A MADEMOISELLE G. BRETON
...Enfin! cette nuit interminable est finie! 0 ma pauvre amie, c'était horrible ! Mais je ne veux pas me plaindre, parce qu'il y en a qui auront souffert plus que moi. Nous avons dans la journée levé et posé trois fois le camp. Les autres batail-
Ions étaient partis en reconnaissance avec M. de Brancion et nous avaient laissés à la garde des avant-postes. Les factions de nuit, — six heures immobiles ! — allaient nous échoir de nouveau, quand enfin une compagnie est venue nous relever. Un vent glacial menaçait à chaque instant de nous enlever de nos tentes. Nous étions entièrement exposés à cette tempête de glace; tout gelait dans nos bidons ; les pieds étaient devenus insensibles. Dans une tente voisine de la nôtre, on entendait geindre un de nos pauvres camarades, Nourrisset, tombé à minuit et demi dans la carrière, à une profondeur de quatre-vingts pieds. Il n'est pas encore mort, mais n'en vaut guère mieux. La veille, pendant que nous gelions sur le Port-aux-Anglais, un autre homme de notre bataillon était déjà tombé à cette même place et s'était brisé le fémur. — Nuit horrible!
On va nous emmener, je Tespère, d'un autre côté : nous sommes de toute part entourés de carrières à découvert, et il arrivera quelques accidents encore si l'on ne décampe. Oh ! je puis parler sciemment du froid, et sais ce matin ce qu'est une nuit sur la terre dure, exposé à une bise glaciale. Quatre hommes chez nous gelés, dont un sergent : on est parvenu à les rendre à la vie. Assez là-dessus. Je me réchaufferai à votre
CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. m
foyer. Je vous aime, j'aime mon pays et cela me soutient. Adieu...
Pour arracher Regnault à la tristesse qui l'envahissait, ses amis voulurent lui faire reprendre ses pinceaux. Il céda à leurs désirs, quoiqu'il ne se sentit aucun goût pour ces travaux faits entre deux gardes aux remparts. Mais il posa une condition : on le dispenserait de tout labeur de l'esprit, on préparerait tous les objets qu'il aurait à représenter, et il ferait simplement acte de copiste. L'atelier de M. iV. Goupil fut orné pour lui de riches tentures orientales, de soieries éclatantes, de tapis aux couleurs vives et ' variées ; Regnault se mit à l'œuvre et fit ces trois merveilleuses aquarelles que tout le monde a admirées d'abord au Cercle artistique où elles furent exposées pour la premièrefois, et ensuite à l'École des Beaux-Arts. Ceux qui ne les ont pas vues, ne sauraient se faire une idée de la hardiesse, de la puissance, de l'éclat et de l'harmonie de ces aquarelles auxquelles rien de ce qui a été fait en ce genre ne saurait être comparé.
«C'est en plein Orient, écrit M. Th. Gautier, que nous transportent ces splendides aquarelles, qu'on croirait exécutées sous l'immuable azur du ciel d'Afrique, et non sous ce triste dais de brouillard qui recouvrait Paris pendant les mois d'hiver du siège. La première représente une jeune femme couchée sur un divan dans un costume où dominent ces étoffes aux blancheurs transparentes traversées de raies mates ; ces blancheurs font l'effet du camélia entouré de fleurs variées qu'on place au milieu des bouquets de bal ; elles attirent et concentrent la lumière, et leur éclat se répand par douces ondulations sur les teintes fraîches qui l'environnent. La femme à demi-allongée dans une pose assouplie par les langueurs du kief rappelle cette délicieuse Haoua dont Fromentin, dans Une année auSahel, trace unsidélicieux portrait avec une plume qui vaut son pinceau. On ne saurait trop admirer l'étonnante harmonie de ces étoffes, de ces tapis, de ces accessoires, de ces couleurs disparates en apparence, mais dont les contrastes se résolvent en un accord parfait. Depuis les Femmes d'Alger, d'Eugène Delacroix, aucun peintre n'a mieux su baigner d'une ombre limpide le chatoiement d'un riche intérieur moresque.
