ravager les possessions d'Espagne en Amérique, pendant que d'autres escadres , croisant dans les mers du Nord et dans la Manche , fomentaient en France l'insurrection des calvinistes, et dans les Pays-Bas les soulèvements des sept provinces contre Philippe 11^ En vain celui-ci mit-il en mer son invincible armada^

xij DE LA MARINE FRANÇAISE

la marine espagnole, par trois fois battue par les Anglais,

écrasée par tant de revers, ne se releva jamais de ce terrible

désastre.

Mais ces succès étaient plutôt dus à l'impéritie des amiraux espagnols et à l'habileté naissante des marins anglais, qu'à un déploiement de forces navales vraiment considérables, du moins quant à l'Angleterre, car au commencement du xvii^ siècle, à la mort d'Elisabeth (1604)9 ^^^ lauteur de la Puissance navale de l'Angleterre, <c toutes les forces de cette nation consistaient « en quarante*deux bâtiments de guerre, de seize mille neuf « cent trente-cinq tonneaux , montés par sept mille cinq cent «c trente et un hommes; aucun de ces bâtiments ne pourrait c( entrer maintenant en ligne : deux seulement étaient de mille <c tonneaux , et trois de huit cents. »

Mais admirablement servie par la sagacité de cet esprit maritime qui venait de se développer si soudainement chez elle, cette nation comprit que , pour fonder sûrement sa marine militaire et pouvoir exercer ainsi cette domination des mers^ le rêve de son ambition et peut-être l'expression de son instinct de conservation , l'Angleterre comprit , disons-nous , qu'elle devait d'abord se créer une marine marchande expérimentée, qu'il suffirait d'armer en temps de guerre. Aussi bientôt les pêcheries hollandaises et le commerce presque exclusif des villes anséatiques furent-ils peu à peu monopolisés par l'Angleterre, et Vacte de la navigation ^ vint peu de temps après la mort de

' Ce fut Gromwell qui fit dresser œt acte pour détraire le commerce de la Hollande et implicitement de la France en Ângletetre ; les sept Provinces-Unies sentirent tonte la portée de ce coup terrible, et aimèrent miens s'exposer aux dépenses et aux malhears d'une guerre, que de perdre une si belle bjranche

de leur richesse* Cette guerre fut désastreuse pour la Hollande, car la marine anglaise était supérieure, et Gromwell avait eu 9om d'appuyer par la force la sagesse de ses règlements : l'acte de la navigation subsista ; après le rétablissement de Charles II, le premier paiiement qui s'assembla sons ce

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RIGHEUEU. Àij

Richelieu couronner dignement ces envahissement. Quant à l'influence de cet acte , elle se résume par un chiffre. Avant le règne de Charles I*** , on ne connaissait dans les ports d'Angleterre que TROIS bâtiments marchands de trois cents tonneaux ,

prince porta nu bill qui contenait les mêmes « Tous les amiraux et officiers ayant com-

disposilions que l'acte de la navigation. îJons mission de sa majesté, pourront saisir lés

le répétons , il nous semble qu'une des plus vaisseaux contrevenanU partout où ils les

grandes, des plus funestes erreurs de la po- trouveront , et seront lesdito vaisseaux ré-

litique du ministre de Louis XIV ou plutôt P»*^ P"8e faite sur les ennemis et par-

de I-ouvois , fut d'avoir sacrifié l'alliance de tag^ <»»»€ ^^^ ' ^ ™o*^^ ^^ ^^^ ^*-

la Hollande à celle de l'Angleterre , alors leur appartiendra au roi , et l'autre sera

qu'un tel acte venait d'être encore récem- partagée entre le capiuine et l'équipage

ment promulgué. Voici d'ailleurs cet acte, du vaisseau qui l'aura arrêtée,

qui prouve avec queUe vigueur absolue les « llestencore ordonné qu'aucune personne

Anglais, au mépris des traités de paix et des n^ *»o" <*«» Étate de sa majesté , qui ne

conventions internationales , faisaient alors «« P*» naturalisée, ne pourra exercer après

exécuter les règlements qui favorisaient leur ^ premier jour de février 1661 aucun com-

commerce. merce pour lui ou les autres dans lesdites

« Le Seigneur ayant voulu par une bonté colonies , sous les peines ci-dessus men-

particulière pour l'Angleterre que sa ri- tionnées. Les gouverneurs desdites colonies

chesse , sa sûreté et ses forées consistassent «ront tenus désormais de prêter serment

dans sa marine, le roi, les seigneurs et publiquement de faire observer les lois ci-

les communes assemblées en parlement, ont mentionnées, et ils seront déposés quand

ordonné que pour l'augmentation de la » 7 »«« P««^« q'^'i*» «"^ <>« »««>»* °^-

marine et de la navigation on observera dans K^ig* en aucune façon de les faire ob-

tont le royaume les rég^emenU suivants : server.

« A commencer du premier jour de « Il est encore ordonné qu'aucunes mar-

décembre 1660 , il ne sera apporté ni em- chandises du crû de l'Asie et de l'Amérique

porté aucune denrée ni marchandise dans ^ pourront être apportées en aucun pays

toutes les colonies appartenantes ou qui et terres de l'obéissance de sa majesté que

appartiendront à sa majesté on à ses suc- ^bus les vaisseaux teb que ci-dessus, sous

cesseurs en Asie, Afrique ou Amérique, peioe de saisie et de confiscation contre

que dans des vaisseaux bâtis en pays de les contrevenanU.

la domination d'Angleterre., ou qui appar- « M est encore ordonné qi^ les marcban-

tiendront véritablement et réellement aux «ï>«e« et denrées de l'Europe ne pourront

snjets de sa majesté, et des uns et des ^^re apportées en Angleterre par d'autres

autres le maître et les Iroia quarts des ma- vaisseaux que par ceux qui sortiront des

tdoU au moins seront Anglais. Les contre- Ports du pays où se fabriquent ces mar-

venants seront punis par la saisie et cou- chandises et croissent les denrées, sous les

fiscatton de leurs vaisseaux et marchan- peines ci-dessus exprimées,

dises , dont le tiers appartiendra au roi , « " est encore ordonné que le poisson de

l'autre tiers au gouverneur de la colonie toute espèce et même les huiles et fanons

où se fera la saine , et l'autre aux juges àe baleine qui n'auront pas été péchés par

et dénonciateurs. ^^ vaisseaux anglais et seront apportés en

xiv DE LA MARINE FRANÇAISE

et à la mort de Charles II on en comptait plus de quatre cents de cette force.

C'est donc k cet agrandissement inespéré et à ce rêve de prétentions exagérées que les Anglais étaient arrivés pendant

Angletetre, pajeroQt la douane étrangère ttiueain étrangers qoi sont hêtà» dans le

double. pays et Mea où croissent œs denrées et

«t II est encore défendu à tous vaisseaux où se fabriquent œs marcliandises , ou bien

qui ne seront pas anglais et conformes aux où on a accoutumé de les embarquer , à

règles ci-dessus exprimées, de charger quoi condition toutefois que le maître et les trots

que ce soit dans un port d*Iriande ou d'An- quarts des matelots seront naturels du pays

gleterre pour le porter en aucun autre d'où viendra le vaisseau, sans quoi il serait

endroit des États de sa majesté , le com- sujet à saisie on confiscation,

merce appelé de port en port n'étant per- «D est encore ord onné quepour prévenir

niis qu'aux seuls vaisseaux anglais. les fausses déclarations que font les An-

« Il est encore ordonné que tous les vais- glais en déclarant que les marchandises qui

seaux qui jouiront de toutes les diminu- sont à des étnuif<ers leur appartiennent,

tions faites ou à faire sur les droits de que tons les vins de France et d'Allemagne

la douane, seront des vaisseaux bâtis en qui seront apportés dans les États de sa

Angleterre , ou que ceux qui seront de majesté après le 3o octobre 1660 sur d'au-

construction étrangère appartiendront aux très vaisseaux que des vaisseaux anglais,

Anglais , les uns et les autres auront au tels qne d-dessas , • payeront les droits du

moins le maître et les trois quarts de l'équi- roi et céax des villes et ports où ces vins

page anglais. S'il se trouve qu'à l'arrivée seront apportés comoM marchandises appor-

de quelque vaisseau , les matelots étrangers tenant à des étrangers. Et tous les bois ,

y soient en plus grand nombre que le quart sels étrangers, poix , etc. , etc., et autres

de l'équipage , il sera fait preuve que la marchandises mentionnées ci-dessus qui ae-

maladie ou les ennemis auront été cause ront apportés en Angleterre après le 10 avril

de l'altération, et ce par serment du maître 1G61 sur d'antres vaisseaux que des vais-

et des officiers du vaisseau. seaux anglais, les raisins de Gorinthe et

«Il est encore ordonné qu'aucune denrée autres marchandises du cru et mannfecni marchandise du crû ou manufacture de ture des États du grand-seigneur, après le Moscovie, non plus que les mâts et autres 10 septembre 1661 , seront rîépatés apporbois , le sel étranger , la poix, le goudron, tenir aux étrangers et payeront comme tels, la résine , le chanvre, le lin, les raisins, « Et pour prévenir toutes les fraudes dont les figues, les prunes, les huiles d'olive, on pourrait se servir en achetant et déguitoute sorte de blés et de grains, le sucre, sant les vaisseaux étrangers, il est ordonné les cendre et savon, le vin , le vinaigre, les qu'après le 10 avril 1661 aucun vaisseau de eaux-de-vie, ne pourront après le 10 avril construction étrangère ne sera réputé anglais 1661 être apportés en Angleterre que dans et ne jouira des privilèges à iceux accordés des vaisseaux tels qne ci-dessus. La même jusqu'à œ que les propriétaires desdits vaischose est encore ordonnée pour les raisins seaux aient fait paraître aux directeurs de de Gorinthe et autres marchandises des États la douane de leur demeure ou de la phis du grand-seigneur après le 11 septembre prochaine, sous leur serment, que lesdits 1661. Nous exceptons seulement ceux des vaisseaux sont leurs , disant b somme qu'ib

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xv

le ministère de Richelieu; aussi ce grand homme disait-il , avec un si prodigieux instinct de l'avenir :

a £t pourtant, TAngleterre étant située comme elle Test, si la «c France n'était puissante en vaisseaux, elle pourrait entre-

ea auront payée, le temps et les lieux où se qu'il apparaîtra avoir été prises sur les ennesera £giit Tachât,, quels sont leurs bourgeois mis de l'Angleterre sans intelligence ni s'ib en ont. Lesqads bourgeois seront tenus fraude , par les vaisseaux anglais tek que de comparaître devant ledit directeur, et. ci-^essus et porteurs d'une commission de tons ensemble jureront que les étrangers sa majesté ou de ses successeurs, n'y ont aucune part ni portion , directe- Ledit acte ne s'étendra pas non plus aux ment ou indirectement , après quoi l'offi- vaisseaux de construction écossaise dont les cier de la douane leur donnera un oertt- trois quarts de l'équipage seront écossais, ficat, moyennant lequel lesdits vaisseaux lesquels apporteront en Angleterre du poisseront routés de construction anglaise ; son de leur pèche, du blé ou du sel d'Ecosse, sera fait on duplicata desdits certificats , et et lesdites marchandises ne payeront pas le» lesdits directeun qui seront en Angleterre douanes comme appartenant à des étranenverront le double à Londres, et ceux qui gen. L'huile dite de Moscovie, qui sera apsont en Irlande à Dublin pooir y en être portée d'Ecosse par les vaieseaux anglais tel» tenu bon et fidèle registre. Tous les offi- que ci-dessus , jouira des mêmes avantages. àen qui auront contrevenu aux règlements « Il est encore ordonné que tout vais* énoncés ci-dessua après le lo avril 1661 , sean français qui après le ao octobre 1660 perdront leura places et gouvernements, abordera en quelque lieu d'Angleterre ou comme ceux qui auront permis aux vai»- d'Irlande qoe ce soit pour y embarquer seaux étrangera les commerces qni leur sont ou débarquer des marahandises , payera au prohibés: receveur du roi cinq scheilings par tonneau, «n sera pourtant permis aux vaisseaux et le port dudit vaisseau sera estimé par Tofanglais tels que ci-dessus, d'apporter dans ficier du roi; lesdits vaisseaux français ne tous les États de sa majesté les denrées et pourront sortir du port ou havre avant marchandises du Levant, quoiqu'ils ne les d'avoir payé ledit imp&t, qui continuera tant aient pas chargées dans le lieu où elles croi»- que l'impôt de cinquante sous par tonneau sent ou sont travaillées, quand lesdits vais- sera levé en France sur les vnisseanx des seaux les auront embarquées dans un autre sujets de sa majesté , et même trois mois port qui sera dans la Méditerranée au-delà après qu'il aura été supprimé. Il est du. détroit* de Gibraltar. La même chose encore ordonné qu'après le 1^ avril 1661, est encore permise aux mêmes vaisseaux toutes marchandises provenant du crû de pour les denrées et marchandises des Indes- nos colonies n'en pourront être apportées Orientales, qui auront été embarquiées dana en Çujn^ que dans les heux. de l'ebéiauo port, situé an-delà. du cap de Bonne- sance de sa majesté y où l'oa sera qtUigé Ef^péraoce* H sera pennis aussi auxdits de débarquer lesdites. marcluindises r ^onB vaisseaux de charger en Espagne les mar- peine de saisie et de oonfiseadon v les vais** chandises des Canaries et autrea colomea seaux qui partiront de» pocts de sa maiesié d'Esp^fpe , et en Portugal celles des Açores. en Sojcope pour la» colonies d'Asie , df Afnet euties ooloniea du Portugal Le présent que et d'Améri(|ae, seront tesmside donner artiele^ ne s!étendjra pes aiix marçhândisec caution dai|s. le lie» ée leur départ, 4e

xvj DE LA MARINE FRANÇAISE

a prendre à son préjudice ce que bon lui semblerait, empêcher a nos pèches, troubler notre commerce et faire, en gardant <c Fembouchure de nos grandes rivières , payer tel droit que bon <c lui semblerait aux marchands , entreprendre impunément dans <c nos îles et nos colonies; enfin, la situation du pays de cette ce nation orgueilleuse lui ôtant tout lieu de craindre les grandes a puissances de TËurope^ lui donnerait lieu de tout oser lorsque ce notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre «c à son préjudice. j>

Des événements presque contemporains, venant à l'appui des prévisions de Richelieu , ont prouvé que la plupart des grands axiomes politiques, virtuellement déduits de l'examen approfondi de l'aptitude pour ainsi dire organique de chaque nation , sont d'une incontestable vérité^ car l'esprit des peuples semble avoir, comme les races, certains traits caractéristiques et primordiaux qui ne s'effacent jamais. En un mot, ne vient-on pas de voir l'Angleterre, sans autre flotte que quelques barques, sans commerce, sans finances, continuellement envahie par les pirates du Nord , souvent battue , néanmoins opiniâtrement prétendre, dès son origine, à la souveraineté des mers jusqu'à ce qu'un système maritime tour à tour habile, fort et audacieux, lui permette enfin de changer cette ambition exorbitante en un Êiit impérieux ?

Si l'on veut étudier aussi par quelles causes l'Espagne après

mille livres steriing s'ils ne passent pas cent tonneau , et de deoz mille si le vai»sean est de plus grande charge , qo'ib apporteront leur retour dans un dies ports des États de sa majesté. Lesdits vaisseaux en partance des colonies pour l'Europe seront tenus de passer une déclaration contenant la qualité et quantité de leur chargement par«devant le gouverneur avec Pobli-

gation de les débarquer en Angleterre , et les gouverneurs, après le i*' janvier 1661, seront obligés d'envoyer des copies de ces déclarations aux directeurs de la douane de Londres ; ne pourront aussi lesdits gouverneurs donner pratique à aucun vaisseau , qu'il n'ait fait apparaître qu'il est anglais et conforme aux règlements et produit ses congés expédiés par les officiers de sa majesté. »

sous LE MINISTÈRE DU GAKD. DE RICHELIEU, xyij

avoir imprimé une action si yigoureufie au mouvement maritime européen , était arrivée à jouer un rôle presque passif pendant le ministère de Richelieu , quel autre sujet de méditations!

Som&iâe à Rome, envahie par les Goths et les Huns, FEspa^ gne, Vers le vui^ siècle, lors de l'invrasion des Maures^ avait vu ces derniers apporter et propager chefi elle les sciences astronomiques et mathématiques, dans lesquelles ils étaient déjà fort avaiicés. Il s^nfale d<mc évident qu'un des résultats de la conquête des Maures fut de donner une vigoureuse impulsion à la iMKvigation espagnole, et de la féeo&der par les . relations coran mereîales que les Arabes avaient toujours entretenues ea Orient. Ne pofQrrait-on pas alors peaouser que la conquête des Maures, loin d'être fatale à l'Espagne, opéra au contraire sur l'esjNPit de cette aation indolente et orgueiUeuae wœ révolution sans doute ^faémère, mais qui, du moins tant que dura son effet, fykt coiuK>nnée des plus magnifiques résultats? Ainsi, TesfHrit si vif ^ si sagace et si aventureux des Arabes une fois ^Qté^ si cela se peut dire, sur le naturel paresseux et contemplatif de la race espagnole, un instinct d'entreprises, factice il est vrai^ mais actif et înt^igent, se développa tout à coup; la navigation marchande de cette iiation prit une extension si rapide, une autorité si remarquable, que le premier traité de commerce concht en Europe par l'Espagne et par les villes anseatiques , servit de base à presque tous les traités subséquents consentis par les FVançaia, par les Anglais, ou par les Hollandais.

