‹ Correspondance de Henri d'Escoubleau de SourdisChapitre 2 sur 160 · GARD · texte numérisé non relu

GARD

espagDol , se plaignait fort de ne pouvoir jamiôs rencontrer les galk'es françaises. M. de Bordeaux lui envoya par une tartane la lettre suivante :

ce Monsieur,

€c Le désir que j'ai appris par toute la côte que vous avez de rencontrer les dix-huit galères du roi, et la peine qu'on m'a dit que vous disiez avoir prise, d'avoir été les chercher en paroU nombre aux îles Sainte^Marguerite , m'a obligé de vous les amener ici afin de vous faire voir que la justice des armes du maître que je sers est telle, et la fidélité et le cœur de ceux qui le servent avec moi, si recommandables, que, combien que vous soyez un des plus grands capitaines du monde , et un de ceux dont j'estime davantage le cœur et la vertu, vous serez néanmoins obligé d'avouer qu'il n'y a point de galères au monde qui osassent les aborder, si elles étaient commandées d'autres personnes que de vous. Si quelques vaisseaux qui les suivent vous donnent sujet d'appréhender que la partie ne soit pas égale, on les peut éloigner ou les mettre en dépôt dans le port de Gènes, en façon qu'ils ne vous donneront aucun ombrage. Que si vous n'acceptez pas ces conditions, cela ne me fera pas diminuer l'opinion que j'ai conçue avec tout le monde de votre générosité, mais me confirmera dans la créance que je sais que vous avez vousmême de la justice des armes de mon maître. »

Ailleurs , le prélat affecte une révérencieuse modestie , bien qu'on voie percer çà et là , sous cette feinte hnmiihétifëologale, l'esprit impérieux du capitaine , et alors la chape cache mal le corselet. Mais souvent aussi, lorsqu'il raconte une bataille, expose le plan d'un siège , l'itinéraire d'une campagne navale , ou le I. /

Ixxxij DE LA MARINE FRANÇAISE

tableau des causes morales de la dësorganisation des pouvoirs , la manière de M. de Bordeauic devient nette, rapide, précise , et décèle une très-heureuse intelligence des opérations stra«* tégiques relatives, soit aux sièges et aux débarquements , soit même au combat sous voiles. Mais il faut dire qu'alors ces dernières manœuvres étaient fort bornées, le petit nombre des bâtiments employés n'exigeant pas le déploiement de cette large et profonde tactique navale dont Duquesne , Châteaurenaud , Tourville , furent les créateurs , lorsqu'ils durent faire évoluer sur un immense ordre de bataille des flottes de cent vaisseaux de guerre.

En ce qui concerne la marine^ les dépêches de M. de Bor* deaux , toutes écrites de sa main et chargées de ratures et de renvois, ont un caractère évident d'inspiration et de soudaineté» Quant aux connaissances nécessaires à la eonduite et à l'évolution d'un vaisseau , on voit qu'elles manquaient absohiment à M, de Bordeaux comme à presque tous les amiraux. Car alors la science et la pratique nautique allaient généralement en raison inverse de l'éminence des grades; les pilotes et maîtres, à quelques glorieuses exceptions près , étant toujours seuls chargés de la marche et de la conduite du navire.

En considérant les antécédents peu militaires et peu maritimes de M. de Bordeaux, ce qui semble donc incroyable c'est de trouver dans ses dépêches et dans ses actions navales un sens stratégique fort droit , une rare intelligence du faible et du fort des places ou des ports de guerre, et sinon une connaissance très-technique, du moins un instinct très-fin et très-sûr des opérations navales; qu'on joigne à ces dons naturels une profonde et large étude des divers moyens propres à balancer ou à ruiner la puissance espagnole dans la Méditerranée,

sous LE MIPHSTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxxiij

un €Oup d'oeil d'une portée très-ëtendue qui lui peirmettait d'embrasser aisément un système d'attaque ou de défense, quelque vaste et quelque compliqué qu'il fut^, une activité nompareille, une grande puissance de travail et de volonté,. un courage militaire très-remarquable ^, et on aura la somme des éminentes qualités qui distinguèrent presque toujours M. de Bordeaux dans le cours de ses commandements.

