CHAPITRE PREMIER
En marche depuis le milieu de la nuit, nos soldats improvisés combattirent toute la journée, courageusement, inutilement. Le soir venu, il fallut sonner la retraite : on se compta, on recueillit les morts et les blessés, on signala des absents.
Parmi ceux dont le sort était inconnu se trouvait Henri Regnault. Ses amis l'avaient aperçu restant en arrière au moment où Tordre de se replier était donné ; ils Tavaient appelé : « Le temps de brûler mes dernières cartouches, et je vous rejoins », avait-il répondu avec calme. Depuis lors on ne savait rien de lui.
La nouvelle de sa disparition se répandit le soir même dans tout Paris. On la commenta avec anxiété. On se refusait à croire à un malheur. Peut-être Regnault n'avait-il pu rejoindre à temps son bataillon, peutêtre était-il prisonnier ou recueilli, blessé, par les Prussiens. Ce dernier bruit prit un instant une certaine consistance, et on s'y rattacha comme à une chance heureuse et désirable.
Dès le lendemain l'oncle et le lîdèlc com-
pagnondes voyages de Regnault MM. Laudin et Clairin commencèrent les plus actives recherches. Clairin avec un infatigable dévouement parcourut le champ de bataille, appelant Henri, retournant les morts, s'informant de tous côtés, se cramponnant à une espérance qui lui échappait d'heure en heure, mais à laquelle il ne voulait pas renoncer. Il revint le soir à Paris, et apprit que le doute n'était plus possible. Regnault était tombé foudroyé. Un ambulancier l'avait trouvé étendu sur la face et frappé d'une balle à la tempe gauche. Les indications les plus précises, son nom, sa profession, son adresse, le nom de son père se trouvaient à l'intérieur de sa tunique. L'ambulancier avait recueilli aussi quelques objets qui lui appartenaient, puis il avait dû abandonner le cadavre pour continuer sa triste mission.
Clairin mit dès lors toute son ardeur à découvrir le corps de son ami. Après bien des tentatives infructueuses, il le retrouva enfin, le 22 janvier, parmi les monceaux de victimes transportées au Père-Lachaise.
Au moment où fut connue la confirmation (le ce malheur, il se produisit un fait étrange: Paris qui, sans murmurer, avait vu périr un si grand nombre de ses défenseurs, qui avait montré une fermeté vraiment virile au milieu de calamités inouïes? Paris se sentit faiblir devant la perte de ce jeune homme. Humiliée, absorbée dans une immense douleur patriotique, frémissant de honte et d'angoisse devant la nécessité d'une cruelle capitulation, la grande cité trouva encore des larmes pour le pleurer. Chacun se sentit frappé au cœur par cette mort, à la fois si belle et si affreuse. Elle parut être le dernier rayon de gloire arraché à notre couronne, le dernier mot de nos malheurs.
Le service funèbre eut lieu à Saint-Augustin. C'était la veille de la capitulation et lorsque déjà le canon ne se faisait plus entendre qu'à de rares intervalles.. La famille de Piegnault, absente, ignorait encore sa mort. M.Laudin seulla représentait et conduisait le deuil. Mais tout ce que Paris renfermait de célébrités s'était joint spontanément aux amis
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du jeune peintre, et la nef fut trop petite pour contenir ceux qui voulaient lui rendre un dernier hommage. Ses compagnons d'armes, en tenue de campagne, lui décernèrent les honneurs d'un enterrement militaire, tandis qu'un bouquet de lilas blanc, placé près du cercueil, révélait que nulle douleur n'avait manqué au sacrifice^, et qu'à la perte du soldat et de l'artiste, il fallait joindre celle plus intime et plus poignante encore du fiancé. Une indescriptible émotion avait gagné tous les cœurs ; elle faisait jaillir des larmes de tous les yeux et donnait à cette triste cérémonie un caractère unique et profondément touchant : on eût dit un deuil public.
Ceux-là mêmes qui s'étaient montrés les plus sévères pour l'artiste se sentirent désarmés.
a Une fatalité si cruelle donne l'idée d'un crime commis par la mort, écrit M. Paul de Saint-Victor, qui avait durement traité les dernières productions de l'artiste. Lorsqu'il immole de pareilles victimes, le meur-
tre inconscient de la guerre fait l'effet d'un assassinat. »
La critique n'eut qu'une voix pour célébrer le talent, le généreux dévouement et la mort d'Henri Regnault. Les poètes à leur tour voulurent chanter 1^ glorieuse victime delà dernière heure et clu dernier combat, et, dès le 27 janvier, des vers de M. Manuel furent récités au théâtre français par Goquelin, qui avait été lié avec Regnault.
Comment expliquer cependant cette émotion passionnée? A peine quelques œuvres de Regnault avaient été livrées au public et elles avaient rencontré de vives contradictions. Il semblait donc que ses amis seuls pussent avoir conscience de sa valeur, apprécier sa nature riche et sympathique et pressentir ses succès futurs. On vit à sa mort qu'au fond une opinion unanime lui avait attribué parmi les artistes une place qui désormais ne pouvait être remplie.