L'heureuse influence arabe prévalait donc toujorn^s sxxt la tendance natureUement oisive du peuple espagnol ; aussi , obéissant, peut-être, à cette impulsion étrangère, la reine i« c

xviij DE LA MARINE FRANÇAISE

Isabelle de Gastille fit-elle équiper, en 149^ , la flotte que Christophe Colomb devait conduire à la découverte d'uq nouveau monde.

L'Amérique devenant une possession espagnole, des mines inépuisables sont ouvertes à lavidité de ce peuple ; mais bientôt l'expulsion des Maures , résolue en 1 494 9 <^t consommée par la réunion des couronnes de Gastille et d'Aragon et par la prise de Grenade.

Avec les Maures semble alors disparaître d'Espagne le génie tutélaire qui avait peut-être préparé, mûri, fécondé de si grandes entreprises maritimes et commerciales , de si merveilleuses découvertes! Les Arabes se réfugient en Afrique, tandis que la nation qui les proscrit trouve dans les mines d'or des Amériques la source des plus fatales richesses.

Pourtant , par des alliances successives avec la maison d'Autriche, on vit l'Espagne acquérir bientôt une telle prépondérance en Europe, que cette nation étendit un moment son pouvoir sur une partie de l'Italie, sur le Portugal, les sept provinces des Pays-Bas, la comté de Bourgogne et un immense territoire *en Amérique.

Mais ce fut malheureusement au sujet de ces possessions que l'Espagne montra combien son génie était peu colonisateur, peu commerçant , et par conséquent peu maritime.

Les anciens, qui seuls peut-être ont compris et prouvé que la colonie, pour devenir féconde, devait être une sorte d'extension du pays, et avoir, à cause même de l'éloignement de la mère patrie, droit à plus de protection et de secours que les États métropolitains; les anciens, dis-je, grâce à ce mode d'administration sage, habile et généreux, tirèrent les plus grands avantages de leurs colonies.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xix

Une fois maîtresse des Amériques, FEspagne, au contraire, ne considéra ses nouvelles colonies que comme un pays conquis , une mine exploitée par des esclaves, qui devait par ses produits favoriser son indolence, alimenter son luxe et autoriser son orgueil. Bientôt vint Charles-Quint, qui , voulant accomplir les projets de l'ambition la plus démesurée , fit de T Amérique sa caisse, des Pays-Bas sa ferme , et de ses états d'Allemagne son parc à recrues; puis mettant en jeu ces trois puissants leviers, — or, richesse territoriale et armées, — il s'en servit pour ébranler le monde. Mais , pareilles aux effrayantes convulsions volcaniques qui ouvrent ça et là quelque gouffre stérile , bientôt comblé par les débris qu'il engloutit , les secousses terribles et profondes imprimées à l'Europe par Charles-Quint creusèrent un abîme où s'anéantirent sans fruit des richesses immenses et de nombreuses générations.

A cet empereur, qui, fatigué sans doute du triste bruit de sa renommée, alla chercher, dans le silence du cloître, le repos et l'oubli d'une gloire dont il reconnaissait trop tard la désolante vanité, succéda le dévot, inquiet et sombre Philippe II.

Certes ^ si le nombre des vaisseaux constituait seul la grandeur et la souveraineté d'un peuple sur mer, la marine espagnole atteignit son apogée sous le règne de ce prince ; car ses trois armements, de i588, 1696 et 1697, destinés à dompter les Sept-Provinces révoltées ; ces armements au nombre desquels se trouvait la fameuse armada réputée invincible ^ déployèrent un incommensurable appareil de forces; pendant ces dix années , plus de mille vaisseaux de guerre ou de transport , montés par les plus vieilles troupes castillanes, sor-

%% 0Ë LA MARINE FRAi^AlSE

tirent des ports d'Espagne ou de Portugal..., mais aussi cinquante k peine y rentrèrent.

D'effroyables désastres, causés par Fimprudence, la feiblesse, Timpéritie, la jactance et le manque absolu d'intelligence des choses de la mer, ruinèrent ces armements formidables, qui vinrent échouer contre Topiniâtre et muette résistance d'une peuplade de pécheurs et de marchands, retranchés derrière leurs bancs de saUe.

Au commencement du xm^ siècle, les sept provinces des Pays-Bas furent donc à jamais séparées des possessions espagnoles. A peu près à cette époque , le Portugal , aussi déchu de sa grandeur éphémère, après avoir subi, comme l'ËspagiM» la vivifiante et salutaire influence des Maures, après s'être mis , au xyf siècle , à la tête du mouvement maritime européen par les découvertes de Vasco de Gama, d* Albuquerque , d'Amerie Vespuce ; après avoir enfin étendu sa domination 6ur une partie de l'Asie , de l'Afrique et de l'Amérique , le Portugal devenait une possession espagnole^ par la mort du cardinal Henri.

Mais cet excessif agrandissement ne devait pas profiter à l'Espagne. Pendant que TAngleterre portait un coup mortel à ses colonies d'Amérique par l'extension audacieuse de son commerce interlope , dont la baie de Campêche était le centre , les Sept- Provinces , récemment constituées en république, attaquaient l'Espagne dans l'héritage que venait de lui apporter le Portugal , et leurs vaisseaux dominaient les mers de l'Inde , de l'Asie et des deux Amériques. .

Ce fut alors que , dans sa haute prévision politique, redoutant toujours l'accroissement exorbitant de la puissance navale de la

sous LE MINISîtSE DTJ CARI), DE ftSCÛEUEU. Txy

Grande-Bretagne, Ricbeiîea, e!(frayë de Fesser qoepr^esait aufisi la iimrine des Sept-Provinces unies, conclut habilement une alliance avec cette nouvelle république, afin de pouvoir balancer un jour et peut-4tre neutraliser Tinfluence britannique sur mer. Grande et féconde pensée, scrupuleusement poursuivie par Mazarin, plus tatxi par de Lyonne et Colbert , ses disciples ; œais mal^ hecfirecisement abandonnée pour le système absohunent con* traire que fit prévaloir l'impérieux et fatal ascendant de Louvois.

Aveuglé par sa (uriense et jalouse ambition , voulant à tout prix la guerre , ce ministre ne prévoyait pas sans doute qu'en s'unissant à l'Angleterre pour écraser les Sept-Provinces unies il détruisait ainsi le seul contre^poids qui dût un jour tenir en échec la toate-puissance navale de l'Angleterre ; bien plus , il ne songeait pas^ ou plutôt il dédai*ghait de songer qu'abattre le parti lançais en Hollande, c'était préparer la révolution de 1^88 , qui faisant une province anglaise de cette répid>lique, délivra pour toujours l'Angleterre de son ennemie la plus dan* gereuse , de sa rivale la plus acharnée.

Pour ré^mer les i&its généraux, il paraîtra sans doute démontré : — qose le génie maritime manqua presque complètement à l'Espagne^ au Portugal — Que si, par leurs hasardeuses déçois* vertes, ces États se trouvèrent un moment à la tête du commerce et de la navigation européenne, ce fut par suite d'une influence étrangère et non par le fiiit même de leur instinct particulier.

En effet, douée d'une admirable position géographique, baignée par les deux mers , étendant ses possessions ('depuis la réunion du Portugal à cette couronne) sur les trois parties du

xxij - DE LA MARINE FRANÇAISE

monde, maîtresse des mines du Mexique et du Pérou, si l'Espagne, dès le commencement du xvii' siècle et pendant la durée du ministère de Richelieu, ne sut avoir ni forces navales, ni système de défense capable d'arrêter les envahissements des Hollandais, des Anglais et des Français, qui attaquaient incessamment ses colonies , c'est que cette nation manquait, nous le répétons , de cette aptitude pour les choses de la mer qui distingua toujours si singulièrement et si éminemment la Grande-Bretagne; soit que cette -nation trahît inconsidérément le but de domination auquel elle aspira toujours , par des prétentions précoces et exagérées , soit qu'elle fît reconnaître cette autorité par des actes et par la force.

Tel était l'état des trois plus grandes puissances maritimes de l'Europe: — l'Angleterre — l'Espagne — et la Hollande — lorsque Richelieu prit le gouvernement de la France.

Plusieurs esprits éminents ont prétendu que si Paris eût été port de mçr, les vues maritimes de la nation se fussent peut-être largement développées ; sans admettre absolument les conséquences de cette hypothèse, on ne peut nier que, jusqu'au x'' siècle, tant que la Seine fut ouverte aux excursions et aux pillages des pirates du Nord ^ Paris s'intéressa vivement, aux choses de la mer ; mais lorsque, vers le milieu du xvi^ siècle , la prise de Calais vint mettre un terme aux longues et cruelles guerres des Anglais et des Français, l'insouciance de la marine naquit avec l'éloignement du danger , et Paris crut alors sa prospérité indépendante d'un plus ou moins grand développement de forces navales. Le règne de Louis XIY spécifiant l'èred'unitéadministrativeet territoriale de la France (quant aux possessions littorales), il faut donc chercher avant cette époque l'histoire générale de la marine française

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxiij

dans l'histoire particulière de chaque province maritime ^ ,- lesquelles, jusqu a leur réunion à la couronne, obéissant à un pouvoir indépendant du roi et de son amirauté, organisaient ellesmêmes leurs moyens de conservation , de défense et d'attaque. Henri IV fut le premier roi qui s'occupa sérieusement de créer un corps de marine natipnale. Quant aux dix*sept cents bâtiments armés sous Philippe-Auguste contre le roi d'Angleterre, quant à l'embarquement de six cent mille hommes à Aigues- Mortes, quant au départ de Chypre avec dix-huit cents vaisseaux, et enfin , quant au projet de descente en Angleterre formé par Charles VI, qui , au xiv* siècle , rassembla plus de deux mille bâtiments, — il faut d'abord considérer que ces navires n'étaient que des barques côtières des provinces, qui pouvaient au plus contenir chacune vingt-cinq ou trente hommes, et qui naviguaient généralement sans presque jamais perdre les côtes de vue. Les véritables navires de haut-bord, appelés vaisseaux ronds, étaient toujours empruntés des Génois, des Pisans^ des Vénitiens ou des Hollandais , et d'ailleurs ces armements extraordinaires et plus nombreux que formidables, ne reposant sur aucun système maritime permanent et régulier , l'entreprise pour laquelle on les avait rassemblés une fois terminée , ils se dispersaient aussitôt sans laisser de traces.

Nous le répétons , Henri IV ftit le premier roi qui voulut sérieusement agrandir la puissance navale de la France , contre l'opinion de Sully et de son parlement, et qui de plus , exigea des vaisseaux étrangers les mêmes droits d'ancrage que ceux auxquels étaient soumis les nôtres ; mais à la mort de ce prince , lé

' Noos avons commencé cette série d'é- tagnt jusqu! à sa réunion à la couronne , tildes par VHistoire de la marine de Bre- actuellement sous presse.

xxW DB LA MAAtNE FRANÇAIS

commerce tomba dans un tel anéantissement que l'assemblée des notables convoquée aux Tuileries, en 1626, supplia Louis XIII d'entretenir dans ses ports bon nombre de vaisseaux garde^^tes pour défendre le littoral contre les pirates qui l'infestaient; In États - Généraux réclamèrent aussi une flotte annuelle de quarante^cinq navires; et la Provence demanda, de son cote, sept bâtiments pour croiser dans la Méditerranée.

Ce fut dans ces circonstances , dont on appréciera bientôt les innombrables et extrêmes difficultés , qu^au mois d'octobre 1626 Richelieu fot investi par Louis XIII de k charge de Grand'-mcUtre , chef et surintendant général de la navigation et commerce de France. Ainsi le cardinal succéda sous un autre titre , aux fonctions d'Henri de Montmorency , amiral de France. ( Ce dernier avait remis entre les mains du roi la démis^^ sion de cet emploi vers le commencement de l'année 1626; mais malgré la réceate nomination de Richelieu à la grande maîtrise de la navigation , la charge d'amiral de France , grand office de la couronne, ne fut supprimée que par arrêt du mois de janvier 1627.)

En étudiant attentivement le but, la marche, les moyens et les résultats du gouvernement de Richelieu, en comparant enfin le point de départ de son administration aux fins impérieuses de centralisation absolue vers lesquelles il tendit toujours et qu'il atteignit si vietorieusement , on est surtout vivemeat fraippé (spé* cialement en ce qui ccmcerne la marine de cette époque) de l'incroyable confusion et de la multiplicité de pouvoirs ou de droits rivaux qui couvraient le littoral du royaume de leur inextricable réseau , lorsque le cardinal fîit chargé des intérêts maritimes de la France.

sous LE MINISTÈRE DU CARD. HE RICHELIEU, xxy

PouTant à peine compter 8ur Fappui d'un roi timoré , faible , inquiet et capricieux , sentant encore la France aourdement agi* tëe par .de profonda discords politiques et religieux impar&itement apaises , seul et en face de prétentions si diverses et si exorbitantes, toujours représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d'indépendance féodale, il fallut que la volonté de Richelieu fut bien intrépide et bien opiniâtre, pour parvenir à écraser sous le niveau de Tunité administrative, des intérêts si nombreux , si vivaœs et si rebelles!

Tel fut pourtant l'acte de ce grand ministre. Sans doute Fardent et saint amour du bien général, le noble instinct des besoins et du progrès de l'humanité, ces pures et sereines aspirations des de Witt ou des Franklin ne lui eussent pas suffi pour entreprendre et soutenir une lutte si acharnée. Non, il lui fallait encore se s^it^ peut - être animé d'une ambition effrénée , insatiable, insolemment ckspotique et personnelle, pour braver tant de haines formidables, mépriser tant de clameurs, prévenir tant de menaçantes révoltes par la prison , par l'exil ou par Féchafaud, et arriver enfin à rassemUet dans sa main mourante et souveraine tous les moyens d'action de FÉtat.

Ce fut ainsi , nous le pensons du moins , que le génie de Richelieu, exalté par son indonifitaUe personnalité, parvint à consommer cette admirable centralisation des pouvoirs , but constant et glorieux terme de son ministère ; malheureusement il mourut alors qu'il commençait d'organiser cette autorité si

vaillamment conquise.

Si la France au moment de la mort du cardinal of&ait encore à sa surface les larges traces d'un complet bouleversement social, le sol comm^içait du moins à être débarrassé des mille pouvoirs I. d

xxv] DE LA MARINE FRANÇAISE

parasites et rongeurs qui l'épuisaient depuis si long-temps. Aussi dirait-on que presque toujours les hommes ëminents, quoique dé génie divers , naissent à point pour parachever les grands travaux des sociétés. En effet , qui succède à Richelieu , à cet infatigable et résolu défricheur? c'est Mazarin, qui nivelle ce terrain si profondément labouré ; c'est Colbert, qui Tensemence et qui le féconde.

L'impériale volonté de Richelieu apparaîtra d'ailleurs sous une de ses faces les plus brillantes lorsqu'on saura sommaire^ ment quel avait été le système d'administration de la marine en France jusqu'à l'avènement du cardinal à la charge de grandmaître de la navigation.

Depuis Pierre le Mègue, fait amiral de France sous Charles IV, en i3â6^ l'autorité de ce grand -office ne s'était d'abord exercée que sur la Picardie , seule province maritime qui appartînt au domaine originaire de la couronne. ^ mesure que les autres provinces vinrent s'incorporer au royaume, l'amirauté de France tenta de les soumettre à sa juridiction ; mais , particularité singulière , la Normandie seule reconnut sans conteste l'autorité de l'amiral de France; et malgré leur réunion à la couronne, la Bretagne, la Guienne et la Provence (en ce qui touche la marine) continuèrent d'être régies par une autorité provinciale.

Ainsi jusqu'au moment où Richelieu prit le pouvoir, les gouverneurs généraux de Provence avaient toujours récusé les droits ou les ordres de l'amirauté de France, se disant amiraux nés du Levant, et comme tels prétendant au commandement maritime de Provence et de Languedoc. Quelques uns de ces gouverneurs , tels que le comte de Tende et le comte de Sommerive, les ducs de Guise et d'Épernon, avaient , il est vrai , reçu du roi des provisions d'amiraux particuliers, mais loin d'appuyer

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxvij

leurs prétentions y ce fait protestait au contraire contre leur usurpation d'autorité , en ce qu'il constatait formellement que les commandements de terre et de mer devaient être distincts , puisqu'un même fonctionnaire n'en pouvait être pourvu que par deux commissions séparées.

Ces compromis , ces moyens termes entre l'autorité royale et les provinces , prouvent d'ailleurs quelle était encore la fait>lesse de la monarchie : aussi les rois de France , sachant toute l'importance de la navigation de la Méditerranée, et ne pouvant compter sur le concours fixe et régulier de la marine de Provence ( avant et après sa réunion à la couronne ) , organisèrent-ils le corps royal des galères^ faible et premier élément d'une MARINE ROYALE, dout la création remonte à 1 4 1 o. Charles VI et François I*"^ ayant perfectionné cette institution, ce dernier roi nomma un capitaine général des galères , dont les fonctions furent réglées par un édit de Charles IX ^ du 6 avril 1 662. Quoiqu'il y fut spécifié que cette nouvelle charge ne prétendrait rien sur celle de l'amiral, et qu'elle ne s'étendrait qu'au commandement des galères , il est fisicile de prévoir quels perpétuels conflits de pouvoir elle dut amener.