Malheureusement , tant de brillants avantages furent souvent obscurcis par les sombres imaginations d'un esprit jaloux , inquiet 9 difficile, prévoyant plutôt les difficultés qu'il ne les surmontait , et devenant alors aussi timoré dans le conseil qu'il se montrait habituellement résolu dans l'exécution. Aussi, dans ces moments dç découragement , afin de lui redomier espoir , Richelieu lui écriviait~il confidemment : <t Au reste , ne vous imagier nez pas qu'un homme qui n'entreprend rien que par raison « et qui , en l'exécution d'un dessein , fait ce que la prudence <( et l'honneur conseillent , soit responsable des événements a quand même ils n'arrivent pas bons. Qui fait fidèlement ce <c qu'il peut, fait ce qu'il doit, et qui fait ce qu'il doit, n'est pas « garant du mauvafis succès '. »

L'aptitude remarquable de M. de Sourdis aux opérations

■ Voir entre aatres pièces : Projet de repr^ rieuse, qa'on ne sait' en approcher sans dan-

sentation des diverses places où Pon pourrait ger de périr; que jamais les galères de FVance

grandement incommoder et endommager les n'y ont été ; mais je sais bien aussi que les

ennemis en Espagne , tora. I, liv. I , ch. i , . grandes actions ne se font pas sans les grands

p. 1 4* — Mémoire des places et garnisons de hasards, que les ennemis y vont bien pour en-

la Provence, et ce qu^ il faut faire pour met" treprendre sur nous, et que nous n'osons j

tre la côte en sûreté y tom. I, liv. II, chap. iv, aller pour nous détendre ; en un mot, quand

p. 4o3. — LeUre de M. de Bordeaux à de j'offre d'y aller et de mettre ma petite per-

Noyers sur ses projets de campagne, id. , sonne dans le hasard de leurs galères, je ne

p. 429. crois pas leur faire tort, w etc . Correspondance

' Lors du siège dé Leucate il écrivait à de Sourdis, vol. I, liv. fi, ch. v, p. 498.

M- de Noyers : « Je sais bien qu'on vous man- ' Voir RicheUeu à M. de Bordeaux , t. II,

dera que la cote du Languedoc est si fu- liv. IV, ch.vu, p. 89.

IxcdT DE LA MARINE FRANÇAISE

navales et militaires est donc un fait patent, irrécusable, qui ressort de l'examen approfondi de ses dépêches, évidemment toutes écrites par lui et empreintes d'un caractère d'individualité tel et si permanent qu^on ne saurait les attribuer à d'autres qu'à ce prélat. Maintenant , comment M. de Bordeaux put-il acquérir ces connaissances? Est-ce par l'expérience , lors de ses voyages à la suite du roi pendant les premières guerres de ce règne ? Est-ce dans le sileûce et dans le recueillement de sa vie pastorale? ou bien naturellement doué de ce génie particulier , les événements n'ont-ils que mûri ce germe précieux qui n'attendait peut-être que . l'occasion d'être fécondé pour se développer si rapidement ?

Il est difiQiBile de se prononcer absolument Sur ce point ; aussi préférons-nous penser que chacune des causes précitées a dû concourir à rendre M. de Sourdis un homme de guerre certainement très-remarquable 9 qu'on le juge, soit d'après les faits accomplis sous ses ordres, soit par les nombreux plans de campagne qu'il soumit au cardinal de Richelieu.

Et encore, doit- on tenir compte à M. de Bordeaux des entraves ^ des obstacles , des refus , des rébeHions , des menaces de toute nature, qu'il eut à braver et à surmonter pour obtenir d'aussi heureux résultats *. Sans doute, ses succès furent mêles