« La seconde de ces aquarelles a pour sujet un intérieur encore, mais d'une signification et d'une valeur toutes différentes. Sur un divan encombré de carreaux de brocart, de soie ou de maroquin, est assis ou plutôt accroupi un jeune homme nu jusqu'à la ceinture, basané presque comme un mulâtre, et le bras s'appuyant au genou avec un mouvement plein de science et de hardiesse. C'est une figure étrange. Une
espèce de turban négligemment enroulé lui recouvre le front de ses larges plis et projette sur ses yeux une ombre mystérieuse. On dirait un Manfred ou un don Juan oriental ayant peut-être connu une autre civili sation et ayant voulu changer de blasement. En regardant ce corps maigri et nerveux, consumé d'ardeur, nous pensions au héros deNamouna, à cet Hassan, d*Alfred de Musset, qui s'éfait en allé réchauffer son scepticisme au pays du Soleil, quittant le cigare pour le haschich. Le peintre n'a probablement pas eu cette idée, mais son aquarelle la suggère : l'ennui de la volupté, le désir de l'inconnu, la fatigue des paradis artificiels, comme les appelle Baudelaire, se lisent sur ce visage amaigri, mais jeune encore malgré les excès.
« Sur les épais tapis qui jonchent le sol est étendue une jeune femme qui, les épaules adossées au divan, enveloppée d'une gandourah noire à capuchon, entr'ouverte à la poitrine, dont la blancheur ressemble à "la lune sortant d'un image sombre, laisse errer nonchalamment ses doigts teints de henné sur les cordes d'une guziadont elle s'accompagne. Le chant s'exhale comme un soupir de ses lèvres distraites. Elle sent qu'elle n'est pas écoutée et suit son rêve. Rien déplus séparé que ces deux êtres, tous deux jeunes et beaux, placés aux deux bouts d'un divan.
« Le luxe qui les entoure a une richesse sourde, une ardeur sombre, et comme une gravité funèbre malgré la violence des tons conservés dans l'ombre avec une superbe maestria de coloris. Ce ne sont que rideaux et portières d'étoffes où s'est épuisé l'art de rOrient, que tissus magnifiques, que tapis de Smyrne,
de Kabylie ou de Turquie, tableaux incrustés de nacre, armes constellées de pierreries, narghilés du Khorassan, et cependant il y a quelque chose de tragique sous cet amoncellement de splendeurs. Cette chambre pourrait servir de fond à quelque scène de jalousie et de meurtre. Le sang ne ferait pas tache sur ces tapis d'une pourpre sombre.
a La troisième aquarelle n'est qu'un simple bouquet de palette, un selam de couleurs orientales épanouies dans un rayon de lumière. Elle représente une cadine ou une odalisque se tenant debout au milieu de sa chambre et comme ravie de sa beauté et de son costume chatoyant. Tout cela fait au premier coup avec une fraîcheur et une limpidité incorhparables. Le peintre, tout en maintenant sa volonté, a su profiter admirablement des heureux hasards de l'aquarelle. »
Peu de jours après, Regnault dessinait les portraits de MM. Bida et Duruy en costume de gardes nationaux : ce furent ses dernières œuvres.