Il en allait de même pour les autres provinces : les lieutenants-généraux de Guienne se montraient tout aussi rebelles à l'amiral de France, prétendant avoir sous leurs ordres le littoral et les forces navales de leur gouvernement, depuis le bec de Ratz jusqu'à Bayonne, en vertu d'un traité conclu, en i453, entre Charles VII et le roi d'Angleterre , traité par lequel il avait été stipulé à l'occasion de la reddition de Bordeaux, que les gouverneurs de Guienne continueraient de garder le comman^ dément supérieur de la marine.

Mais ce fut la vieille et dure Armorique qui résista le plus

xicviij DE LA MARINE FRANÇAISE

long-temps et avec lopiniâtretë la plus énergiqcie à cette centralisation de pouvoir. Les ducs de Bretagne , quoique grands vassaux de la couronne, avaient d'abord exerce dans leurs États le droit régalien d'amirauté, comme princes souverains, en vertu d un traité conclu, en i â3 1 , par Saint-Louis et Pierre de Dreux. Mais après la réunion de cette province à la monarchie^ bien que le seigneur de la TrémouiUe, amiral de Guienne , eut été aussi investi de l'amirauté de Bretagne, le gouverneur géné^ rai de TArmorique et ses successeurs, avaient toujours refiisé d'abdiquer leur autorité. Seulement, par convention du 6 août 1 564} M. le duc de Merconir , gouverneur général de Bretagne, avait consenti à céder à M. le duc de Joyeuse, amiral de France, une partie des droits d'amirauté auxquels il prétendait. Mais ce traité ayant été annulé par lettres^patentes d'Henri III , le 7 août 1 588 , le même conflit de juridiction continua de subsister entre la Guienne et la Bretagne , jusqu'au ministère de Richelieu.

Ce forent donc ces pouvoirs si divisés , si rivaux, que le cardinal voulut impérieusement réunir et centraliser dans sa charge de grand-maître de la navigation. Quoique ce titre semble plus modeste que celui d'amiral de France, jamais aucun de ces grands-officiers n'eut une pareille et si complète puissance. Aussi, en engageait plus tard Louis XIV à confier la charge d'amiral de France (nouvellement rétablie) à M. le comte de Vermandois , alors enfant, Golbert voulut sans doute perpétuer et rendre cette concentration d'autorité plus inviolable encore , en la mettant sous la sauvegarde d'un prince du sang royal , dont le ministre de la marine faisait d'ailleurs la charge. Mais chose digne de remarque et d'étude , l'Armorique osa seule continuer de résister opiniâtrement aux volontés de Golbert et de Louis XIV , comme elle avait résisté aux gouverneurs de Guienne et k Ri-

sous LE MINISTÈRE DU CARD« DE RICHELIEU, uîk

didieu ; car ce dernier avait aussi en vain touIu absorber dans ,sa charge Uamiraute de Bretagne. Mais malgré les siëges d'ami* rauté établis dans cette province, par édit de janvier 164I9 le cardinal était mort sans avoir pu fiiire reconnaître son auto* Tité dans ce pays indomptable. Après Richelieu , il £eiut le dire , Mazarin, Golbert, Louis XIV, ne furent pas plus heureux. Car M. le comte de Toulouse ayant succédé à M. de Vermandois comme amiral de France, le roi trouva dans cette province, re* présentée par M. le duc de Ghaulnes, une résistance si continue que pour en triompher il fallut remplacer M. de Ghaulnes par M. de Toulouse , qui se trouvant de la sorte amiral de France et gouverneur général de Bretagne, put confondre ces deux pouvoirs en un seul.

Tout en songeant à annuler l'influence provinciale des ami* rautés, Richelieu voulut donner aussi un large développement au commerce , à la navigation marchande et aux entreprises coloniales, intérêts sur lesquels il comptait baser le développement de la marine militaire ; se préparant ainsi aux éventualités d'une guerre pendant les loisirs de la paix. Favorisant donc de toute sa puissance rétablissement des compagnies de commerce qui voulurent se constituer , à peine arrivé au ministère (en 162^6) , il autorise celles du Morbihan et de la ruLceUe fleurdelisée , dont un des statuts portait que toute personne de qualité pouvait en faire partie sans déroger k sa noblesse ; en 1 627 , il donne de nouveaux encouragements aux sociétés destinées à l'exploitation de Saint-Christophe d'Amérique, de la Nouvelle-France, du Cap-Nord^ des Indes^Ocddentales et de Terre-Neuve. Voulant ensuite assurer le matériel de la marine il ordonne d'importantes constructions navales et de nombreux établissements de fonderies d'ancres et de canons au Havre et à Brouage.

DE LA MARINE FRANÇAISE

Enfin, en 1629 et en i633, désirant avoir l'étai au vraij comme il disait, de la puissance navale, militaire et commerciale de la France , il chargea deux des hommes les plus remarquables de cette époque, MM. Leroux d'Infreville , commissaire général de la marine^ et Henri de Séguiran, seigneur de Bouc, chevalier, conseiller du roi en ses conseils et premier président en sa cour des comptes, aides et finances de Provence, de parcourir, le premier, les cotes de l'Océan, le second, celles de la Méditerranée, afin de lui faire un rapport circonstancié sur tout ce qui regardait la marine, et aussi de rétablir le droit d ancrage auquel Henri IV avait soumis les vaisseaux étrangers.

C'est surtout par ces travaux, exécutés avec une haute intelligence et une rare sagacité, que Ton peut juger de leffroyable désordre qui régnait alors dans toutes les branches du service maritime, désordre encore aggi^avé par les conflits de juridiction dont on a parlé , conflits perpétuellement soulevés , soit par les gouverneurs des provinces , soit par les amirautés , soit enfin par les prétentions féodales de chaque seigneur riverain.

De ces investigations il ressort : — que les places fortes étaient sans garnisons , les côtes de l'Océan impunément ravagées par les pirates d'Espagne , et celles de la Méditerranée par les Barbaresques, qui , presque chaque jour, débarquant en Provence, venaient y enlever hommes, femmes et bâtiments. En un mot, exactions des seigneurs riverains , rapines du fisc, ravage et abandon du littoral, terreur des populations, se retirant souvent dans l'intérieur des terres pour fuir les attaques des corsaires : tel est l'affligeant tableau que présente le résumé des inspections dont nous avons parlé ; faits incroyables , qui sembleraient plutôt appartenir au moyen âge qu'au xvn* siècle.

I-ies considérants par suite desquels MM. d'Infreville et de Se-

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHELIEU, xxxj

gûiran furent chargés de ces missions importantes , prouvent d'ailleurs à quel point de détresse était alors réduite la marine de France.

« La paix étant faite, i> dit un de ces mémoires, « sa ce majesté veut faire assister les vaisseaux commerçants par a les vaisseaux de guerre que sa majesté entretiendra es « ports et cotes de l'Océan sous son obéissance, pour leur a servir d'escorte et de conserve quand ils en auront besoin ; « sa majesté désirant avoir toujours prêt à prendre la mer un <c bon nombre de vaisseaux pour mettre ses côtes en sûreté , et « mettre ses sujets hors de crainte d'être déprédés par les pi- « rates et corsaires qui les affligent sur mer depuis quelque ce temps, etc. y>

En vertu de ces ordres, M. d'Infreville, plus tard un des meilleurs conseillers de Colbert, partit pour sa mission et parcourut dans le plus grand détail toute la côte depuis Calais jusqu'à Rayonne, et ainsi donna par la relation de son voyage des notions statistiques très-complètes et très-étendues sur les forces maritimes de cette partie de la France , sur la perception des droits , l'armement des navires , les moyens de défense des ports, l'esprit de leurs habitants , le nombre des bâtiments occupés à la navigation d'Afrique ou d'Amérique, le recensement de leurs matelots, charpentiers, pilotes, capitaines, enfin une analyse exacte des prétentions si diverses des amirautés, duchés, syndicats , corporations, etc.

Gomme nous l'avons dit , . les pirates infestaient les côtes de l'Océan et celles de la Méditerranée. « A Gaen , — continue a M. d'Infreville dans son rapport, — il m'a été fait plainte que « vers Cherbourg il y a des pirates français commissionnés du « roi d'Espagne , qui déprèdent les vaisseaux de marchandises ,

xxxij DE LA BiARlNE FRANÇAI8II

« et sont soutenus par ceux dudit Cherbourg et par les gentils* « hommes voiams. »

On voit plus loin que les droits ou obligations de faire le guet et de garder les cotes, étaient joomellenient niés on disputés.

« Au ressort de la juridiction d'Abbeville, — dit M. dlnfreville, « — > les guets des gardes^tes sont prétendus sur une partie des (c villages par les gouTemeurs de Montreuil , Crotoy et Rue , qui , ff de tout temps y sont obligés au guet desdits châteaux ; et pour « les autres villages, comme Noyelles et le pays de Marquenterre, <c consistant en six villages , sont disputa aussi par M. le comte <c de Soissons pour sa terre de Noyelles seulement, et le surplus (c par le sieur de Rambures, soi-disant vice-amiral du Crotoy a dont il est gouverneur, et maintient lesdits six villages à devoir « emporter tous les naufrages et bris qui arrivent souvent en ce € lieu. Greffier et Merlimont sont aussi disputés par le sieur de ce Merlimont , Cuques et Tripîé par Tabbé de Saint- Josse, se prétf tendant amiral en icelle à cause de son abbaye ; les débris et <c naufrages sont prétendus à la cote de Saint-Valery par M. le <c duc deMantoue ; au Crotoy par M. de Rambures, qui se prétend <c vice-amiral de Picardie» A Ault , terre de domaine engagée à « madame de Guise, elle prétend les droits d'amirauté et nomina- « tionsaux offices d'icelles; à Tr^Mrt , ladite dame , comme com- <c tesse d'£u, jouit du droit de guet , et en temps de guerre force <c les paroissiens de cinq lieues de loin de venir à sa garde. A <c Ault> il n'y a point de garder-côtes ni au Tréport, et les droits « de guet sont levés par M. de Guise ' . Depuis la rivière de « Pontrieux jusqu'à Morlaix, le sieur Desaubrais est capitaine <i gardo-côtes. H est pourvu par M. de Brissac, .^M'donne la garde

' Vojâg« de H. d'InfireriUe, tome HT, p. ai5, Correspondance de SouniU.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xxxiij

« surrordre qu'il reçmt dudit sieur de Brissac, et établit des gardes « en chaque paroisse qui font des amendes , «t sous prétexte c d'iceiles font de grandes exactions; le tout en l'absence des «juges. Le sieur de Quéralin est capitaine garde-côtes de « l'évêché de Vannes en Gornouailles. La garde s est faite durant « la guerre par ordre de M. de Brissac en quelques lieux , et aux « environs d'Auray par l'ordre du sénéchal , et à Vannes par le « président du présidial , quoique le sieur de Vieuxchâtel , qui « commande à Vannes , prétende ladite capitainerie et s'y opi- « niâtre. »

Ce fut au retour de ce voyage que M. d'Infreville rencontra M. Glairac, le célèbre compilateur des Us et Coutumes de la mer; il s'exprime ainsi à son sujet : a A Bordeaw^ j'ai vu le sieur ce Clairac, avocat au parlement, exerçant la juridiction de la a marine en l'absence des juges, fort amateur de la navigation, « il nous a fait voir son travail , ses livres et ses instruments a pour prendre les hauteurs; il propose d'enseigner l'art de la na- « vigation s'il est honoré d'une chaire de lecteur public en icelle. »

Tel était l'état au vrai de l'administration maritime de la France sur les côtes de l'Océan, selon le rapport de M. d'Infreville.

Cet aperçu rapide donnera sans doute une idée de la ^che immense que s'était proposée Richelieu, en voulant remédier à tant d'abus.

Nous allons maintenant suivre aussi sommairement M. de Seguiran dans une inspection semblable sur le littoral méditerranéen. En outre de cette mission, M. de Séguiran était chargé de faire lever une carte des ports et havres de Provence ; cette carte , dessinée par Jacques de Maretz , a fut faite de deux ou

(( trois cannes de long, en vélin, bien peinte, enluminée en I. e

DE LA MARINE FRANÇAiSB

<c lettres d'or, où l'on voyait en perfection représentes les ports , (c les plages , les caps , les îles , etc. ^ 9 Ce fut d'après les renseir gnements fournis par ce travail topographique, que Richelieu fit entreprendre plus tard les nouvelles fortifications des tles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat , de la Croisette, de Graillon, de Thioule, d'Agnes, de Calavaire, de Guapeau, de Porquerolles, Portecroz, etc., et de plusieurs autres points militaires de la côte et des îles.

Les considérants de la mission de M. de Seguiran prouvent en quel état désastreux était aussi la marine du Levant : <r At- (c tendu, — y est-il dit, — que par Finobservance des ordonnances <c sur la navigation , et à cause de plusieurs autres abus que Tin- <c jure du temps ou la malice des hommes ont fait glisser dans <c le commerce dudit pays , tout y est en voie de ruine. »

En effet , M. de Seguiran ayant consigné dans son rapport rétat du négoce de chaque port avec le Levant , ainsi que la quantité des vaisseaux marchands qu'il renfermait, on voit que le commerce maritime périclitait extrêmement , et que les attaques des pirates étaient ^i incessantes que les bâtiments marchands ne mettaient jamais en mer qu'armés en guerre : « Nous a avons trouvé à Marseille, — dit M. de Seguiran, — un vaisseau « nommé Saint- Victor, capitaine Antoine Delorme , écuyer, de oc la susdite ville , du port de dix mille quintaux , armé de seize (( canons de fer, savoir : huit bâtardes de douze livres de balle, « et huit sacres ^ de six , quatre pierrîers de bronze , vingt- « quatre mousquets et dix-huit armes d'haste ', avec trois mille <c six cents livres de poudre et six œnt cinquante boulets, ayant «c soixante-dix hommes à bord, «t chargé de scapoulous et dro-

' Voy. t. III, p. aai , aa4. — Corrtsponr- * Sorte de caronades. dance de Sourdis. ■ Piques, espontons, haHebardes.

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE WCHELIEU. « guéries pour Alexandrctte , ayant de fonds environ soixantec dix mille écus. 9

Les bâtiments d'un moindre tontiage , tels que polacres , felouques, brigantins, étaient aussi pourvus de pierriera ou de sacres , pour se défendre des pirates ; M. de Séguiran , arrivant à Marseille , entre ensuite dans de grands détails sur la communauté des pécheurs de cette ville , sur leurs privilèges , leurs droits et leurs usages, qui, d'après les édits ou lettres patentes de Henri II , en 1 537, de Charles IX , en 1 564 , et de Louis XIII, en 162a, avaient droit d'élire quatre prud'hommes *, «seuls € arbitres des contestations de la communauté, les viguiers et « officiers de la ville étant tenus de foire exécuter les juge-

<c ments des prud'hommes contre les pécheurs condamnés. La t connaissance des susdits différends étant interdite au part lement et autres magistrats, voulant, leurs majestés, que les « procès qui seraient portés par-devant eux , pour le fait de la « pêche , soient renvoyés aux susdits prud^hommes pour en con- <t naître et en juger ■. »

Puis vient l'examen des droits de l'amirauté , de la ville , et des seigneurs riverains ; entre autres on remarque un droit dit de la table de mer, accordé par Henri IV au sieur de Libertat, droit qui s'élevait à un demi pour cent à percevoir sur tous les navires français et étrangers. Par un autre édit, tout vaisseau flamand payait pour droit de visite, à son départ du port, six quarts d'écu , donnait un mousquet à la ville , et quatre livres de

' Voy. t. UI , p. a34. Pane des ietes de Noël dans l'élise Saint-

* « Ils vident lesdits débats le jour de di- Laarent, par pluralité des voix , et après

niHiclie après dhier. efe- airtre jour de lëte, qu'elle est faite les élut vont prêter serment

pour ne détourner de la pêche aux autres dans la maison de ville entre les mains du

jours ceux qui s'y occupent ; et auxdits jours viguier, qui après les met en possession de

ils tiennent une espèce d'audience dans leurs leur charge. » — ^^oge de Séguiran. maisons communes. Leur élection «e fiût à

xxxvj DE LA MARINE FRANÇAISE

confitxires au lieutenant de l'amirauté ^. En vertu d'un autredroit, le gouverneur du château d'If recevait de chaque vaisseau un baril de poudre, deux armes de haste ou deux mousquets.

M. de Séguiran, continuant son voyage sur cette côte incessamment attaquée par les pirates , dit en . parlant de son arrivée à Cassis : a Et aurions appris des habitants dudit lieu « que le négoce y est entièrement détruit à cause des pirates (c qui leur ont enlevé depuis vingt ans environ quarante barques « et trois ou quatre vaisseaux. » Pour prouver en quel fâcheux état de défense était le littoral , il poursuit : ec Et le lende- (c main, 524 dudit mois de janvier, sur les sept heures du matin , (( serions allé au château fort dudit Cassis, appartenant au sieur ce évêque de Marseille , où nous n'aurions trouvé pour toute ec garnison qu'un concierge, serviteur domestique dudit évêcc que, qui nous aurait fait voir ladite place , où il y a seulement c( deux fauconneaux , l'un desquels est éventé. »

Plus tard M. de Sourdis faisait d'ailleurs la même remarque à propos d'une des positions les plus fortes de Toulon. <c Le ff premier de ces forts , et le plus important , c'est une vieille « tour , — dit ce prélat , — où il y a deux batteries , dans « lesquelles on pourrait mettre cinquante canons et cinq cents <( soldats; il y, a du bon canon dedans, mais il est tout démonté, a et nulles munitions que celles qui ont été mises par ordre de « votre éminence , il y a quinze jours. Un bonhomme de gou* H verneur, qui n'a pour toute garnison que sa femme et sa serce vante, y est, y ayant vingt ans qu'il n'a reçu un denier, à ce « qu'il dit*. »

Arrivant à la Ciotat, M. de Séguiran apprend que les descentes

' Voy. t. m 9 p. aS;.

