M. SAINT-MARC GIRARDIN. GXVI
le genre humain dans son éternité future, voilà les deux idoles et les seules idoles de l'incrédulité systématique. » Ainsi, et je suis sur ce point tout à fait de l'avis de M. Joubert, l'incrédulité ne dispense pas de la superstition, seulement elle en change les objets ; et c'est ici que M. Joubert a fort bien signalé quels sont les fétiches des incrédules. Le dixseptième siècle étudiait beaucoup l'homme et le moi humain, mais c'était pour se convaincre de la faiblesse humaine et s'exercer à l'humilité. Chose admirable ! cet exercice de l'humilité rendait les âmes fortes. De nos jours, au lieu de parler de l'homme, on parle toujours de l'humanité: manière de se grossir et de se grandir. L'homme est-il plus fort, depuis que l'humanité est devenue si gigantesque? J'en doute. Quand un siècle veut être l'humanité, c'est qu'il n'a plus d'hommes. Parler beaucoup de l'humanité, croire beaucoup en l'humanité, c'est faire à la fois aveu de faiblesse et proclamation d'orgueil. Il y a des siècles qui en sont là.
Disons en môme temps, avec M. Joubert, que lorsqu'on fait ses idoles de l'avenir et de l'éternité future du genre humain, c'est qu'on ne croit plus au bon Dieu. Lorsque l'homme devient trop orgueilleux, il finit par cette dernière folie d'orgueil de prendre Dieu pour rival, et bientôt il se débarrasse de ce rival imporlun en déclarant qu'il n'y a pas de Dieu, Mais comme il a besoin d'adorer quelque chose, comme il y a dans notre âme un sens particulier qui se rapporte à Dieu comme la vue se rapporte aux aspects et l'ouïe aux sons, alors l'homme qui ne veut pas adorer Dieu, s'adore lui-même, en se transfigurant sous le nom de l'humanité. Mais fouillez ce grand mot, vous trouverez au fond la vanilé mesquine de l'homme, et rien de plus.
Ces réflexions, qui ont un sens général, ont cependant une date particulière ; elles se rattachent à la croisade qui fut entreprise au commencement de notre siècle contre le fanatisme de l'incrédulité. Jl en est d'autres qui, procédant du même esprit, semblent cependant avoi! été écrites hier ou aujourd'hui. J'en citerai quelques-unes:
«VIII JUGEMETS LITTERAIRES.
t Ceux qui veulent gouverner aiment la république; ceui )ui veulent être gouvernés n'aiment que la monarchie. »
t Quoi qu'on fasse, le pouvoir est un, partout, nécessaire mem, inévitablement, un et homme. C'est bien la peine de îe tant tourmenter pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse. »
« Les gouvernements sont une chose qui s'établit de soimême. Ils se font et on ne les fait pas; on les affermit, orleur donne la consistance, mais non pas l'être. Tenons pour assuré qu'aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix. C'est presque toujours une affaire de nécessité. »
« La lie a beau faire: elle retombe au fond par sa propre grossièreté. »
J'aurais bien, comme homme de 1830, à dire et à dédire sur ces pensées, et je ne les adopte pas entièrement. Je les cite seulement à cause de leur air d'à-propos. Je viens à quelques pensées d'un sens plus général, et qui achèveront de faire connaître M. Joubert, comme moraliste.
Voici, si je ne me trompe, une pensée fine et profonde, quoiqu'un peu énigmafique par l'expression:
« Peu d'hommes sont dignes de l'excérience ; la plupart s'en laissent corrompre. »
Oui, il y a des hommes que l'expérience avertit et corrige ; il y en a d'autres qu'elle corrompt et qu'elle empire ; il y en a qu'elle décourage et qu'elle désespère. 11 en est un peu de l'expérience comme de la grâce divine : tout le monde ne sait pas en profiter: il y faut des qualités d'âme et d'esprit particulières, et, selon qu'on les a ou qu'on ne les a pas, l'expérience tourne au bien ou au mal. 11 faut de l'humilité et deia fermeté pour être corrigé sans être découragé ; il faut surtout n'avoir pas l'esprit frivole, afin de ne pas s'arrêter à «a surface des choses.
Il y a quelque chose que M. Joubert craint plus que les esprits frivoles, ce sont les esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines futiles. Qui de nous, en effet, ne connaît ces esprits à la fois sérieux et futiles, ces prédicateurs de la ba«