' £q effet, à peine en pouession de sa « Le 39 da courant» étant par le traTers da charge » M. de Bordeaux, le 17 juillet i636, golfe de Lyon, nous envoyâmes de Guitaut signalait déjà Tinsubordination des équipa- donner à Marseille , à M. Tévêque de Nantes ges : « Après une peine incroyable à conten- et à M. le général des galères , avis de notre ter les capitaines des, vaisseaux qui avaient arrivée afin qu'ils nous vinssent joindre ; accoutumé d'avoir de l'argent du roi pour mais comme il y avait une extrême division se promener de port en port du royaume, entre M. de Nantes et le baron d'Allemagne, nous tombâmes dans les crieriesdes gens de et M. le général des galères et M. de Forpied, qui croyaient chacun avoir leur com- bin , de telle sorte que ni l'un ni l'autre n'amodité comme quihd ils logeaient sur le gissait , et d'ailleurs; que nous apprenions jmjnn. » qa'il n'y avait ni un vaisseau, ni une galère

Plus loin : qui eussent des vivres , ni presque d'hommes

sous LE JMQNISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxxv

de revers ; saxïs doute , sou esprit inquiet , irritable, impatient et jaloux de tout pouvoir, retarda ou empêcha la réussite de plu* sieurs projets habilement conçus : mais la prise des îles Sainte-

M>1QUERIT£ ,. LA DESCENTE d'OrISTAN , LE SECOURS DE LeUCATE ,

LE COMBAT DE Gattabi et l' ATTAQUE DE Laredo ifureut des. actions navales assez considérables et assez profitables au pays par leurs conséquences, pour faire oublier les mauvais succès du secours de Parme et de la défaite devant Tarragone, défaite qui causa, apparemment du moins, la disgrâce de M. de Sourdis

après sept années de bon9 et de loyaux services.

En lisant un long Mémoire ^ qui nous a paru favorablement partial à l'égard de M. de Bordeaux , mais néanmoins renfermer une masse de fiuts irrécusables, on peut raisonnablement penser que cette disgrâce, décidée p^ir- la défaite de Tarragcne, fut en grande partie due à l'action malveillante, sourde et continue de de Noyers , qui y selon son usage , cacha son animosité sous lesl^ehors les plus affectueux , ainsi qu'on le verra par ses lettres à M. de Bordeaux ^, presque toutes fem-

à bord y nous résolûmes de leur donner jns- les îles , s'il plaît à Dieu, pourvu que les divi-

qaet an jeadi pour la réccg^yiiation. » sions qui sont entre les chefe ne continuent

Mais de nouveaux différends surgirent: «le pa^» c^ maintenant les galères nous sont

maréchal de Vitry, gouvertieur de Provence, inutiles , la Provence ne nous assiste ni de

et qui ne voulait pas donner dliommes ; et *^ g®'^ ^^ d'aucun autre secours ; M. l'évê-

quand il les eut donnés , M. l'évêque de Nan- q^e de Nantes s'est contenté de se faire gé-

tes n'avait mis aucun ordre pour les porter, néral de quelques méchants vaisseaux, sans

ni pour leurs vivres; H. le génénd des gale- ^^oir soin d'avoir des bateanx pour faire des

res avait quelques compagnies de son régi- descentes, ni vivres, ni hommes; de sorte

ment, mais pas d'armes pour les armer; ^ne nous sommes moins forts que lorsque

enfin nous nous trouvâmes dénués de toute nous sommes partisclelIledeRé. »

sorte de secours, et nécessités d'employer ce ' Tom. HI, liv. VI,-ch. xii, p. 26. —

temps à rhabiller les brouilleries qui étaient Moyens tenus par le sieur de Noyers peur

entre eux , et à exhorter le maréchal de brouiller M. de Bordeaux avec M. le car-

Vitry à donner des hommes : ce qu'il dé- dinal.

clara ne pouvoir faire. » * Nous citerons cette curieuse lettre comme

«Malgré, — dit-il plus loin, — les prépara- spécimen de l'hypocrisie mielleuse de de

tifs dedéfense des Espagnols, nous prendrons Noyers. U écrivait ainli k M. de Bordeaux au

Jxxxvj DE LA MARINE FRANÇAISE

plies de témoignages de dévouement sans bornes ou de louanges exagérées.