* Correspondance de Sourdis, juin 1637, 1. 1 , p. 4o9*

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHEUEU. xxxvij

des pirates barbaresques étaient si nombreuses et si fréquentes que les habitants de la côte avaient imaginé des signaux de jour et de nuit pour se prévenir de leurs attaques et tacher de s'en garantir, «cil y a, — dit-il, — audit lieu de la Giotat, une logette «c que les consuls ont fait bâtir sur l'une des pointes du rocher « du cap de l'Aigle , en laquelle ils entretiennent un homme très- « expert en la navigation , qui s'y tient jour et nuit pour prendre « garde aux vaisseaux , et tous les soirs , à l'entrée de la nuit , le a garde de la logette de la Ciotat allume son fagot , et ainsi est a continué en toutes les autres et semblables logettes jusqu'à la «c tour de Bouc^.et c'est lé signal assuré qu'il n'y a aucun corsaire c< à la mer; si ledit garde de la logette en avait au contraire re- (c connu un, il ferait deux feux, et ainsi des autres depuis An- <c tibes jusqu'à la tour de Bouc, ce qui serait achevé en moins de « demi-heure de temps. Ceux de la Ciotat avouent qu'es années «, dernières le commerce était meilleur, mais il est ruiné au point <c qu'on voit , par les corsaires de Barbarie qui leur sont venus « enlever en une seule année vingt-quatre barques et mis à la « chaîne environ cent cinquante de leurs meilleurs mariniers; <c et encore sont-ils journellement menacés, pour certains droits, ce par M. le duc de Savoie et le prince de Monaco. 3> Puis viennent de longues réclamations au sujet du droit exclusif de pêcher des thons depuis le cap de l'Aigle jusqu'à Antibes, concédé au sieur de Boyer par lettres patentes de Henri IV.

La terreur des pirates était d'ailleurs si générale sur la côte , qu'on voyait chaque maison transformée en une sorte de forteresse. « Continuant notre chemin, — dit M. de Sçguiran, — « nous serions arrivé à la maison du sieur de Boyer, gentilhomme ff ordinaire de la, chambre du roi , laquelle maison nous aurions ce trouvée en défense en cas de descente des corsaires , ayant une

xxxTiij DE LA MARINE FRANÇAISE

Qc terrasse au devant qui en regarde l'entrée du côté de la mer, a et sur elle douze pièces de fer coulé , plusieurs bâtardes et oc deux pierriers ; et dans ladite maison quatre cents livres de a poudre, deujc cents boulets, deux paires d'armes, douze mous- « quets , six demi-piqUes , etc. »

Puis M. de Séguiran arrive k Ollioules, dont le baron récla* mait le droit de bris es naufrages sur le territoire d'OUioules ; à Sifour dont les habitants étaient dispensés du droit de la taxe de tailles royaux, par privilège du roi René, en raison des dépenses que leur causait l'entretien des hommes de guet et de garde qu'ils étaient obligés de placer en vigie le long de la côte dans la crainte des corsaires.

On voit de plus, par le rapport de M. de Séguiran, que les pilleries des corsaires barbaresques se trouvaient fort encouragées par un singulier trafic : des chrétiens résidant à Alger y achetaient k vil prix les marchandises volées par les pirates , puis les expédiant de nouveau en Europe, ils les y vendaient audessous de leur valeur, gagnant toujours à cet odieux négoce. Pour remédier à ces abus déplorables , un certain Jacques Vacon, capitaine au lieu d'OUioules , ayant démontré par requête <c qu'il a avait pendant trente ans hasardé sa vie en voyages maritimes, a été volé et déprédé trois fois , perdu deux vaisseaux , deux fois « retenu esclave, et que, pour dernier malheur, il avait vu vendre <r ses' marchandises, qui valaient 5o,ooo liv. pour a,ooo pièces <( de 8 réaux (environ 4>oooiiv.) , » Jacques Vacon vînt donc proposer à M. de Séguiran, au nom du syndicat , d'équiper à ses frais un vaisseau destiné à attaquer et enlever les navires chargés de marchandises volées; de plus il demandait le commandement de ce vaisseau pour son fils , <c François Vacon , très-bien expé- «c riménté ali fait de navigage et de guerre , et qui autrefois , avec

sous LE MINISTÈRE DU CAUD. DE RICHELIEU.

a la permission de M. l'amiral , avait fiut de grandes prises sur <c les Génois, p

Afin de faciliter cette expédition 'et de capturer plus sûrement lesbâtitteots recél^r^y Antoine Vacoti indiquait les points de croisière où l'on pouvait les attendre , tels que les iies de Sainte Pierre et de Boniface, car le port de Livourne , grâce à la tolérance inqualifiaUe du grand-duc de Toscane , était devenu le principal comptoir de ce trafic infème.

« A Bormès et à Saint-Tropez , — dit plus loin M. de Séguicc ran, — le commerce est si gêné qu il ne pouvait arriver à « {o^co liv.; ce qui procède non seulesEneat de la pauvreté des a habitants , mais aussi des courses que font les pirates qui abor- « dent presque tous les jours en leur port , en sorte que bien « souvent les barques sont obligées de prendre terre pour que les

< hommes qui les montent puissent se sauver ou les habitants c du lieu se mettre en armes pour les aller secourir et «npècher

< lesdits corsaires de prendre terro, ainsi qu'ils l'ont déjà entrece pris«»

Cannes, Antibes^ furent ei^plorés avec le même soin par M. de Séguiran. « Enfin , **-r dit-il , .— nous sommes arrivé k Martigues , « conununauté qui avait souffert de grandes pertes es personnes ce de ses habitants, estimés les plus courageux et meilleurs marine niers de la Méditerranée , plusieurs d'iceux ayant été faits esa danses par les corsaires d'Alger et.de Tunis , qui exercent plus « que jamais leurs pirateries à la vue des forts et forteresses ce de cette province , et depuis quatre mois il y en a quatre^^vingts a qui ont été pris esclaves ^. d

' 4^00106 iav«sti|ptioQ jie doit ^tre onbliée nonsavoiiiB eptre apti^ pmffi Aum Tjéneoce, pooramver k riiiductioo« àb oomiaitsance Plaate ejt «Aristopbaoe oerUins déteîb fort on la confirmatioii d*an fait. De mime que ouriem mr les mœw*8 et les coiUotnes des

xl DE LA MARINE FRANÇAISE

Tel fut le résultat des informations prises par MM. d'Infre*ville et de Seguiran sur Tétat du littoral de la France.

En présence de tels faits , on voit qu'il eût fallu les loisirs fertiles d'une longue paix, le calme et la prospérité intérieure, l'assoupissement profond des haines politiques et religieuses, pour que Richelieu pût compléter les nombreuses améliorations qu'il voulait apporter dans les différentes branches du gouvernement, et spécialement dans l'organisation de la marine, alors si périclitante , ainsi qu'on vient de le voir exposé d'après les résultats des missions de MM. de Seguiran et d'Infreville. Mais lors . de la rupture avec l'Espagne , en 1 635 , le cardinal , obligé de concentrer toutes les ressources de son activité , de son pouvoir et de son génie , pour parvenir à lever et à entretenir plusieurs armées de terre et de mer durant sept années (de 1 635 à 1 64^)^ ne dut songer qu'à la guerre.

Les documents inédits rassemblés et publiés ici, embrassant l'historique de cette période ( en ce qui concerne la marine et la navigation de M. de Bordeaux) , sont relatifs aux faits suivants : — la réorganisation de la marine , par Richelieu ; — l'attaque et la prise des îles Sainte-Marguerite en 1 636 et 1 637 ; — le

marins de Tantiquité, ainsi que sur la oon- ments fort carienz sar quelques particola-

struction d'un certain ordre de navires ; rites de la marine du milieu du rvii* siècle ,

ainsi le qii aUaiUil fairt dans cette galère ? dans la Guerre comique * , poëme burlesque

des Fourberies de Scapin, nous confirme mais charmant de style, de verve et de fan-

que rien n'était plus fréquent et plus habi- taisie, récemment édité par M. Berger de

tnel vers le milieu du xyh* siècle que ces en- Xivrey, à la suite de sa nouvelle et excellente

lèvements tentés par les pirates barbaresques traduction de la Batrachomjromachie d'Ho-

sur nos côtes. * — Cest ainsi que nous avons mère, récemment encore trouvé des renseigne-

* La Gmerre comiqme, publiée pour la premièra fou en;x668, et dédiée à madame de Lyonne, par le libraire Barbia. ^ Une teconde édition en fat donnée en 1708 , tonjonn lant nom d'anteor, mais tons le titre de Comhtu dê$ rats et des grenoaiiles, avec oeUe particolarilé qoe toot les endroit» où il te trouwt qndqnet allnûont anx événemento dn tempt , ont été remplaeét par det allotiona anz étéoemeali de cette •eeonde époqne. .— B. di Xxvext. — Préface de la Bairaekomjomaekie,

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. xlj

si^ de Leucate en 1 637 ; — le combat naval de Gattari en 1 638 ; — la défaite de Fontarabie en 1 689; -~ la prise de Laredo en i6Sg; — la croisière dans la Méditerranée en i64o ; — le combat devant Tarragone en i64i 9 — et la disgrâce de M. de Bordeau](en 1642, époque de la mort de Richelieu.

Cette publication se compose donc de lettres , rapports , relations, notes diplomatiques ou mémoires : — du Roi , de Richelieu, de Sourdis , archevêque de Bordeaux , de Sublet de Noyers , du prince de Condé, des ducs de Parme et de Savoie, du maréchal de Schomberg, des ducs de Vitry, Lavalette , de MM. de Mantin, de Vinceguerr<e , de Virville ' et du fameux chevalier Paul (tous officiers très-distingués de la marine de cette époque) ; enfin des divers résidents ou ambassadeurs de France dans les cours d'Italie , tels que Sabran, d'Émery ; d'AtgeiiSon, etcî., etc.

Soit comme renseignements historiques d'une incontestable autorité et d'une rare étendue sur les événements et les cam* pagnes maritimes, depuis 1 635 jusqu'à 164^9 soit comme tableau vivant et naïf de la navigation de cette époque, soit comme étude curieuse des diverses fortunes que subit, avant son exécution, un ordre émané du roi ou de son ministre souverain , lors même que ce ministre s'appelle Richelieu , soit comme précieux documents sur la tendance et sur la marche de la politique française à l'égard des différentes principautés d'Italie pendant cette période, soit enfin comme un large et beau spécimen du style et de l'esprit français , vers le milieu du xvii^ siècle , ces matériaux paraîtront , nous l'espérons , dignes du haut intérêt qui a engagé à les publier.

Cette pensée a toujours présidé à nos différents travaux his-

' Voir Ordre des Salats et Pratique de la guerre , Correspondance de Sourdis^ vol. II , liv* V, ch. X, p. 44^.

xiij DE LA MARINE FRANÇAISE

torîquea , à savoir : — qu'un fait spécial ne pouvait être isolément distrait de ses annexes , sans devenir quelquefois incompréhensible, et sans perdre assurément de sa couleur; de sa signification, de sa portée.

Ainsi , dans la publication de ces documents, comme ailleurs, nous avons toujours cru nécessaire d'exposer par la reproduction même des sources, la cause première d'une guerre, d'un traité, d'une bataille, d'une défaite ou d'une victoire, ainsi que leurs résultats et leurs conséquences.

Nous avons de plus tenté de faire connaître,, aussi fidèlement que possible, dans cette introduction les principaux acteurs des événements qui vont se développer par la correspondance de chacun.

Selon le but de la collection dont ils font partie , ces documents sont donc exposés ici dans toute leur naïveté , sans éloge ni blâme. Nous avons seulement ajouté des notes indispensables à la parfaite intelligence de certains détails eu termes techniques de la marine du xvii* siècle et spécialement de la navigation des galères; comme aussi des indications géographiques ou nautiques nécessaires à la connaissance exacte du théâtre des actions navales et des différentes campagnes de mer de M. l'archevêque de Bordeaux.

Nous pensons donc que ce recueil offrira les sources les plus complètes et les plus variées aux historiens qui voudraient écrire cette période de l'histoire de France , en ce qui touche la marine du règne de Louis XIII.

Nous est-il permis de dire , au sujet de cette ptiblication , qu'à part son importance historique, il nous a semblé qu'elle pouvait encore être considérée sous un aspect plus modeste^ mais non moins curieux, sous le point de vue du style et de

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xliij

Texpression littéraire et personnelle , qui résulte de Tensemble des dépêches de chaque écrivain.

N'est-ce donc pas en effet un sujet digfie d'intérêt et de méditation que Fesprit particulier de chacune de ces dépêches, qui, dans la pensée de leur auteur, devant toujours demeurer secrètes^ étaient généralement spontanées, soudaines, naïves et vraies? Nous disons vraies, en ce qu'elles réfléchissaient fidèlement l'impression du moment, soit qu'il s'agît quelquefois d'exagérer une victoire ou de pallier une défaite , de louer ou d'accuser un supérieur, un rival ou un inférieur, de montrer les fils cachés d'une trame diplomatique ou de raconter les accidents d'un combat. N'est -il pas enfin curieux d'étudier et de comparer le style de gens si différents par leur position sociale, rois, ministres, grands seigneurs , prélats , généraux d'armées , diplomates ou capitaines ? Chaque dépêche , chaque relation, ne doit-elle pas, en un mot, avoir un accent, un caractère singulier et inhérent à la position de son auteur ? que sera-ce donc lorsqu'elles seront dues aux hommes les plus éminents des grandes époques historiques?

Nous allons jeter un rapide coup d'œil sur ces diverses correspondances.

On ne parlera que pour mémoire du style des lettres de Louis XIII contenues dans ce recueil : sa part dans ces dépêches importantes, comme dans presque toutes celles qu'il signait, se bornait au mot Louis, timidement apposé au bas des ordres prescrits par son ministre et rédigés par Sublet de Noyers.

A ce propos , nous n'oublierons jamais notre espoir et bientôt notre déconvenue , lorsque nous lûmes un jour ( autant qu*il nous en souvient) dans le père Lelong, cette indication : Journal de Louis XIII , manuscrit, Bibliothèque Royale,

tlÎT DE LA MARINE FRANÇAISE *

G)nnaissant Tomnipotence et Y omnifaisance de Richelieu, nous ne croyions certainement pas trouver dans oe manuscrit de grandes révélations politiques, mais nous espérions du moins y surprendre peut-être quelqu'une des impressions chagrines , douloureuses et inquiètes de ce malheureux roi. Quel fiit notre étounement lorsque, feuilletant ce journal, relié aux armes de France, et en effet rempli de récriture de Louis XIII , écriture menue, longue et raturée, nous n'y trouvâmes rien qu'une sorte de sommaire quotidien des petits événements de cour, tels que la liste des personnes présentées, le nom des pré* dicateurs, l'heure des sermons, les visites faites par le roi ou par la reine aux maisons religieuses^ l'énumération des fêtes, décès , etc. ; enfin qu'une sorte de journal à la façon de Dangeau , et qui, particularité singulière, s'imprimait chaque semaine à la fin de la Gazette de France , à l'article Paris.

Triste et pauvre destinée de ce roi , réduit , par sa faiblesse et par la toute-puissance de son premier ministre , au stérile métier de gazetier de cour!

Quant à Richelieu , nous croyons pouvoir citer presque toutes ses dépêches comme modèles d'un style net, précis, ferme, accentué, parfois imagé, rarement malin ou railleur, mais tou*^ jours d'une merveilleuse transparence; son expression calme, digne , mesurée lorsqu'il s'adresse à ceux qui exécutent mal ou tardivement ses ordres, semblerait quelquefois même timide dans sa longanimité , si cette apparente faiblesse ne prenait pas un grand caractère de générosité , par cela même que celui qui écrivait avec tant de modération et de bonté était revêtu d'un pouvoir souverain '; mais quelquefois aussi ce style s'élève à

' Voir ses lettres à M. de Sonrdis sur le manqaement. da secours de Parme et le retard apporté à Pattaqae des îles Sainte-Margaerite.

sous LE MINISTÈRE DU CÂRD. DE RICHELIEU, xlv

une majesté superbe ou à une indignation fulgurante; c'est qu'alors Richelieu s'adresse soit à un des siens , à son aeveu , dont il a droit de se plaindre ; soit à un grand seigneur ^ mareèhal de France et gouverneur de Provence , qui^ après avoir , par sa rivalité jalouse , entravé long-temps le bon succès des armes du roi , s'est porté aux violences les plus graves envers M. l'archevêque de Bordeaux ^.

Une autre particularité, rare à cette époque, etpar cela digne de remarque, c'est la pureté de l'orthographe de Richelieu, qui, on le sait , se piquait extrêmement de lettres et de bel esprit.

Somme toute , la manière de Richelieu est presque toujours grande , noble , largement drapée ; c'est encore un des types de ce beau style français , rude , mâle et coloré , sentant fort son vieux gaulois, plus gentilhomme que littéraire, mais toujours libre, fier, hardi, majestueux; déroulant tour à tour tme période longue et pompeuse comme un manteau ducal, ou aiguisant sa phrase, courte et acérée, comme une épée de guerre ; style que continuèrent , au milieu et à la fin du XVII* siècle, de Lyonne, d'Estrées, Tourville, Valbelle, Vivonne , Saint-Simon , les cardinaux de Noailles et de Polignac ; et,. au XVIII* siècle, principalement les commandeur et marquis de Mirabeau , dans leurs admirables lettres sur Mirabeau.