Nous savons déjà comment Regnault mourut, victime de son devoir à Buzenval, le 19 janvier, atteint par le dernier coup de fusil peut-être qui fut tiré sous les murs de Paris. %
Une année s'écoule à partir de cette date néfaste, année terrible, maudite, souillée
de hontes et de crimes sans exemple. Et pourtant, Paris qui tour à tour se passionne et oublie si vite, qui ne fait des réputations que pour se donner aussitôt le plaisir de les détruirCj, Paris avait gardé vivant au fond de son cœur le souvenir de Regnault. Quant aux amis du jeune peintre, leur douleur était restée aussi vive qu'au lendemain de sa mort. Depuis longtemps ils se promettaient de consacrer sa jeune gloire par une exposition complète de ses œuvres ; mais elles étaient disséminées un peu partout, à Rome, à Tanger; il fallut du temps pour les réunir, et ce fut au mois de mars 1872 seulement qu'on put voir, dans les salles d'exposition du palais des Reaux-Arts, ce qu'avait accompli, en trois années, un artiste épris de son art, fanatique du progrès, toujours avide du nouveau et fou de la lumière. On s'étonna de ce travail immense, et cependant plusieurs œuvres importantes qu'on avait admirées dans cette même salle faisaient défaut. VAutomédon , vendu en Amérique , ne pouvait être rapporté de si loin ; la Judith^
achetée par le Musée de Marseille, fut refusée par le Conseil municipal, malgré des instances réitérées et malgré le sentiment presque patriotique qui aurait dû commander renvoi de cette toile. D'autres tableaux et dessins encore manquaient à la collection; c'étaient d'abord des études espagnoles que Regnault avait vendues à Rome, et qui, m'a-t-on dit, ont figuré en 1869 à l'Exposition de Dordeaux. C'étaient encore de nombreux portraits au crayon noir, des études dessinées pour ses tableaux, et enfin une toile qui a disparu dans le trajet de Tanger à Paris, et qui représentait un Arabe tenant en laisse deux lévriers sur les sables blancs d'un pays aride.
L'Exposition resta ouverte un mois. Nul ne se doutait jusque-là du prodigieux travail de Henri Regnault pendant ses voyages.
Il nous révèle un Orient nouveau et semble avoir inventé des couleurs pour le peindre. Sauf les deux petits tableaux intitulés : la Sentinelle marocaine^ et le Départ pour la fantasia^ tout ce qui fut exposé en ce genre ne se composait que d'études
OU de projets de tableaux- mais toutes ces œuvres portaient l'empreinte d'un talent désormais sûr de lui; elles étaient toutes inondées de cette lumière que Regnault s'était juré de reproduire et dans laquelle, pour ainsi dire, il était parvenu à tremper son pinceau. Les aquarelles rivalisaient de vigueur avec Thuile; jamais la blancheur des murailles n'avait été exprimée avec une telle intensité, jamais les rayons du soleil couchant n'avaient embrasé de teintes plus dorées les murailles de l'Alhambra.
Une merveille entre toutes les autres montrait le talent de Regnault sous un aspect encore inconnu. Dans la Sortie du pacha en effet, les personnages hauts à peine de quelques centimètres, irréprochables comme dessin, conservent cette tournure élevée, cette noblesse de formes qui semblent réservées aux tableaux d'histoire. Le coloriste d'autre part semble avoir pris à tâche de surmonter d'invincibles difficultés. Les blancs les plus violents luttent entre eux sans rompre l'harmonie, le soleil éclate partout, sur les murailles et sur la foule ; les ombres elles-
410 GORRESrONDANCE DE HEiNRI REGNAULT.
mêmes restent claires et lumineuses dans ce chef-d'œuvre incomparable.
Haine au grisi s'était écrié Regnault en sortant de l'atelier de M. Lamottie ; et il s'était tenu parole.
Le succès de l'Exposition dépassa toutes les prévisions, toutes les espérances. Jamais foule aussi nombreuse, aussi sympathique, ne se rendit à un appel de ce genre.
Pour nous, ce fut dans notre douleur une grande consolation, presque une joie, de voir l'empressement, l'enthousiasme du public, et surtout de constater l'unanimité avec laquelle les artistes et la critique classèrent les œuvres de notre cher Henri, parmi celles qui assurent à leur auteur l'immortalité*
Et maintenant ma tâche est finie ; je ne me livrerai pas à une étude du talent de Regnault; je n'examinerai pas ici ce qu'on pouvait attendre du redouter de son influence sur les jeunes artistes. Après avoir pris la plume le plus rarement possible, et seulement pour guider le lecteur à travers
les lettres que je publie et les relier entre elles, je me souviendrai jusqu'à la dernière ligne que ce livre n'est pas le mien, mais seulement celui d'Henri Regnault.