<c Mais , — dit le Mémoire cité, — malgré tant de calomnies et tf la défaite de Tarragone , la disgrâce de M. de Bordeaux tral- €c nant en longueur , le sieur de Noyers , connaissant que « toutes ces preuves allaient lentement , et que toutes ces accu- « sations seraient jugées frivoles par le cardinal de Richelieu , « dans Tesprit duquel il trouvait toujours quelque tendresse <c pour Farchevèque de Bordeaux , il s'avisa de lui donner le «c dernier coup ; et comme il connaissait que le cardinal était <c grandement délicat et portait fort impatiemment que l'on <c parlât de sa personne , il fit venir de Provence ttne accusa*- <c tion contre l'archevêque de Bordeaux qui portait qu'un soir, « à un souper chez Valbelle , il avait mal parlé du roi , disant (c du roi -^ qu'il était un fainéant etun pauvre homme qui se a laissait mener par le nez , et que le cardinal de Richelieu ce était un ingrat , qu'il ne se souciait dé rien que de passer son « temps chez la duchesse d'Aiguillon , sa nièce. — Ces paroles c( changèrent entièrement l'esprit du cardinal de Richelieu <c contre l'archevêque de Bordeaux , et ntiront son esprit en la

fort de 3a disgrâce, ce prélat loi ajant témoi- puis à garder les maximes da christianisme, gné les craintes qu'il avait qne ses dépêches je ne le tous allègue pas aussi comme une n'arrivassent pas directement au cardinal. chose nouvelle , ni de mérite ; mais j'ai <tu H MoRsauB '®^* ^* devoir écrire, les discours que vous „..-*,,, ' , . avez autrefois tenus en Provence m'obli- «ru.QM.iidèle.^titmâaimonse.gnear -«ant d'en n«r «nsi. Au reste , monrienr, le cardinal ks pièce, contenae. dan. le p.- » ^.^. ^^^^^ ^^^^ ^^^^ ^j ,^^ qoet joe m'a nuien main de TOtre part, le \^^ ; ^,^^ je von. «srvir ayec anbon M. Charpente, qne j « tonjouw rendu ^^ ^ ««mÏMion que j'ai jamai. fait : je m compte eiact à Mn excellence «Je celle. ^, ^^ • ^ moi-même , c'ert-à-di« le que j en aie jamau reçnw, et comme je ne ^^.,^ ^ ^, . „„» pho„neur d'être connai.perwnne qui ait n peu d honneur et ^^ p^p,^. ^j, ^ ^ ^.^^^ ^ « peu de con^ience qn, ,onlnt ««qner ^.^^ ,^ ^^^^ ^ ^^^ .,„^

à une chose si essentielle à la fidélité , je vous ' »* - »-^ » a- k..»ki4> .l««i»^..

. J ,. j^ I r • autre, Monsieur, vo^ très-humble serviteur,

prie de /croire que dttis la profession qne je '

fais de m'attacher le plus étroitement que je « Dt Rotkis. »

sous LE MllNISTÈRE DU GARD. DE RICHELIEU. Ixxx>i)

a dernière fureur contre lui ^. II se résolut de le perdre et de <c lui faire faire son procès par des commissaires ; et ^ pour « cet effet , on fit demander au pape de la part du roi, par ec son ambassadeur, certains évêques pour faire le procès audit «c archevêque de Bordeaux. Les mémoires en fiirent dressés, <c où la passion emporta tellement , que Ton mit pour crime au- « dit archevêque : d'avoir porté les armes à la guerre *, quoique <K ce fut par les ordres signés du roi et paï* la volonté expresse <c du cardinal de Richelieu. »

Sans doute, occupé plus tard de la guerre, irrité par les souffrances physiques , se défiant de l'appui du roi , profonde^ ment inquiet des suites du procès de MM. de Cinq-Mars et de Thou ainsi que de la dangereuse conspiration qui v^ait de s'y révéler, Richelieu , prévenu d'ailleurs par les insinuations de dé Noyers , n'eut ni le loisir ni la volonté de s'enquérir des faits imputés à M. de Bordeaux: , car il laissa commencer contre l'archevêque une instruction de la plus extrême gravité, puisque ce prélat était accusé :

oc D'avoir pris la fiiite avec l'armée navale du roi, devant €c Tarragone , sans tirer un coup de canon ;