Pour suivre l'analyse du style des différents morceaux qui composent ce recueil , nous parlerons aussi des dépêches de de Noyers.

François Sublet de Noyers * fut d'abord un des quatre intendants des finances du royaume. Richelieu lui avait ensuite donné l'administration du matériel des places de guerre de Pi-

' Idem , ses lettres au maréchal de Vitry. * Né en 1678 , mort à Daiigu e& 1645.

xlvj DE LA MARINE FRÂI^AISE

cardie et de Champagne; puis, voyant son zèle, sa modestie, sa capacité , il l'avait propose et fait accepter au roi, comme remplaçant de Servien , alors secrétaire d'État au département de la guerre, a lequel, quoique habile, était homme qui aimait a son plaisir et prenait fort souvent des heures de divertissea ment, ce que ne faisait jamais le sieur de Noyers ^ »

Une fois revêtu de cet emploi , peu à peu, de Noyers devenant un des familiers les plus intimes et les plus comptés de Richelieu 9 s'insinua si avant dans sa confiance , que ce ministre ne décidait presque jamais rien d'importjant sans l'avis de ce conseil.

Morose , taciturne , dédaigneux de tous les plaisirs , sobre , laborieux , probe , aumônier, infat^able , muet et secret comme la tombe, semblant user rarement et à regret de son crédit sur Richelieu , de Noyers était ami prudent , mais solide , et ennemi d'antant plus dangereux , qu'il demeurait plus à l'ombré et couvrait ses sympathies ou ses préventions du manteau de l'impartialité la plus rude et de la dévotion la plus austère. A propos de la piété de de Noyers on dit que lors de sa surinten-* dance des bâtiments , il avait fait brûler à Fontainebleau un tableau de Michel- Ange d'un très-grand prix, partie qu'il représentait des nudités ; et que , de plus , ce secrétaire d'état s'était , dit-on , fait affilier à l'ordre des Jésuites, quoiqu'il n'en portât pas l'habit.

D ailleurs de Noyers révélait, pour ainsi dire, dans son style , toutes les nuances de son caractère ; ce style froid , sévère et magistral , toujours d'une rigoureuse pureté , était gravement paré

' Moyens tenus par le sieur de Noyers dance de SourdiSy t. lU, liv. VI, chap. xiii, pour brouiller Tarchevêque de Bordeaux p. 27. avec le cardinal de Richelieu. Coirespon-

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHELIEU, xlvij

çà et là de quelques citations d'une trèa-ei^cellente latinité, agréments sérieux , qui rappelaient ( qu'on excuse cette comparaison ) ces festons de buis , tristes ornements d'un jardin de prêtre. Très-habile et très*délié courtisan de Richelieu , dont il aidait sourdement et pas à pas gagné la suprême confiance, pour-^ tant si soupçonneuse , mortellement jaloux de toute influence égale à la sienne, mais n'attaquant jamais ouvertement ses ri^ vaux, et leur redoublant, au contraire, les révérences et civilités, de Noyers , par mille manœuvres souterraines, minait partout le terrain sous les pas de ses ennemis, puis l'heure venue, la sape terminée , ils y disparaissaient tout à coup et à jamais. Ce fut de la sorte qu'il perdit MM. Bullion et de Ghavigny, et que plus tard , ainsi qu'on le verra , il amena en 1 64 1 la disgrâce de M. de Bordeaux, pourtant une des plus vives préférences du cardinal '.

Les dépêches du roi , de Richelieu et de de Noyers à M. de Bordeaux , composent la plus grande partie de sa correspondance; nous signalerons, néanmoins, les lettres de plusieurs autres personnages qui, pour être moins nombreuses, n'en «ont souvent pas moins dignes d'étude.

Ainsi nous parlerons d'abord des dépêches de M. le duc d'Haluin *, plus tard connu sous le nom du maréchal de Schomberg. Il était fils du fameux Henri de Schomberg, un des hommes les plus remarquables de son temps; tour à tour gouverneur de province, ambassadeur, grand-maître de Tartillerie et surintendant des finances ; qu'on joigne à cette capacité d'em-

' Le maréchal de Brézé, dit Tallemant moyen, disait en soupirant le petit bondes Réanx dans ses Mémoires, pour faire homme de Noyers^ que. les aflbires du roi enrager M. 'de Noyers, mettait toujours des prospèrent avec ces abominations-là!' ordures dans les lettres qu'il lui écrivait, * Né à NanteuM le i6 février 1601 ; mort comme : jillez vous.,, avec vas.., ordres. Le à Paris en i656.

xlviij DE LA MARIME FRANÇAISE

ploift si Tariee et pourtant si complète en soi y un rare saycir^ un grand sens , beaucoup de lettres , une politique habile et pro-fonde, une extrême magnificence, une générosité chevaleresque, et on aura le crayon de cet homme remarquable qui sembla revivre dans son fils , duquel il s'agit ici.

Choisi pour être un des enfants d'honneur de Louis XIII, M. le duc d'Haluin avait dû à cette position la faveur prëcoqe du roi qui le distingua toujours^ «Faisant ses premières armes sous le$ ordres de son père , il reçut sa première blessure au siège de Sommières , et montra tant d'habileté , de courage et de sang-froid à la prise de Privas, du PaS"-de-Suze et de Rouvray, qu'il fut nommé chevalier de l'ordre à trente-^eux ans , puis lieutenant-général pour le roi en Languedoc. A peine pourvu de ce gouvernement, il battit les Espagnols à Leucate, ainsi qu'il l'apprendra lui-même par ses dépêches. Fait bientôt après maréchal de France , on le verra remporter encore d'autres succès dans le Roussillo^. .

Homme d'esprit et d'érudition , aimant comme sou père les lettres et le savoir, il fut un des premiers protecteurs de Bossuet,. qui lui dédia sa réfutation du catéchisme de Paul Ferry ^. Le maréchal de Schomberg avait épousé la célèbre mademoiselle d'Hautefort , si connue par sa beauté et par l'amour plus que respectueux que Louis XIII avait eu pour elle. Ce fut de madame la maréchale de Schomberg que Louis XIV avait coutume de dire , — m qu'il ne connaissait que <K deux femmes dont il pût garantir la vertu sur parole , la reine a et madame de Schomberg. » — La maréchale était d'ailleurs

* Paul Ferry, minialre protesUnt, né à k réfutation de ce catéchisme qoe Boisnet Met2 en iSgt. H avait poÛié en i654 on entra dans la carrièra de la eontroTerse théocatéchisme général de la réformation, pour logique, prouver qu'elle avait été nécessaire. Ce fut par

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU, xlix

si suprêmement grande dame en toutes choses, que plus tard, le même roi lui proposa d'être dame d'honneur de madame la dauphine, afin, dit--il, — cde remettre à la cour la dignité et c la grandeur qu'on commençait d'y perdre.... »

La manière d'écrire de M. le maréchal de Schomberg nous a paru franche et hardie ; on n'y trouve jamais d'envieuses et jalouses réticences, d'hypocrisie révérencieuse^ mais souvent les formes de la politesse la plus digne. Qu'il biâme ou qu'il approuve , qu'il demande ou qu'il accorde un service , on reconnaît un naturel ouvert , facile et généreux ; d'une rare précision dès qu'il parle d'opérations de guerre , en peu de mots il donne un crayon ferme et net de sa pensée ou de sa position militaire; aussi les théories les plus confuses de la stratégie prennent-elles sous sa plume un dessin aussi simple que parfaitement bien arrêté. Riant et gai comme tout caractère loyal et courageux , s'il - ne met pas un très-grand atticisme dans sa plaisanterie , il fait au moins preuve d^un esprit naturel fort réjouissant^ lorsqu'il se livre à ses joviales boutades de soldat ^

Somme toute, et singularité remarquable , malgré sa hautç position^ ses succès de guerre , et la confiance dont l'honorait le roi et Richelieu,. M. le maréchal de Schomberg est le seul , qui, dans sa correspondance, ne décèle ni mauvais vouloir, ni rivalité haineuse contre les autres généraux. Il sert la France et le roi du mieux qu'il peut , et par l'autorité de son noble et gracieux esprit, semble réduire à l'aménité la plus charmante des caractères jusqu'alors aussi ombrageux qu'arrogants et jaloux.

' Voir entre aaires U réponte da dac rtspondance de Sourdis, 1. 1 , lîv. II , ch. it , d'Halain aa mémoire pour Tartillerie. Cor- p* iSj* Idem^ Ut. TJl^ ck. v, p. 489.

1 DE LA MARINE FRANÇAISE

Il est impossible de donner les mêmes éloges à M. le maréchal de Vitry, un des acteurs les plus malheureusement célèbres de l'assassinat du maréchal d'Ancre, et qui joua un triste rôle dans les événements développés par la correspondance dont il s'agit. Fils aîné de Louis Galkicio de THosjHtal , marquis, puis duc de Vitry , un des meilleurs capitaines de Henri IV, le duc de Vitry, duquel nous allons parler ' , remplaça son père dans sa charge de capitaine des gardes. Lors du voyage de Louis XIII en Guienne, M. de Vitry s'était lié avec M. deLuynes, £ivort du roi; ce fat, dit-on, de ce moment que ces deux sdlgneurs résolurent d'assassiner le maréchal d'Ancre , dont la toute-puissance portait ombrage au roi. Ce prince se plaignant un jour à M. de Vitry de se voir peu accompagné à la chasse , celui-ci lui répondit : (c Sire, vous serez toiijoiirs mal suivi tant que vous ne serez (c pas le maître. — ^ C'est vrai , dit Louis XIII , ils font tout «c ce qu'ils veulent; mais nous ne serons pas toujours comme ce cela.»

Après plusieurs tentatives déjouées ou manquées, la mort du maréchal fîit enfin à tout prix résolue ; un dimanche soir M. de Vitry dit au roi : a Sire , je vous rendrai compte de sa <c liberté ou de sa vie devant qu'il soit demain midi ; car je me ,(c saisirai de lui s'il vient au Louvre, et s'il n'y vient, je Tirai « forcer dans son logis. » En effet , le lendemain, le niaréchal fut assassiné par MM. de Vitry et du Hallier son frère, aidés de quelques gardes ; le meurtre terminé , Louis XIII paraissant à son balcon s'écria: « Je vous r^nercie, Vitry: je suis maintenant roi.)!»

Après cet attentat, M. de Vitry, nommé maréchal de France, attendit durant quelques années l'opportunité d'une

Né à Paris en i58i.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. )j

guerre pour faire ses premières armes et mériter ainsi ]e grade dont le roi avait payé sa détestable action ; M. de Vitry montra du moins un grand courage de soldat au siège des villes de 'Ghâteaurenaud, de Gien, de Gergeau , de Sancerre et de Sully ; mais nomme gouverneur de Provence en i63i , il révolta les parlements et la noblesse par ses hauteurs et par son excessive dureté. Aussi , Richelieu parlant de lui dans son Testament politique , di^il qu'il ÛA obligé de lui ôter lé gouvernement de Provence , a quoiqu'il en fôt digne par sa hardiesse , parce qu'ayant l'hua meur insolente et altière , il n'était pas propre à gouverner un <E peuple jaloux de ses privilèges et de ses franchises comme les « Provençaux. »

A ces causes d'éloignement pour M. de Vitry, se joignit , chez le cardinal , le profond ressentiment des mauvais services que le maréchal avait opiniâtrement rendus aux armes du roi, en traversant de tout son pouvoir, qui était immense et absolu dans son gouvernement, toutes les entreprises tentées ou exécutées par M. de Bordeaux qu'il exécrait.

A ce propos , et pour donner une idée des façons de voir si différentes selon les temps et les mosurs, on fera remarquer que le cardinal de Retz, sans blâmer autrement M. de Vitry d'être uil des meurtriers du maréchal d^Ancre , dit simplement en parlant de lui : a II avait peu de sens , niais était hardi jusqu'à la témé- « rite , et remploi quil avait eu de tuer le maréchal d'yincre « Ud avait donné dans le monde un certain air d'araire et Qc d'exécution, d

Ce qui contribua aussi beaucoup à perdre complètement M. de Vitry fut son incroyable brutalité à l'égard de M. de Bordeaux, qu'il osa frapper daiis un conseil de guerre. A peine instruit de ce scandale , Richelieu écrivit à M. de Vitry

lij DE LA MARINE FRANÇAISE

une lettre effrayante de calme et de laconisme pour loi de*^ mander si véritablement il avait bien osé cette énormité. La réponse du maréchal au cardinal , en manière de justification, nous a paru un des plus curieux spécimens de l'impression , traduite, réfléchie , si cela se peut dire , presque physiquement par le langage. On voit que cette lettre a été écrite , par le bouillant maréchal , au moment même de la réception de la dépêche de Richelieu. Rien de plus colère, de plus désordonné, de plus confus , de plus emporté que ce style souvent inintelligible, qui balbutie et qui écume de rage ^ dans toute Texaltation d'une tarie mal contenue par la respectueuse terreur qu'inspirait Richelieu; rien de plus curieux que ces phrases sans suîte^ pour ainsi dire haletantes , que ces élans de haine insensée , de dédain écrasant contre M. de Bordeaux , çà et là coupées par des divagations inouïes, et terminées enfin par une promesse de réparation désespérée évidemment arrachée par la crainte.

Nous le répétons , cette pièce nous a paru un triste mais curieux document: triste, en cela qu'il dévoile une passion mauvaise dans tout son hideux paroxysme; curieux, en ce qu'on y démêle facilement la cause première de la haine toujours croissaute de M. de Vitry contre M. de Bordeaux , haine qui aveugla tellement le maréchal qu'il se rendit presque coupable de haute trahison envers le roi , en compromettant le salut de plusieurs de ses places fortes de Provence. .

£n présence de ces scandaleux méfaits, la tardive punition de M. de Vitry semblerait inexplicable, si la bizarrerie du caractère vacillant , rancuneux et timoré de Louis XIII ne l'expliquait.

Quelquefois honteux et irrité de la suprême autorité de Richelieu , excité contre le cardinal par le favori du jour , ce

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. liij

fàîhle prince trouvait une triste et puérile irengeance à vanter, devant son souverain ministre , l'action du maréchal de Vitry , assez dévoué à son roi : — pour l'avoir débarrassé d'un sujet insoient qui éclipsait depuis trop long-temps le pouvoir royal; aussi fallut-il pour arracher à ce prince Tordre d'enfermer le maréchal à la Bastille que Richelieu , tout en dédaignant ces impuissantes allusions, représentât long- temps et très-énergiquement au roi la dangereuse impression que pouvait faire sur l'armée déjà si peu disciplinée, la conduite exorbitante et l'impunité de M. de Vitry.

Nous dirons aussi un mot des dépêches de Henri II de Bourbon, prince de Gondé ^, père du grand Gondé. Après la mort de Henri IV, se mettant à la tête des mécontents , ce prince avait été condamné à mort pour crime de lèse-majesté, puis amnistié et enfermé à la Bastille pendant trois ans. Il n'était sorti de prison que sur sa promesse d'aller en Languedoc, province dbnt lui fut confié le gouvernement , faire une rude guerre aux protestants, guerre qu'il termina d'ailleurs avec succès. Plus ta^d , chargé par Richelieu du siège de Fontarabie, on verra par sa dépêche la part qu'il prit à ce fait l'armés.

M. le prince de Gondé ne fut pas sans doute un honune de guerre très-éminent, mais il avait un sens droit, un coup d'oeil juste, et un grand courage. Rien d'ailleurs ne nous a paru plus singulier que sa manière d'écrire. On voit que le prince avait surtout horreur des inutilités de style, car il procède par petites phrases^ si heurtées, si concises, si impérieuses, qu'on dirait une suite d'ordres militaires; en un mot, dans son langage absolu , brusque et bref, M. le prince de Gondé

' Né k SaiDt-Jeaa-d'Angely» le i*' septembre i58S.

liv DE LA MARINE FRANÇAISE

nous a semblé à peu près écrire ainsi qu'on commande une manœuvre.

Nous n'oublierons pas non plus la nombreuse correspondance de M. de Sabran, chargé d'affaires de France à Gênes , négociateur habile, souvent confus et prolixe à l'excès, mais toujours fin, ingénieux, connaissant parfaitement les moyens d'action utiles à employer pour dominer le caractère italien et faire prévaloir l'influence française siur l'influence espagnole , but presque incessant de la politique de Richelieu en Italie. Peut-être moins bien instruit, M. d'Émery, qui vint succéder à M. de Sabran, écrit d'un style plus clair, plus facile et plus naturel. Nous citerons encore un mânoire du commandeur de Virville, rempli d'érudition et d'expérience des faits , naif et coloré comme une chronique , sorte de rapport à Richelieu sur l'ordre des saints , qui présente le tableau le plus animé de la navigation du temps. Enfin les lettres de ce brave et loyal chevalier Paul , un des plus intrépides marins français^ dont la carrière romanesque fut si aventureuse, et qui, dans sa correspondance, malgré toutes sortes d'énormes barbarismes, défend avec la chaleur éloquente d'un soldat M. de Bordeaux , qtf^il croit injustement attaqué.

Il nous . reste maintenant à parler du principal acteur des faits qui vont suivre , et nous consacrerons quelques pages à la biographie de ce prélat guerrier.