Pour nous qui Pavons beaucoup connu, c'est-à-dire profondément aimé, nous avons à cœur de le révéler tel qu'il était et de mon-
trer, à côté des éminentes qualités du peintre, rintelligence d'élite qui le rendait capable de sentir puissamment et d'exprimer ses impressions avec un merveilleux talent.
Mille fois nous avions eu la preuve de l'infatigable activité de Regnault, et pourtant, lorsque nous avons pu tout ensemble voir l'exposition de ses œuvres et parcourir sa volumineuse correspondance, il nous a été difficile de comprendre comment ce jeune homme avait su, en quelque sorte, multiplier les heures, comment à côté de travaux de peinture si étonnants par leur nombre, il s'était créé les loisirs nécessaires pour tant écrire, tant raconter. Pas une observation en effet ne frappe son esprit ou ne stimule sa curiosité, pas une émotion n'atteint son âme, pas un événement frivole ou sérieux ne se passe devant ses yeux, sans qu'il éprouve le besoin de faire aussitôt partager à son père et à ses amis ses impressions et ses remarques.
Ces lettres, écrites spontanément et sans aucune arrière-pensée de publicité, constituent donc, pour ainsi parler, le journal de
sa vie. écrit par lui-même, au jour le jour, elles donnent une idée exacte de son caractère, de son genre d'esprit, de ses tendances artistiques; elles le représentent vraiment ressemblant et non plus sous les traits de fantaisie que lui avaient trop souvent attribués des impressions personnelles; elles le montrent enfin sous un jour complet. Nous le voyons invariablement enthousiaste quand il commence un tableau, mécontent quand il l'achève, toujours sévère pour luimême, parce qu'il reste, malgré ses efforts et ses progrès, bien loin encore de son idéal.
Mais, par-dessus tout, en lisant cette correspondance, nous sentons grandir nos regrets, parce que nous arrivons à une certitude absolue de l'avenir brillant réservé à Regnault: il devait être un jour le chef de l'École française contemporaine; nul doute ne demeure dans l'esprit à ce sujet quand on Ta suivi pas à pas.
Notre tâche, en réunissant ces matériaux épars, est donc bien simple : elle se borne à les coordonner, et à laisser le jeune artiste nous montrer lui-même toute la puis-
sance de ses facultés, et le développement qu'il avait déjà su leur donner.
H. Regnault naquit à Paris, le 30 octobre 1845. Il était le second fils de M. Victor Regnault, le meaibre illustre de l'Académie des sciences dont l'Europe entière connaît les travaux, et qui dirigea pendant vingt-cinq ans avec éclat la manufacture nationale de Sèvres.
De bonne heure on fut frappé des dispositions artistiques du jeune Regnault. Dès sa première enfance, pour le tenir tranquille à la maison, on lui donnait un crayon et du papier; et, couché sur le tapis, il passait des heures entières à dessiner ce qui l'avait frappé dans ses promenades, surtout des animaux, chevaux et chiens. Plus tard il demandait constamment qu'on le menât promener au Jardin des plantes ; il s'arrêtait longtemps devant les cages, les parcs des animaux, dont il suivait les mouvements avec une attention persistante et sans qu'il fût possible de l'arracher à l'examen qu'il en faisait. Aussitôt rentré, il dessinait ces mêmes animaux dans toutes les poses où il
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les avait vus, recommençant son travail jusqu'à ce qu'il en fût satisfait et sans jamais se décourager. Déjà sa mère recueillail avec soin ces essais qui dénotaient, chez un enfant de cinq ans, un esprit d'observation, une persévérance et des dispositions bien extraordinaires. Ne comptant que sur sa mémoire, Regnault s'exerçait à tout voir, à tout remarquer ; il refusait de copier aucun dessin ou gravure, et c^est ainsi qu'il acquérait seul les premières notions de cette admirable connaissance de l'animal dont il excella plus tard à rendre les mouvements et les formes.
Encore quelques années et nous le verrons, externe au lycée Napoléon, charger ses papiers de croquis ; c'était pour lui un besoin impérieux, irrésistible, de reproduire tout ce qui frappait son esprit. Ces premiers dessins étaient dès lors recherchés et précieusement conservés par ses camarades. Ils deviennent plus complets à mesure que l'enfant grandit. Dès la classe de quatrième, Henri profite des jours de congé
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pour jeter hardiment sur le papier des essais de figures se rapportant aux sujets historiques dont l'entretenaient ses professeurs. Ces études avaient pour but les grands tableaux qu'il projetait déjà de peindre un jour ; il en fit, pendant les convalescences de ses maladies d'enfant, de grandes esquisses au fusain et au crayon : celles des batailles d'Issus, d'Arbelles et de Rocroy, figuraient à l'exposition de l'École des beauxarts ; elles se faisaient remarquer par la hardiesse de la composition, le mouvement des figures, l'audace des raccourcis, autant de qualités qui dénotaient déjà le souffle d'un véritable artiste. Un écolier de onze à treize ans qui se jouait de pareilles difficultés était merveilleusement doué, et on pouvait pressentir qu'il deviendrait un grand peintre.