■ Richelieu loi écrivit à ce sajet h lettre tous accuse en ce genre. Je prie Dieu de

suivante: tout mon cœur qu'en ce sujet vos paroles

„ aient été telles qu'on n'ait pas occasion de

' mal juger de vos intentions. En mon parti-

« I^ pins grand déplaisir qui me puisse ar- culier, je les interpréterai toujours à bien

river, est quand ceux que je propose au roi quand elles seront douteuses, vous assurant,

pour le servir ne réussissent pas à son con- que de vous à moi , vous me trouverez tou-

tentement. Je me suis toujours moqué des jours , Monsieur, votre très - affectionné

diverses licences qu'on m'a rapporté plusieur» comme frère à vous rendre service. — Le

fois que vous donnez à votre langue, loi*s- cardinal db Richblibu. » — ^Paris, 39 septem-

quil n'éuit question que de particularités bre i64t. — Corresp. de Sourdis, tom. HT,

contre moi; mais ne pouvant faire le même liv. YI, ch. xii.

en ce qui est de l'État , vous devez être bien * Voir : ie Prélat dans les années* -^

aise qu'on vous donne lien , et qu'on Mémoire déjà dté, t. HI.^ prenne le temps d'écUôrcir celles dont on

Ixxxviij DE LA MARINE FRANÇAISE

a D'avoir fait sortir les vaisseaux de leur mouillage pour « donner jour à Tèntrée des ennemis;

ce D'avoir eu intelligence avec les ennemis du roi et avoir reçu (c de grandes sommes de dmiers pour ne les pas défaire tant « à Gênes qu'à Tarragone;

(c D'avoir donné des ordres contraires au service du roi. »

Ainsi qu'on le verra par les documents rassemblés ici lors de l'insurrection de Catalogne qui mit pendant quelque temps Barcelonne au pouvoir de la France , Tarmée royale d'Espagne , battue par les rebelles et les troupes françaises, s'était retirée à Tarragone. Bloquée par terre , cette ville ne pouvait être ravitaillée que par mer. M: de Bordeaux avait donc été chargé de s'opposer au passage des vaisseaux espagnols. En vain il avait démontré que cette cote jetant ouverte et sans port, il pourrait difficilement garder un point de croisière de cinq ou six lieues d'étendue avec six vaisseaux et douze pataches (lé mauvais vouloir de M. de Forbin ne permettant pas à M. de Sourdis de compter sur les galères , qui à chaque instant regagnaient Marseille sous le prétexte d'y^chercher des vivres). Néanmoins M. de Bordeaux obéit aux ordres qu'il reçut; mais malgré tous ses eiforts , protégé par des forces considérables y le convoi destiné pour Tarragone entra dans le port. L'armée royale d'Espagne fîit renforcée et la rébellion de Catalogne étouffée, au grand regret de Richelieu, qui l'avait excitée et soutenue.

La lecture des pièces prouve évidemment que les reproches adressés à M. de Bordeaux à ce sujet n'étaient pas fondés. Bien que l'armée navale française fut très-inférieure en nombre , puisqu'elle ne comptait que dix-huit vaisseaux ou pataches et dix-neuf galères, tandis que la flotte espagnole se composait de trente-cinq vaisseaux et de vingt-neuf galères, M. de Sourdis t'avait combattue

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RIGHEUEU. Ixxxix

vaillamment depuis deux heures jusqu'à la nuit, et avait souffert de graves avaries sans pouvoir empêcher les transports ennemis d'entrer dans Tarragone. Le lendemain, la flotte française donnant chasse aux Espagnols les avait poursuivis jusqu'aux Al'Êsiges j et le surlendemain louvoyant en vue de l'ennemi, elle avait tenté de lui prendre l'avantage du vent; mais le temps devenant trop mauvais sur cette cote sans rade et sans abri , et les galères ayant été mal approvisionnées par la résistance opiniâtre du bailli de Porbin, la flotte française fut obligée de rentrer dans ses ports. On le voit , il faut donc attribuer cette dé&ite moins à la négligence de M. de Bordeaux qu'à la supériorité numérique des ennemis, qu'à un temps forcé et qu'à la mésintelligence qui avait déjà si souvent et si malheureusement nui au service dû roi.