D'une ancienne famille d'épée, fils de François d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye, et d'Isabelle Babou de la Bourdaisière , tante de la belle Gabrielle d'Ëstrées, Henri d'Escoubleau de Sourdis, né en 1594) était le troisième frère du cardinal François de Sourdis , si célèbre par ses démêlés avec le parlement de Bordeaux. M. de Sourdis dont il s'agit ici fut choisi pour succéder à son oncle paternel Henri^ dans l'église de Mail*

' sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. It

lezais , à Fâge de dix-huit ans , puis saeré ëveque , par son frère, dans la Chartreuse de Paris 9 le 1 9 mai 1 6â3. Après la mort du cardinal de Sourdis, il reçut, le 16 juillet 1629 , le bref qui lui conférait la dignité archiépiscopale de Bordeaux , et entra en possession de son siège le â décembre de la même année. Fort avant dans la confiance et dans Tintimité de Richelieu , dont il avait, pendant quelque temps, gouverné la maison, M. de Sourdis avait accompagné Louis XIII dans les guerres d'Italie et au siège de La Rochelle; après la reddition de cette ville il fut chargé de purifier solennellement l'église de Sainte-Marguerite , profanée par les hérétiques. En 1629, suivant Louis XIII en Piémont lors de la prise de Suze , il reçut du roi la mission de relever la religion catholique dans la vallée de Pragelle, d'y extirper l'hérésie et d'y régler tout ce qui aurait rapport aux intérêts de TÉ^ise. Enfin, le ]4 mai i633, il avait été admis au nombre des com-* mandeurs ecclésiastiques de la milice du Saint-Esprit, à Fon-* tainebleau , partiaigeant cet honneur avec le cardinal de Richelieu, le cardinal de La Valette, Claude de Rèbe, archevêque de Narbonne, et Jean François de Gondi, archevêque de Paris. Peu de temps après avoir été reçu commandeur du Saint-* Esprit , M. de Sourdis revint occuper à Bordeaux son siège archiépiscopal. Ce fut cette année même que les plus grandes et les plus scandaleuses dissensions s'élevèrent entre le prélat et M. le duc d'Épernon , gouverneur général pour le roi en Guienne.

Nous croyons devoir insister sur cette particularité de la carrière de M. de Sourdis, car on reconnaitra plus tard les conséquences de ces fâcheux démêlés, soit dans les dissentiments qui séparèrent MM. de Sourdis et M. de Beauveau, évêque de Nantes , lors de plusieurs opérations militaires , soit dans la

Ivj DE LA MARINE FRANÇAISE '^

scission de M. de Sourdis et de M, le duc de Lavalette ( fils du duc d'Épernon ) , lors de la défaite de Fontarabie.

Poursuivant son système de nivellement, voulant contenir les grands dans les rigoureuses limites de leur pouvoir , Riche- Vwu n'avait pas sans raison^ dit-on^ confié à M. de Sourdis l'archevêché de Bordeaux, Connaissant le caractère ferme , entier, résolu de ce prélat , il voulait sans doute , en revêtant de cette éminente fonction un homme énergique , opposer un contrespoids puispiint à l'ambitieuse autorité du vieux duc d'Épernon , alors gouverneur de Guienne.

Jean-Louis de Nogaret de Lavalette (fait duc d'Éperboa par Henri III) était d'une bonne et ancienne noblesse de Gascogne ; au n^oment de sa lutte avec M. de Sourdis , il ayait plus de quatrCf-vingts ans ; mais son caractère , violent , altier et vindicatif, avait con9ervé la même vigueur malgré son grand âge; c'était un des derniers types de ces grands seigneurs turbulents, orgueillejuix , batailleurs, terribles fléaux des provinces qu'ils pressuraient sans pitié, et qui , presque toujours en révolte ouverte lors des minorités ou des guerres civiles , se retranchaient dans les places fortes de leurs gouvernements , et là , selon leur intérêt , leur penchant ou leur caprice, bravaient ou soutenaient l'autorité royale contre les décisions des parlements.

La fortune prodigieuse et inespérée du duc d'Épernon avait d'ailleurs exalté sa hauteur naturelle jusqu'à l'orgueil le plus écrasant; il faut chercher la source obscure de cette élévation extraordinaire dans le goût très-passionné que Henri III avait pris pour ce jeune gentilhomme. Partageant d'abord la faveur royale avec Gaylus, Maugiron, etc., etc., d'Épernon les prima bientôt de telle sorte dans le coeur du roi, que ce prince lavait souvent dit, en accumulant sur la tête de ce favori les

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU- Ivij

honneurs et les charges les plus insignes : « Je veux faire <c d'Épernon si grand, que je n'aie pas même un jour le « pouvoir de. le détruire. » Eh effet , Henri III ne lui donna pas , il l'accabla : ce fut d'abord la terre d'Épernon érigée en duchépairie y puis le gouvernement de Metz , du Boulonnais , de l'Angoumois , de la Normandie et de l'Anjou , et enfin les grandes charges de colonel-général de l'infanterie et d'amiral de France. Qu'on joigne à cette position déjà si incroyablement émi-nente, un mariage inoui avec l'héritière de Foix et de Gandale , qui acquit à d'Épernon les biens immenses et les alliances souveraines de cette illustre maison, et on comprendra que ces réalités qui semblent un rêve , purent souvent égarer la superbe de d'Épernon jusqu'à la folie. •

Henri III avait prévu juste en disant qu'il lui serait impossible un jour de détruire l'immense position qu'il avait faite à son favori. En effet , à la faveur succéda le refroidissement , puis l'éloignement, puis le regret d'avoir élevé si haut un orgueilleux courtisan, puis enfin la haine , en reconnaissant combien il était difficile de le renverser et de le réduire, car en vain d'Épernon^ sur son refus de rendre au roi son gouvernement de Metz^ avait été déclaré coupable de lèse-majesté , l'ancien favori se mettant à la tête de ses troupes, se préparait à résister ouvertement à l'autorité royale lorsque Henri III mourut.

Ainsi qu'un assez grand nombre de seigneurs , d'Épernon ,

refusant de reconnaître Henri IV, se retira sur Angoulême, suivi

de forces militaires assez considérables. Alors des négociations

furent ouvertes , on traita presque avec d'Épernon de puissance

à puissance, et pour prix de son adhésion à la royauté de

Henri IV, il fut investi du gouvernement de Provence. Mais se

montrant bientôt d'une révoltante dureté envers les populations, I. h

Wiij DE LA MARINE FRANÇAISE

et (Tun écrasant dédain pour les réclamations des parlements, la Provence députa vers Henri IV pour le supplier de rappder cet impitoyable gouverneur. Accédant aux vœux de cette province, le roi envoya le duc de Guise pour remplacer le duc d'Épernon, son ancien et implacable ennemi ; mais tirant Tépée du fourreau, d'Épernon refiisa insolemment de quitter son gouvernement. En vain Henri IV le menaça de se mettre lui-même à la tête d'une armée et de le venir chasser, c Qu*il vienne donc , — dit c le rebelle ; -~ je lui servirai de fourrier, non pas pour lui préce parer ses logis, mais pour brûler ceux qui seront sur son <t passage. »

Pourtant à la vue.des troupes considérables que le duc de Guise rassemMait pour marcher contre lui, force fiit à d'Épernon de se démettre de son gouvernement , k condition qu'on lui donnerait en échange la lieutenance-générale du Limousin , ce qui fut promis et exécuté.

On dit que Henri IV reprochant un jour à dlÊpernOn de ne ravoir jamais aimé , c pour ce qui est de Tamitié , — lui dit ce « dernier, — votre majesté sait bien qu'elle ne s'acquiert que par c ramitié. » Depuis cette époque, Henri IV le regarda comme un de ses plus fidèles -gentilshommes. Pourtant on sait que s'étant trouvé dans le carrosse du roi lorsque ce prince fut as*sassiné , d'Épernon, violemment soupçonné d'avoir eu des relations avec Ravaillac , lut même sous le coup d'une procédure qu'un ordre supérieur vint suspendre.

Le lendemain de la mort de Henri IV, d'Épernon alla droit au parlement, y entra couvert, et mettant la main sur la poignée de son épée : « Elle est encore dans le fourreau , — dit-il ce impérieusement , — mais il faudra bien qu'elle en sorte si on <L n'accorde à l'instant à la reine-mère la régence du royaume. ]»

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHEUEU. Ux

En effet , la reineHDière fat nommée régente et pa3ra le dévouement de d'Épqrnon de nouTelles faTeurs.

Le faste qae déployait le duc était extrême : il allait (ordinairement au Louvre accompagné d'une sorte de cour composée de sept à huit cents gentilshommes qui se rendaient chez lui dbaque jour. De plus , il avait obtoiu de la reine Ift permission d'entrer jusques dans son cabinet ayec une escorte de gardes vêtus de ses

En 1619, lors des différends qui survinrent entre Louis XIII et sa mère, partant de sa forteresse d^ Mets avec son équipage or* dinairede vingt mulets et de près dedeux cents chevaux de guerre, gardes , gentilshommes et autres personnes de suite , d'Épernon traversa hardiment le royaume pour venir enlever la reine* mare à Blois , lui donna retraite dans ses gouvememmits , et s'imposant comme médiateur entre cette princesse et le roi son fils, il sut les décider à terminer ces différends par le traité d'AngouIême.

Mais lorsque les troubles de l'État furent apaisés grâce à la volonté toute-puissante de Richelieu, d'Épernon, qui jalousait et détestait la personne et Tautorité de ce ministre , resta dans ses terres sans vouloir paraître à la cour, et bientôt, sur Tordre du cardinal, se démit de son -gouvernem^fit du Limousin pour prendre celui de la province de Guienne.

Connaisflflnt par expérience l'esprit de rébellion et les hauteurs excessives du duc d'Épemon qui n'avait jamais voulu lui ren^e cwtains devoirs de forme , Ridielieu , sans son amitié pour un des fils de ce vieux seigneur si indépendant et si orgueilleux , ne lui aurait pas sans doute conservé son gouver*

ment.

En effet, lors de la fameuse Journée des Dupes , au moment où

n^i'ti^t

Ix DE LA MARINE FRANÇAISE

Richelieu, décourage, abandonné de tous, allait renoncer au pouvoir , c'avait été le cardinal de Lavalette qui , engageant vivement ce nûnistre à surmonter son abattement et à tenter un nouvel et dernier essai sur Tesprit du roi , lui avait donné ce conseil plein de sagesse qui amena ce revirement soudain, ensuite duquel Richelieu resta aux affaires , et reprit tout son ascendant.

Mais le duc d'Épernon , malgré l'avantage qu'il pouvait ressentir de l'intimité d'un des siens avec le ministre tout-^puissant , blâmant ce qu'il nommait la servilité de son fils , qe l'appelait jamais que le cardinal valets tant était grande l'animosité qu'il conserva toujours contre Richelieu. Toutes les préférences du vieux seigneur dirent pour Bernard, duc de Lavalette, son troisième fils , auquel il avait sacrifié l'affection du duc de Caudale, son puîné, qui , voyant l'indifférence de son père, s'en était allé servir en pays étranger. Sans être dans les bonnes grâces du premier ministre, avec lequel il vivait très-politiquement, Bernard de Lavalette servait le roi tout en conservant à l'égard de Richelieu une sorte de politesse fière et réservée , qui semblait lui être imposée par le respect du à la volonté royale. Malheureusement la fatale défaite de Fontarabie , dont il sera longuement question dans cette Correspondance, vînt perdre le duc Bernard de Lavalette dans Tesprit de Richelieu; «et condamné à jnort par contumace , il lut obligé de se réfugier en Angleterre.

Tel était le vieux duc d'Épernon , telle était la position des siens, lorsque M. de Sourdis vint remplacer son frère au siège archiépiscopal de Bordeaux. Le cardinal de Sourdis, ména^nnt ou craignant M. d'Épernon , avait réservé toute l'acrimonie de son humeur altière pour les parlements, envers lesquels il s'était presque toujours montré hostile, à la joie secrète du duc d'Épernon , qui abhorrait l'autorité de la robe. M. de Sourdis , au con-

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RIGHEUEU. Ixj

traire , suocëdant à son frère , se rangea fort habilement du côté du parlement^ représenté par le premier président de Gourgués , homme plein de sens , de vigueur et d'esprit , aussi fier de sa toge parlementaire que M. d'Épernon pouvait l'être de sa couronne ducale, et très-disposé à repousser énergiquement tous les empiétements que le gouverneur pourrait tenter de faire hors des limites de son autorité.

Nous avons dit qu'en confiant l'archevêché de Bordeaux à M. de Sourdis, Richelieu avait voulu contre-balancer l'excessive influence du duc d'Épernon 9 contre leipjiel il se croyait de nouveaux sujets de plainte, puériles en apparence, mais qui avaient dû néan* moins laisser un aigre levain de haine dans l'esprit du cardinal ' .

Avant l'explosion des fôcheux débats dont nous allons parler,

■ VoiciySeloorHistoire ded'£pernoD,qael- avait ^piplojées et qui éuient immenses, il Icsfurent les causes de ses griefs. — Après qae, en ▼oolot avoir une vue; le duc d'Épemou par la mort du duc de Montmorency » le ne fut pas marry de cette résolution , au conroi crut avoir apaisé tous les troubles du traire , n'y ayant point eu de rupture entre Languedoc, sa majesté ne pensa plus qu*à eui , il le pria de passer en sa maison, espés'en retourner à Paris avec peu de suite rant que l'accueil qui lui serait fait pouret par le plus court chemin ; la reine , qui rait réchaufièr leurs froideurs; mais il en arétait accompagnée du conseil et de toute la riva tout autrement. Voici comme : — la reine cour, prit, deux jours après le départ du roi, ayant à passer la rivière devant Cadillac pour la route de Bordeaux par la Garonne. Elle venir à la maison , le duc d'Épernon fit tefit l'honneur an duc d'Épernon de travei*aer nir des carrosses prêts pour recevoir sa m^ cette rivière pour l'aller voir dans sa maison jesté à la descente du bateau; il commanda de Cadillac ; la vertu , la générosité et l'ex- aussi à quelques uns des si^ns d'en réseiwer trême bontéde cette princesse avaient atUché un pour le cardinal,afin qu'il n'eût point suie duc très-étroitement à son service ; de jet de se plaindre. Son ordre fut mal gardé ; sorte qu'il fut comblé de joie par cette fa- la reine éUnt arrivée la première, les carrosveur, et ayant préeédé de peu de jours U ses destinés pour sa suite n'ayant pu suffire , venue de sa majesté , il pourvut de telle sorje on prit aussi celui qui éuit réservé pour le à tontes, choses et elle fot reçue avec Unt'de cardinal. — Aussi quand le duc , après avoir splendeur dans sa maison.... La mauvaise rendu ce qu'il devait à b reine, se hâu d'alfortone du duc voulut que le cardinal de Ri- 1er à la rivière avec un carrosse pour recevoir chelieu prît la même route. Depuis qu'il le cardinal , il était trop Urd : il le trouva avait fait fortifier Brouage au point qu'U déjà bien avant dans le chemin et à pied Fert aujourd'hui , qu'on le tient ikmr une pour se reûdre au logis. HiH. de la vU du des meiUenres places de France, il ne l'avait dw: d:Éptmon, — Vol. DI. Guuan. point vu ; pour toutes les dépenses qu'il y

Uij DE LA MARINE FRANÇAISE

M. d'Épemon ^ sans doute irrité de voir tme créature du car** dinal remplir le friége archiépiscopal de Bordeaux, a^ait déjà manifesté toute sa malveillance k Fégard de M. de Sourdîs. Aiusi, lors de son arrivée à Bordeaux, au lieu d'être reçu, selon Fancien usage , à l'entrée de la ville par les jurats , ce prélat ne les y trouva pas rassemblés , le duc d'Épernoa leur ayant défendu de rendre ces honneurs à l'archevêque; une autrefois, les gardes du duc avaient chassé les gens de bouche de M. de Sourdis qui étaient venus s'approvisionner de poisson dans Je marché dit de la Glye; le.^uc d'Épemon prétendant avoir, comme gouverneur , le droit de choisir le poisson avant tout autre adieteur ; enfin , plusieurs de ses gardes avaient insulté et fouillé différentes personnes appartenant à la maiscm de l'archevêque.

Les choses en étaient à ce point , lorsque de plus graves événements vinrent aviver ces diacords déjà si flagrants.

Voici comment et à quel propos.