L'Exposition de ses oeuvres a eu pour résultat de rassurer ceux qui redoutaient sa facilité, sans soupçonner par quel travail sérieux, constant, ardu, il se prémunissait contre les dangers de son immense talent naturel. S'il existait encore à ce sujet des incrédules, la lecture de ses lettres les aura convertis, je l'espère, en leur prouvant avec quelle réflexion, quelle maturité d'esprit, quel respect de l'art et des maîtres le jeune artiste travaillait et préparait son avenir.
On Ta accusé de chercher des succès bruyants et de mauvais aloi : jamais cette pensée ne lui est venue. Il suffit de lirp sous quelles impressions il se mettait à l'œuvre pour comprendre que, loin de forcer la note, il restait toujours au-dessous de ce qu'il avait entrevu. Un doute d'une autre nature a pu naître dans l'esprit du lecteur : ne semble-t-il pas au premier abord que l'ardent enthou-
siasme de Regnault ait parfois subi Tinfluence de la mobilité de son caractère ?
L'Italie, l'Espagne et l'Afrique, Michel- Ange et Vélasquez, la campagne romaine, les monuments moresques et Tétincelante lumière de Tanger le passionnent tour à tour avec une vivacité qui grandit chaque fois. Mais ne sent-on pas que la succession même des circonstances qui le conduisent dans ces divers pays répond aux aspirations de son âme et produit tout naturellement cette admiration croissante? Peut-on s'étonner si le ciel de l'Italie semble pâlir devant celui de l'Andalousie; si les splendeurs du soleil africain, tout en ravissant Regnault, le font rêver à celles de l'extrême Orient? Il n y a là ni contradiction, ni caprice, mais une initiation de plus en plus complète à la lumière que cherchait l'artiste et qui est la marque distinctive de son génie. Si ses jugements se modifient, c'est que des horizons encore inconnus s'ouvrent devant lui; son intelligence se dilate pour sentir, comprendre, goûter le beau partout où il le rencontre; il marche sans cesse
vers son but en s'affermissant^ en progressant, et nous le voyons constater lui-même, avec unecandeur charmante, les transformations par lesquelles passe son talent, et d'où il sort toujours plus grand et plus achevé.
Qu'il me soit permis^ en mon nom et au nom de ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur d'être les amis d'Henri Regnault, de réclamer le dernier mot de cette publication, de dire (ce que sa correspondance a peut-être laissé entrevoir) le charme qui était en lui et qu'il exerçait d'une manière irrésistible dans nos causeries intimes, alors qu'il s'abandonnait sans contrainte à son intarissable entrain et à l'expansion aussi affectueuse que spontanée de ses impressions. L'instruction solide et variée qui donnait tant de poids à ses appréciations, rintérêt qu'il savait répandre sur les questions les plus diverses, sa verve naturelle, son originalité, exerçaient sur nous une véritable séduction. Avant même qu'il eût donné des preuves irrécusables de son génie, nous tous qui le connaissions, nous avions conçu pour lui une admiration presque in-
consciente encore, mais inébranlable, car elle avait sa source dans sa nature, si attrayante et si complètement belle. Malgré ses succès, il avait conservé une simplicité parfaite, un désintéressement, une modestie, une bienveillance qui l'empêchaient de jamais parler de ses travaux ou de ses projets, tandis qu'on le trouvait toujours prêt à faire valoir ses camarades et à leur rendre service avec une obligeance infatigable.
C'est à ce caractère sympathique qu'il faut attribuer le nombre et l'intensité des amitiés qui l'entouraient ?
Nul ne l'a senti plus vivement que moi, et si je m'efforce aujourd'hui de faire apprécier et regretter autant qu'il le mérite celui qui fut mon ami, c'est à coup sûr un hommage que je rends à son talent et à son patriotisme, mais c'est par-dessus tout une dette de cœur que j'acquitte.
DE