Ce qui suffirait d'aiUeurs pour démontrer le peu de solidité des reproches adressés à M. de Bordeaux , c'est l'acharnement et la haine mal déguisée qui présidèrent toujours aux informations prises sur sa conduite , informations qui d'ailleurs n'amenèrent aucune preuve contre lui.

Nous citerons , à ce propos , l'extrait suivant d'une lettre du brave chevalier Paul , doublement significative pour M. de Bordeai» en ce qu'elle invoque aussi en sa faveur l'autorité d'un nom bien glorieux -et bien cher à la France, du grand Duquesne enfin , alors un des meilleurs capitaines de vaisseau de notre marine et déjà singulièrement distingue par sa valeureuse et brillante conduite lors des affaires de Laredo et de Gattari.

(t Monseigneur , a Celle-ci sera pour vous dire comme l'on informe, et qu'on « a oui M. Duquesne et moi, sur l'affaire de Tarragone. An <: {M'emier jour, nous avons dit la vérité, conformément à la

xc DE LA MARINE FRANÇAISE

«lettre que M. Garnier a écrite à votre grandeur; mais ce M. de (c Besançon use de grandes menaces de la part du roi et de <c son ëminence si Ton ne dit pas la vérité ; mais cela ne nous a étonne point , puisque nous n'avons autre chose à dire que c( les choses qui sont passées au vrai. L'on s'informe aussi, <c lorsque nous avons quitté les ennemis la dernière fois , si a Ton a vu le feu de l'amiral , et il y en a beaucoup qui disaient c( qu'ils ne l'ont point vu ; cela ne regarde point votre grandeur <£ et n'a regardé que M. de Cangé, qui se défend tant qu'il ce peut. Je crois qu'ils ne trouveront pas tout ce qu'ils s'étaient (c promis , puisque je ne pense pas qu'il y ait un homme , tant (c de la marine que du régiment, qui puisse avoir l'âme si mau- « vaise que de dire autre que la vérité ; si bien que j'espère , <c avec l'aide de Dieu , que tout tournera à la gloire de votre « grandeur et à la confusion de vos ennemis. L'on m'a demandé (T aussi si j'avais oui médire à votre grandeur mal du roi ou de ce son éminence : je leur ai dit que votre grandeur n'en avait ce jamais parlé qu'avec tous les Respects qui sont dus à leurs «t personnes , comme c'est la vérité. L'on fait plusieurs demance des aux autres, tant aux capitaines qu'à ceux qui ne le sont ce pas , si l'on a jamais oui renier le nom de Dieu à votre grance deur , et s'ils ne savaient pas si votre grandeur a vu quelque ce femme en particulier, et tant d'autres misères , et si votre ce grandeur, se prévalait des prises qui se sont faites , etc. * »

L'instruction dont parle le chevalier Paul était dirigée par M. de Besançon, un des plus grands ennemis de M. de Sourdis, qui , à ce sujet , écrivait à Richelieu : Quille remerciait de laconr

' N(>a8 n'avons pas ciii devoir copier tex- « ni'avouet envoier ann Itallie e si je ne toués

toeliement l'orthographe du brave chevalier « point informé des afair de M. le maréchal de

Paul , dont voici un spécimen. — «Monsei- • Vitry , etc. » — Lettre du chevalier Paul à

« gnear — j'ai été apelé an core une foué pour M. de Sourdis , — rg septembre 1641.— Ct>r-

• savouer de moue si gamaits votre grandeur respondance de Sourdis.

sous LE MINISTÈRE DU GARD. DE RICHEUEU. xcj

fiance qu'il aidait en son intégrité et sa fidélité, puisqu'il l'avait jugée à l'épreuve du plus fou et du plus méchaM des hommes.