Nous nous bornerons à quelques extraits des procès-verbaux de cette âcheuse affaire :

«Gejourd'hui *, 2g octobre 1 633, y est-il dit, nous Henri « Escoubleau de Sourdis > étant en notre palais archiépiscopal, « «seraient survenues plusieurs personnes lesquelles , de divers « endroits, nous auraient donné avis que nous courions de « grands hasards, que nous n'étions pas en sûreté, et que le sieur <( duc d'Epernon avait résolu de nous bannir et chasser par « force et violence ; que c'était ce qu'ils en espéraient de plus 0: doux et de plus modéré. A quoi n'ayant voulu ajouter foi ,

■ Prooès-ferbd de TattenUt 6t violew«t cUtg^ éU Froncé, tome VU, arch. dt Borcommis en la penonne 'de monaeigiieiir Par- deani. cheTèqne de Bordeaux , etc. Mémoires du

sous LE MINISTÈRE DU CAW). DE WCHELIEU. biij

ce nous sortîmes de notre archevêché sur les huit heures du <c matin, accompagné de nos chanoines ^ vicaire général et « trésorier , etc. « et allâmes en Téglise Saint-Michel j où nous <L demeurâmes jusqu'à onze heures et plus pour en faire la « visite; lorsqu'elle fut achevée, on nous avertit que les ave- « nues de notre archevêché étaient occupées par des hom* « mes armés, et qu'à chaque porte de notre maison on avait <c mis des corps-de-garde et des carabins de M. d'Ëpernon , <i c'est pourquoi on nous conseillait de n'y retourner pas , de <c peur qu'il ne nous mésarrivât ; fiiiartant , nous étant résolu <i de retourner, accompagné de notredite suite et précédé d'un a de nos aumôniers portant devant nous notre croix patriar** (c chale 9 à l'entrée de la û*anchise et asile ecclésiastique qu'on <K appelle ordinairement le sauifetaty nous aperçûmes le sieur ce de Naugas accompagné d'environ vingt-cinq carabins, por- <c tant un bâton à la main , lequel venait droit à nousr^ ce qui <c nous donna sujet de commander à notre cocher de n'arrêter « pas , aîns de suivre la croix et aller doucement ; mais ledit « Naugas, abordant notre carrosse, dit au cocher qu'il s'arrêtât, <c tenant le bâton haut; nous commandâmes au cocher de e marcher,' et lui, derechef, de ne marcher point; et tous ses <E gens , d'une voix confuse , firent même commandement : lors ce ledit Naugas nous dit qu'il nous voulait parler ; à quoi ayAUt ce répondu que notre logis était bon pour cela , nous dîmes au « cocher de marcher; mais ledit Naugas l'arrêta , et les gardes a mettant les mains aux épées , d'autres saisissant les rênes et a les chevaux , menaçant le cocher, l'arrêtèrent , et Naugas nous <K dit qu'il nous voulait parler de la part du duc d'Épernou; « nous repartîmes que ce devait être dans notre logis ou à <c l'église^ lieu auquel les chrétiens devaient voir leur pasteur

Ixiv DE LA MAWNE FRANÇAISE

« et lui parler ; que ce n'était pas la forme de nous arrêter par a force et violence, revêtu de nos habits pontificaux, et proet testant que si Ton ne nous laissait nous en ferions plainte a au roi ; mais les carabiniers , couverts , et ledit Naugas , avec a mépris , se moquèrent de cela ; et donnant un commandea ment plus violent pour arrêter, nous contraignirent de sortir a de notre carrosse pour éviter un plus grand scandale. ^

Ensuite de cet attentat, M. de Sourdis ayant invité les doyens et chanoines des chapitres de l'église métropolitaine et de Saint-Seurin- lès -Bordeaux ainsi que les curés et supérieurs des maisons religieuses, à se trouver, le 12^, à trois heures , à l'archevêché , ils s'y réunirent. Ayant instruit l'assemblée des attaques incessantes que M. d'Épernon avait dirigées contre lui, M. de Bordeaux arrivant aux violences récemment exercées par le sieur Naugas, violences qui non seulement lui étaient une insulte personnelle , mais portaient encore un coup sacrilège à la dignité archiépiscopale , M. de Bordeaux , disons-nous, exposa au clergé réuni , qu'il y avait deux moyeiis de punir et de réprimer ces excès : le premier, de recourir aux censures ecclésiastiques ; le second, de députer vers le roi pour se plaindre à lui de cette atteinte portée à l'autorité ecclésiastique. « Ce qu'étant ainsi proposé à tout nôtre clergé, — dit le « procès-verbal de la séance, — tous nous ont rendu un tel té- (c moignage du ressentiment qu'ils avaient de l'attentat commis (c contre notre dignité , qu'ils ont souhaité des larmes de sang a pour pleurer l'énormité du crime. »

Il fut enfin résolu dans cette assemblée qu'on fulminerait le lendemain les censures ecclésiastiques contre les auteurs de l'attentat , a que le clergé députerait auprès de M. d'Épernon pour <c savoir s'il désavouait ou non la conduite du lieutenant de ses

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHEUEU. Ixv

<c gardes ; qu'on députerait aussi au roi pour l'informer de ces <c énormités , et enfin qu'on aviserait ultérieurement à la con- (E duite à tenir selon ce que répondrait M. d'Épernon. »

Deux chanoines du chapitre de Saint-Seurin , les curés de Saint-Projet et de Saint-Remi , le père prieur de la Chartreuse et le père gardien des Capucins furent donc chargés de se rendre le lendemain matin, à neuf heures, auprès de M. le duc d'ÉpernoiTj pour savoir positivement de lui quelle part il avait prise dans la conduite violente et grossière du sieur Naugas.

Le lendemain, en effet, cette députa tion , conduite et présidée par le sieur de Grimauld, chanoine théologal, chargé de porter la parole, s'achemiaa, non sans une sorte de crainte, vers le palais du gouverneur \

Le vieux duc, botté, armé, les y reçut sous son dais : avant de parvenir jusqu'à lui il fallut que les députés du clergé traversassent plusieurs salles remplies de gardes, d'ofBciers et de gentilshommes, qui formaient pour ainsi dire la cour du duc d'Épernon. On pense que les sarcasmes et les brocards ne furent pas épargnés aux théologiens par cet entourage subalterne , toujours si jaloux d'exagérer les impertinences de son chef. Le duc d'Épernon , les mains crispées sur les bras de sonfauteuil , les yeux étincelants , pouvait à peine contenir sa

' Voir poarplas amples détails divérâpam- seigneur F archevêque, ^- iV/. , mocxxxiv,

phlets et écrits du temps. — Lecvre'bovrde- sans désignation de ville , d'auteur ni d'im-

loîÈ portant le vray aduis de monseigneur primeur (rare). — Apologie pour monsei-

Peuique de Nantes, — Paris, mocxxxiv, ca- gnenr l'archevêque de Bordeaux et pour

hier in- 1 a et de 1 4 pages, sans nom d'auteur monseigneur l'évêque de Nantes , touchant

ni d'imprimeur (rare) j tHermite de Cordo- l'excommunication déclarée contre le sieur

t^a/t, Mocxxxiv, — iVi. de a4 pages, sans Naugas et ses comphces , gardes de M. d'É-

désignation de ville, d'auteur ou d'impri- pernon, iV/., mdgxxxiv, — sans désignation

menr. — Mémoire de ce qui s'est passé au de ville, d'imprimeur ûi d'auteur, — ^ cahier

parlement de Bordeaux en t affaire que mon- in- 1 2, 80 pages (très-rare). seigneur le duc d'Épernon a eu avec mon-

IxTJ DE LA MARINE FRANÇAISE

fougue et sa colère ; car le chancmie Grimauld avait à peine dit Monseigoieur... — (continue le procès-yerbal ) <c que M. d'É-* <c pernon lui a commandé d'arrêter, et lui a demandé brusque^ < ment qui il était. — * D a répondu qu'il était le premier des ce députés du clergé. — M. le duc d'Épernon lui a demandé de- « rechef qui il était. — Il a répondu qu'il était chanoine théoce logal de l'Église métropolitaine, son trè&-humble serviteur. **- <r Le duc d'Épernon ayant une troisième fois demandé au dé- <c puté qui il était, et celui-ci n'ayant plus répondu, ledit « sieur duc lui a demandé s^il kf connaissait lûen , lui d'& ce pernon , et quel il était ? — Le chanoine ayant dit qu'il rece connaissait le sieur duc pour lioitf enant du roi et gouverneur <c de la province , — le sieur duc redoubla la même interrogace tion , et sur ce que le chanoine n'a plus rien répondu , le duc ce lui a demandé de quelle part il venait. — Et le chanoine ayant ce dit qu'il venait de la part de tout le clergé , le sieur duc a dit m que pour l'honneur qu'il portait et qu'il ^avait toujours porté ce aux personnes ecclésiastiques , il leur donnerait audience , ce mais non pour le respect de M. l'archevêque; sur quoi le ce chanoine a commencé son discours. »

On pense bien que M. d'Épernon, habitué de voir tout céder devant lui , violent et irritable comme il . était , n'entendit pas patiemment ce long réquisitoire; en effet, presque à chaque mot, il interrcmipait le chanoine kvec hauteur ou mépris; jurant Dieu que rien n'était plus faux et plus impudent ce que cette homélie -là. » Puis, le discours à peine achevé, le fougueux vieillard , prenant à partie chaque député , les blâma rudement, eux pères gardiens de la Chartreuse et des Capucins , d'obéir si aveuglément et si malhonnêtement aux mauvaises passions de leur archevêque; puis répondant brièvement et

sous LE MOnSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixvij

avec des emportements toujours croissants aux chefs d'accusation dirigés contre lui , il nia les uns , mais avoua résolument et fièrement les autres.

Ainsi, quant aux re(»t)ches qu'on adressait au lieutenant de ses gardes , il dit très-nettement , — « qu'ayant , en sa qua- <c lité de gouverneur, à parler à l'archevêque, il lui avait or-* a donné de venir le trouver; mais que ce n'était pas sa faute si, ce par suite d'une terreur panique et ridicule , l'archevêque avait a quitté précipitamment son carrosse sans attendre l'explica- « tion de Naugas , » qui d'ailleurs , ajouta le duc sans s'expliquer davantage, «était chargé pour M. de Bordeaux d'une a mission qui pouvait peut-^re sembler désagréable à ce prélat : ce Enfin, — dit M. d'Épemon, — qu'il sache bien qu'en ma qualité a de gouverneur, j'ai le droit de l'envoyer quérir, lui archevêque, «c quand je le jugerai expédient , et qu'au cas où il refuserait de a venir de gré, je le ferais bien venir de force. » Puis, ce disant, il congédia fort brutalement la députation au milieu des rires et des huées de ses officiers et de ses gentilshommes.

Apprenant avec quelle grossièreté son clergé avait été accueilli, M. de Bordeaux, toujours calme, digne et ferme, continuant de garder la plus parfaite mesure, mais aussi déployant toute l'imposante autorité de son caractère archiépiscopal, convo* qua le même jour une nouvelle et solennelle assemblée théologale. On y rédigea le procès-verbal de la réception faite par le duc aux députés, puis^ il fut universellement résolu que : <c vu les interruptions, les réponses et les actions du duc c d'Épemon ; le tout bien considéré et pesé , l'action attentée « par Naugas serait trouvée injurieuse et énorme à l'autorité « archiépiscopale et au dérgé, tant en sa source qu'en son effet. »

Pour réparation de ces scandales , le lieutenant Naugas et les

kviij DE LA MARINE FRANÇAISE

carabins qui Tavaient assisté furent excommuniés par sentence du 3o octobre , sentence proclamée dans la ville le i^' novembre, jour de la Toussaint.

Mais le lendemain le désordre devint extrême ; Naugas et la plupart des gardes excommuniés se rassemblèrent, au mépris de l'interdiction qui les frappait , dans l'église de Saint-André , moins pour entendre la sainte messe que pour témoigner de leur dédain de k censure fulminée par l'archevêque. Ce dernier, arrivant bientôt , et i:econnaissant avec étonnement les casaques brunes et vertes à croix blanche des gardes de M. d'Epernon , s'enquit de ces carabins s'ils avaient fait partie la veille de la suite du sieur Naugas; ceux-ci ayant répondu affirmativement , l'archevêque commença de se dépouiller de ses insignes, et fit à l'instant cesser le service divin ; ce mais un cri du a peuple s'élevant aussitôt, — dit le procès-verbal, — l'arche- « Vêque fut doucement forcé de se revêtir, mais les carabins « s'entêtant à ne pas vouloir sortir de l'église , revêtu que nous c< étions pontificalement, — dit M. de Bordeaux, — faisant porter ce devant nOus les armes de la croix , appuyé sur notre crosse « et verge pastorale, et assisté des chanoines de tout le cha- « pitre ^ nous avons cheminé dans le lieu saint pour en oc chasser, et de fait en avons chassé les excommuniés; fermant <c la porte aux frémissements de leur outrecuidance , et aussi « avec acclamations dégoulant des larmes de joie de tout le « peuple, avons continué le service divin. »

Furieux des procédés rigoureux de l'archevêque , qui , ayant parfaitement calculé la profonde et pénible impression que ces excommunications produiraient sur le peuple , savait que tout le blâme en retomberait sur le gouverneur, le duc d'Épernon, le dimanche 6 novembre, manda aux curés de se trouver chez

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixix

lui à huit heures du matin pour y recevoir l'ordre de lever les censures ; mais un d'eux s'étant rendu chez M. de Bordeaux et lui ayant communique cette lettre insolite , Tarchevêqùe enjoignit formellement à son clergé de ne pas y avoir égard , les curés, sdon les canons , ne pouvant légalement s'assembler que sur l'invitation de leurs évéques. En conséquence, le sieur Miard, curé, fut à l'instant député vers le duc d'Épernon, pour lui faire part de la résolution de l'archevêque. Mais le vieux sei* gneur , jurant Dieu et accueillant cet envoyé avec une fureur épouvantable, ne le laissa pas achever et s'écria : a que si les <K curés n'étaient pas venus à l'heure indiquée, il savait bien <K ce qu'il aurait à faire. »

Nouvelle information des curés auprès de M. de Bordeaux; nouvelle et expresse défense faite par le prélat à ceux-ci d'obéir et de se rendre en corps auprès de M. d'Épernon , tout en leur accordant néanmoins l'autorisation d*aller, le service divin terminé, trouver individuellement le gouverneur.

Mais bientôt, emporté par son caractère indomptable, le duc d'Épernon, suivi d'un bon nombre de gentilshommes, de ses gardes et de ses carabins commandés par Naugas l'excommunié , se saisit d'un des autels de l'église des Récollets , et , après en avoir chassé les religieux , y fit dire militairement la messe par maître Jean de Gontenfous, son aumônier ordinaire.

Instruit de cette nouvelle violence et de cet acte d'impiété , M. de Bordeaux somma le père Gontenfous de le venir trouver ; mais celui-ci s'en excusa, objectant que, depuis huit jours, M. le duc d'Épernon lui avait défendu d'obéir aux ordres de M. de Sourdis. De plus, le sieur Gontenfous fit signifier^ par acte notarié^ son refus d'obtempérer aux ordres de son supé-

Ixx 0£ LA BCARiNE FRAHÇAISB

rieur ecclésiastique, se réservant la voie d'appel dans le cas où M. de Bordeaux voudrait le censurer.

Ce ûit ensuite de ce nouvel incident qu'eut lieu la scène déplorable que nous allons retracer en continuant d'extraire queU ques passages du procès-verbal déjà mentionné.

<c Étant dans notre palais archiépiscopali — y est-il dit , — et oc attendant le résultat de notre signification au sieur Gontena fous , nous avons vu le capitaine du guet avec tous les soldats «c couverts de casaques rouges et armés , qui étaient au devant <K de notre église métropolitaine et de notre maison, lesquels « repoussaient les religieux qui se présentaient pour entrer ; ce (c qui nous a obligé à prendre nos habits archiépiscopaux et « notre croix patriarchale et assembler notre clergé ; à ce mo- <c ment , on nous a annoncé qu'on venait d'arrêter M. le préside' dent Dubernet , M. le procureur général et autres messieurs « du parlement, et interdit l'entrée de notre maison. Nous serions ce sorti pour nous rendre dans l'église des révérends pères « jésuites , d'où revenant y et étant au devant de l'église métro- <K politaine de Saint-André, nous aurions rencontré le sieur « duc d'Épernon accompagné de tous ses gardes armés d'épées <c et de mousquets , du capitaine du guet et de ses soldats avec ce des hallebardes , et des sieurs de la Hillière , Maillet , Flamaa rens , Campes , Naugas , excommunié , et autres ; lequel sieur <c duc est venu à nous , un bâton à la main et tout ému , et ses <c gardes ayant la main sur le serpentin , nous a dit , le bâton «c haut , comme pour nous frapper, le chapeau sur la tête : — a f^ous voici, impudent, qui faites toujours des désoYdres ! A a quoi étant reparti que nous faisions notre charge , ledit duc <c a ajouté : Vous êtes un insolent , un brouillon ignorofit et ff méchant ; Je ne sais qui me tient que je vous mette sur le car^

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHELIEU. Ixxj

« recM. Et , en disant ces injures , il nous a donne trois coups «c de son poing ferme sur l'estomac , nous repoussant rude- «c ment; et par après il nous a aussi donné du poing sur les ce lèvres et sur le nez par deux fois, a pris notre chapeau et a calotte et jeté sous ses pieds; ce que ayant enduré avec « patience pour l'amour de Jësus-Christ , nous lui avons reflc montré qu'il était excommunié de nous frapper et traiter de « la sorte ; à quoi il a répondu que nous en avions menti ; et ff qu'il ne savait ce qui Tempéchait de nous bâtonner ; sur quoi c nous lui avons répondu : Frappe, tyran : tes cimps seront «c autant de roses et de fleurs que tu répandras sur moi; «i tu as puissance sur mon corps , tant que tu cuiras les armes ce du roi en la main, mais sur mon âme, mon esprit et mon « cœur, tu n'en as pas ; car ils me sont donnés pour conduire « mon peuple; et te dirai encore une fois, au nom du Dieu « vwant, que tu es excommunié.

oc Et lors j me donnant du bout de son bâton par plusieurs « fois dans l'estomac , et levant le même bâton , le sieùr de la a Hillière s'est mis entre deux , et le comte Maillet s'est jeté au « bras; si bien qu'étant arrêté il a recommencé ses injures, et a « dit que sans mon caractère il nous mettrait sur le carreau ; et ce voyant que ses gardes avaient l'épée à la main et qu'on battait ce les [urètres , et que notre neveu le sieur de Sancours , prieur « de Montravel , était sanglant, notre promoteur battu, plusieurs ce prêtres maltraités, celui qui portait notre croix frappé avec ce la crosse des mousquets, nous nous sommes écrié: ce On assasce sine nos prêtres ! j» Elt lors le sieur de la Hillière nous ayant « pris au travers du corps, nous a tiré du milieu de ses satellites ce et nous a donné moyen de nous retirer dans notre église, « où ayant assemblé notre chapitre et pris leurs avis, nous avons

Ixxij DE LA MARINE FRANÇAISE

« été devant le Saint-Sacrement, et après l'adoration d'icelui et « le chant de Thymne Ponge lingua gloriosi, nous avons en « procession ^ accompagné de nos chapitres , porté le Saint- « Sacrement en notre chapelle, après avoir déclaré au peuple K Texcommiinication que le sieur duc d'Épernon et ses complices «c ont encourue par des attentats si exécrables, le service divin (( ne pouvant être fait dans une église à la porte de laquelle un tic archevêque, environné de soldats, de mousquetaires, carabins « et soldats du guet, a été battu , injurié, maltraité par le goutf verneur de la province , sans le respect de Dieu ni du roi très- <!c chrétien , fils aîné de TÉglise ; de quoi nous avons fait dresser « procès-verbal. Fait en notre palais archiépiscopal , le 2 no- « vembre i633, »

La consternation qui régna dans Bordeaux par suite de ces violences aussi scandaleuses qu'inouïes, fut extrême; le lendemain tout le clergé de la ville se réunit en grande assemblée, et il y fut résolu qu'une députation se rendrait auprès du parlement de Bordeaux pour y porter plainte.de la conduite impie et détestable de M. le duc d'Épernon.

c: Messieurs, — dit le théologal de Saint -André chargé de « porter la parole, — l'église de Saint- André , première de cette «c ville et maîtresse des églises de toute la province, se présente « à votre tribunal en la même posture et avec les mêmes sencc timents que cette célèbre et ancienne Noëmi se présenta Qc autrefois à la face des princes de son peuple qui , ne sachant <c son déplaisir , et voulant la caresser, l'appelaient Noëmi ; elle ce leur répondit: Nolite vocare me Noemi, id est pulchram ; sed ce vocate me Mara , qiàa amaritudine replevit me Dominas. » Ensuite' de cet exorde , le théologal de Saint-André exposant les violences dont M. de Bordeaux avait été victime , requit le

sous LE MINISTÈRE DU CÀRD. DE RICHEUEU- Ixxiij

parlement d'enregistrer ce délit; le président Daphis s'y engagea , disant que la cour était en séance pour le même motif, et le président de Brunet, membre du parlement, fut envoyé sur l'heure auprès de M. de Bordeaux , afin de lui exprimer leé condoléances de la compagnie.