En août 1857, un accident mit en danger les jours de son père et exigea pendant longtemps les soins assidus de toute sa famille. Henri avait alors douze ans, âge bruyant et difficile, où déjà les jeux ne suffisent plus et où l'étude n'absorbe pas en-
core. Pour pouvoir le garder à la manufacture de Sèvres, il fallait lui trouver une occupation. Il eut ridée de se faire sculpteur et il modela en argile, de mémoire, un cheval appartenant à TEnipereur ; de temps en temps seulement il allait le voir dans les écuries du château de Saint-Gloud : cet essai étonna tellement les artistes, que, sur leur demande, on en tira quelques exemplaires.
Cette grande facilité que le jeune Regnault montrait pour les arts, la rapidité de ses progrès^ ne laissaient pas son père sans inquiétude. Il prévoyait bien que, s'il donnait un cours trop facile à cette vocation, les études littéraires sérieuses , qui seules pouvaient modérer et diriger la fougue de l'imagination d'Henri, deviendraient bientôt impossibles. Il chercha donc à mettre des entraves à l'entraînement de son fils vers la carrière artistique, et ne lui fit jamais donner de leçons de dessin; mais, à la campagne et pendant les vacances, il lui laissait la liberté de se livrer exclusivement à ses études de prédilection. On peut juger par le nombre des
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dessins faits en des temps si courts, combien Henri avait à cœur Fart auquel il voulait se consacrer. 11 savait au reste — son père le lui avait formellement déclaré — que ses vœux ne seraient accomplis qu'après la fin de ses études classiques et lorsqu'il aurait acquis le grade de bachelier ès lettres. Il avait compris la sagesse de ces vues, et chaque année de nombreuses nominations vinrent affirmer le rang distingué qu'il occupait parmi ses condisciples.
Sa mémoire surtout était étonnante. Il eut le bonheur, du reste, de rencontrer une certaine condescendance chez des professeurs intelligents, qui ne demandèrent pas à cette nature d'élite, un peu fantaisiste et mal à l'aise quand elle se sentait trop comprimée, l'exacte régularité exigée de ses condisciples. Ainsi, tout en poursuivant brillamment le cours de ses études, Regnault gardait le germe de cette personnalité qui éclatera plus tard dans toutes ses œuvres.
ir sortit du collège en 1859 et il fut libre alors de suivre sans entraves son goût pour
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le dessin; mais il fallait lui trouver un maître.
Son père redoutait de le voir entrer dans l'un des grands ateliers de Paris, de le dégager, si jeune encore, de cette surveillance suivie, incessante, qu'il jugeait nécessaire à son ardente nature. Aussi s'adressa-t-il à MM. Ingres et Flandrin, si capables tous deux de comprendre ce que promettaient de tels débuts. Inutile de dire combien ils furent frappés des dispositions d'Henri.
Malheureusement Flandrin, qui s'occupait alors exclusivement de ses belles fresques de Saint-Germain des Prés, ne put le prendre chez lui. D'après son conseil, Regnault fut confié à M. Lamothe, ancien élève de Ingres et qui l'avait aidé dans les peintures exécutées au château de Dampierre, chez M. le duc de Luynes.
M. Lamothe, fidèle à la doctrine de son maître, dirigea, comme on pouvait s'y attendre, les études de son élève vers la peinture religieuse, et lui fit faire des dessins d'après Piaphaël, le Poussin, Ingres, etc., tandis qu'à l'École des Beaux-Arts Regnault
étudiait l'académie. Ses progrès en dessin furent si rapides que, peu de temps après, il put commencer ses études de peinture à l'huile.
Après y avoir consacré quelques mois, Regnault fut admis, en Mai 1862, à concourir pour le prix de Rome. Le sujet du concours était Vélurie aux pieds de son fils Coriolan^ et venant, avec les dames romaines en deuil, lui demander de lever le siège de Rome. Le tableau du jeune candidat n'obtint pas le prix ; néanmoins son succès fut grand auprès du jury, qui lui accorda le premier accessit avec une médaille.
En 1864, il ne se présenta pas au concours, mais il exposa au Salon deux portraits jusqu'à mi-corps et de grandeur naturelle.
Inscrit à l'atelier de M. Cabanel, Regnault était peu assidu à l'École des beaux-arts; il travaillait tantôt à Sèvres où son père lui avait installé un atelier, tantôt à Paris où il en avait loué un rue d'Enfer. Il avait entrepris alors un grand tableau religieux, la Mise au tombeau du Christ, tableau qu'il
n'acheva jamais, et qui a été détruit pendant la guerre. Une lettre de lui nous dit sous quelle impression il le commençait et nous montre combien déjà sa sévérité pour ses œuvres venait heureusement servir de contre-poids à l'enthousiasme de ses vingt ans.