‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 105 sur 142 · CXVI JUGEMENTS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

CXVI JUGEMENTS LITTÉRAIRES

reçoit complaisamment, quitte à en faire ce que le passé a fait des illusions et des chimères de nos devanciers.

L'avenir a beau nous tromper tous les jours, nous l'aimons, et pour plusieurs raisons; d'abord parce que nous le faisons tous à notre image et selon notre fantaisie; ensuite, parce que pour savoir combien il nous déçoit et combien il faut s'en défier, il faut connaître un peu le passé et juger de demain sur hier. Or qui, parmi les jeunes gens surtout, se donne la peine de connaître hier? il est plus court de le dédaigner. L'ignorance a toutes sortes d'avantages, celui de ne pas donner de peine, et celui en outre d'aider à l'orgueil et à la présomption. Tous les peuples barbares sont vaniteux : ils se croient les premiers, parce qu'ils sont tout prêts aussi, par leur ignorance, de se croire les seuls. « Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein de lui-même? » dit M. Joubert ; il a raison, et j'ajoute, pour achever l'énumé* ration des avantages de l'ignorance, que plus l'ignorance fait de vide dans l'esprit, plus elle fait de place à la vanité. Il n'y a pas de ballon mieux gonflé qu'un cerveau ignorant, grâce à ce gaz si indéfiniment expansible qui s'appelle la vanité. C'est vers l'avenir que s'envolent ordinairement ces ballons si bien gonflés, parce que l'avenir semble un espace vide et illimité, qu'on espère conquérir et s'approprier à soi tout seul. Dans le passé les places sont prises ; dans l'avenir tout paraît vacant. Dans le passé et même dans le présent on se coudoie, on se compare, on se mesure; dans l'avenir on a la taille de sa vanité; et voilà pourquoi il y a dans l'avenir tant de géants et dans l'histoire tant de nains. Prenez l'avenir de l'humanité tel que le rêvent certains siècles, il ne tiendrait pas dans l'univers ; prenez les œuvres de l'humanité telles que les montre l'histoire, elles tiendraient dans une boîte.

L'amour de l'avenir ne témoigne pas seulement de la vanité humaine ; il témoigne aussi d'un certain état des esprits, qui a lui-même ses causes dans la vanité, et que M. Joubert a énergiquement caractérisé dans ses pensées: « L'avenir et

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