Le même jour, 1 1 novembre , à trois heures , une seconde et extraordinaire assemblée du clergé se réunit à l'archevêché; chacun fut interrogé sur la question de savoir s'il y avait lieu d'excommunier M. d'Ëpemon et d'interdire la ville de Bor* deaux ; cette question résolue affirmativement à l'unanimité , après lecture faite des droits et des concordats passés eiitre le saint-siége et la France, la sentence d'interdiction et d'excommunication contre le duc d'Épernon et ses soldats fut prononcée selon la formule accoutumée : a comme ayant en<- <c couru les peines portées par les saints canons et décrets contre <c ceux qui mettent leurs mains violentes sur les personnes ecclécc siastiques , les avons et faisons dénoncer et dénonçons , et les « excommunions , ordonné et ordonnons que pour tel et tels ils <c seront publiés à tout le peuple , pour les fuir et éviter comme « membres retranchés dé la sainte Église. Livrons et baillons , <c comme parle l'apôtre , leurs corps à Satan in interitum camis, « ut spiritus sahus fiât, déclarons leurs peines être préparées <c telles qu'aux fils de Bélial et au traître Judas , disposés aux <c ardeurs des flammes éternelles, s'ils ne viennent promptement <c à résipiscence. »

Par une réserve de cette sentence, la chapelle du palais du parlement était exceptée de l'interdiction en reconnaissance de l'appui que cette cour avait prêté au prélat contre le duc d'Épernon.

Mais ce dernier ayant appelé de l'excommunication par acte

notarié devant maître d'Autrey , comme étant fulminée sans au- I. k

IxxiT DE LA MARINE FRANÇAISE

cun pouvoir , Ibndem^iit ni autorité légitime et oo^iséquemment nulle, le dimanche i3, une nouvelle assemblée du dergé fut convoquée à rarcfaeréehé : on y convint de députer au. roi ; et les sieurs de Grimauld , dianoine de l'église métropcrfitaine , et de Richon , chanoine de Saint-Seurin , furent chargés d'aller exposer à sa majesté les plaintes du clergé.

Bientôt le peuple entier s'émouvant au sujet de l'interdiction qui pesait sur la ville , plusieurs membres du parlement de rendant aux instanioes des jurats, allèrent trouver M. de Bordeaux pour le supplier de leiner la sentence d'exoommunication ; mais le prélat ^ tout en se mootraiit disposé à accorder cette grâce , répondit qu'il ne pouvait agir sans consulter l'assemblée du clergé, et qu'ensuite il porterait lui^nême au parlement le résultat de la conférence.

Le même jour, M. de Sourdis reçut une lettre du roi , de Saint- Gerraain-en-Laye (i i novembre i633), qui lui enjoignait ainsi qu'à M* d'Ëpemon , « de demeurer en l'état oii Us étaient , sans c donner suite à leurs différends, sa majesté réservant d'appré- « cier et de juger le^ faits. »

Sur de nouvelles instances du parlement, l'interdiction fut donc levée et les églises ouvertes, moins celle de Puypaulin, réiidence du gouverneur, et celle de Cadillac, qui, dépendant de la maison de ville, forent exceptées de cette &veur.

« Et le dimanche no novembre, — dit le procès-verbal , — sur « les neuf heures du matin , Messieurs de la cour du paiHbment « s^étant rendus en corps dans notre église métropolitaine avec « un si grand nombre de peuple de tom les ordres que l'église <c en était totalement remplie, nous nous sommes transporté « en ladite église revêtu poatificalement , tout notre dergé en c chapes précieuses , et sommes parti prooesaionij^lement et

sous LE MINiSTÈiUE DU CÀftD. DE RICHELIEU. Ixxt ^ nous sommed rancUi en Ift csbapelle dé npjiFe archevébhé, où « était garde le Saint-Sacrement depuis le jour de l'exx^ et at* « tentât, et ayons reporté ce très-auguste Saint^SacremeAt en <c notre église, où nous Tayons remis en son rqpos aiceoutumé, « et avons célébré la messe avec une joie indicible de tout le « peuple. »

Lé roi ayant écrit de nouveau à M. de Bordeaux le 17 no^ vembre i633 ^ lui fit remettre sa lettre par un lieutenant de ses gardes chargé, de raccompagner à Paris , le roi voulant lui^ même interroger et entendre M. de Sourdis au sujet des vio**lences exercées contre lui. Par une autre lettre adressée au parlement et aux jurats , le roi annonçait à ces deux corps que le duc d'Épernon resterait exilé dans sa maison de plaisance, jusqu'à ce qu'il £ÙLt plus amfdanent statué sur sa conduite et la punition qa'elle méritait.

Le parlement de Paris, par ordre du roi, ayant évoqué cette affaire , commença une longue information qui confirma la vérité des faits énoneés^ dans le procès-verbal ; plu-* sieurs jurats furent xévoqués de leurs fonctions *, tandis que les officiers et gardes du duc d'Éparnon furent cassés^ et obligés de quitter la ville. Quant au duc ^ le roi lui ordoima de faire d^ excuses publiques et solennelles à M. de Bbrdeaax et de lui demander pardon et absolution de ses ihdignité8« <c M. le a duc d'Épemon, — ' ett41 dit dans cet ordrey ~* ^fiverra quelcpie ce honnête ecclésiastique de sa part vers M. l'arehievéque dé Bor- <K deaux pour lui témoigner l'extrême déplaisir qu'il a de ce qui a s'est passé et le désir auquel il est de se bien remettre avec lui; <c que, pour cet effet, il le prie de lui désignai on lieu dû il le « puisse trouver pour recevoir l'absolution qu^il lui demande. »

Le duc d'Épernon , d'après l'ordre du roi , étant destitué de

Ixxr] DE LA MARINE FRANÇAISE

ses gardes , devait se prëaeater seulement accompagné dequelques gentilshommes pour recevoir à genoux l'absolution de M. de Bordeaux. —Tout se passa de la sorte et, on le pense, à la crudle mortification du fier et fougueux vieillard.

En conséquence des ordres du roi, — dit le procès-verbal : — ce S'est présenté devant nous Jean-Louis de Lavalette , duc « d'Épernon , pair et colonel général de France , gouverneur, <c lieutenant général pour sa majesté en la province de Guienne, (c lequel s' étant mis à genoux' par-devant nous, a demandé « l'absolution de l'exconununication par lui encourue.

«Nous, archevêque de Bordeaux, primat d'Aquitaine, coma missaire apostolique en suivant les brefs de notre très-saint (c père le Pape et de notre commission , nous avons donné et ce enjoint, donnons et enjoignons pour pénitence audit sieur duc (C d'Épernon, i**. qu'il visite les dévotes chapelles de Notre-Dame <c de M ontuzet et de Notre-Dame en notre église métropolitaine, « et de Notre-Dame de Verdelaye ; 2°. réciter trois fois le ro- « saire et trois fois le petit office de Notre-Dame , laquelle péni- <c tence, par lui reçue et acceptée, nous avons ordonné qu'il sera <c présentement par nous procédé à donner audit sieur duc a d'Épernon le bénéfice de l'absolution requis.

<c Ce qui fut fait ainsi , le mercredi 27 septembre 1 634- » A part même l'impérieuse exigence de la vérité biographique, d'autres motifs nous ont engagé à nous étendre sur les étranges et violents débats de MM. de Sourdis et d'Épernon,

Ainsi, dans cette déplorable* circonstance, on voit M. de Bordeaux , toujours habile, calme, prudent et digne , employant tour à tour la résignation évangélique et l'autorité ecclésiastique, parvenir à dominer , à ployer , à abaisser jusqu'à ses pieds un caractère aussi intraitable que celui du vieux duc d'Épernon ,

sous LE MINISTÈRE DU CARD. DE RICHELIEU. Ixxvij

jusque-là si iûsolemmentcoutumier de la révolte armée ; parvenir enfin à contraindre ce grand seigneur à s'agenouiller et à demander humblement pardon et merci, à la face de toute la ville, lui gouverneur de Provence, lui d'Épernon , lui duc et pair de France, lui assez puissant naguère pour s'être montré l'ennemi redoutable et redouté de deux rois de France , et avoir presque fait déclarer une reine régente contre le vœu du parlement.

D'après l'ensemble de ces faits et de ceux qui suivent , il nous parait donc démontré que Richelieu agit avec une réflexion profonde en infligeant au duc d'Épernon une punition toute morale , toute chrétienne y et par cela même d'ailleurs peut-être plus cruelle encore à cet indomptable seigneur.

Alors, dans la pleine force de sa toute-puissance, qui empêchait le. cardinal de faire jeter le duc d'Épernon à la Bastille? Mais, sans doute, Richelieu jugea que la réparation éclatante et solennelle qu'il exigeait d'un gouverneur de province , que cette réparation en vertu de laquelle l'épée s'abaissait, si res^ pectueuse et si soumise, devant la mitre, serait d'un utile et sévère enseignement pour l'avenir des projets que le cardinal méditait alors.

En effet, le 19 mai 1 635, environ un an après cet événement, la guerre étant déclarée à l'Espagne, le lâ avril i636, « M. l'ara chevêque de Bordeaux iîit nommé chef des gonseu^s du roi en « l'armée navale, près du sieur d'Harcourt, pour l'assister dans «c tous les conseils qui se tiendront et en toutes les affaires « concernant le fait de ladite charge , et aussi avoir la direction « de la subsistance de l'armée, vivres, munitions de guerre, « équipages , fortifications des places , règlements de dépenses, « jugements des prises , avec pouvoir de faire poudre et fondre « artillerie, et tout ce qui sera nécessaire. »

Ixxviij DE LA MARINE FRANÇAISE

Bien que , par lettres patentes du même jour , Henri de Lorraine , comte d'Harcourt et d'Armagnac, dit Cadet-la-Perle, eût été nommé généralissime des armées de terre et de mer en Le^* vant ' , et que M. le marquis du Pont-de*-Gourlay , neveu de Riche* lieu , fût pourvu de la charge de général des galères , on voit de quelle immense autorité jouissait M. de Bordeaux par Tex* tension de ses pouvoirs, qui embrassaient à la fois, et htpréd* dence des conseils en V armée natale (ùe qui lui donnait Finfluence la plus directe , la plus positive, sur tous les plans de campagne ), et ï adndnistraJtion immédiate et supérieure du maté* riel de V armée ( c'est-à-dire le gouvernement presque absolu de tous ses moyens d'action. )

Sans doute, cette autorité aussi illimitée que peu définie, aussi extrême en.fait qu'inqualifiable en droit, et qui semblait subordonner à M. de Bordeaux , chef du conseil en l'armée navale et administrateur du matériel, le généralissime des armées de terre et de mer, le général des galères et même le gouverneur de la province maritime dans laquelle la flotte avait à se pourvoir et à se recruter , cette autorité , disons-nous , que Richelieu ne voulut ou n'osa peut-être pas formuler plus nettement , devait nécessairement amener et amena de fréquents conflits de juridiction et de pouvoir ; mais ceci n'est pas la question : ce sont des faits qu'il s'agit de constater.

Maintenant, si l'on excepte l'expérience des choses de la guerre et de la marine qu'il pouvait avoir acquise pendant ses divers voyages à la suite du roi , soit au si^e de La Rochelle ou dans les guerres d'Italie , on ne trouve dans la carrière de

' Mous n'avons pas spécialement parié da faits, teb que d^Argenfl^, LaiBOltt^Hoadanstyle des dépêches de M. le comte d'Har- court, de Vile, etc., leur mémoire n'ofcourt, ni* de plusieurs autres acteurs de ces frant aucune particularité intéressante.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxix

M. de Bordeaux aucun antécédent qui puisse en apparence expliquer pourquoi Richelieu lui fit tout à coup, en i636, une si krge place dans le conseil et dans la direction des armées navales du roi.

Cette question 9 d'ailleurs, ne regarde pas seulement M. de Bordeaux , m^is encore d'autres prélats guerriers , tels que M. résèque de Nantes et M. le cardinsd de Lavalette. On ne peut pourtant supposer que Richelieu, doué d'une intelligence si sagace, d'un jugement si sain, que ce ministre dont les préférences étaient si rarement désintéressées ou malhabilement placées , n'ait pas été conduit par le raisonnement et la reflexion à des choix an premier abord si étranges.

En effet, le trait bien saillant, bien caractéristique de l'épocpie que le cardinal voulait absolument et complètement dominer et régénérer, n'était-il pas une sorte d'esprit d'indépendance et de révolte qui, bravant l'autorité royale, se manifestait partout bos** tile, dans l'administration, dans les parlements, dans les provinces, dans Farmée? Or, voulant combattue et ruiner de si fimestes tendances afin d'organiser la subordination et , pour ainsi dire , la religion des pouvoirs qui , avec la centralisation administrative, ftit une des grandes pensées de Richelieu , peut-' être croyait-il avec raison qu'un prâat déjà revêtu d'un caractère respectable et sacré aux yeux de la multitude pouvait plus obtenir, plus oser et plus imposer encore qu'un laïque^ en des circonstances analogues.

Réunissant ainsi la double autorité du sacerdoce et du commandement militaire, un prélat revêtu de ces deux fonctions pouvait en effet se montrer tour à tour , selon l'exigence des événements, sévère ou clément, punir comme général d'ar-

Ixxx DE LA MARINE FRANÇAISE

mée, et comme ministre du Seigneur pardonner sans faiblesse et sans faire brèche à la discipline. Il faut le dire , si de cette fusion de pouvoirs hétérogènes il ne sortit pas toujours une action très-sûre , très-décisive et très-généralement salutaire, on ne peut nier du moins qu'en ce qui touche M. de Bordeaux , malgré ses nombreux et fréquents dissentiments avec les autres généraux , la double autorité de son caractère ne produisit de grands et d'heureux résultats.

Nous ne discuterons pas ici cette question théologique , à savoir : — Si un prélat peut prendre les armes et aller à la guerre sans irrégularité. Nous renvoyons au long et cyrieux Mémoire inséré dans ce recueil ^, Mémoire où l'on trouve réunie à une très-grande force et originalité de style , une étude vaste et approfondie de ces matières si intéressantes à cette époque, où les princes de l'Église eurent une part si large , si active et si incessante dans les affaires de l'État.

Quant à la correspondance de Sourdis qui expose les événements les plus importants de l'histoire maritime de la France de i635 à 1 64 1^ elle nous a paru d'un style quelquefois négligé, incorrect, inégal, mais généralement d'un tour vif, piquant et naturel , abondant en portraits plus fermement que finement touchés, en aperçus vrais, souvent élevés, mais presque toujours exprimés avec amertume et avec passion sur l'état des choses soumises au gouvernement de l'archevêque; quelquefois aussi M. de Bordeaux s'élève jusqu'à une dignité très-noble et très-chevaleresque, comme dans le défi qu'il adressa au duc de Ferrandine.

C'était an. mois d'août i64o, le duc de Ferrandine, amiral

' Lb PiiLAT DAM LB8 AiMBBS oa \EnvU obattuc sous les armes dun grand prélat. — Porrespond, de Sourdis, tom. III, p. 119,

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