D'un autre côté , M. le duc d'Estrées , ambassadeur à Rome , demandait au pape la nomination des commissaires destinés à juger la conduite de M. de Bordeaux qui^ chose singulière, était ^ on le répète, mis .sous cette singulière prévention : d'avoir porté les armes, quoique ecclésiastique. Mais les lenteurs interminables de la cour de Rome ne permirent pas à ce tribunal ecclésiastique de se réunir en i64i » et l'instruction militaire continua. Avant qu'elle fût terminée et conséquemment avant que la conduite de M. de Bordeaux fût nettement jugée, ce prélat fut exile à Carpentras, dans le comté d'Avignon y par lettre du rôi, du 9 septembre i64i » pour y attendre l'issue de la procédure. En vain de nouvelles lettres de MM. Garnier, de Gange , de Bandol , de Vinsargues , officiers de marine, jointes à une protestation, du 3o septembre 164I9 signée de tous les capitaines de vaisseaux et des galères assistant au combat devant Tarragone ' , vinrent encore renforcer l'autorité morale de la lettre du capitaine Paul et de Duquesne, et prouver que la conduite de M. de Bordeaux avait été outrageusement ca* lomniée et dénaturée. Richelieu fut inflexible, et le 8 février 1.64^ , M. de Sourdis reçut l'ordre de quitter Carpentras pour aller à Vaison ; le â6 juin , il lui fut enjoint ,de se rendre à Ca- Vaillon, et enfin, le i4 novembre, il eut la faculté de choisir telle résidence qui lui plairait dans le comtat , moins Avignon.

La cour de Rome avait pourtant absous M. de Bordeaux des irrégularités dont il s'était rendu coupable en portant les armes ; mais on voit par une lettre de l'archevêque

' Les signataires de cette protestation valier Gamier, Saint-Étienne , deQaélaSy

furent le chevalier de Gange, les cheraliers Duquesne. — Correspondance de Sourdis j

d'Arrérac, de Casenac , deChastellnx, Pon- t. in, In, YI, ch. xiii. taisière , Luseraie , le chevalier Paul, le che-

xcij DE LA MARINE FRANÇAISE , étc-

(a3 juillet 164^)9 que Texpédition des bulles d'absolution ne lui avait pas été envoyée , sous le prétexte qu'il ne se trouvait pas à Bordeaux, lieu de sa résidence épiscopale, tandis que luimême réclamait instamment l'intervention et l'assistance du pape auprès du roi pour obtenir de ce prince la permission d'y retourner.

La mort de Richelieu (4 décembre 164^) mit enfin terme à la disgrâce de M. de Bordeaux : ce prélat revint à son diocèse, d'où il ne sortit qu'en ï645 pour venir présider à Paris l'assemblée du clergé de France.

ce Quoique distrait par tant de travaux divers , — dit un des c< panégyristes ^ de M. de Bordeaux, — 7 il ne cessa pas un instant (c de s'occuper de l'administration de son diocèse. Au mois dénote vembre 1 633 , il approuva la fondation d'un couvent de Béné- «c dictins à Bordeaux ; et le 16 juin i638, il institua dans la même ff ville une compagnie de sœurs de Saint-Joseph en faveur des « jeunes orphelins. Le 7 mai 1639, il rétablit à Cadillac les pères « de la doctrine chrétienne fondés par le duc d'Épernon , et le « i^' juillet i64o, à Bordeaux, un couvent de la Visitation de la « Sainte-Vierge et un autre de Sainte-Magdeleine, le 1 4 août i64i-

ce A répoque où il fut choisi pour assister à Paris à l'assemff blée du clergé de France , dont il fut un des présidents , k fi maladie le saisit, et il expira dans le bourg d'Auteuil, près des « bords de la Seine , le x 8 juin 1 645 , à l'âge de cinquante-un ans. (c Son corps fut enseveli dans la chapelle du château de ses pères (c à Jouy, non loin de Paris. Les membres de la sainte assemblée ce lui firent de pompeuses funérailles dans l'église des Augustins, ff à Paris ; et peu de temps après son éloge funèbre fut prononcé, « le i4 juillet, par Denis de la Barde, évêque d'Évreux. » ^

Paris, ce 1 5 janvier zSSg. EUGSNB SUE*

* Gailia ChrisUana. — Henri II de Sourdis.

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